Salut les gens !

Tout d'abord, merci à ceux qui prennent le temps de lire ma fanfic, j'espère qu'elle vous plait, et que vous continuerez à la suivre. Ça fait toujours très plaisir de voir qu'on est lu !

En ce qui concerne la fanfic, voilà donc le deuxième chapitre. Il arrive assez vite, je profite de mon temps libre en vacances, mais avec les cours qui reprennent, je risque de mettre plus de temps sur les prochains.

Au total, j'en avais prévu 5, je voulais faire quelque chose d'assez court, mais vu que j'ai des idées qui me viennent, il n'est pas impossible que je la rallonge, je vous tiens au courant dans les chapitres suivants !

Sur ce, bonne lecture !

Chapitre 2

« -Jeff … M-mon chéri … Pose ce couteau … »

Tout allait vite, trop vite. Les flashs noirs, là où il ne pouvait poser de souvenirs précis, la douleur violente qui lui transcendait les joues, et la brulure sur ses yeux, alors que le feu rongeait sa peau couleur neige, pour y déposer l'emprunte du charbon. Le cri horrifié de sa mère, alors qu'elle entrait dans la pièce, son regard effaré, ses tremblements lorsqu'il avait pris la parole.

Haletant, Jeff se redressa brutalement, avant de tomber à genoux, se prenant la tête entre les mains, réveillé par un cauchemar aux allures de réminiscence. Il ne voulait pas repenser à ça, cette fameuse nuit, maudite nuit, symbole de sa déchéance. Peu importait ses parents, ou même son visage, qu'il avait sacrifié à sa folie, non, c'était autre chose, un détail qui lui échappait, un fragment du passé qu'il avait refoulé, auquel il ne pouvait pas faire face. Un souvenir qu'il ne pouvait endosser, supporter, pas même concevoir.

Sa génitrice, convaincue que son fils venait de bruler – avec ses paupières – ce qu'il lui restait de raison, fit volteface, avant de courir jusqu'à la chambre de son époux, lui criant quel danger représentait leur protégé. Trop tard, cependant, ledit protégé fut plus rapide à plonger son couteau dans sa chaire, qu'elle à prévenir le père.

Son corps se crispa, fébrile, rendu fragile par la violence qui l'animait. Pas ça. N'importe quel supplice, fut-ce la douleur de bruler vif, mais pas ce souvenir là, pas cet instant qu'il sentait arriver, et qu'il ne voulait plus jamais entrevoir, même par le biais de la mémoire. Il le sentait, oui, il allait découvrir ce qui ruinerait le semblant de bon sens qu'il lui restait.

« -Jeff ! » Fut le dernier mot de celui qui l'avait élevé, avant qu'il ne subisse le même sort que sa compagne.

Plus un son, juste l'odeur du liquide chaud qui coulait sur ses doigts, comme si leur vie volée venait raviver la sienne. Aucune pitié, ni douleur, à la vue de leur corps gisant à ses pieds. Mais un bruit, cependant, vint le tirer de ses pensées. Une porte que l'on ouvrait. Une seule personne, hormis lui, pouvait encore accomplir ce geste dans cette maison.

« -Grand frère ? »

Non ! Il ne devait pas voir ça, pas maintenant, ni plus tard, jamais ! Pas Liu pas ce regard profondément innocent, incapable de comprendre l'étendue de la folie au creux de laquelle il venait de sombrer définitivement. Il était quelque part, dans ce monde, quelque part loin d'ici, là où lui seul pourrait venir le chercher, lorsqu'il aurait enfin débarrassé cet univers de ceux qui l'entachait. Mais Liu était en vie ! En vie !

« -Rendort toi, Liu … » Susurra-t-il, glissant dans le couloir pour rejoindre le petit être sans défense.

« -J-jeff … T-ton visage … »

Malgré ses mots, pas de dégout ou d'horreur sur le visage du garçon. Juste une peine, immense et insondable, qui flottait dans ce regard encore embué par le sommeil. Parce qu'il sentait bien, lui, sous l'aliénation du tueur, la douleur qui persistait encore à le tourmenter. Il avait mal, pour lui, avec lui.

« -Vas dormir … »

Pas ça ! Ca n'était jamais arrivé, jamais, Liu était encore là, et il reviendrait, une fois son but atteint ! Cette vision cauchemardesque prendrait fin, il ne verrait pas le couteau se lever, trancher la peau du petit corps, il n'y aurait pas de cri ! Pas ça …

Mais le gamin ne bougea pas. Immobile, inquiet, il recula de quelques pas, n'eut cependant pas le temps de s'enfuir alors qu'il senti son ainé le pousser violement au sol. Et le couteau se leva, trancha la peau pour libérer le sang qu'elle cachait, ainsi qu'un cri, faible, de peur ou de douleur, puis plus rien. L'assassin se releva, essuya la lame, et sorti de la maison en courant, encore sous l'emprise de cet élan de folie qui guidait le moindre de ses gestes.

Le garçon de treize ans était mort avec eux, ce soir-là. Et de cette mort naquit Jeff the Killer.

C'était ça, alors, qu'il refusait de voir obstinément. Il l'avait tué, lui, son petit frère, son cher Liu, le seul qui le comprenait dans cet enfer, ce monde trop différent, auquel il n'appartenait plus. Il était mort, mort, mort ! Ce mot, maudit, tournait en boucle, litanie de son esprit, sans qu'il ne puisse l'accepter. Impossible, il n'avait pas pu lutter en vain tout ce temps. C'était une erreur, un rêve, oui, affreux, mais juste un rêve, pas un souvenir. Pourtant, chaque détail s'imposait à sa mémoire comme une vérité qu'il lui était impossible de nier, la fatalité même qui s'était abattue sur sa vie quelques années auparavant.

Alors, il la sentit, plus violente que jamais, brulant au creux de son ventre, comme toujours lorsqu'il se remémorait son crime impardonnable, l'assassinat de Liu. Cette envie de tuer. Répondre à la douleur en l'infligeant aux autres. Il n'en fallut pas plus pour le décider, Jeff n'avait plus la force ni même l'envie de réfléchir.

Sans un mot, le corps en sueur et tremblant, le regard fou, il se releva, s'appuyant contre le mur de la vieille bâtisse abandonnée, celle-là même où il se cachait pour se reposer. Une semaine que le sang n'avait pas coulé, il était temps de l'appeler de nouveau.

L'astre solaire se cachait depuis longtemps, la nuit régnait.

Plusieurs jours s'étaient écoulés, depuis qu'il avait vu Jeff, mais rien n'avait changé chez le clown, ni son regard vide, ni son allure abattue. Encore une fois, il arpentait les rues, de nuit, tout en sachant qu'il ne trouverait pas de victime avec qui jouer. L'envie l'avait quitté, définitivement. Le jeu ne ravivait plus en lui cette excitation morbide, ni ce plaisir malsain après lequel il courait autrefois. Maintenant, il marchait, solitaire, déambulant dans les rues de la ville, sans but perdu au plus profond de ses pensées.

C'est là qu'il le vit, une seconde fois.

Non loin de lui, une silhouette tanguait, un visage dissimulé par une tignasse ébouriffée, sombre, qui cachait une peau blanche comme la lune. Sans mal, Jack reconnu le sweet ensanglanté de sa nouvelle connaissance, et le vent qui soufflait face à lui ne tarda pas à lui apporter le parfum du sang frai, laquelle collait à la peau du jeune homme. Son couteau dissimulé dans la poche de son haut, l'étranger finit par s'adosser à un mur, se laissant glisser contre, avant d'inspirer profondément, l'immense sourire qui lui collait au visage s'étirant considérablement. Il semblait apaisé, soulagé, comme tiré d'un cauchemar, revenu à une réalité qui lui convenait mieux.

Curieux, l'être filiforme s'approcha, jetant de furtifs coups d'œil autour de lui pour s'assurer de leur solitude, avant de s'adresser au gamin assis non loin, qui ne semblait d'ailleurs pas l'avoir remarqué.

De son côté, le tueur replia ses genoux contre son torse, glissant ses bras autour, le cœur plus léger. Encore une fois, il avait débarrassé le monde de ceux qui représentaient un danger pour son cher frère. Liu serait-il heureux, une fois en sécurité, au sein de leur petite famille ? Il n'en doutait pas. C'était pour ça qu'il luttait, après tout.

Si, quelques minutes plus tôt, son corps tremblait sous le coup d'une émotion violente, il se sentait à présent parfaitement serein, presque euphorique. Etrangement, il n'avait plus aucun souvenir du cauchemar qui l'avait si brutalement tiré de son sommeil, mais quelle importance, après tout ? C'était juste un rêve, rien de plus. En revanche, le froid qui caressait sa peau, lui, était bien réel, et il commençait à grelotter. Mieux valait rentrer au plus vite, se terrer dans sa tanière, jusqu'à ce que vienne le moment de frapper à nouveau. Ici, il était à découvert, facilement repérable, et si Jeff the Killer n'était que pure invention aux yeux de la police, il n'en restait pas moins pourchassé par cette dernière.

« -Le hasard fait bien les choses, on dirait. Encore dehors, à une heure pareille ? »

La voix qui le tira de ses pensées, tout droit sortie d'un autre monde tant elle lui paraissait étrange, le poussa à se redresser vivement. Jeff reconnut cependant bien vite l'homme fantôme qu'il avait déjà rencontré, Laughing Jack, cette entité tout droit sortie de l'imagination d'un gosse, si on omettait cette attitude malsaine qui le rendait si particulier.

« -On dirait. » Répondit le garçon, se relevant. « Tu chasses ?

-Plus depuis un moment. Je me promène juste. »

Ses propos parurent intriguer son vis-à-vis, mais Jack ne s'attarda pas sur ses motivations, n'ayant pas plus la force que l'envie de lui parler d'Isaac, ni de sa lassitude. Sa rencontre le tirait par ailleurs de ses sombres pensées, son attention maintenant reportée sur cet être peu banal qu'il rencontrait pour la seconde fois. Le scrutant, il devina sans mal par quel crime il avait sali ses mains rougeâtres, ainsi que ses vêtements, dont l'état n'était déjà pas des plus enviables. Pour autant, et même s'il n'éprouvait pas de pitié pour celui qu'il avait dû tuer, cette vision-là lui serra le cœur.

Un faible rire lui échappa. Depuis quand ressentait-il de l'empathie pour les autres ? Aux dernières nouvelles, il n'en avait tiré que souffrance et regrets, vis-à-vis de son vieux compagnon de jeu.

« -Qu'est-ce qui te fait rire ? » Railla le centre de ses pensées, agacé.

« -Moi. Et de vieux souvenirs, rien qui ne t'intéresse. » Lâcha le clown, avant de s'adosser au même mur que son interlocuteur, allongeant ses immenses jambes au sol pour s'assoir. « Alors, c'était quoi, cette fois ? Une femme, un gamin, toute une famille ?

-Un alcoolique qui trainait dans les rues. Personne d'important.

-Vas savoir. »

Soudain plus froid, Jack serra les poings, sans réaliser quel ton sec il avait pris pour répondre. Un alcoolique … Pourquoi, encore une fois, ces brides de conversation le remmenait-elle à cet enfant blond comme les blés qui hantait son passé ? Il se souvint d'Isaac, ivre, titubant, une jolie fille à son bras. Son premier meurtre dans sa chambre, ce soir-là. Il empestait l'alcool, Jack l'avait senti depuis sa petite boite de jouet. Cet étrange liquide coloré, qui faisait perdre la tête aux humains sitôt qu'ils en buvaient trop … Peut-être qu'il ferait aussi effet sur lui, s'il en buvait ? Assez pour oublier, au moins quelques heures ?

« -T'es bizarre.

-Quoi ? » S'exclama l'incolore, se tournant à nouveau vers son étrange ami.

« -J'ai dit, t'es bizarre. » Répéta Jeff, soupirant. « On dit deux mots, et ça y est, t'es parti dans ton monde, t'es plus là. C'est ton jeu qui t'obsède ? »

Surprit, le concerné ouvrit grand les yeux, laissant admirer ses irises métalliques. Il n'avait pas réalisé, alors, que ses sombres pensées affectaient son comportement, assez pour que le gamin le remarque. Mais, après tout, avait-il vraiment tort ? Il était bizarre oui. Et, au-delà de ça, qu'était-il, au juste ? Un cadeau, une conscience dans un corps de jouet, quelqu'un, ou quelque chose ? Quelqu'un, parce qu'il souffrait toujours. Quelque chose, puisqu'il n'avait ni but, ni désirs.

« -D'ailleurs, c'est quoi, ton jeu ? Je pige rien à ce que tu m'as répondu, la dernière fois.

-Le jeu ? »

Jack ne pensait pas l'intéresser autant. Mais, après tout, deux êtres tordus dans un monde qui les rejetait, ils ne pouvaient que s'intriguer mutuellement. Lui aussi, si la rumeur de Jeff the Killer n'avait pas précédé le tueur lui-même, il se serait interrogé. Pourquoi ne pas lui expliquer, alors ? Ne serait-ce que par soucis d'égalité.

« -Oui, celui auquel tu joues, avec les autres bestiaux de notre espère.

-Ce n'est pas avec eux que je joue. »

L'adolescent soupira. Chaque fois que l'étrange être lui adressait la parole, c'était pour le perdre un peu plus dans les brumes qui l'entouraient. Jack n'était qu'un nom, un corps long et maigre, un regard vide et une voix sarcastique, à ses yeux. Il n'en savait pas plus, et pourtant, pour la première fois depuis longtemps, il voulait savoir, justement. Liu n'était plus sa priorité, ce type aussi l'intriguait, il appelait aux questions, même s'il prenait plaisir à les laisser sans réponse.

Jack, pour sa part, sentait au creux de sa poitrine, comme un mince fil qui le reliait à cet inconnu – qui n'en était plus vraiment un. Il ne s'était jamais lié à personne, hormis Isaac, mais Jeff lui inspirait un sentiment nouveau, à la fois douloureux et agréable. Après tout, ne partageaient-ils pas une histoire similaire, une douleur sourde terrée en eux, lovée, qui s'était ancrée pour ne plus jamais repartir ? D'une certaine manière, il souffrait avec lui, lorsqu'il songeait à ce qu'il avait vécu. Parce qu'il pouvait comprendre la perte, et la solitude, autant que le désagréable sentiment d'inspirer du dégout aux autres.

« -Qui, alors ? » Demanda son interlocuteur, sans cesser de le fixer.

« -Un enfant. » Il hésita, avant de reprendre. « Je jouais avec lui, il y a des années. Mais il est mort, maintenant, alors ça n'a plus vraiment d'importance, de savoir qui c'est … Je poursuis notre jeu, c'est tout. »

« C'est tout ce que je sais faire » Manqua-t-il d'ajouter, mais il s'arrêta avant. Instinctivement, il sentait qu'il aurait eu tort de le dire.

En enfant ? La révélation ne manquant pas d'étonner Jeff. Il voyait mal ces derniers approcher l'étrange entité, mais, après tout, il y avait toujours des gosses suffisamment crédules pour le suivre lui, alors un clown …

« - Et il est mort comment ? »

Sur le coup, Jack ne sut quoi répondre. Deux solutions s'offraient à lui, l'une aussi juste que l'autre. D'un côté, il était son assassin, celui qui lui avait arraché son dernier soupir. Alors, il aurait dû lui dire qu'Isaac avait été assassiné. De l'autre, le garçon était mort bien avant son retour à la maison. L'homme qu'il revit, celui qu'il tua des années auparavant, n'avait plus rien à voir avec l'enfant joyeux et insouciant, qui riait de bon cœur, pleurait sous les cris de sa mère, venait se réfugier auprès de son unique ami. Qu'est-ce qui l'avait tué, alors ? La vie, les autres, l'alcool, sa propre folie ?

L'incolore soupira. Choisir la deuxième solution, c'était livrer trop de chose, trop de souvenir qu'il ne pouvait plus évoquer sans se faire du mal. Même si la pitié et la joie ne trouvait plus le chemin jusqu'à son cœur, la douleur, elle, le tourmentait encore.

« -De ma main. Je l'ai tué moi-même, c'était ça, notre jeu. »

En d'autres circonstances, l'adolescent l'aurait certainement pris pour un fou – sans vraiment avoir tort, d'ailleurs – et il n'aurait pas cherché à comprendre. Mais, au-delà des paroles macabres de son interlocuteur, il décelait dans un coin de son regard cette étrange émotion qu'il savait si bien, la souffrance qui brillait dans ses yeux. Rien de bien évident, non, juste une lueur lointaine que le comique tentait vainement de dissimuler. Et il songea alors que lui aussi, il n'était en rien irréprochable. Il avait tué son père et sa mère, après tout, sans une once de regret, sans même écouter leur cri d'agonie. La folie, il la connaissait, par cœur, et plus encore qu'il ne s'en doutait.

Pour autant, se résumait-il à ce simple mot ? Fou, n'était-ce pas l'étiquette que les humains collaient sur le front de ceux qu'ils refusaient d'essayer de comprendre ? Il était bien placé pour savoir que Jack cachait au fond de lui bien plus que ce qu'il lui livrait. Ce constat ne put, que l'intriguer encore.

« -Macabre … » Lâcha-t-il, sans pour autant paraitre horrifié.

« -Comme toi avec ta famille, hein ?

-Oui … »

S'il soulignait son crime, l'épouvantail ne le jugeait cependant pas, ce qui rassura étrangement le garçon. Il le comprenait, là où personne ne pourrait jamais le comprendre, il n'en demandait pas plus. Aussi, et sans vraiment pouvoir l'expliquer, il poursuivit, soucieux d'expliquer enfin ses actes face à quelqu'un capable de l'écouter.

« -C'était leur faute. » Il sortit sa lame, la tournant, jusqu'à pouvoir y admirer le reflet de la lune. « Ils ne pouvaient pas comprendre, eux, comme les autres. Tout ce qui est différent, tout ce qui ne rentre pas dans leur petit carcan, ils ne pouvaient pas l'accepter, alors ils le rejetaient de toutes leurs forces, peu importe le mal qu'ils faisaient. Je l'ai lu dans les yeux de ma mère, ce soir-là qu'elle nous ferait du mal, à moi et Liu, comme eux … J'ai juste fait ce qu'il fallait. »

S'il ne saisissait pas tout ce que le tueur lui expliquait, Jack se contentait d'écouter calmement, sans émettre le moindre commentaire. Plus il en entendait, plus il voulait en savoir. Qui désignait-il lorsqu'il parlait d' « eux » ? Il connaissait son histoire dans ses grandes lignes, mais les détails, jusqu'alors flous, lui semblaient soudain essentiels pour comprendre pleinement cet être banni par les lois de ce monde.

Pourtant, quelque chose le titillait. Dans l'esprit du gamin, le meurtre de ses parents se justifiait, il suivait une logique compressible, même si bancale. Mais son frère ? A l'entendre, Liu était toujours de ce monde.

« -Tu les as tué pour les empêcher de nuire. » Résuma-t-il, résonnant tout haut.

« -Exactement. C'était la seule solution.

-Et ton frère, quelles raisons avais-tu pour en finir avec lui ? »

Le plaisantin réalisa, malheureusement trop tard, qu'il en avait trop dit. Jeff se redressa vivement, plantant son regard glacial dans le sien, sa main serrée autour du manche de son arme, le corps tremblant sous la rage. Comment osait-il ? Comment pouvait-il prétendre une chose pareille ! Il n'aurait jamais touché à un cheveu de son frère ! Liu n'était pas comme les autres, il valait mieux que ces âmes corrompues, ignorantes. Il l'avait défendu, soutenu jusqu'au bout, comme personne d'autre ne l'aurait fait !

« -Tais-toi ! » Cracha-t-il, bouillonnant, les prunelles animées d'une colère nouvelle. « Liu n'est pas comme eux ! Je ne l'ai pas tué ! Il n'est pas mort, tu m'entends ?! »

Sans réaliser la démesure de son comportement, laquelle trahissait d'ailleurs son déni, le fou tenta de poignarder son interlocuteur, qui se recula immédiatement, sur ses gardes. Il allait lui faire regretter ses propos. Personne ne pouvait se permettre de clamer de tels mensonges !

Alors que Jack se reculait, le tueur s'approcha, titubant, s'appuyant contre le mur, sans lâcher un seul instant sa proie du regard. La vérité, qu'il ne pouvait admettre sans la refouler aussitôt au fond de sa mémoire, éveillait chaque fois plus violement ces pulsions brutales qui l'animaient, cette envie sourde, irrésistible, de blesser les autres. Faire couler le sang sur la peau pâle du clown, lire le regret dans ses yeux … Avait-il seulement une couleur, ce précieux liquide vitale ?

« -Jeff … Calme toi … » tenta vainement l'incolore, cherchant à apaiser son vis-à-vis.

« -Liu n'est pas mort ! » S'écria encore le gamin, hors de lui.

« -Pose ton couteau … Tu ne pourras rien me faire avec … »

« -Il est encore là ! Il m'attend, il attend que je lave cet endroit pourri pour lui ! Pour que plus personne ne lui fasse de mal ! » Il s'époumonait à crier, haletant. « Je le défends, jamais je ne l'aurais tué ! Menteur ! »

Plus rapide que l'entité, il leva son arme, l'abattit sauvagement sur lui pour l'enfoncer dans son épaule. Jack laissa échapper un cri sourd, avant de repousser l'adolescent, alors gagné par une douleur fulgurante. Il fallait qu'il s'en aille, loin d'ici, loin de cet enfant qui perdait la raison … Prenant sur lui pour lutter contre la souffrance qui le rongeait, il retira la lame de son corps, la jeta plus loin, et profita de la distraction occasionnée pour s'enfuir, courant aussi vite qu'il le pouvait, jusqu'à disparaitre définitivement de la vue de son agresseur.

Pour sa part sonné, le jeune homme se laissa tomber contre le mur, le corps secoué par un souffle irrégulier, saccadé, victime d'émotions plus violentes les unes que les autres. Liu …

Peu à peu les propos du clown lui semblèrent plus flous, vagues, un souvenir indéchiffrable qui perdait tout son sens. Il lui parlait de son frère … Mais après quelques secondes passées à essayer de se remémorer les mots sortis de sa bouche, impossible de s'en rappeler. L'entité longiligne avait de nouveau disparu, happé par la nuit, et seul restait à présent l'étrange liquide noir qui maculait ses mains.

Plus loin, dissimulé entre deux bâtiments, Jack haletait, fatigué et souffrant, pour la première fois de sa vie. S'il se savait immortel – puisqu'il n'était tout simplement pas en vie - la douleur qui rongeait son épaule n'en était pas moins forte, glaçante. Alors, c'était ça qu'il avait infligé, durant toutes ces longues décennies, a chacun des enfants qu'il piégeait ? Cette sensation atroce qui les poussait à hurler à supplier, qui défigurait leur visage d'une grimace d'horreur ? Un sourire cynique étira son visage, accompagné d'un rire amer. Il ne méritait que ça, après tout, lui qui tuait pour jouer. Laughing Jack, si son nom s'opposait à celui de Jeff, ils étaient tous deux similaires, au final.

Grimaçant, il porta sa main, jusqu'alors crispée contre la plaie, devant ses yeux. Du sang … Plus que la douleur physique, sa punition résidait tout simplement là, face à lui, sous son regard vide de toute émotion. Ce liquide, symbole de vie chez les hommes, si rouge, si vif … Et noir entre ses mains. Loin du pourpre qui teintait la peau des gamins, du carmin sur ses vêtements une fois le carnage terminé, ce sang-là était aussi sombre que sa tignasse d'ébène, incolore, comme le reste de son corps. Parce qu'il était une chose, une entité, un fantôme, un clown, peut-être. Mais pas un humain.

Son cœur se serra atrocement à ce constat.