Siège du NCIS, espace de travail des agents spéciaux.

- Ziva, McGee, Tony, prenez vos affaires !

- On a une enquête, patron ? On va où ? Tu viens avec nous ? Ta fonction de Directeur par intérim te...

- Annapolis. L'École Navale, le coupa son patron.

- Directeur !

- Cynthia ?

- Le Directeur Shepard sur sa ligne privée.

- Basculez-la sur mon poste.

Il envoya d'un geste désinvolte de la main son équipe vers l'ascenseur. Tony attrapa les clefs au vol. Et cligna malicieusement de l'œil en direction de Ziva.

- C'est moi qui conduis ! Annapolis ! S'il faut s'infiltrer, peut-être que je pourrai mettre un uniforme. Waouh ! La classe, ces uniformes de la Navy...

La main sur le combiné téléphonique, Gibbs aboya :

- Tony ! La ferme ! Allez-y, je vous rejoins. Merci Cynthia. Oui ? Gibbs ! Bonjour, Directeur ! Le bureau te manque ?

Les portes de l'ascenseur se refermèrent. L'Agent Spécial Gibbs s'appuya contre la paroi froide, la tête renversée, les yeux fermés. Il s'accordait un peu de répit avant de retrouver la folie du monde : que serait-ce cette fois, meurtre, suicide, accident ? Inutile de faire des plans sur la comète. Il verrait bien. Ses pensées le ramenèrent quelques minutes plus tôt. Encore une conversation houleuse avec Jenny. Elle assistait à un séminaire international sur le terrorisme. Coincée à Londres depuis une semaine. Son humeur s'en ressentait. Elle lui avait raccroché au nez, une fois encore ! Bon sang ! Évidemment, il n'avait pas été très compréhensif, ni très subtil avec une allusion - une de plus - à l'obsession personnelle de Jen, mais il l'avait fait sciemment. Évidemment, elle le savait. Et il savait qu'elle savait qu'il savait... qu'elle n'allait pas bien. Il l'avait pratiquement vu blêmir à l'autre bout du fil. Le prenait-elle pour un demeuré ou pire un imbécile ? Il se doutait bien qu'elle se servirait de ses contacts pour poursuivre sa chasse à la Grenouille. Pourquoi pas ? C'était une opportunité. Mais pourquoi le lui dissimuler ? S'il n'avait pas été si inquiet, il aurait été fou de rage ! Pourquoi diable le laissait-elle en dehors de cette histoire ? Étaient-ils devenus si étrangers l'un à l'autre ? Si distants ?

Il huma l'arôme puissant qui s'échappait de son gobelet de café, respirant profondément. Il se détendit un peu, se permit puisqu'il était seul, un sourire en coin moqueur et attendri. Il soupçonnait plutôt que c'était parce qu'elle avait peur qu'il ne lui dise ses quatre vérités comme il l'avait fait quelques semaines plus tôt dans son bureau. Peur de se laisser aller à lui demander de l'aide. Plus elle était fébrile, plus il était resté calme. Et cela l'avait atteinte. Elle avait reconnu son intérêt pour ce qu'il était, s'était rendu compte qu'elle avait mis sottement sa vie en danger. "Je sais prendre soin de moi toute seule !" Tu parles ! Et l'indic, qui avait pris soin de lui ? Quand comprendrait-elle qu'il ne remettait pas ses compétences en cause ? Elle était douée, très douée même. Elle n'avait rien à prouver, à lui prouver. Quant aux politicards de tous poils, qui s'en souciait ?

Il souffla, encore terriblement frustré : cette femme le rendait cinglé ! Elle était trop... trop comme lui ! Son problème était qu'elle ne savait pas laisser tomber. Là aussi impossible de lui reprocher un de ses propres défauts. D'accord, se rendit-il mentalement, c'était plutôt une qualité précieuse... Acharnée, enragée, têtue ! Voilà têtue ! Mais ce n'était pas nouveau. Non seulement il pouvait le gérer mais il n'aurait pas souhaité qu'elle fût différente. Elle n'allait pas changer. Mais, lui non plus ! Il n'allait pas se refaire : il désirait au plus profond de lui-même veiller sur elle, même si elle n'avait pas vraiment besoin de ce genre de protection... C'était juste dans sa nature. Était-ce si mal de prendre soin de ceux qui comptaient pour lui ? Était-ce du machisme ? La paroi lisse de l'ascenseur lui renvoya son sourire. Comment disait-elle déjà ? Ah oui ! Ton sourire de salopard suffisant n°1. Il termina son café d'un trait.

Quand les portes glissèrent, il était calme, enfin autant qu'il pouvait l'être. Peu importe ce qui se passerait, ce qu'elle ferait ou ne ferait pas, dirait ou ne dirait pas. Il était là pour elle, l'avait toujours été, et le serait toujours. Elle finirait par s'en souvenir.

Le garde à l'entrée du parking haussa un sourcil surpris. Depuis une semaine que l'Agent Gibbs remplaçait le Directeur Shepard, il était totalement odieux, fonçant et vociférant sur tout ce qui respirait alentours. Déconcerté et légèrement inquiet, il répondit donc à son bonjour presque cordial, un sourire incertain et tremblant aux lèvres.

Devant le 10, Downing Street , même moment

Un son inarticulé jaillit de sa bouche, surprenant très visiblement le diplomate français devant elle. Ces américaines ! Aucun savoir-vivre ! Elle était au téléphone alors qu'il lui baisait galamment la main et maintenant, elle émettait un disgracieux borborygme ! Il fondit pourtant devant sa moue désolée et son sourire d'excuse. Très jolie femme, pensa-t-il, en admirant la silhouette gracieuse qui montait dans la limousine. La journée n'était pas totalement gâchée. Il se rembrunit en remontant le col de son manteau, le climat londonien était exécrable, presque autant que la cuisine.

Jenny Shepard, le très compétent Directeur du NCIS enrageait. Voilà qu'elle perdait le contrôle au point d'être impolie avec ce charmant attaché du Quai d'Orsay. Mais aussi c'était de sa faute ! Comment Jethro osait-il lui parler de la Grenouille ? Il avait encore et toujours le don de la faire sortir de ses gonds. Quand cela cesserait-il ? Jamais probablement. Elle savait pourquoi elle était si en colère : elle se sentait ... coupable. Seigneur ! Coupable de quoi au juste ? De ne pas être à la hauteur ? Mais elle l'était : aussi compétente que lui sur le terrain - bon presque aussi compétente - bien meilleure politique - sans aucun doute ! Bien sûr, elle avait commis une grave erreur quelques semaines plus tôt, en allant seule à ce rendez-vous et un homme était mort. Jethro lui avait mis le nez dans ses erreurs. Il lui avait offert son aide. Sans conditions. Et elle avait refusé. C'est pour cela qu'elle se sentait si mal : risquer de le blesser, même sans le vouloir, lui coûtait terriblement. Sa sollicitude l'avait profondément touchée. Plus qu'elle ne voudrait jamais le reconnaître.

Cet homme ! Il était si ... Oh zut ! Il était toujours tellement lui-même : un bloc, un roc inébranlable, malgré les coups qu'il avait reçus. Semper fidelis. À la devise des Marines, certes mais à lui-même avant tout. Fidèle à sa ligne de conduite personnelle, ses principes, à ses choix, à ses rages, à ses haines, à ses attachements. Comment se relevait-il à chaque fois ? Plus fragile et plus fort, plus sûr et plus vulnérable. Et si vibrant, si vivant. C'en était exaspérant mais, également, étrangement déstabilisant. Réconfortant aussi. C'était peut-être ça le plus dangereux, parce que le plus attirant. Elle avait eu tellement envie de se confier à lui, tellement désiré déposer son fardeau. Se réfugier dans son amitié, sa chaleur. Mais de quel droit faire peser ce poids sur ses épaules ? C'était son problème à elle, sa croisade personnelle. Il ne serait pas d'accord, elle le savait. Et même, il serait furieux. Tout serait-il plus simple s'ils n'étaient que des collègues ? Mais non, jamais elle ne regrettait qu'il en soit ainsi. Et c'était si bon d'admettre que Jethro serait toujours Jethro,

Dans la voiture qui se dirigeait vers Heathrow, son chauffeur et son garde du corps échangèrent un regard étonné. Depuis presque une semaine qu'ils suivaient leur patron dans ce marathon épuisant de conférences, réunions de travail et dîners officiels, ils ne voyaient pas ce qui pouvait bien provoquer ce rire léger chez le Directeur Jenny Shepard.