Une semaine qu'elle culpabilisait. Une semaine qu'elle se demandait quand allait tomber le couperet, alias Gold. Elle avait largement outrepassé les limites, elle le savait. Elle ne comprenait toujours pas ce qu'il lui était passé par la tête et à sa cliente non plus. Ne refusait-elle pas, à la base, d'assister à ce genre de spectacle au point de ne même pas la regarder ? Bon dieu, plus jamais ! La scène serait très bien pour quelques temps, là au moins elle était sûre de ne pas déraper. Et en effet, elle s'en contenta, reprenant ses habitudes bien vite et chassant de son esprit et de ses rétines la sublime brune qui avait pris possession de ses lèvres quelques jours auparavant. De toute façon, elle avait autre chose en tête pour le moment. Cela faisait quelques temps qu'elle était en chasse pour un nouvel appartement et devait justement aller en visiter un le lendemain. C'est donc avec un certain entrain qu'elle dansa ce soir là, récoltant plus que son dû.
Une fois rentrée chez elle, elle se glissa dans la cabine de douche en espérant pouvoir décoller de sa mémoire les images qui la hantaient. Elle ouvrit l'eau, régla pour obtenir suffisamment d'eau chaude pour avoir l'impression de lentement fondre sur place, se laissant emporter par la vapeur et la chaleur. Ses pensées divaguèrent ça et là, pensant notamment à amener sa voiture au garage, à repeindre un des murs dans l'optique de rendre cet appartement et de récupérer la caution. Elle laissa l'eau ruisseler sur son crâne de longues minutes et finit même par s'adosser sur la vitre. Les yeux toujours clos, elle se prit à retourner auprès de la femme du salon privé, sentir son parfum la gagner et ses yeux captivants l'avaler… Stop ! Elle secoua vigoureusement la tête et tenta de reprendre consistance. Assez d'eau chaude pour aujourd'hui, un bon jet d'eau froide et elle sortit manu militari du cocon de moiteur, se glissa avec délectation sous ses draps et éteignit la lumière. Elle fournit un effort monumental pour garder ses songes loin du club et loin de toute la ville. Elle finit par s'endormir paisiblement un sourire aux lèvres et ne sut jamais que cette nuit là, elle rêva d'avoir agi tout autrement une semaine en arrière.
Onze heures tapantes et elle était déjà levée. A peine eût-elle eu le temps de petit-déjeuner qu'il était déjà l'heure de se mettre en route pour ce nouveau quartier et cet éventuel nouveau lieu de résidence. Les lieux lui plaisaient vraiment avec une grande pièce à vivre avec cuisine ouverte et la chambre à l'étage façon mezzanine dans un quartier un petit peu moins glauque que celui dans lequel elle vivait actuellement. De plus elle avait eu de la chance, il n'était même pas sur le marché, elle avait eu l'adresse de l'agence via un de ses clients avec qui elle avait sympathisé. L'appartement était celui d'un de ses amis qui souhaitait trouver plus grand. Elle trouvait déjà que les soixante mètres carrés proposés étaient plus que suffisants mais elle se retint évidemment de tout commentaire.
Elle gara sa Volkswagen Beetle jaune flamboyante à quelques mètres de l'entrée et se laissa quelques secondes pour apprécier le cadre et jeter un œil au voisinage. Ce qu'elle vit ne lui déplût pas, bien au contraire. Il semblait y avoir des petits commerces de proximité et la rue ainsi que les façades semblaient entretenues. Elle se demanda comment un bien pareil dans un quartier apparemment correct pouvaient offrir un loyer aussi modéré… Peut-être y avait-il quelque chose à redire sur l'intérieur… Quoi qu'il en soit, elle sortit de sa voiture et se dirigea vers la porte d'entrée où une femme apparemment extrêmement pressée lui coupa la route sans s'excuser et se rua à l'intérieur, ses talons résonnant dans tout le hall. Tout ce qu'elle put distinguer fut une chevelure couleur ébène flottant sur un manteau bleu roi avant que la furie ne disparaisse de sa vue. Elle haussa un sourcil, intriguée.
- Eh ben, faut surtout pas prendre le temps de s'excuser hein.
- Je pense qu'elle doit avoir une visite aujourd'hui et apparemment, elle est en retard. Mais après, je ne l'ai jamais trouvée spécialement aimable ou chaleureuse alors allez savoir…
Elle se retourna pour constater que la femme qui venait de lui répondre lui offrait un sourire sincère semblant vouloir s'excuser à la place de l'autre. Elle tenait dans ses bras un petit garçon adorable qui semblait s'amuser avec les cheveux courts de sa mère et qui la gratifia d'un large sourire et d'un rire.
- Ah, vous plaisez à mon fils ! David, mon mari, s'amuse à penser qu'il a déjà du goût pour les femmes, à même pas un an… Enfin bref, mes excuses, je vous retiens inutilement. Vous avez certainement mieux à faire.
Quelque peu interloquée, elle finit par reprendre ses esprits.
- Non non absolument pas ! Je viens justement voir un appartement ici. J'espère qu'il ne s'agit pas du sien, du coup… Et votre garçon est adorable !
La petite brunette lui sourit alors chaleureusement.
- Votre visite est à quel étage, si ce n'est pas indiscret ?
- Euh… Quatrième étage il me semble.
La mère du petit ne put retenir son fou-rire, bientôt rejointe par son fils qui devait trouver ça absolument réjouissant. Il tenta même de jouer avec les boucles de la blonde.
- Neil ! Ça suffit. Bon, je veux pas vous décourager tout de suite mais… vous allez bien visiter l'appartement du coup de vent que vous avez vu passer. Il se trouve sur le même pallier que le nôtre, je penserai à vous et si je ne vous vois pas ressortir d'ici une heure, j'appelle la police, okay ?
Ce fut au tour de la blonde d'éclater d'un rire franc. Quoi que puisse donner la visite, elle aimait déjà le voisinage. Elles se dirigèrent ensemble vers l'ascenseur et discutèrent brièvement de la vie de quartier et des avantages de la rue qui était semble-t-il relativement calme pour la ville.
- Je dois dire que j'aime beaucoup le style briques rouges et blanches des façades. Ca me rappelle les petites villes de province.
- Ah, vous préféreriez aussi pouvoir vivre loin de cette ville ?
Elle n'eut pas le temps de répondre, l'ascenseur était arrivé à destination et il était temps de se rendre sur le palier. Elle dit au revoir à la petite brune et chatouilla le bébé pour finir par faire face à la porte en bois massif devant elle. Elle ne vit aucun nom ni aucune sonnette, seulement le numéro d'appartement gravé. Elle prit une grande inspiration, se prépara mentalement à faire face à une personne peu avenante et toqua. Quelques secondes d'attente puis… rien. Elle toqua à nouveau et cette fois avec plus de vigueur. Elle entendit bouger dans l'appartement, quelque chose tomber puis une voix étouffée s'élever :
- Entrez ! C'est ouvert. J'arrive !
Prise au dépourvu, elle fit tourner la poignée et pénétra dans la place, immédiatement impressionnée par le style des fournitures et meubles. Tout était impeccable et immaculé, net et propre. Sur la droite, de l'entrée aux fenêtres donnant sur la rue, le grand salon pourvu d'un magnifique canapé en cuir noir faisant un angle et terminé par un méridienne de taille plus qu'acceptable. Elle adorait les méridiennes. Devant, une table-basse design en verre et bois travaillé sur laquelle trônait un vase de lys d'un blanc éclatant, contrastant parfaitement avec le canapé. Là où aurait dû se trouver la télévision, elle trouva une étagère parcourant les trois-quarts du mur en largeur et toute la hauteur de plafond. Elle était pleine à craquer de livres en tous genres mais notamment des livres de cuisine, de littérature et de poésie. La collection l'impressionna et elle dut faire un effort conscient pour contempler le reste de l'aménagement qui semblait tout aussi à la hauteur que le salon.
Sur sa gauche, elle put contempler la cuisine et son îlot central, le tout entouré de plans de travail. Elle était immaculée, semblant presque neuve et pourtant, à en juger par les bouquins présents, elle devait être utilisée régulièrement. Elle s'approcha et effleura un des plans de travail laissant son regard vaquer d'un détail à l'autre. Le moins que l'on puisse dire, c'est que la décoration générale était épurée : toute en nuances de noir au blanc. A vrai dire, cela ressemblait plus à un appartement témoin si on exceptait les bouquins et le mouvement qu'elle percevait venant de la mezzanine. Commençant à s'impatienter, elle risqua un compliment :
- Votre appartement est absolument magnifique.
- Je sais, j'ai fait en sorte qu'il le soit.
Elle l'entendit descendre les marches se trouvant contre le mur derrière le canapé et ricana de la réponse tout en détaillant les équipements de la cuisine, faisant dos à la locataire actuelle.
- N'empêche que je ne comprends pas pourquoi le prix est si bas. Non pas que je m'en plaigne, loin de là !
Et elle finit par se retourner et crut un instant ne s'être jamais réveillée de sa nuit. Elle crut être encore en train de divaguer et fantasmer dans son lit, son réveil n'ayant jamais sonné. Son regard tomba immédiatement sous la coupe de la brune qui lui faisait face, elle s'y noya quelques secondes, souffle coupé. Elle reprit subitement une bouffée d'air ainsi que ses esprits et constata que la locataire avait écarquillé les yeux.
- Mais qu'est-ce que…
- Ah, vous pouvez donc être habillée décemment, bonne nouvelle.
Elle resta pantoise quelques secondes, intégrant ce qu'elle venait d'entendre. Avant qu'elle n'ait pu réellement réfléchir à ce qu'elle disait, une répartie cinglante traversa ses lèvres :
- J'aime surprendre mon public. Vous par contre, toujours aussi peu aimable.
Les pupilles de la brune se rétractèrent, elle vit ses narines frémir et ses bras se croiser sur sa poitrine, semblant pleine d'assurance.
- Peut-être mais au moins, je n'agresse pas mes clients, moi.
Elle sentit son sang monter à ébullition et parcourir ses veines pour aller réchauffer la moindre petite cellule de son corps. Cette femme avait le don de la mettre hors d'elle sans qu'elle n'y puisse grand-chose.
- Mais je vous demande pardon ? C'est vous qui vous vous êtes mise dans cette situation toute seule. Vous pouviez refuser et partir ! Je vous rappelle qui a commencé à chercher l'autre ?
- Bon, vous voulez le visiter cet appartement ou pas ? Je suis quand-même étonnée qu'il soit dans votre budget. A croire que votre activité rapporte plus que ce que je pensais. Finalement, la contribution de mes amies vous aura au moins permis de vous offrir quelque chose de mieux.
La gifle fendit l'air et avant de réaliser ce qu'elle était en train de faire, c'était trop tard. La brune porta la main à sa joue meurtrie, la tête tournée par la force du choc.
- Ne vous avisez plus jamais de me juger sur mon activité, c'est clair ? Et vous pouvez vous le garder votre appartement aseptisé. A jamais.
Elle pivota sur ses talons et partit folle de rage vers l'ascenseur puis sa voiture dont la porte claqua violemment. Elle mit le moteur en marche et fit crisser les pneus en repartant chez elle. Comment osait-elle se montrer aussi odieuse après ce qu'il s'était passé la dernière fois ? Comment pouvait-elle oser proférer de pareilles insanités ? Par fierté ? Peut-être. Ou peut-être n'était-elle qu'une conne qui prenait son pied en jouant avec les gens. Elle se sentit stupide, très stupide. A tel point que sa vue se brouilla à cause des larmes brûlantes qui envahissait ses yeux. Elle ne savait absolument pas pourquoi elle pleurait, elle en avait entendu bien d'autres et des bien plus corsées, pourquoi celle-la la mettait-elle autant en colère ? Pourquoi se sentait-elle déçu ? Elle n'était qu'une sombre idiote. Elle intima à son cerveau de cesser de lui faire ressentir pareilles émotions pour si peu. Elle essuya ses larmes d'un revers de la main et rentra chez elle pour aller faire son sport, elle avait besoin d'évacuer.
Je vous avais dit que ça arriverait vite. C'est court mais j'espère toujours aussi... entraînant ;)
Oh et concernant les menaces de mort, j'apprécie particulièrement les outils de torture lente comme le silice, y'a plus qu'à !
