Voilà le chapitre 2.


Jamais de toute sa vie, Squalo n'avait autant eu conscience d'avoir un corps. Ça paraissait stupide à dire mais, il s'agissait pourtant là de la plus stricte vérité. Chacun de ses muscles, de ses nerfs, de ses os hurlaient leur douleur. Même ses cheveux semblaient se manifester à lui bien que ce soit plutôt son cuir chevelu qui était en cause en réalité.

Généralement, quand la douleur entrait en ligne de compte, Squalo poussait son habituel "voi" avant de redoubler d'acharnement en se lançant de plus bel dans la bataille.

La douleur est la preuve qu'on est toujours là, que l'on est encore en vie.

Mais aujourd'hui, c'était différent. Aujourd'hui il n'avait plus la force de hurler, ni de se relever, ni de continuer à brandir fièrement son épée et encore moins de continuer à se battre. Et pourtant, son esprit ne voulait pas abandonner ! C'était anti-Squalo que de baisser les bras et d'accepter sa défaite, même dans les situations les plus désespérées ! On était en train de parler du type qui s'était lui-même coupé la main pour conquérir le titre du meilleur épéiste au monde tout de même !

Mais aujourd'hui, c'était différent.

Aujourd'hui, aucun "voi" ne vint briser la tranquillité régnant en maître dans la campagne italienne quasi-déserte.


Le silence de la salle de contrôle dura approximativement cinq secondes et demie.

Ensuite, Xanxus brilla de toute sa rage folle.

Personne n'avait essayé de se mettre en travers de sa route quand il se dirigea à grands pas vers l'extérieur, défonçant littéralement les portes et parfois même les murs qui se dressaient devant lui.

" Squa-chan était en mission chez les Gesso, Byakuran est surement un membre de cette famille. " entendit-il Lussuria exposer dans son dos.

"Ushishishi, s'il s'est permis de signer de son nom c'est certainement qu'il doit être le boss. C'est comme quand le neuvième du nom appose sa signature quelque part, sous son nom c'est toute la famille Vongola qui est représentée. " continua Belphegor, exposant son raisonnement difficilement discutable.

Mais ils ne purent continuer leurs suppositions car un coup de feu explosa à leurs oreilles, arrachant presque la tête des gardiens du dixième du nom mais également celles de la Varia.

" Vous allez continuer à discuter encore longtemps ? J'en ai rien à battre du nom du connard qui a certainement massacré ce déchet de requin ! Ce que je veux c'est sa tête pour qu'on puisse rendre la pareille à sa putain de famille de mes deux ! "

Plus personne n'osa prononcer le moindre mot et ce pour deux raisons : les paroles de Xanxus sonnaient affreusement vraies. Squalo ne pouvait qu'être mort ou dans un très, très mauvais état pour laisser qui que ce soit toucher à ses cheveux qui représentaient sa rage de vivre, sa volonté de se battre et vaincre pour Xanxus, le symbole de son dévouement.

Et puis... Jamais le fils du neuvième n'avait semblé si terrifiant. Ce n'était pas comme lors du conflit des bagues durant lequel le chef de la Varia abordait une expression d'indifférence pure quand ce n'était pas du sadisme furieux et hurlant.

Là, il s'agissait d'une rage froide et aliénée, qui n'attendait que le battement d'ailes d'un papillon pour tout exterminer aux alentours. Ses cicatrices étaient plus visibles que jamais et ses pistolets brillaient de mille feux, déjà chargés, en attente d'une cible à rayer de la surface de la Terre. Il tremblait, comme une feuille victime des vents cruels d'automne, d'une colère-virus qui voulait tout entrainer avec elle.

Et personne n'osait tenter de le calmer.

Parce que c'était impossible.

Et Tsuna avait envie de pleurer. Parce qu'il savait. Parce qu'il comprenait. Parce qu'à lui aussi on avait annoncé que ses amis étaient morts lors d'une mission mais qu'en fin de compte ils étaient encore tous à ses côtés. Alors que Squalo, lui, n'était pas là.

Et lui ne trouvait pas Xanxus terrifiant, mais affreusement et intolérablement... triste et désespéré.

Avalant difficilement sa salive, le châtain déclara d'une petite voix incroyablement autoritaire :

" Localisez le dernier emplacement où Squalo s'est manifesté. Nous commencerons nos recherches de là. "

Parce que Xanxus ne pouvait donner cet ordre de lui-même.

Parce qu'il luttait déjà trop pour ne pas perdre la tête.


" Byakuran-sama ! Il ne réagit plus ! " marmonna la voix boudeuse de Bluebell en tâtant négligemment le bras de Squalo tout en appuyant fermement un linge propre contre la blessure profonde de son ventre.

" Quel parasite ce type, aussi dure à mourir qu'un indésirable... " grogna Zakuro en pansant ses propres blessures, frappant une nouvelle fois le corps par terre en une vengeance puérile.

" Ahahah ! On a trop joué avec Squalo-chan on dirait ! Je ne pensais pas que les Vongola seraient si prévenants à notre égard. " rigola doucement Byakuran en contemplant indifféremment sa veste déchirée à de nombreux endroits.

" Oui, vraiment trop aimable de leur part... " lâcha Kikyo en un petit souffle d'air. Son self-contrôle s'étant ébranlé sensiblement lors du conflit avec le second de la Varia.

" Allez les enfants, soyez reconnaissant pour ce divertissement qui nous a été proposé ! Nous ne pouvons dénigrer la résistance et l'acharnement dont a fait preuve notre adversaire. On a même eu droit à une petite chasse à l'homme ! " babilla avec entrain le boss albinos en s'étirant avec bonheur.

" Tss, quelle perte de temps, j'ai bien cru qu'il allait nous échapper. " grogna le rouquin avec humeur avant qu'un sourire sadique n'étire ses lèvres. " Enfin, au moins à l'heure qu'il est notre petit cadeau devrait être arrivé. "

Le même sourire pervers vint prendre place sur le visage des autres membres de la famille Gesso.

" En effet Zakuro. Nous ferions mieux de partir, l'heure n'est pas encore à la confrontation. Cependant, il reste une dernière chose à faire, je ne voudrais pas que nos chers adversaires passent à côté de Squalo-chan. " Sur ces mots, Byakuran s'approcha du corps du second de la Varia et l'épingla au mur par les bras à l'aide d'un épais fil de fer qui traversa la chaire avec une facilité déconcertante, comme un insecte qu'on cloue sur une planche de lierre.

Mais l'argenté ne réagit pas.

" Il est mort ? " demanda avec une curiosité morbide la jeune femme aux allures de gamine.

" Non, " répondit son boss avant de poursuivre de plus belle sur le ton du professeur d'école " le corps humain est une machine fabuleuse, né ? Malgré tout ce qu'il a déjà enduré, il tient encore. Nous devrions tous en prendre le de graine, c'est sa volonté inébranlable qui le fait encore respirer. " Byakuran passa une main caressante dans les mèches argentées bien plus courtes qu'à l'accoutumée qu'il avait lui-même coupé il y a de cela quelques heures déjà. Superbi Squalo leur avait donné du fil à retorde, c'était indéniable.

" Achevons-le alors ! " se réjouit Bluebell en s'approchant du corps, enchantée de maculer encore un peu plus ses douces mains d'une belle couleur carmin.

" Na, na Bluebell, ta fougue et ton zèle sont si mignons à voir, mais nous n'avons pas à nous inquiéter de ça. L'esprit ne peut supplanter le corps qu'un temps. Laissons donc Squalo-chan profiter de son dernier lever de lune, c'est plus dramatique comme mort, tu ne trouves pas ? " répliqua l'albinos, faisant s'arrêter instantanément la bleuette.

" Byakuran-sama, votre sens de la mise en scène vous jouera des tours un jour ou l'autre... " fit remarquer Kikyo en se rapprochant quelque peu, faisant rire son boss par sa réplique.

" Voyons Kikyo-chan, ne soit pas si pessimiste. Un peu de poésie n'a jamais fait de mal à personne. "

Sur ces derniers mots, les membres du clan Gresso s'éloignèrent lentement, plus ou moins blessés par la bataille avec le requin, ne se retournant à aucun moment pour jeter un dernier regard à ce qui avait été une de leurs bases, mais qui n'était maintenant qu'une ruine où s'amoncelaient çà et là des amas de murs quand ceux-ci n'avaient pas simplement été réduits à l'état de poussière.


Xanxus se foutait en général d'un nombre incalculable de choses. Et c'était encore le cas en ce moment même. Il se foutait du fait qu'il était presque collé au dixième du nom à cause de l'espace confiné de la limousine. Il se foutait que Belphegor soit étonnement silencieux et qu'il s'accrochait à sa ceinture avec force comme si l'unique pensée de la lâcher le fasse sombrer droit en enfer. Il se foutait que le chauffeur lui explique que s'ils ne pouvaient pas aller plus vite, c'est uniquement parce que la puissance de la voiture ne le permettait pas. Il se foutait du fait qu'ils roulaient tellement vite qu'on ne pouvait plus qualifier ça de simple non-respect des limitations de vitesse. Il se foutait que Lussuria semblât sur le point de rendre son déjeuner. Il s'en foutait des klaxons scandalisés qu'ils écopaient à leur passage. Il se foutait de savoir si les autres voitures dépêchées par la famille Vongola et qui contenaient le reste des gardiens parvenaient à suivre leur allure de dégénéré. Il se foutait que Tsuna ait l'impression d'aller plus vite là que quand il utilisait ses X-gloves.

En cet instant, Xanxus se foutait de beaucoup de choses qui l'auraient pourtant fait tiquer habituellement. Le mot-clé de la phrase étant 'habituellement'. Car aujourd'hui, c'était un jour spécial.

Souvent, quand on parle d'une journée spéciale ou hors du commun, on a tendance à visualiser quelque chose de joyeux, de gais comme une fête d'anniversaire ou une sortie au parc d'attractions par exemple. Pour la plupart des gens, c'est ce qui vient à l'esprit quand on évoque une journée spéciale.

Ce n'est pas le cas de Xanxus.

À chaque fois qu'il avait eu droit à une journée spéciale, ça s'était terminé en catastrophe : la première fois ce fut lorsqu'on lui présenta son 'père', tout avait semblé magnifique à ses yeux et puis paf ! Voilà que tout ceci n'était qu'une supercherie. Ensuite l'attaque du berceau, tout avait bien commencé et paf ! Il se fait congeler par le vieux. Et ça avait continué avec la bataille pour les bagues : battre le minus aurait dû être un jeu d'enfant et paf ! Tsunayoshi Sawada lui met la raclée de sa vie. Ça continuait encore en ce moment même.

Xanxus haïssait les journées spéciales.

Et aujourd'hui ne faisait pas exception.

Ils n'avaient pas mis longtemps à retrouver la trace du squale, après tout ce dernier était quelqu'un de très organisé et faisait toujours de nombreux rapports intermédiaires justement pour parer à toute éventualité en cas de pépin. Il ne leur fallut pas plus de dix minutes pour embarquer la totalité des gardiens Vongola et Varia dans trois belles limousines au moteur puissant et ce lancer sur l'asphalte, mangeant les kilomètres les séparent de la localisation probable de Squalo à une vitesse folle.

Et pourtant ça ne paraissait pas suffisant à Xanxus.

Il avait envie de faire exploser le cerveau du chauffeur pour lui apprendre à faire correctement son boulot c'est-à-dire les mener à leur destination le plus rapidement possible. Il avait envie de frapper pour l'éternité sur ce déchet de Byakuran pour lui apprendre à s'attaquer à un membre de la Varia et il avait une envie folle d'exterminer ce putain de requin qui arrivait à le mettre dans cet état.

Et finalement, ce qu'il aurait qualifié d'impensable se produisit. La voiture s'arrêta brusquement et le chauffeur leur dit qu'ils étaient arrivés. Mais avant même qu'il n'eut fini sa phrase une des portières fût défoncée pour permettre au brun colérique de sortir enfin.

Il n'y avait rien devant lui, juste une forêt calme et obscure que les rayons de la lune éclairaient difficilement. Alors que Xanxus sentait la tension déjà douloureuse de ses muscles redoubler, une masse de cheveux châtains lui passa devant tandis que son propriétaire tirait sur sa manche.

" Par là. " se contenta de dire Tsuna en une explication succincte. Et pour une fois, Xanxus se contenta de le suivre sans rien dire.

Combien de temps ils marchèrent ? Une heure ? Dix minutes ? Personne ne semblait capable de donner une réponse satisfaisante.

Mais ils finirent par arriver devant les vestiges d'un bâtiment où les signes d'explosions, traces de coups de lames, taches de sang semblaient ressortir malgré la pénombre comme des lucioles un soir d'été. Et de la même façon que Xanxus voyait toutes les preuves d'une bataille récente, il ne pût rater le corps vulgairement accroché à un mur non loin, un des seuls qui tenait encore partiellement debout, comme une poupée qui attendait de prendre vie entre les doigts experts d'un marionnettiste. Car seul elle ne peut bouger.

Et Xanxus se mit à courir en espérant que Squalo respire.

Parce qu'un d'eux deux devait bien le faire.

Et que ce n'était pas son cas pour le moment.