Voici le premier véritable chapitre ! Je vous souhaite une bonne lecture !
- La nièce du Duc de Luynes a été sauvagement agressée hier à la sortie de l'église !
Ecarlate, le Roi vociférait à l'attention de Treville et Rochefort qui demeuraient impassibles. L'un comme l'autre se serait bien permis de rectifier les faits : la jeune femme n'avait même pas été bousculée. L'agression se résumait simplement à la chute d'un badaud aviné face à la noble et peureuse demoiselle.
- Je ne compte plus le nombre de dignes connaissances qui me rapportent des évènements effrayants et dégradants survenant dans les rues de Paris !
Treville serra les dents en apercevant le coup d'œil en biais que lui adressa Rochefort en abondant dans le sens du Roi.
- J'ai également constaté une augmentation des cambriolages, des larcins-
- Les temps sont durs. Des gens meurent de faim dans les rues-
Rochefort asséna une dernière remarque cinglante :
- Cela ne justifie pas les meurtres perpétrés ces derniers jours jusque sous les fenêtres de votre caserne, Treville.
Le capitaine des mousquetaires ne put que grimacer à l'évocation du meurtre d'un poivrot anonyme à quelques mètres seulement de ses baraquements. Une dispute nocturne entre clients de la taverne voisine avait visiblement eu des conséquences sanglantes.
Le Roi, à son tour, lui adressa un regard lourd de jugement.
- Je persiste et signe en affirmant qu'aucun de mes mousquetaires n'est lié à ce malheureux incident-
- Pouvez-vous réellement en être si sûr ? Certains de vos hommes ne fréquentent-ils pas l'établissement où cette pauvre victime a été aperçue quelques heures avant sa mort ?
- Peu importe !, déclara le Roi, soldant aussitôt le débat.
Hypocrite, Rochefort acquiesça à l'ordre du Roi, reprenant son sourire le plus affable. Louis toussota et reprit son ton solennel pour informer, enfin, Treville des réelles raisons qui l'avaient motivés à le convoquer de si bon matin :
- Ma cousine Marie, la comtesse de Soissons, épousera prochainement un honorable notable de Savoie. Je crains, dans le contexte actuel, de pouvoir me rendre à leur union. J'ai donc décidé de lui faire porter quelques présents. Rochefort m'a suggéré l'idée que vos hommes escortent mon présent jusqu'à la ville où seront célébrées les noces.
Cette nouvelle n'enchanta guère le capitaine. Ces missions étaient dangereuses, comme de nombreuses autres courses que pouvaient être amenées à réaliser ses mousquetaires. Il éprouvait néanmoins toujours une certaine amertume à l'idée que ses hommes risquent leur vie pour quelques breloques en or.
Perdu dans ses pensées, Treville n'entendit guère les réactions forcément déplaisantes de Rochefort.
- … que le capitaine se joigne à eux.
- Pardon ?, le reprit le principal intéressé, incertain d'avoir correctement compris.
- Je trouverais adéquat que vous preniez un peu de recul sur les évènements se déroulant à Paris. Il serait temps, également, que vous envoyez un signal fort à vos hommes. Leur réputation est loin d'être excellente en province. Vous pourrez les surveiller plus aisément si vous les accompagnez.
Le Roi approuva immédiatement l'idée, séduit par le discours mielleux du Comte, et permit à Treville de prendre congé. Observant le capitaine s'éloigner d'eux d'un pas raide, Rochefort prit une moue désolée pour s'adresser à son souverain.
- Votre majesté lui a fait un agréable présent en lui permettant d'accompagner ses hommes. Il vieillit et n'aura sûrement plus très souvent l'occasion de les suivre en province.
Amadoué à l'idée d'avoir fait preuve d'une prétendue bonté, le Roi abonda dans son sens :
- Ce métier n'est pas des plus sains pour une personne de son âge. Si j'en ai l'envie, je pourrais éventuellement l'envoyer en province pour un poste d'ambassadeur. J'ai régulièrement besoin de faire porter mes paroles par quelqu'un de confiance.
Loin d'imaginer la suite de la conversation qu'il venait de quitter, Tréville traversa les jardins en marmonnant, insatisfait de la tournure des évènements. Il respectait son Roi, lui reconnaissait de nombreuses qualités mais n'oubliait jamais la nature capricieuse du souverain. La mainmise de ce Comte ne lui plaisait pas le moins du monde.
Petit à petit, le vent tournait. Il le sentait. Il ne s'était encore jamais senti aussi impuissant.
Attachées à quelques mètres de distance, les montures se laissaient docilement brider les unes après les autres. Discutant à voix haute, à travers la cour intérieure, les mousquetaires échangeaient sur la mission qui leur avait été imposées un peu plus tôt dans la journée.
Porthos fut le premier à partager son opinion sur le programme des prochains jours :
- Limoges, sérieusement ? J'espère que la duchesse appréciera ses bagues et ses bracelets-
- Comtesse, le corrigea posément Athos.
Alignées sur le sol, les sacoches remplies de vivres et de vêtements furent bientôt accrochées à la selle des juments et des hongres de cette troupe. Suspicieux, Athos jetait régulièrement un coup d'œil à un cinquième cheval, installé légèrement à l'écart d'eux. Sellé et bridé, le canasson semblait prêt à prendre la route.
- Prenons cela pour ce que c'est : quelques jours de ballade, un coffre à déposer pour toutes formalités et beaucoup d'excuses pour faire escale dans l'une ou l'autre taverne accueillante, s'enchanta Aramis, prêt à partir.
Inconsciemment, Athos se raidit brusquement en entendant un pareil discours. Son intuition ne fut pas vaine : sorti de nulle part, Tréville apparut, visiblement contrarié.
- J'ignorais que nous avions été commissionnés pour des vacances, Aramis.
Dubitatifs, les mousquetaires observèrent leur capitaine, un sac sous le bras, équiper sa jument et s'y installer sans aucune explication. Aucun ne se permit une quelconque remarque en dépit de leur étonnement de voir leur capitaine prendre part à l'expédition.
Une fois l'entièreté de la troupe apprêtée, le convoi s'élança pour une route de plusieurs jours. Athos ne s'étonna guère de voir la silhouette de Tréville, en tête de convoi, les mener kilomètres après kilomètres jusqu'à la tombée du jour.
Le corps courbaturé par les nombreux kilomètres effectués à un rythme soutenu, les mousquetaires avaient éprouvés un soulagement immense lorsque le convoi s'était arrêté face à une auberge. Les montures reléguées à l'écurie, ils s'étaient rués sur les banquettes en bois de l'établissement. Si le vin tenait plus que la piquette que du divin breuvage, le ragoût était impeccablement réconfortant.
Epuisés, les mousquetaires dévoraient avidement leur assiette. A quelques centimètres à peine d'eux, mais suffisamment loin pour créer un malaise, Tréville achevait son repas silencieusement. Echangeant des banalités, les mousquetaires persistaient à l'inclure dans leurs conversations, ne recevant que de vagues réponses monosyllabiques en guise de réponses.
Lorsque le capitaine décréta qu'il regagnait sa chambre et qu'il les encourageait vivement à rejoindre leur lit respectif avant minuit, il n'obtint que l'étonnement de ses subordonnés. Inquiet, D'Artagnan fut le premier à soulever l'étrangeté de la soirée :
- Il n'a pas l'air dans son assiette…
- Il souhaite peut-être simplement marquer la distance entre lui et nous-, tenta d'expliquer Porthos, aussi étonné du comportement de leur mentor.
- Une crise d'autorité ? Sérieusement, ce n'est pas son genre !, répliqua aussitôt Aramis en réservant Athos en vin. Il a peut-être appris une mauvaise nouvelle dans la journée. Que sait-on réellement de lui, finalement ?
La soirée suivit son cours. Porthos parvint à convaincre deux badauds de faire quelques parties de cartes. Aramis en profita pour le soutenir, reléguant la pudeur au second plan. Ses doits caressèrent à quelques reprises les cheveux frisés du colosse. Discrètement, ils s'égarèrent parfois sous sa tunique, toujours avec le souci de s'arrêter à peine au-delà du col. Qui pouvait alors suspecter quoique ce soit d'autres qu'un vulgaire échange entre deux copains expansifs ?
D'Artagnan s'amusa de ce spectacle avant de reporter son attention sur le quatrième larron. Noyé dans les litres de vin de la soirée, le regard d'Athos semblait bien lointain.
- Il est temps d'aller dormir, non ?, l'interrogea D'Artagnan en éloignant la bouteille de leur portée. La journée risque d'être encore plus longue demain.
Athos grommela en se levant, rejoignant d'un pas incertain les escaliers qui menaient aux dortoirs. Il s'écroula dans l'une des lits les plus facilement accessibles. A l'opposé de la pièce, Treville manifesta son mécontentement face à l'état de dépravation de son subordonné. Il s'adressa à D'Artagnan plutôt qu'au principal intéressé :
- Tu veilleras à ce qu'il ne s'étouffe pas dans son propre vomi cette nuit !
D'Artagnan remercia l'obscurité de la pièce : il n'aurait jamais su quelle expression aurait été la plus appropriée face à une telle remarque. Enlevant lui-même les bottes de son camarade, il rabattit une vieille couverture élimée sur lui avant de rejoindre son propre lit.
Ce périple ne s'annonçait définitivement pas sous les meilleurs augures.
