L'homme en noir ouvrit les yeux, lentement, le temps de s'habituer à la lumière perçante du jour qui éclairait la chambre, dont ni les volets ni les rideaux avaient été clos. Il s'étira légèrement, sans trop remuer pour ne pas risquer de réveiller le petit qui dormait contre lui, à poings fermés, comme un bébé. Bon sang, qu'est-ce qu'il était mignon ! Et ça n'en était que plus troublant... C'était d'ailleurs pour cela qu'il avait fini par le repousser, bien qu'à contre-cœur. Une part de lui-même le trouvait terriblement attirant, avait succombé lorsqu'il s'était jeté dans ses bras, avait voulu combler sa demande et l'entraîner dans les abysses des plaisirs de la chair. L'autre part ne pouvait nier le fait que c'était encore un gosse un peu candide, pour lequel il éprouvait une affection sans faille, qu'il voulait protéger, qui était un peu comme un petit frère pour lui. Et, rien qu'avec ça, toute relation ambiguë entre eux en devenait dégueulasse. Mais au fond, c'était bien plus compliqué.

Certes, ils étaient allés très loin dans leurs attouchements. Mais ils étaient tous les deux consentants. Certes, le Geek était encore un ado dans sa tête. Mais il avait été assez mature pour comprendre que rien ne les empêchait de faire ce qu'ils voulaient. Certes, il était encore un peu innocent. Mais il avait tout de même pris le dessus lors de leur étreinte. Les pour et les contre se mélangeaient dans la tête du Patron, donnant lieu à une cacophonie intérieure qui l'assaillait de plein fouet dès le réveil, alors qu'il s'était endormi beaucoup plus détendu, sans avoir commencé à psychoter. Sûrement parce que tous deux étaient encore submergés par les émotions à ce moment.

Il resta quelques minutes allongé, à regarder son camarade endormi. C'était un tableau purement et simplement adorable. Il avait envie de lui ébouriffer les cheveux, de lui caresser la joue, de lui faire des bisous esquimaux, de le prendre dans ses bras... Bref, tout plein de choses ridicules à souhait pouvant traduire l'affection. Mais il s'en contint pour ne pas risquer de le tirer de son sommeil de plomb et se contenta d'embrasser brièvement sa tempe avant de se lever et de remettre la couette sur lui pour éviter que son corps frêle à demi-nu ne prenne froid. Encore un type d'attention qui témoignait de l'étrangeté de leur relation et des sentiments que le Patron avait envers le Geek. Il était très attaché à lui, il l'aimait vraiment beaucoup, il le trouvait vraiment mignon. Mais, d'un autre côté, ce qui s'était passé la veille lui montrait sans aucun doute qu'il était attiré par lui, qu'il le désirait et qu'il voulait très volontiers lui « faire du bien », comme il le lui avait demandé.

Alors qu'il sortait de la chambre, non sans avoir rechaussé ses lunettes noires – car il ne dormait quand même pas avec –, il ne pouvait cesser de torturer son esprit de ces mille et une interrogations. Il avait autant d'affection que de désir pour lui. Il voulait autant lui faire des câlins amicaux que l'embrasser et le toucher de façon bien plus osée. Il avait autant de pulsions de protection que de pulsions libidinales en sa compagnie. En tout cas, depuis la veille. Avant... Soit ce n'était pas le cas, soit il ne s'en rendait pas compte puisqu'il ne faisait que repousser ces légères tentations lorsque le Geek avait une attitude équivoque, que ce soit volontaire ou non. Mais ce qui importait, c'était que là, maintenant, c'était certain. Et cette dualité de ses sentiments était d'autant plus compliquée qu'il ne saurait désormais plus quoi faire. Il l'avait repoussé, s'était justifié un peu bêtement, n'en avait plus reparlé. En fin de compte, c'était peut-être ça le pire. Lui-même commençait à douter de la validité de ses arguments.

Il avait prétendu appréhender les reproches. Mais au fond, c'était les reproches qu'il se ferait à lui-même qu'il redoutait. Le gamin avait raison, si tous deux étaient d'accord, alors pourquoi lui reprocherait-on quoi que ce soit ? C'était lui et lui seul qui s'engouffrait dans une culpabilité qui n'avait peut-être finalement pas sa place dans tout ça. Le gamer s'était jeté sur lui, l'avait presque supplié de faire ce qu'il lui avait fait, ne l'avait pas repoussé une seule seconde, avait réagi positivement à chacun de ses baisers, à chacune de ses caresses, avait même fini par prendre les rênes, et avait été déçu et frustré lorsqu'il avait tout arrêté, sans concession. En conclusion, c'était plutôt de ça dont il se sentait coupable. Agir ainsi n'avait rien arrangé.

- Hey, salut ! l'interpella la voix toujours pétillante de bonne humeur du Panda.
- 'lut, ç'va ? marmonna-t-il par pure politesse en allant se servir un café.
- Mieux que toi, visiblement, remarqua l'homme au kigurumi, intrigué. Mal dormi ?
- Non, comme d'hab'.
- Allez, raconte-moi tout, mec. C'est quoi le problème ?

Maître Panda avait ce côté à la fois sympathique et un peu chiant d'être toujours trop curieux quand quelqu'un n'était pas au top de sa forme ou de son moral. Forcément, il était toujours plein d'énergie et de joie de vivre, normal qu'il n'aime pas voir les gens fatigués ou tristes. Alors il demandait tout de suite ce qui n'allait pas, essayait de tirer les vers du nez en cas d'absence de réponse claire, voulait essayer à tout prix de redonner la pêche ou l'espoir. C'était toujours dans une bonne intention, c'était très gentil de sa part, mais c'était par moments un peu agaçant. Mais voilà, comme c'était sincère et altruiste, il était presque impossible de garder le secret très longtemps. Surtout lorsque c'était un poids aussi lourd à porter que celui que subissait actuellement le Patron. De plus, pour ponctuer sa requête, l'ursidé s'était assis en face de son acolyte, joignant ses deux pattes sous son menton, arborant un air attentif et patient.

- Eh ben... Je ne sais vraiment pas si je peux en parler. J'ai confiance en toi et ta discrétion, ce n'est pas le problème. C'est juste que...
- Tu n'as pas confiance en ma compréhension, compléta le semi-animal, souriant légèrement.
- T'es chiant à tout deviner, tu le sais, ça ?

Les deux camarades se mirent à rire à ce court dialogue cocasse, ce qui permit au passage à l'homme en noir de se sentir un peu plus à l'aise, même s'il hésitait toujours à confier ses pensées et surtout la raison de celles-ci. Car il allait bien devoir lui expliquer tout ce qui s'était passé. Déjà, se confier sur ce qu'on ressent n'est pas forcément chose aisée. Il faut trouver les bons mots, savoir formuler ce que l'on a dans l'esprit sous forme plus abstraite, plus notionnelle. Mais alors, raconter en plus ce qui s'était passé entre lui et le Geek... C'était encore une autre paire de manches. Mais de toute façon, il savait que son ami ne lui lâcherait pas la grappe avant de savoir ce qui le tourmentait. Et puis, se confier à lui n'avait jamais été dangereux. Il savait se montrer ouvert et tolérant, garder les secrets, ne pas juger, essayer d'aider dans tous les cas.

En fait, il était altruiste et généreux. Sa gentillesse et sa volonté d'aider étaient sincères. Il n'attendait rien en retour, à part peut-être le sourire de celui qu'il requinquait. Et c'était d'autant plus encourageant pour se confier. Ce que le patron se décida finalement à faire.

- J'étais avec le Geek, hier. Enfin... Il est arrivé comme une fusée dans la chambre et... Il... Il m'a littéralement sauté dessus. Il m'a serré contre lui, il m'a embrassé, il...m'a fait comprendre qu'il...enfin... Ouais, qu'il...avait envie de moi. Et j'ai pas pu résister... Tu vois, je l'adore, ce gosse, j'ai de l'affection pour lui, je suis comme vous tous, je le trouve trop chou, j'ai envie de le câliner et de lui pincer les joues, tout ça... Mais... Là, il y avait quelque chose en plus. Je... J'ai cédé... Parce que de toute façon je voyais pas de raison de le rejeter. J'y pensais même pas, tu vois. Et puis... On a continué à se bécoter et à se tripoter sur mon lit. Enfin, je vais pas détailler plus. Mais voilà, je me sens mitigé. Je le trouve attachant, il a toujours ce petit côté naïf et innocent qui fait que ce serait carrément dégueu de poser la main sur lui... Mais hier, c'était... Différent. Trop différent. Parce qu'il s'est jeté dans mes bras. Parce qu'il m'a demandé de lui faire du bien. Parce qu'il a...pris les devants, à un moment. Je pouvais plus faire comme si j'étais pas attiré par lui. Il... Ouais, il m'attirait. Il m'excitait. Il me rendait dingue...

Le Panda avait écouté son récit sans l'interrompre, lui laissant tout le temps de trouver ses mots, de relater ces événements de façon intelligible. Et pour quelque chose d'aussi troublant, visiblement, il s'en était plutôt bien sorti. Le semi-animal laissa donc planer un silence, le temps d'assimiler toutes ces informations et d'essayer d'en tirer quelque chose pour aider son camarade qui semblait patauger dans la semoule. Et il y avait de quoi... Lui et le Geek, dans le même lit, à faire des choses pas très catholiques, était une chose pour le moins inattendue et particulière. D'autant plus que là, c'était le gamin qui avait fait le premier pas. Et quel premier pas ! Ce n'était pas un truc de midinette, c'était du premier pas de compétition ! Un premier pas auquel le Patron avait d'ailleurs très largement réagi. Et, à en croire ce récit, ils n'avaient pas terminé cette soirée à beurrer les sandwichs.

Le semi-animal eut du mal à trouver quoi dire. Il ne voulait pas intensifier l'embarras manifeste de l'homme aux lunettes noires, mais il devait bien dire quelque chose. Car, s'il n'attendait rien de ceux qu'il aidait, il refusait de laisser quelqu'un repartir après s'être confié sans avoir cherché une solution. Il hésita donc un instant avant de prendre la parole, ne sachant par où commencer.

- Si j'ai bien compris... Tu te sens coupable d'avoir cédé à ses avances alors que pour nous tous il est « le gamin naïf et mignon » ?
- C'est un peu plus compliqué, en fait. Depuis un moment, on a une relation...bizarre. Pas dans le sens forcément péjoratif. Mais des fois, quand on était tous les deux, il... Euh... Comment dire...
- Ne te sens pas obligé de détailler, le rassura son vis-à-vis, toujours avec ce même sourire apaisant au visage.
- Merci. Disons juste que c'était parfois ambigu au niveau des gestes. Pas totalement déplacé, pas obscène, mais un peu limite. Et je savais pas s'il se rendait compte. J'ai toujours un doute, d'ailleurs, malgré ce qui s'est passé hier. Mais en ce qui me concerne, ça a déclenché quelque chose qui existait sûrement déjà. Du coup, j'ai complètement marché dans le délire. Et ça m'a plu. Et à lui aussi.
- Il n'y a pas de raison que ça ne vous plaise pas, puisque vous le vouliez tous les deux, lui fit remarquer le Panda, haussant un sourcil.

Le Patron hocha la tête en signe d'approbation, puis un nouveau silence s'installa, chacun réfléchissant à ce qu'il pourrait dire. Car il n'avait pas encore tout expliqué, il cherchait donc comment raconter la suite, qui était peut-être encore plus délicate à dire.

- Juste... Est-ce que vous êtes allés jusqu'à... Enfin voilà, quoi, questionna l'ursidé, préférant rester dans le sous-entendu.
- De quoi ? C'est-à-dire ?
- Eh ben... Vous êtes allés jusqu'au bout ?
- Jusqu'au bout... ? s'intrigua l'homme en noir, n'étant pas certain de ce que son ami insinuait.
- Bon, soupira l'autre, décidant d'être plus clair. Vous avez fait l'amour complètement ou pas ?

Subitement très gêné, le concerné baissa la tête, ne sachant pas comment réagir. Il était un peu déstabilisé par cette question. Qu'est-ce que ça changeait ? Ou plutôt, qu'est-ce que ça lui apportait de le savoir ? L'expression même qu'il avait finalement employée résonnait comme étrange, car elle sous-entendait des sentiments amoureux. Or, c'était là que le flou était le plus total. C'était peut-être trop que de dire que ce qu'ils ressentaient l'un envers l'autre était de l'amour. Une forte affection, sans aucun doute. Un puissant désir, tout à fait certainement. Mais après...

- Eh ben... se décida-t-il finalement à répondre, quoi qu'embarrassé. On n'a pas dépassé le stade des bisous et des caresses. Tout simplement parce que j'ai fini par l'empêcher de continuer.

Surpris, Maître Panda ouvrit grand les yeux. Il s'attendait à bien des choses, mais pas à ça. Il aurait bizarrement été moins surpris d'apprendre que les deux complices auraient été jusqu'au bout de leur étreinte. Mais il l'avait finalement repoussé. Curieux... Quoique, non, assez logique, finalement. Cela pouvait s'expliquer par cette fameuse culpabilité quant à la dualité des sentiments du Patron envers le Geek.

- Je pouvais pas le laisser nous embarquer là-dedans. Enfin, j'étais tout aussi responsable. Mais quand on était en voie de passer vraiment à l'étape supérieure, j'ai eu comme une ampoule qui s'est allumée dans mon esprit, un éclair de lucidité. Je pouvais pas continuer...je voulais pas... J'avais l'impression de...de...
- Le violer ?
- Non, pas vraiment, vu qu'il était plus que consentant. Enfin, peut-être un peu, finalement... Parce que je suis confus dans ce que je ressens. Je le considère toujours avec tendresse et affection, mais il y a autre chose qui est venu se mélanger et... C'était trop bizarre. Je pouvais pas laisser ça se faire... Mais finalement j'aurais dû.
- Tu regrettes de l'avoir arrêté ?
- Plutôt, oui. Parce que ça nous a frustrés tous les deux, je l'ai peut-être vexé, au fond, et finalement je me sens coupable pour ça. C'est pas mieux.

Le Panda prit encore un moment pour réfléchir à ces nouvelles informations. C'était une chance que son acolyte ait réussi à relater les événements de façon claire et nette, sans trop tourner autour du pot, essayant lui aussi de prendre du recul, de se remettre en question. Car il le fallait. Vu ce qui s'était passé, il ne pourrait pas ignorer pendant bien longtemps cet aspect très tactile qui s'était considérablement développé entre le gamer et lui. Au fond, il n'était pas si gamin que ça, il était simplement un peu innocent et avait ce côté enfantin totalement adorable. Et puis, ça arrivait, les amitiés qui finissaient par prendre un tout autre aspect. Peut-être se prenait-il trop la tête. Sûrement. Et maintenant, il était là, comme un con, à déblatérer ses états d'âme, à culpabiliser parce qu'il n'avait pas eu les burnes d'affronter sa peur des reproches qui ne risquaient même pas de lui être faits. Ridicule.

- Je dois t'avouer que je ne comprends pas non plus ce qui t'a pris d'arrêter. Si vous étiez si bien tous les deux, si vous étiez sur la même longueur d'onde, si vous vouliez tous les deux faire ça, il n'y avait pas de raison de vous interrompre. Après, peut-être qu'il y aurait eu de l'appréhension, mais vous n'avez même pas eu le temps d'être éventuellement confrontés à ça.
- Ouais, du coup...
- Je ne veux pas te faire la morale, ni te pousser à faire quoi que ce soit. La décision te revient. Vous revient à vous deux. Mais si tu penses avoir fait une connerie, si tu veux t'affranchir des barrières que tu t'es imposées, si tu es plus sûr de toi maintenant, alors fonce. Va le voir dès que tu peux, explique-lui ce que tu ressens. Je pense que c'est le mieux à faire.
- T'as raison, boule de poils.
- Eh, je suis pas sphérique ! fit-il mine de se vexer, croisant les bras. Enfin bref... Plus sérieusement, je peux te poser une question ?
- Au point où on en est, oui, bien sûr.
- Tu disais qu'il t'avait... Fait comprendre qu'il avait envie de toi... Et qu'il voulait que tu lui fasses du bien, commença-t-il, citant ses paroles. Il te l'a fait comprendre comment, au juste ?
- Comme ça. Il m'a demandé de lui faire du bien. Il me l'a dit comme ça.
- Visiblement, aucun doute n'était possible sur la signification exacte de cette demande, sourit le Panda, amusé et attendri par cette histoire, même si elle était un peu complexe.

Le Patron sourit à son tour. Il était soulagé d'en avoir parlé et d'avoir déniché grâce à son camarade une ébauche de solution. C'était clair, il devait revoir le Geek, lui dire ce qu'il avait sur le cœur, ses regrets, ses interrogations, ses envies, ses sentiments. Car le plus important restait le fait qu'il tenait à lui. Et Maître Panda avait raison, il n'avait aucune raison d'avoir interrompu leur étreinte et, puisqu'il s'en rendait compte et s'en mordait les doigts, il devait avoir une conversation avec le petit pour remettre un peu d'ordre dans cette histoire qui s'était terminée en queue de poisson. Car, en fait, elle n'aurait pas dû être terminée.

La journée se déroula calmement, tranquillement. Pas de tournage ni d'écriture pour le moment, étant donné que le youtubeur était en pleine recherche de vidéos improbables de la toile. Chacun vaquait donc à ses occupations, et ce jusqu'en fin d'après-midi. Le Patron restait un peu dans son coin, réfléchissant constamment à sa conversation avec Maître Panda. Il devait agir. Dire quelque chose. Jamais il ne s'était senti aussi déstabilisé, encore moins par le gamin, et cela mettait une claque magistrale à sa tendance à être sûr de lui et à dire ce qu'il pensait. Mais il faudrait bien qu'il se bouge, alors il récupérerait ses couilles qu'il avait laissé partir la veille, n'osant pas poursuivre leur étreinte pourtant si bien amorcée, et ferait quelque chose.

Le soir venu, ils étaient réunis pour un petit brainstorming à partir des trois vidéos que Mathieu avait dénichées. Et qui regorgeaient encore de détonateurs à blagues à la fois légères et à la portée de plus en plus dénonciatrice que se permettait le créateur de l'émission. D'après ce que le jeune homme leur avait montré et ce qu'il avait trouvé à dire sur certains points, les acolytes avaient passé un bon moment de rigolade devant tant de « what-the-fuckisme ». Car entre une vidéo comparant la pornographie à la guerre, une publicité pour un hôtel en forme d'intestin et un type qui filme son pote ayant un accident, il y avait de quoi avoir les yeux en soucoupe, la bouche bée et des choses à dire.

Le petit groupe se mit alors à réfléchir aux points importants qu'ils pourraient relever et exploiter, essayant d'établir un lien logique entre chaque idée et entre les trois vidéos. Ils décidèrent aussi qu'ils enverraient un petit clin d'œil acidulé aux Web Comedy Awards et qu'ils utiliseraient plusieurs fois au long de l'épisode un faux sponsor – la fameuse « bière Thumbs Up » – pour se moquer au passage de l'omniprésence de la publicité. Ils passèrent donc un long moment, quasiment une heure, à la tâche. Comme ils faisaient à chaque fois. Sauf que là, quelque chose était un peu différent. Certes, ils procédaient avec la même méthode. Certes, ils participaient tous et tentaient d'amener chacun plusieurs idées. Certes, ils étaient concentrés et productifs. Mais quelque chose d'autre se passait, plus ou moins à l'abri des regards.

Le Patron, qui était décidé à se tirer de sa torpeur et à faire avancer le schmilblick, tenta le tout pour le tout. Il adressa d'abord quelques discrets regards au Geek qui sembla d'abord ne pas les remarquer. Il lui sourit de temps à autres, le taquina indirectement durant les échanges concernant le prochain épisode. Au bout d'un moment, il fit même exprès de tendre un peu trop sa jambe pour que son pied atteigne celui du garçon à la casquette qui, pas si naïf, finit par comprendre ce qui se tramait. D'ailleurs, il ne réagit pas plus que ça, se contentant de répondre aux sourires et à faire semblant de se vexer à chaque vanne. Il ne savait pas trop comment réagir, en fait. Il ignorait ce que tout cela signifiait. Lui faisait-il des avances ? Alors qu'il avait fini par le repousser la veiller ? Et qu'il s'était justifié en disant qu'il ne pouvait pas et qu'il appréhendait les remontrances ? Ce n'était pas logique. Ni très plaisant...

Le Geek passa donc sa fin de journée dans l'incompréhension la plus totale quant à l'attitude qu'avait adoptée son amant de la veille. Le soir venu, il partit s'isoler dans sa chambre, filant à l'anglaise, sans se faire remarquer. Sauf que l'homme en noir n'avait remarqué que lui. Alors que le Hippie et le Panda étaient assis dans le canapé du salon à discuter écologie et protection des espèces en danger, il s'éclipsa pour aller à la chambre du petit, qui était probablement en train de jouer sur sa console ou sur PC. Après une longue dispute à la « j'irai-t-y, j'irai-t-y pas » entre deux voix opposées dans son esprit, il se reprit et toqua à la porte. Après avoir reçu l'autorisation d'entrer, il passa la porte qu'il referma ensuite et s'approcha du gamer qui, étrangement, n'était pas du tout devant un écran, ni même un manga ou un comics. Non. Il était assis, là, au bord de son lit, l'air pensif et...triste ?

Le Patron ne put s'empêcher de se sentir responsable. Qu'est-ce qui pouvait causer ça, à part lui ? Il se traita mentalement de tous les noms d'oiseaux, persuadé d'être l'origine de cette mine déconfite. Bon sang, pourquoi avait-il laissé le gamin en plan, comme ça ? Pourquoi avait-il été aussi peureux quant à des soit-disant répréhensions ? Et était-ce vraiment une bonne idée de lui avoir adressé des sous-entendus pendant leur séance de travail de groupe ? Qu'allait-il dire, maintenant ?