LE PRE DU BEAU-MILIEU

–– ( | LIVRE I | ) ––
Le Petit Prince Rouge

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I
J'étais ce que j'étais

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Des ombres au ventre de la Terre, d'entrailles impures et honnies, j'avais jailli et mon père régnait sur l'Obscur et la Nuit. Nouveau-né au Royaume d'en Bas j'avais hérité du Mal de plein droit.

Je n'étais que rouge et que noir: mes yeux, des puits charbon; ma peau, vermeille, vermillon, rouge du sang qu'il me fallait boire. Le fleuve de liquide rubis coulait en moi sans que les cris des vies sacrifiées à la mienne n'éveille d'écho ou de bruit dans mon cœur d'obsidienne. Ainsi j'avais vécu, grandit et profité au long cours des longs temps incomptés dans les profondes cavernes du palais souterrain de mon père.

Et si ères après ères chassèrent les années, je n'avais pourtant l'air guère d'être beaucoup plus âgé qu'un humain de 12 ou 13 ans. Je n'étais qu'un enfant. Et comme tous les enfants, je jouais aux jeux terribles des démons, inventais d'horribles tours à ma façon. Aucun couloir n'avait pour moi de secret. J'en savais chaque anfractuosité, les recoins les plus éloignés où je pouvais me cacher pour planifier, parfaire subtils assauts et stratégies guerrières à l'insu de mes adversaires – complices de jeu volontaires ou vieille peau d'à côté, Méchante Sorcière retraitée.

Futur souverain du Sauvage Jardin, j'étais prince dans la foule des cornus, dauphin parmi les fourchus. Petit Prince vermeil, des couloirs et recoins un jour deviendrait Roi de la Horde Oubliée des Sans-foi. Fils de la déesse sous la terre, héritier légitime de la nuit, j'étais né des entrailles des enfers, damné d'office, à jamais in-béni.

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II
De moi-même l'imbu

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Il me faut avouer que j'étais bien aussi cette chose hideuse d'elle-même bouffie. Plein de morgue, arrogant à l'envie, j'avais l'amour propre sensible, l'orgueil chatouilleux, la rancune subtile et le propos venimeux. Vint un jour – ou était-ce un matin? – où esprit acéré et propos débonnaire – humour téméraire de vénérable ancien – piquèrent un peu plus vivement qu'à l'ordinaire. Caractère colère et Orgueil chatouilleux répondirent alors avec plus de venin qu'il n'était strictement nécessaire au trait du vieux monstre audacieux.

Bien sûr Père, arbitre d'occasion, survint, trouvant, ma foi, l'instant fort opportun pour apprendre à bravache rejeton une chose ou deux en terme de rang et de position. L'arbitre se fit juge et juge jugea bon d'infliger fort sévère leçon au tendre fondement de l'inconséquent scion pour qu' Ego trop élevé s'abaisse et condescende à mesurer enfin la taille du très, très humble tabouret que, bien que prince et futur souverain, j'occupais pour l'instant au talon du trône d'airain.

Fermement décidé à ne pas m'incliner d'un cran plus bas encore au yeux de mon 'Papa' je contins mon humeur, gardai mon sang froid, ne piquai pas de crise, les abandonnai là pour trouver refuge en mes antres personnelles loin de celles régies par les lois paternelles. Ainsi errai-je au sein du familier labyrinthe en quête du creux ou du recoin où je pourrais, à l'abri des yeux mesquins, lécher la pauvre honte des petites plaies que d'aucun avait osé à mon orgueil infliger, retirer en secret les douloureux crochets qui pour l'heure blessaient mon épiderme empourpré et peut-être – peut-être! – aller jusqu'à pleurer, puisque qu'on avait jugé que je ne m'étais pas déjà élevé si haut que je fusse au delà des larmes, ou avancé si loin en âge que l'enfant dût si tôt rendre les armes.

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III
Le petit seigneur de l'anneau de Moebius

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Ainsi me traînais-je tout au long de la nuit – et la nuit, c'était long, par ici – prêt à en découdre, toujours rageant, cherchant prétexte, le mord aux dents, à laisser libre la bile rentrée, effacer dans le sang innocent l'affront à l'orgueil baffoué avant de soudain réaliser que je m'étais bel et bien égaré.

Alors soudain, je paniquai.

Courant par ici, affolé, et puis par là ne trouvais plus qu'impasses, retournais sur mes pas sans rencontrer personne sur mes désertes traces qui pût aider l'errant et le désemparé, hormis l'araignée solitaire dans sa toile empêtrée et deux-trois chauves-souris stupides et très âgées.
Aucune âme – façon de parler ici, si bas – ne vint sauver ma pauvre pomme, leur futur roi. Personne ne vint me libérer de la futile randonnée à laquelle j'étais condamné, huit sur huit d'un anneau de Moebius torturé par huit fois huit l'infini multiplié, ou bien n'eut l'obligeance d'indiquer la direction dans laquelle un roitelet fourbu ses pas devait porter pour sain et sauf finalement retrouver le chemin du foyer, son repaire perdu qui lui avait tant manqué.

Et dire que je me vantais de connaître les yeux fermés le moindre boyau de mon royaume secret Etais-je petit! Diable! J'étais tombé bien bas!

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IV
Quand sait-on qu'on a touché le fond?

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Toutefois il faut croire que quelqu'un quelque part trouva ce trente-sixième dessous encore trop élevé à son goût pour que nous, – mon égo, mon orgueil et puis moi – y siégions.

Aussi nous prîmes le bouillon.

Je tombai – sans grâce –, fendis l'espace et plongeai – non sans douleur – dans un puits de noirceur.

… Un lac...

L'eau était froide et sombre. Plus froide et plus sombre je vous dis que les choses froides et les ombres que j'avais jamais vues et senties en l'obscur foyer du Roi Nuit Elle attaqua ma peau des mille piqures de ces vicieuses aiguilles, mordit, fit de ma chair des lambeaux pour plonger dans mon cœur ses crocs frigides. Elle suça la moelle de mes os et tout le sang, laissant dolents mes membres, mon corps aussi flasque qu'un litchi sans noyau.
L'onde terrible m'engourdit et le froid me saisit. Sous la surface elle m'aspira, m'entraînant – était-ce possible? – au plus profond d'un puits gelé rempli de noir goudron.

Le lac m'enveloppa dans son étreinte humide refermant autour de moi sa cage liquide. Il ouvrit toute grande sa bouche aux dents de glace. Les eaux vers moi se tendirent.

Viens que je t'enlace!

Les eaux pour moi s'ouvrirent.

Vient que je t'embrasse!

Le lac tout entier me prit dans sa bouche

...

et m'avala.


Chansons (à titre indicatif):
LIVRE I
The Washing of the Water, Peter Gabriel

I/ Jumpin' Jack Flash, The Rolling Stones :: Born To Be Wild

II/ I see a Red Door, The Rolling Stones :: We will Rock you, version pub Evian (ou VO Queen)
III/ They Stone You, Bob Dylan :: It keeps you running :: Help, The Beatles

IV/ Down in a blaze of glory, Bon Jovi :: Cat People, David Bowie :: (À contrechant)Octopus's Garden, The Beatles / Ringo Starr