Chapitre II – Un étranger dans la nuit
Brutalement, l'atmosphère se modifia autour de nous. Bien qu'un vampire inconnu ait fait irruption sur leur territoire, mes assaillants semblèrent se détendre. Quant à moi, ma résignation fit place à une inexplicable et féroce envie d'en découdre. Un sourire amusé étira les traits de l'inconnu lorsqu'un grondement sortit de ma gorge malgré moi.
- Bonsoir, salua-t-il calmement comme il l'eut fait au cours d'un diner mondain. Nous souhaiterions passer notre chemin, si cela ne pose pas de difficulté.
Nous ? De stupeur, je quittais des yeux les trois vampires hostiles pour le dévisager et fus alors saisie par l'aura d'étrangeté qu'il dégageait. Il semblait… civilisé à outrance. Presque plus que n'importe quel humain. Des vêtements propres et très seyants, un air doux et paisible, des traits presque angéliques… Et pourtant sa peau…
- T'es avec elle ? siffla le rouquin tout en jaugeant l'inconnu.
Ce dernier se contenta d'un bref hochement de tête.
Pourquoi mentait-il ? Et que lui importait mon sort ? Je ne parvins bientôt plus à le quitter des yeux. Les innombrables marques de morsures qui recouvraient sa peau témoignaient d'un passé de violence et de sauvagerie qui contrastait avec la douceur de ses traits. Je dus me retenir de le toucher pour m'assurer de sa réalité.
Le rouquin parut quant à lui peu désireux de se frotter à un vampire qui semblait être sorti victorieux d'un bon million de combats.
- Bon, renifla-t-il. Je veux plus vous voir traîner dans le coin, en tout cas.
La petite blonde adressa un clin d'œil à l'inconnu avant qu'ils ne disparaissent tous les trois.
- Merci, dis-je avec difficulté tant ce mot m'était peu familier.
- Londres est une ville dangereuse pour les vampires solitaires. Tu as un point de chute ?
- Non. Je préfère ne compter que sur moi.
Consciente du ridicule de cette réponse, cette farouche indépendance venant justement de manquer de causer ma perte, je reculai de quelques pas afin de prendre congé et, comme il ne sembla pas vouloir me retenir, je lui tournai le dos et quittai les lieux.
J'en avais fini avec les souterrains pour cette nuit. Je remontai donc à l'air libre et choisis de me déplacer en sautant d'un toit à l'autre.
D'où me venait cette curieuse sensation de fuite ? J'avais été un instant fascinée par l'inconnu. Par tout ce qu'il dégageait d'étrange, de paradoxale, comme la promesse d'un changement que j'avais appelé de mes vœux en quittant Connor. Puis la peur avait pris le dessus. J'étais faîte pour être seule. Je n'avais jamais rien connu d'autre, même avant ma mort. La solitude était quasiment le seul souvenir que je conservais de ma vie humaine.
La solitude pourtant ne m'accompagna pas longtemps cette nuit-là. Au bout de quelques minutes, je me rendis compte qu'on me suivait… qu'il me suivait.
Je forçai légèrement l'allure mais, ne parvenant pas à le distancer, je préférai m'arrêter afin de l'envoyer proprement balader.
- Qu'est-ce que tu veux ? fis-je sèchement lorsqu'il me rejoignit.
- Juste discuter.
Son air impassible me vrilla quelque peu les nerfs. C'est seulement à cet instant que je remarquai la couleur de ses yeux. Pas rouge vif ou sombre comme n'importe quel vampire normalement constitué, mais d'une sorte d'ocre doré.
- Je t'écoute.
Il s'approcha prudemment et ma tension s'évapora, emportant avec elle mon envie de lui sauter à la gorge.
- Tu n'avais pas vraiment l'intention de te défendre, tout à l'heure.
Ce n'était pas une question. Ça aurait crevé les yeux de n'importe qui.
- Je ne vois pas en quoi ça te concerne.
- En rien, en effet. Si je t'ai rejointe dans ces souterrains, c'est parce que j'avais une invitation à te transmettre. Ma famille souhaiterait te rencontrer.
Je restai interdite un instant. Invitation ? Famille ? Dans quel monde ce vampire vivait-il, où de tels mots avaient encore un sens ?
- Je ne crois pas connaître ta… famille. Ni qui que ce soit dans cette foutue ville.
- C'est justement le concept de la rencontre. Faire connaissance, tout ça…
- Si tu me disais plutôt ce qu'ils me veulent.
- Ils auraient quelque chose à te monter. Et une proposition à te faire.
- Dis leur que je ne suis pas intéressée. Je n'aime pas rencontrer d'autres vampires. Je te l'ai déjà dit, je préfère être seule. Ca me convient bien comme ça.
-Tu m'as l'air bien sûr de toi pour quelqu'un qui affronte la mort avec autant de sérénité.
Ma gorge se serra, soudain. Sérénité n'étais pas vraiment le mot juste. De l'indifférence, voilà ce que m'avait inspiré mon propre sort lorsque ma fin parut proche. Je n'avais jusqu'à lors pas réalisé à quel point mon existence me paraissait vide de sens. Mais la vérité était là et je devais lui faire face. J'avais accueilli la mort comme une libération.
Mais à présent, je sentais poindre en moi un sentiment nouveau : la curiosité. Ce vampire constituait un empilement d'énigmes à lui tout seul. Son apparence, son étrange regard mordoré, ses cicatrices, la manière dont il m'avait localisée, la façon dont il s'exprimait et la manière dont il évoquait son clan…
Tout cela avait au moins eu le mérite d'éveiller mon intérêt. Après tout, qu'avais-je à perdre dans cette histoire, mis à part un temps dont je ne savais plus vraiment que faire ?
