Mayunaise le 31 juillet 2016

Bonjour bonjour ! Comme prévu avec ces pairings, il n'y a pas foule... je remercie donc tout spécialement celleux qui s'intéressent à cette histoire :) Et ne vous inquiétez pas, je ne bâclerai rien, au contraire, tout est très calculé dans cette fic. Vous remarquerez qu'elle a désormais une image de couverture, que j'ai du méchamment rogner... n'hésitez pas à checker mon tumblr (maiathoustra / attraper le contour du monde) pour la voir en entière et en bonne qualité !

note (1) : Quand je parle de théâtre d'avant-garde, je fais allusion au théâtre de l'absurde, né dans les années 1950.

note (2) : Les références à un mauvais dieu ou à une méchante divinité viennent de la chanson de Manau "Un mauvais dieu". Oui, selon votre âge, je viens de vous mettre en tête la "Tribu de Dana" haha.

En réponse à Muntittra : Aloha, tu gardes donc ce pseudo ! Effectivement, le premier chapitre est visuel et j'ai essayé d'attendrir mon style pour donner cet effet-là, heureuse que ça ait fonctionné :) Chaque chapitre, si j'y arrive, aura une ambiance différente, selon le sens qui est mis à l'honneur. En tout cas, tu as raison, les deux relations évolueront de concert, mais les médiums changeront aussi, donc non, le livre de Skeeter n'apparaîtra plus. Je te remercie pour tes commentaires et pour ton agréable présence :)

En réponse à AdrienneBarrow : Salut ! Ton enthousiasme m'a fait très plaisir à lire :D J'espère que tu trouveras la suite à la hauteur... quant au Grindeldore, oui, c'est le centre de cette histoire, en quelque sorte, car cette fic retrace l'évolution de leur relation, en parallèle avec celle de Luna et Hermione. Merci pour ton message et bonne lecture :)


DU SENS ET DU DÉTAIL

Chapitre 2 : L'heure de tendre l'oreille

8 novembre 1998, midi. Au premier étage de la Tête de Sanglier.


Malgré son statut de village entièrement sorcier, Pré-au-Lard avait, à l'instar de toutes les communes alentours, sa petite église. En effet, bien que les pieuses autorités moldues n'aient eu de cesse, au cours des siècles, de condamner et pourchasser chats noirs et huiles essentielles, il existait, au sein de la communauté magique, une irréductible minorité croyante.

En 1707, année même de sa création, le Ministère de la Magie avait donc officiellement autorisé les lieux de culte de tradition moldue, faisant fi des tonitruantes protestations des familles de Sang-Pur.

Aujourd'hui, grâce aux sortilèges de conservation qui la protégeaient et aux dons de ses généreux fidèles, l'église de Pré-au-Lard était aussi resplendissante qu'à son premier jour.

Tout cela pour dire qu'en ce dimanche 8 novembre 1998, Midi sonnait au clocher de l'église de Pré-au-Lard.

Au premier étage de la Tête de Sanglier, les sons de cloche résonnaient lugubrement dans le silence poussiéreux. Ils semblaient venir d'un monde souterrain. Ils faisaient frémir les fenêtres, vibrer les étagères, ils étaient si graves et si puissants que le grand tableau d'Ariana faillit se décrocher.

Heureusement, Abelforth Dumbledore, comme sous les injonctions du troisième œil, entra en trombe dans la pièce et se précipita sur le portrait, le planquant rudement contre le mur. Le cadre de bois claqua et Hermione retint un son étouffé, presque apeuré.

– Alors, les filles, qu'est-ce qui vous amène ici ? bougonna le patron du pub, une longue mèche de cheveux gris et emmêlés traînant devant son visage.

Il n'avait pas l'air surpris de voir deux jeunes sorcières dans sa chambre – après tout, c'était lui qui leur avait demandé de l'attendre à l'étage. Mais il n'avait pas non plus l'air de se faire une joie de les trouver là et Hermione se recroquevilla inconsciemment dans un coin sombre de la pièce.

– Hermione aimerait en savoir plus sur Albus Dumbledore et Gellert Grindelwald, expliqua gaiement Luna, sans prêter attention au regard angoissé que la Gryffondor lui jeta.

Abelforth grogna et Hermione, après avoir fait un nouveau pas en arrière, buta contre une commode. Le bruit sec se répandit autour d'elle avant de mourir et la sorcière aurait voulu disparaître avec lui.

xXx

Comment en était-elle arrivée là ? Quel dieu vengeur l'avait poussée à suivre Luna Lovegood dans l'auberge miteuse que tenait le frère de l'ancien Directeur de Poudlard ? Pourquoi n'avait-elle pas aussitôt rebroussé chemin, quand elle avait découvert l'identité de l'ami que Luna lui proposait de rencontrer ?

La curiosité, bien entendu... La curiosité, voilà un défaut auquel Hermione n'avait pas échappé à la naissance.

Cela faisait plus de deux mois que son obsession pour la photo de Vie et mensonges d'Albus Dumbledore s'était consumée, sans laisser de séquelles. De fait, sa petite conversation avec Luna au bord du Lac, le lendemain de la rentrée, avait agi comme un exorcisme. En mettant enfin le doigt sur ce qui la gênait dans le cliché – le mouvement maladroit, avorté, de la main d'Albus, indice de son manque d'intimité avec Gellert –, elle s'était libérée de l'emprise de la photo, qui avait aussitôt cessé de lui trotter dans la tête.

Mais bien que la photo n'occupait plus ses pensées, les deux jeunes gens qui y figuraient, eux, n'avaient pas évacué son esprit. Hermione se posait de plus en plus de questions à propos de Dumbledore et Grindelwald, comme si l'analyse que Luna avait faite de la photo avait grand ouvert les vannes de son imagination.

La question qui dansait le plus souvent dans son crâne était simple, presque capricieuse. Hermione connaissait, ou croyait connaître, le début de l'histoire. Elle avait tissé, autour du cliché de Vie et mensonges, une scène de rencontre dans le salon de Bathilda Bagshot, ainsi qu'une promenade dans les rues de Godric's Hollow. Oui, elle connaissait désormais le début de l'histoire. Mais quelle en était la suite ?

Comment Albus et Gellert étaient-ils devenus les meilleurs amis du monde, à partir de quel moment s'étaient-ils mis à s'écrire quotidiennement ? Quand donc Gellert avait-il décidé de faire entrer son nouvel ami dans la confidence, en lui parlant de ses projets révolutionnaires ? Et quand avait-il finalement partagé avec lui son désir de réunir les Reliques de la Mort ?

En somme, comment étaient-ils passés du statut d'étrangers à celui d'amis ?

Hermione savait qu'elle mettait le nez dans une histoire vieille de cent ans qui ne la concernait absolument pas. Mais la majorité des personnages principaux étant morts, ses interrogations ne pourraient blesser personne ! Au fond, qu'y avait-il de mal à essayer d'en apprendre un peu plus sur deux des plus grands noms de l'Histoire contemporaine ?

Elle avait bien conscience que cela ne lui serait d'aucune utilité pour les ASPICS, au contraire, que cette lubie risquait de contrarier son programme de révision. Cependant, l'histoire de Grindelwald et Dumbledore était pour elle comme une étude de cas, au travers de laquelle elle pourrait appréhender la complexité des relations humaines.

Un autre des défauts de Hermione était qu'elle était extraordinairement têtue. Quand elle se mettait en tête de tout connaître sur un sujet, que ce soit un dialecte runique ou une romance estivale impliquant son ancien Directeur et un illustre Mage Noir, elle n'abandonnait pas avant d'en avoir fait le tour, et plutôt deux fois qu'une.

Alors, quand tout-à-l'heure, dans la file d'attente pour l'inspection des autorisations de sortie à Pré-au-Lard, Luna Lovegood lui avait fait la proposition de passer la journée ensemble et d'en profiter pour rencontrer quelqu'un qui avait bien connu Albus et Gellert, Hermione avait accepté.

Elle n'avait aucune idée que, dans le cas où Luna l'aurait simplement invitée à flâner toutes les deux au village sorcier, elle n'aurait pas dit non. Les deux jeunes filles avaient beau s'être rapprochées depuis la rentrée, deux mois auparavant, Hermione avait encore du mal à considérer la Serdaigle comme une amie. Et pourtant, elle n'aurait probablement pas dit non.

xXx

– Vous êtes donc encore là pour mon frère, hein ? Ça ne devrait même pas m'étonner, soupira Abelforth, en réajustant le tableau représentant sa sœur. Ne croyez pas que je ne vous ai pas reconnue, vous étiez avec le fils Potter en mai dernier. On n'oublie pas des tignasses pareilles... Z'avez déclenché le Cridurut avec vos bêtises... Dire qu'il y a peine quelques mois, les Mangemorts pullulaient à Pré-au-Lard et que maintenant, le village est de nouveau assailli par les gosses en manque de sucreries et de farces et attrapes.

Il s'éloigna du tableau et se mit à regarder à travers la fenêtre.

– Je m'appelle Hermione, Hermione Granger, se présenta la Gryffondor, plus pour briser l'inconfortable silence que par pure politesse.

– Abelforth Dumbledore, maugréa le vieillard en retour, sans se retourner. Mais ça, vous le saviez déjà, comme vous savez que mon imbécile de frère a passé tout un été à traîner et à conspirer avec un étranger plutôt qu'à s'occuper de sa famille... Ce n'est plus un secret pour personne, ce furoncle de Rita Skeeter a bien fait son travail... un best-seller, son bouquin, plein de clients qui voulaient avoir mon avis dessus, qui ont tenté de me soutirer une confession... Skeeter elle-même a essayé de m'interviewer une fois, tiens ! Je l'ai envoyé balader, bien entendu, elle a jamais remis les pieds ici.

Il se laissa tomber dans un fauteuil et une autre mèche de cheveux en profita pour lui barrer le visage. Il ne fit aucun geste pour l'enlever.

– Asseyez-vous, ordonna-t-il, en désignant le sol d'une main lasse.

Luna s'installa aussitôt par terre, en poussant un petit soupir de contentement, semblable à celui d'un écureuil qui croque dans une noisette, et Hermione s'assit précautionneusement en tailleur. Elle lissa nerveusement sa jupe.

– Avez-vous le temps ? De parler avec nous, je veux dire, demanda-t-elle, en espérant vaguement que la réponse serait négative.

– J'ai plus de temps qu'il ne m'en faut, répondit Abelforth. Luna m'a demandé de fermer l'auberge ce midi, elle m'a dit que c'était important. Qu'elle voulait me présenter à une amie.

Hermione observa l'autre sorcière d'un air à la fois étonné et accusatif. Voilà qu'elle passait pour une sans-gêne, voilà qu'elle était responsable de la baisse du chiffre d'affaire du pub !

– Pas besoin de faire des manières, Miss Granger, lui dit le vieillard, à qui son expression penaude n'avait pas échappé. Si vous êtes là pour entendre une histoire, je vais vous la raconter cette histoire, sans fioritures ni préambule. Et tant pis pour le bar, qu'il soit ouvert ou non, les clients iront de toute façon à la concurrence. Que voulez-vous savoir, au juste ?

Hermione hésita un instant. Pouvait-elle réellement demander... exiger... qui était-elle pour fourrer son nez dans...

– J'ai du temps, mais je n'aime autant pas le perdre ! la pressa Abelforth.

– Que s'est-il passé après que votre frère a rencontré Grindelwald ? demanda précipitamment Hermione, à la manière d'un enfant qui supplie son grand-père de lui lire le prochain chapitre. Comment sont-ils devenus amis ?

Le frère d'Albus Dumbledore eut un rire bref un peu sinistre, comme un grand-père qui n'en peut plus de raconter toutes les nuits la même aventure mais qui ne peut résister aux supplications du garnement qui lui tient lieu de petit-enfant.

– Ouvrez grand vos oreilles, car même si ce que je vais vous raconter n'a rien d'extraordinaire, c'est une histoire unique, finit-il par dire, se prêtant malgré lui au jeu. Après tout, chaque histoire, même la plus insignifiante, même la vôtre, est unique...

Luna ferma lentement les yeux. Hermione hésita à l'imiter – elle n'avait pas envie d'avoir l'air stupide – mais, quand elle sentit le regard bleu et dur d'Abelforth posé sur elle, elle plissa fort des paupières, avec l'urgence d'un gamin devant un film d'horreur.

Elle ne s'était pas plongée dans le noir, plutôt dans le gris, à cause de la lumière qui filtrait à travers la fenêtre sale et les fines membranes veinées qui recouvraient ses yeux. Elle entreprit de respirer lentement, comme avant un examen et, au milieu de sa troisième inspiration, elle entendit distinctement les lèvres sèches d'Abelforth se décoller. Un bruit humide retentit ensuite dans la pièce : un claquement de langue.

Elle sut, sans n'y rien voir, qu'il était l'heure de tendre l'oreille.

xXx

– Si vous avez eu le pavé de Skeeter dans les mains, vous pouvez pas avoir raté les photos, vous devez avoir vu comment ils riaient tous les deux, comme s'ils étaient dans un monde à part, différent, supérieur au nôtre...

Le ton d'Abelforth était amer, il parlait difficilement. Hermione n'avait aucun mal à imaginer sa posture, même si ses yeux étaient toujours étroitement fermés : la voix affectée du vieillard en disait plus long que ses mots. Enfoncé dans son fauteuil, les bras reposant mollement sur les accoudoirs, il regardait sans le voir le tableau de sa sœur. Il avait l'air d'un grand-père évoquant sa jeunesse avec nostalgie, mais c'était une illusion car il n'était pas, il ne serait jamais grand-père, et ce n'était pas la nostalgie qui faisait trembler sa voix, c'était la colère.

Mais était-ce bien de la colère ?

Il fallait l'écouter encore, il fallait se familiariser à sa voix, pour réussir à en déchiffrer les subtilités. Hermione, pour l'instant, ne faisait que spéculer...

– Il y a un jour où Albus est rentré beaucoup plus tard que d'habitude. La voisine l'avait invité à petit-déjeuner, il m'avait prévenu. Mais il est revenu à l'heure du souper – je m'en rappelle, parce que j'avais déjà rentré les chèvres pour la nuit. Il a dit qu'il n'avait pas vu le temps passer, tellement la conversation était passionnante. Il n'a pas dit avec qui il avait discuté et je ne lui ai pas demandé. Je lui ai servi sa portion de potage et il a mangé en silence.

« Oh, son silence n'était pas repentant. Non, Albus n'avait pas honte de nous avoir laissés, Ariana et moi, seuls toute la journée, cet imbécile était simplement perdu dans ses pensées, à mille lieus de notre salle à manger. Il est allé se coucher et c'est nous qui avons débarrassé la table et lavé la vaisselle. Il aurait pu le faire, lui, avec sa magie, comme il était majeur, mais ça ne lui a même pas traversé l'esprit. Ça ne m'embêtait pas de faire tout ça, parce qu'Ariana aimait bien les bulles de savon et les assiettes brillantes, mais j'étais énervé contre mon frère, si égoïste et pourtant si estimé de tous.

« Le lendemain, je suis sorti au village et la voisine m'a appris qu'Albus et son petit-neveu étaient partis à l'aurore randonner Merlin savait où. Elle était toute heureuse, Bathilda, que ces deux-là s'entendent déjà si bien. Mais moi... moi je suis allé au marché, j'ai acheté un nouveau chapeau pour Ariana et je suis rentré à la maison. Je n'étais pas comme Albus. Depuis que j'étais môme, j'aspirais à une vie simple, routinière et j'aimais passer du temps avec ma famille.

« C'est cela qui m'importait, en fait : répéter les mêmes rites réconfortants – les repas, les taches ménagères, dormir – et être avec mes proches. Albus... je ne l'ai compris que bien plus tard, pour lui, le bonheur c'était tout autre chose. Jouer à un jeu, s'occuper des animaux ou préparer à manger, il ne pensait pas que c'était une perte de temps, mais il ne trouvait pas ça intéressant. Il ne devait même pas concevoir qu'on puisse y prendre plaisir. A chaque instant, il fallait que son imagination ou que son intelligence soient sollicitées, il fallait qu'il y ait un but ou un défi pour le motiver.

« Et chez aucun membre de notre famille – et sûrement chez aucun de ses camarades d'école –, il n'avait trouvé cette étincelle de rivalité qu'il recherchait tant. Je suppose qu'il se serait enchanté à l'idée de remplacer les récréations par des débats. En tout cas, chez nous... nous étions une famille assez ordinaire, en réalité. Même si notre père était juste et généreux, il s'emportait facilement et il avait du mal à s'exprimer. Quant à notre mère, elle était simple et fière. Elle avait tendance à faire comme si les problèmes n'existaient pas et ne bavardait que de choses futiles. Ma petite sœur...

« Je crois bien qu'Ariana exaspérait Albus. Il ne la comprenait pas. Il voulait l'aimer, mais il n'y arrivait pas, parce qu'il ne l'estimait pas. C'était ça le gros souci avec Albus. Il lui fallait des personnes à sa hauteur. Et là, bien entendu, vous attendez que je vous parle de Grindelwald, hein ? Et bien, ils ont randonné une fois, deux fois, trois fois ensemble, et après, j'ai arrêté de compter. Je lui ai jamais demandé s'ils allaient vraiment où ils prétendaient aller – au mont Machin, au pic Bidule –, mais Albus ramenait de temps en temps des fleurs rares pour Ariana, comme des preuves de sa bonne foi, comme un loup qui montre patte blanche.

« Une fois seulement, je les ai surpris, Grindelwald et lui, dans un endroit pas très approprié pour des amis en balade. J'étais au village et, comme ça m'arrivait parfois, je suis allé dépoussiérer la tombe de notre mère. J'étais seul. Ariana ne sortait pas beaucoup et je ne l'ai jamais amenée au cimetière. Vous comprenez, elle n'avait pas bien conscience que ma mère était morte. Mais elle savait lire, et elle aurait aisément fait le lien entre le nom sur la pierre tombale et l'accident qui était arrivé en début d'année. A quoi ça aurait servi de lui rappeler l'accident et de l'enfermer dans la culpabilité ?

« Vous savez, Ariana était loin d'être une idiote, contrairement à ce que pensait Albus. Elle vivait simplement dans un autre monde. Un monde qui avait beaucoup de similitudes avec le nôtre, un monde qui était relié au nôtre au moyen de nombreuses passerelles, qu'elle empruntait souvent. Elle naviguait ainsi, entre deux eaux, entre deux univers... Et ça, Albus ne l'a jamais soupçonné et il ne m'aurait pas cru si je lui en avais parlé. Il était tellement convaincu de tout savoir sur la Terre, sur la vie, sur la Magie ! Ça s'est atténué avec l'âge, peut-être que vous vous en êtes jamais aperçu, mais il était loin d'être humble, mon frère.

« En tout cas, ce jour-là, je ne sais plus quel jour exactement, parce que c'était les vacances d'été et que je n'avais aucune obligation, quand j'ai poussé la grille du cimetière, je les ai entendus. Il n'y avait personne d'autre, du coup, même si je ne les voyais pas, dans le silence, c'était comme s'ils parlaient dans mon oreille. Pour tout vous dire, je n'avais jamais rencontré Gellert Grindelwald, je ne savais même pas à quoi il ressemblait, mais sa voix... elle correspondait exactement au personnage que la voisine et mon frère m'avaient dépeint : pleine d'assurance et d'énergie.

« Je me suis approché discrètement et je les ai observés de loin. Je me suis pas vraiment caché, je me suis pas vraiment exposé non plus. De toute façon, je serais passé tout près d'eux, ils m'auraient pas remarqué, tellement ils étaient absorbés dans leur conversation. Je savais que Grindelwald avait un an de plus que moi mais je n'arrivais pas y croire. Je lui aurais même donné plus qu'Albus, en fait, à cause de son aura. Parce qu'il puait la Magie, il en dégageait comme une plante toxique qui répand ses spores. Et toutes les choses autour de lui s'en trouvaient affectées. Les fleurs sur les tombes frémissaient ou changeaient légèrement de teinte, les poils des rongeurs se hérissaient, ce genre de choses.

« Ce n'était pas comme Ariana, à qui la Magie échappait sans qu'elle le veuille. On aurait dit que Grindelwald faisait exprès de ne pas dompter ses pouvoirs, que ça l'amusait de déformer l'atmosphère et d'attirer les regards. Il semblait s'amuser de son importance, de son pouvoir d'attraction. Et moi, j'étais curieux, je suppose, parce qu'au lieu d'aller m'occuper de la tombe de ma mère, je me suis accroupi devant la pierre d'un inconnu et j'ai écouté. Ne me demandez pas pourquoi... j'aurais du mal à vous le dire. »

xXx

Abelforth fit une brève pause et Hermione faillit ouvrir les yeux. Mais elle eut peur de rompre le charme et d'interrompre le récit. Alors, elle se retint de bouger ou de parler, elle ravala sa salive et ses commentaires et garda les paupières étroitement closes. Elle avait l'impression que, plongée dans l'espace gris et aveugle, elle ne pourrait rater aucun mot de l'histoire. Quoique, plus le temps passait, moins les propos d'Abelforth l'intéressaient et plus ce qui la tenait en haleine, c'était sa façon de parler.

Car même si Abelforth ressemblait physiquement à son frère défunt, leurs manières de raconter les choses étaient incroyablement différentes et, si on fermait les yeux, il était impossible de deviner que l'homme qui parlait était un Dumbledore. Les yeux pouvaient tromper, mais pas les oreilles.

Hermione s'était en tout cas habituée à son timbre de voix, à son ton bourru, à ses tics de langage et, désormais, elle pouvait parfois prédire les mots qu'il allait employer. Il suffisait pour cela de prêter suffisamment attention aux détails...

Oui, c'était cela : dans la voix, derrière ou en-deçà de la trame narrative, c'était là que résidait ce qu'elle brûlait tant de savoir. Elle n'en avait pas grand chose à faire, des digressions et des anecdotes d'Abelforth Dumbledore. Mais la teneur de l'amitié de Gellert et Albus était dissimulée dans ses hésitations, dans ses phrases inachevées et, de ce fait, la voix du vieil homme avachi dans son fauteuil, sans qu'il en ait conscience, lui disait tout du lien exceptionnel qui s'était si rapidement tissé entre son frère et l'étranger de Durmstrang.

La jalousie d'Abelforth, même après un siècle, elle était là, préservée, quasiment intacte, elle suintait à chaque recoin de phrase, à chaque inspiration trop lourde. Et ce sentiment rongeant, qui ne demandait qu'à être exprimé, était la preuve que les deux jeunes Albus et Gellert avaient partagé une amitié si exclusive, si excessive, qu'elle aurait pu remplir n'importe quel cœur d'envie et de rancœur.

Ho, un peu plus, supplia mentalement Hermione, dites-m'en un peu plus et je comprendrai enfin quel genre d'amitié partageait Albus et Gellert !

Comme s'il avait entendu son vœu silencieux, Abelforth reprit son récit.

« Sur la terre des morts, parmi les pierres de marbre, Grindelwald et Albus parlaient avec un enthousiasme presque insolent. Grindelwald faisait de grands gestes, et il frappait de temps en temps l'épaule de mon frère, comme on aurait machinalement flatté un chien et ça m'a perturbé, parce qu'Albus ne bronchait pas. En tout cas, Grindelwald était si excité qu'il a fait s'envoler plusieurs oiseaux perchés dans l'arbre au dessus d'eux. De quoi parlaient-ils, au juste, je ne m'en souviens plus. J'ai jamais pris le temps de discuter politique avec mon frère, alors ses grandes tirades, j'avais du mal à les suivre.

« De toute manière, ils parlaient un langage bien à eux. Il fallait probablement être dans le coup pour comprendre. Il était question de Reliques, d'un conte de fée, de la Mort... Et ils restaient sur place, à se contredire, à tomber d'accord, à chipoter sur un terme, à faire des concessions et c'était épuisant à regarder. Il manquait que les planches d'une scène sous leurs pieds et d'autres spectateurs que moi. On aurait dit une pièce de théâtre avant-gardiste, le genre de choses qu'on a beaucoup fait cinquante ans plus tard (1). Vous l'avez compris, j'écoutais pas vraiment leur conversation mais il y a quand même des choses que j'ai entendues qui m'ont profondément marqué.

« Il faut savoir que, dans sa jeunesse, mon frère Albus était un type très poli, certes, mais un peu froid. Ne vous étonnez pas. Il a commencé à cultiver son image de marque après être devenu professeur. Quand on était gamins, il parlait toujours avec une telle mesure que je compte plus le nombre de fois où j'ai voulu l'agiter dans tous les sens, pour lui faire cracher ce qu'il avait vraiment sur le cœur. Mais avec Grindelwald... Ho, c'était la première fois de ma vie que je le surprenais à parler à toute vitesse, avec autant de verve, – il était au bord de l'hystérie – et que je le voyais boire les paroles de son interlocuteur.

« Il réfléchissait à ce qu'il allait répondre à Grindelwald – ça lui prenait pas longtemps, c'était un génie après tout – et puis il se lançait immédiatement dans un monologue passionné. Je suis sûr qu'à Poudlard, il ne s'est jamais autant enflammé dans une discussion, que ce soit avec un professeur qu'avec un camarade. Et il l'appelait « Gellert »... Oh, il l'appelait « Gellert » et il semblait pas en revenir de pouvoir prononcer ce nom !

« A certains moments, j'avais l'impression de voir un fervent croyant devant une idole, un type illuminé qui dialogue amoureusement avec son dieu. Parce qu'ils se parlaient pas d'égal à égal, même si Bathilda les croyait amis. Ça se voyait, que Grindelwald était le meneur. Bon, Albus l'attaquait sur quelques points de son argumentation, il lui a même fait un ou deux reproches, si je me rappelle bien, mais il ne l'a jamais entièrement remis en question. Il faisait que chercher la faille. Mais Grindelwald avait réponse à tout et Albus soupirait, vaincu et heureux de l'être.

« Si on voulait savoir quel genre d'amitié ils avaient, ça servait à rien de les écouter et de comprendre l'Anglais. Il suffisait de les entendre. Albus parlait avec fébrilité, d'une voix presque paniquée et Grindelwald, sous ses jolies phrases, était d'une superbe et d'une arrogance répugnantes. Il pouvait pas cacher son mauvais cœur, on l'entendait se débattre comme un démon furieux qui creuse la terre pour échapper au cercle de magie blanche où il est retenu prisonnier.

« Moi, de loin, sans comprendre un traître mot à leurs jacassements, j'étais convaincu qu'il y avait une chose méchante, cruelle et maladroitement enchaînée, qui se planquait dans la voix de Grindelwald. Malheureusement, bien que mon frère n'était pas aveugle – il n'y avait nul doute que le beau visage de Grindelwald l'avait séduit –, il devait être sourd, car à aucun moment sa voix n'a tressailli, de peur ou d'incertitude. Ho, ça me débecte de penser à tout ça. Je vais vous laisser, les filles, je dois préparer la salle pour cet après-midi.

Déconcertée par le brutal arrêt du discours d'Abelforth, Hermione cligna plusieurs fois des yeux. Le temps qu'ils se réhabituent à la lumière de la pièce, le fauteuil était déjà vide. Plutôt que d'affronter des sentiments refoulés un siècle durant, Abelforth avait fui. Il était désormais en bas, à remuer les chaises et faire tinter les choppes, à tout faire pour oublier son frère et le beau et terrible Gellert Grindelwald.

xXx

Hermione ne fut ni déçue ni offusquée par le départ, pourtant goujat, du patron du pub. Elle était assez maligne pour remplir elle-même les non-dits et tirer une conclusion toute seule, comme une grande, de ce qu'Abelforth leur avait raconté. Il n'aurait servi à rien de le retenir. Au contraire, elle était plutôt contente de pouvoir réfléchir tout son aise, car la compagnie de Luna ne la dérangeait pas.

Après de longues minutes de récapitulation mentale, elle avait en tête une théorie qui tenait la route :

Abelforth, malgré ses dires, avait éprouvé pour son frère aîné une secrète admiration depuis la plus tendre enfance. Il avait toujours vu en Albus l'incarnation du sorcier parfait, il avait toujours cru être le petit frère d'un esprit supérieur. Et il en était fier, d'avoir un lien de sang avec Albus, de se dire que, si les choses s'étaient passées autrement, si Merlin l'avait voulu, il aurait pu être Albus, car ils étaient tous les deux nés des mêmes parents. Ce qu'il admirait tant, c'était donc cette douce possibilité, cette rêverie, où leurs rôles auraient été inversés, où c'aurait été lui, Abelforth, le fils prodige des Dumbledore.

Son frère, encore enfant, et déjà si doué !

Son frère, encore étudiant, et déjà si renommé !

Son frère, tout juste diplômé, et déjà si mature !

Abelforth n'avait pas supporté de voir son frère, chéri et honni, s'incliner devant un inconnu.

Hermione comprenait ce qu'il avait pu ressentir. Dépité, trahi, tel un fidèle devant la statue abandonnée et fissurée d'un dieu qui découvre qu'elle a été façonnée par un homme ! Il y avait donc quelqu'un qu'Albus croyait supérieur à lui-même ! Et c'était Gellert Grindelwald, un garçon de seize ans, un garçon arrogant, sauvage, qui ne méritait pas l'attention qu'Albus n'avait jamais accordé à sa famille.

Albus, adulé par Abelforth, s'était révélé homme, quand il avait à son tour adulé quelqu'un d'autre – car un véritable dieu ne se prosterne devant personne.

Le témoignage d'Abelforth était limpide : ce qu'il y avait eu entre Albus et Gellert s'apparentait moins à une saine relation d'amitié qu'au lien intime et délicat qui enchaîne un dévot et sa méchante divinité (2).

xXxxXxxXx

La curiosité de Hermione étant momentanément rassasiée, ses pensées se détournèrent du passé pour revenir au présent. La jeune fille reprit possession de son corps et constata soudain que Luna n'avait toujours pas ouvert les yeux. Cela n'aurait pas du l'étonner, tout compte fait. Luna Lovegood avait-elle déjà suivi les conventions ?

Hermione décida qu'elle aussi avait donc le droit, si elle le désirait, de violer l'accord tacite selon lequel dévisager une personne à son insu était un acte relevant d'un très grand manque de bienséance et elle se mit sur le champ à mater l'autre sorcière tout son aise.

Comme c'était étrange, tout de même ! Pourquoi, elle qui se réprimandait-elle d'ordinaire, quand elle fixait trop longuement quelqu'un dans la Grande Salle ou dans les transports en commun, n'éprouvait aucune gêne à observer en douce la blonde Serdaigle ?

Peut-être était-ce parce que Luna Lovegood s'en contrefoutait royalement d'être ou de ne pas être regardée et que, de ce fait, elle avait autant de pudeur qu'une pierre. Peut-être était-ce simplement parce que Luna était belle et qu'il n'y a rien de mal à contempler, respectueusement, les belles choses.

Ne serait-il pas idiot, celui qui, pris d'un sentiment pêcheur, n'oserait lever les yeux vers les petits seins durs de la Vénus de Milo ?

Il en allait de même avec Luna qui, posée par terre, ressemblait de façon troublante à une statue inachevée... ou à Ariana Dumbledore. Hermione, éberluée par cette découverte, regarda alternativement le grand tableau au mur et la Serdaigle assise à côté d'elle avant de s'exclamer :

– Luna ! Toi et Ariana, vous... vous vous ressemblez drôlement !

Luna ouvrit grand les yeux, comme au sortir d'un long sommeil, se leva, s'approcha du portrait, l'examina attentivement, comme si elle ne se souvenait plus à quoi il ressemblait, et se tourna vers Hermione, qui demeura par terre.

– Bien sûr, dit-elle avec un léger sourire.

Sur la toile, Ariana souriait aussi, vaporeuse, timide, et elle bougea imperceptiblement, faisant luire sa chevelure, si semblable à celle de Luna.

– Comment ça, bien sûr ? s'enquit Hermione, en se levant à son tour. Est-ce que ta famille et les Dumbledore... ?

– Ariana et moi avons des liens de parenté, c'est évident.

– Mais... comment ? bafouilla Hermione, en parcourant mentalement la généalogie des Dumbledore qui figurait à la fin de Vie et mensonges d'Albus Dumbledore. Je ne me rappelle pas...

– Ne sois pas jalouse, Hermione. Toi et moi, nous partageons aussi le même sang.

– Pardon ? s'étouffa Hermione. Je suis désolée, non pas que l'idée me déplaise ou quoi, mais je suis Née-Moldue, tu le sais bien, non ?

– Je ne te parle pas de famille, je ne te parle pas de sorciers ou de moldus ! Nous tous, les habitants de la Terre, nous descendons des mêmes ancêtres, si l'on remonte assez loin, souffla Luna. Nous venons du même ventre...

xXx

Hermione se retint de rouler des yeux. Les réponses alambiquées de Luna Lovegood lui avaient toujours donné mal au crâne, aussi efficacement que les formules d'Arithmancie mal recopiées sur les parchemins de ses camarades. Cependant, après le long silence qui avait suivi le témoignage d'Abelforth, elle s'apercevait maintenant que cette manière insensée de parler faisait partie intégrante de la personnalité de Luna. Et que, pour une raison inconnue, elle n'aurait pas autant d'affection pour la Serdaigle si ses paroles étaient pleines de lieux communs et de banalités.

Si on retrouvait la case qui manquait à Luna, peut-être que la jeune fille ne vaudrait plus le coup d'être fréquentée.

Mais est-ce que cela signifiait pour autant que, quand elle se taisait comme tout-à-l'heure, Luna était moins Luna ? Cela paraissait bien radical... C'était comme dire qu'il lui fallait des radis aux oreilles et des Lorgnospectres sur le nez pour être elle-même !

Il devait y avoir d'autres sons qui lui étaient plus propres, plus particuliers que sa voix, et qui faisaient d'elle un individu unique.

– Tu veux savoir pourquoi on se ressemble tant, Ariana et moi ? demanda subitement Luna. C'est parce que nous sommes amies. D'elle à moi, de moi à elle, il n'y a qu'un pas et nous le franchissons à tour de rôle...

Elle commença à faire des pas chassés et à s'amuser avec son ombre, qu'elle projetait sur les murs, les meubles et sur Hermione.

– Tu... Peut-on vraiment être ami avec un tableau ? demanda Hermione, qui était tour à tour plongée dans la pénombre et dans la lumière.

L'embarras et l'exaspération la rendaient indélicate.

– C'est un objet et toi tu es–

– Ariana est bien plus qu'un ensemble de couleurs, tout comme toi et moi, nous sommes bien moins qu'une masse de matière, la coupa Luna, légèrement froissée.

Elle s'était arrêtée de gesticuler et elle regardait désormais Hermione de toute sa hauteur.

– Qu'importe la forme que nous revêtons, tant que nous résonnons ensemble, tant que nous nous comprenons, continua-t-elle, en apposant sa main contre la toile du tableau. Nous ne sommes pas hermétiques et les choses passent, dans un sens comme dans l'autre. C'est cela, l'amitié, n'est-ce pas ? Un échange, une relation, quelque chose où l'on est deux ?

– Mais... mais elle ne parle même pas ! protesta Hermione, butée, si butée qu'elle ne se leva pas, pour ne pas avoir l'air de prendre leur accrochage à cœur. Comment peux-tu comprendre, avoir de l'empathie pour un personnage peint ? Est-ce qu'il y a vraiment quelque chose à comprendre ? Elle est comme un héros de roman, un être fictif, tout droit sorti de l'imagination d'un...

Elle s'arrêta net au milieu de sa phrase, se rendant compte que ce qu'elle disait était inexact. Non, le portrait d'Ariana n'était pas tout à fait fictif. Il représentait la petite sœur d'Albus et Abelforth Dumbledore, une personne qui avait réellement existé. Mais l'artiste avait-il correctement peint Ariana Dumbledore, avait-il reproduit à l'identique tous les détails qui la constituaient ? En réalité, ses cheveux avaient peut-être été plus clairs, ses yeux plus foncés, ses pommettes plus...

– Ariana ne parle pas, mais je t'ai déjà dit, il y a deux mois au bord du Lac, que les Sombrals ne parlaient pas beaucoup et que, pourtant, nous étions amis, répondit Luna, sur le ton de la défensive. Heureusement que nous pouvons aimer sans parole.

Hermione était si étonné que l'autre sorcière se soit rappelée de ce morceau précis de leur conversation du 2 septembre qu'elle en oublia de répondre. Ainsi les élucubrations de Luna n'étaient pas des paroles sans conséquence, des pensées vagues et brouillonnes trop hâtivement transposées en mots et aussitôt dispersées par le vent !

Mais après tout, malgré son extravagance, Luna Lovegood appartenait à Serdaigle.

– Et quand nous ne parlons pas, toi et moi, cessons-nous d'être amies ? demanda finalement Luna, avec une ingénuité que Hermione savait feinte.

Le sourire flou qui flottait habituellement sur les lèvres de la jeune fille blonde s'était transformé en quelque chose de plus cruel, en une sorte de grimace jubilatoire. Mais peut-être que Hermione surinterprétait et que Luna avait simplement envie d'éternuer.

– Tu sais bien que non... finit-elle par marmonner. La parole ne fait pas tout. Parfois, il n'y a pas besoin du tout de mots. Je suis désolée.

– Hermione est désolée, tu sais, dit Luna, à l'intention du tableau.

Ariana hocha la tête et n'ouvrit pas la bouche. La pièce retomba dans le silence et, comme Hermione avait peur de dire une nouvelle bêtise, elle trouva plus sage de garder désormais ses réflexions pour elle. Le seul mouvement venait de la poussière qui dansait dans la lumière.

Les deux jeunes filles restèrent ainsi, Hermione assise, Luna debout à un mètre d'elle et, bien qu'elle ne parlaient pas et ne faisaient rien de constructif, après leur petite querelle, elles partageaient un moment paisible et agréable, de ceux que seuls vivent les êtres qui se sentent parfaitement en confiance l'un en compagnie de l'autre.

xXx

Après quelques minutes, les oreilles de Hermione, qui ne captaient tout d'abord que le bourdonnement de la rue et les bruits sourds qui leur parvenaient du rez-de-chaussée, commencèrent à entendre autre chose. Au début, c'était aussi diffus et discret que la nuit qui tombe sur la Forêt Interdite et la jeune fille n'était pas certaine de ce qu'elle croyait entendre. Mais petit à petit, ça ne faisait plus aucun doute.

Tout comme les craquements, les hululements et les bruits de pas devenaient plus sonores au fur et à mesure que la lumière baissait, dans le calme qui s'était installé dans la chambre d'Abelforth Dumbledore, le chant émis par Luna augmentait inexorablement de volume.

Les différents sons que produisait le corps fragile debout à côté de Hermione, se faisaient de plus en plus distincts, jusqu'au point où la Gryffondor, mal à l'aise, faillit plaquer ses mains sur ses oreilles.

Elle craignait toutefois de mal faire, en rompant l'atmosphère tranquille qui les entourait, alors elle demeura immobile, les yeux mi-clos, à écouter fonctionner le corps de son amie.

Elle n'avait pas à faire d'effort : souffles, gargouillements, crissements, craquements, toutes sortes de bruits se précipitaient dans ses pavillons auriculaires avec l'empressement et l'inéluctabilité d'une vague. Et elle le comprit enfin : quand Luna se taisait, elle n'était pas silencieuse.

Contrairement à un minéral, la jeune fille, même coite, restait bruyante. Les bruits dont elle était à l'origine faisaient partie d'elle-même... Bien entendu, ils étaient plus dissonants que les cliquetis parfaits d'un mécanisme de montre, mais ils n'en formaient pas moins une mélodie organique totalement unique.

Car on pouvait enlever à Luna la parole, mais on ne pouvait pas lui ôter le gargouillis, la déglutition, le reniflement. Tous ces éléments sonores étaient tellement caractéristiques de sa personne, ils étaient tellement constitutifs de son organisme, qu'on ne les entendait qu'en y prêtant particulièrement attention. En effet, la plupart du temps, personne ne s'attardait sur les sons faibles et discordants qui émanaient du corps des autres êtres humains.

Hermione était cependant dans une phase d'attention. Et c'était incroyable tout ce que le corps de Luna lui disait !

La Gryffondor n'aurait jamais cru pouvoir analyser toutes les informations que lui transmettaient ses oreilles, mais elle y parvint sans problème. A force de fréquenter Luna, peut-être avait-elle appris à déchiffrer, sans s'en apercevoir, le langage cafouilleux, faits de borborygmes et de sifflements, qui était celui de son corps.

La Serdaigle avait le nez bouché, voilà ce que lui indiquait le tiède clapotis qui retentissait quand elle inspirait par le nez. Elle avait mal à la gorge, voilà ce signifiaient les raclements qui résonnaient régulièrement dans l'air. Ses cheveux avaient besoin d'une nouvelle coupe, voilà ce qu'impliquait le bruissement qui se faisait entendre trop souvent, quand la jeune fille remettait en place une mèche de cheveux tombée devant ses yeux.

Et elle avait faim. Son ventre vrombissait comme un chat et criait littéralement « famine ! ». Ça faisait un boucan de tous les diables et quand le gargouillement était à son plus haut volume, ça couvrait tous les autres sons.

Hermione ne trouvait pas cela dérangeant et elle n'avait pas honte pour son amie. Elle avait pour habitude de ne rougir des bruits d'estomac qu'avec les inconnus ou les simples connaissances et, elle n'aurait su dire quand cela était arrivé, mais Luna et elle n'étaient définitivement plus de simples connaissances.

– Allons manger, proposa-t-elle doucement. Monsieur Abelforth nous préparera sûrement quelque chose, si on le lui demande gentiment.

Luna sourit doucement et son ventre, plus honnête, grogna de satisfaction, car Hermione avait enfin compris que le silence avait parfois du bon.


A Suivre...


Chapitre 3 en ligne le 11 août

Comme indiqué précédemment, j'essaye de soigner au maximum la structure de cette fic, pour qu'on sente qu'il y a une évolution / quelque chose de graduel / une montée en tension. Bref, si ça vous amuse, dans chaque chapitre, vous pouvez faire attention au lieu, à la date, au moments de la journée, au sens dont il est question et même au médium (photo, témoignage...). Cela ne vous apportera aucune réponse, hein, mais vous pourrez m'écrire des petits mots admiratifs, célébrant mon sens du détail (jeu de mot avec le titre de la fic hohoho).

Et si vous êtes d'humeur spéculative, tentez de deviner autour de quel sens tournera le chapitre 3 ! :)

N'hésitez pas à laisser un message d'un autre genre bien sûr :)