Bonjour, bonsoir à tous ! Non, je ne suis pas morte... juste très en retard dans mes publications (mais ... éludons ce détail x)).
ça fait tellement longtemps que je n'avais plus écrit sur cette fic, dont les chapitres prennent d'ailleurs des proportions hors normes ^^' ! Pfiou ! Pardon pour ça, Sandou (é_è). Bref ! Je ne vais pas m'attarder plus longtemps, je souhaite vous remercier pour toutes vos reviews (Est-ce que j'ai bien répondu à toutes celles postées, d'ailleurs...? Faites-moi signe si j'en ai oublié ^^), je n'imaginais pas que ce premier chapitre en recevrait autant, ainsi que pour les favoris et les follows. Sachez que ça me fait extrêmement plaisir !
Merci aussi à Blue Aaren, comme d'habitude, pour sa correction rapide et incroyable.
Je vous souhaite une bonne lecture ! Des bisous et à bientôt pour de nouvelles aventures ! :D
Chapitre II : Début des ennuis
Lorsqu'il papillonna des paupières, la bouche pâteuse et l'entièreté du corps groggy par les dernières rares heures de sommeil qu'il avait réussi à emmagasiner, il ne reconnut pas immédiatement la pièce dans laquelle il se trouvait.
Un bref instant de réflexion lui fut nécessaire pour comprendre que le plafond qui le surplombait de son gris morne n'avait aucun point commun avec le bois crissant et délabré de sa chaumière en bordure de village.
Renaissaient dans cette obscurité omniprésente des rangées de pierres anguleuses, agencées les unes aux autres, et les filons des minces rayons de lumière traversant l'ouverture de l'unique fenêtre des lieux. Dans l'air flottait encore la vague odeur de la cire brûlée - provenant tout droit du chandelier à accroché au mur opposé - avec pour unique témoin de sa flamme dorénavant éteinte la traînée de fumée argentée s'élevant en maigres volutes vers le ciel.
L'esprit toujours voilé de fatigue, Izuku déglutit, la gorge sèche, pour se passer une main empreinte de nervosité le long de sa figure piquetée de tâches de rousseur et laisser au nœud perdu dans les tréfonds de son estomac le soin de se desserrer un tant soit peu.
Un tintement de fer carillonna, clair et froid, et s'il n'était pas aussi bien éveillé que ce qu'il ne l'était désormais, il aurait presque pensé que les souvenirs de ces dernières heures qui lui revinrent alors en mémoire tel un marteau frappant une enclume n'étaient qu'un énième tour de son imagination. Vaguement déboussolé, il balaya d'un geste du menton les lieux plongés dans la pénombre ; le même lit, les mêmes draps limpides et la même fenêtre offrant une vue imprenable sur un endroit précis des enfers. Nul doute n'était possible, il se trouvait toujours retenu prisonnier au dernier étage de la plus haute tour du château.
L'espace d'un instant, l'espoir de rencontrer les prunelles de jade de sa mère qui lui intimerait de venir l'aider à s'occuper du repas du soir avait fleuri au creux de sa poitrine, pour fondre aussitôt comme neige au soleil. À cette pensée, une boule de tristesse lui enfla dans la gorge, et il s'efforça à réprimer le sanglot étranglé qui menaçait de franchir la barrière de ses lèvres.
Or il se força à encaisser le contre-coup de ses actions et à ravaler tant bien que mal ce lourd sentiment de remords. Il s'était juré de ne pas pleurer, quand bien même le sort qui l'attendait au final n'était ni plus ni moins qu'une éternité de souffrance passée dans les entrailles de la terre.
Sa douce mère, Midoriya Inko, son ami d'enfance, Katsuki Bakugou, qu'il n'avait plus revu depuis des mois à cause d'une quête qu'il menait assurément à bien, les rares visages peuplant son village... toutes les personnes chères à ses yeux étaient aux griffes d'un grave danger.
Les rumeurs venues d'au-delà des vagues, s'étant étendues telle l'écume perdue au vent grâce au bouche-à-oreille des voyageurs, clamaient avec inquiétude que la vague de froid venue du nord gagnait peu à peu du terrain, gelait les ruisseaux, stoppait l'écoulement sinueux des rivières, fragilisait les toits des habitations et ne laissait dans son sillage que désolation.
Ainsi, si désolation il devait rester d'eux, Izuku était prêt à encourir le risque. Certes, il n'avait pas agi que par pur abnégation, mais au moins avait-il agi. Si châtiment il devait y avoir, que la foudre des dieux s'abatte sur lui.
Il inspira une longue goulée d'air, tentant en vain d'apaiser les battements frénétiques de son cœur lui pulsant tambour battant dans les tempes. Il prit appui sur ses coudes, les poignets et les chevilles encore endoloris par l'emprise glaciale du métal les entourant, avant de dérouler le dos pour s'asseoir d'une manière un peu plus confortable sur sa couche.
Ses grandes prunelles émeraude coulèrent lentement autour de lui, remarquant bientôt que la chaleur du chat au lisse et luisant pelage onyx qui s'était autrefois blotti contre lui n'avait laissé pour trace de son passage qu'un vague fragment de souvenir confus d'une main effleurant avec autant de douceur que de bienveillance le haut de son front.
Ce dit chat avait-il seulement existé ? Izuku commençait sérieusement à en douter. À en juger par le morceau de parchemin perdu dans la blancheur des draps, il était bel et bien entré dans la pièce ; il avait donc, par déduction, dû en sortir de la même manière.
Par les ombres.
Un rire claqua dans l'air, amer et dénué d'une quelconque once de joie, et Izuku ne comprit qu'avec un temps de retard qu'il ne s'agissait ni plus ni moins que du sien.
Une main s'échoua sur son visage et ses doigts vinrent pincer l'arrête de son nez. Le moment était on ne peut plus mal choisi pour que ses nerfs à fleur de peau ne se laissent submerger.
S'il ne s'était pas retrouvé pieds et poings liés, enfermé à double tour dans une pièce lugubre, Izuku aurait été tenté de se dire que ce qu'il avait vécu les dernières heures n'était qu'une énième dérive incontrôlable de son imagination débordante.
Néanmoins, il se souvenait. Et rien de ce dont il avait pu être le témoin n'avait quelque chose à envier aux descriptions narrées au rythme des notes de musique.
Il se souvenait, en effet.
De ce chemin de campagne qu'il avait emprunté à toutes jambes, de ce vaste étendu d'asphodèles ondulant au gré de la bise fraîche du soir, de cette lisière de forêt aux couleurs devenues cendrées sous l'aura nacrée de la nouvelle lune, dont l'éclat était en partie cachée par les nuages, et de l'entrée de cette grotte masquée par les fourrés. Il revoyait encore se dessiner très nettement sous ses paupières cette rangée d'âmes attendant en bord de rive, celles condamnées à y séjourner une centaine d'années, faute d'octroi de droit de passage. Ainsi que cette barque et la silhouette longiligne de son nocher qu'il n'avait que vaguement entraperçu en se faufilant dans la foule. Il se rappelait de l'instant précis où son souffle s'était volatilisé à la vue de ce massif chien à trois têtes dépassant les plus hautes cimes des arbres.
Depuis son entrée sur les lieux, jeune mortel dénué de pouvoirs extraordinaires qu'il était, Izuku s'était soudain senti insignifiant. Ce monde défiant toute logique au profit des mythes, où se côtoyaient fantaisie, imagination et surnaturel n'avait eu de cesse de lui prouver que rien n'était impossible.
Trois coups toquèrent contre la porte à l'autre bout de la pièce, avant qu'un grincement crissant de gonds ne lui arrache une grimace de désapprobation.
Se mouva ensuite dans l'encadrement, fluide et légère, une forme de noir vêtue, encapuchonnée, tenant dans une main un chandelier aux flammes vacillantes.
Le cœur d'Izuku manqua de lui sortir de la poitrine. Son nez se retroussa et ses sens passèrent directement en état d'alerte par cette présence inquiétante qui sembla un instant flotter au-dessus de la froideur du sol, jusqu'à ce qu'il ne remarque que ses pas étaient juste purement et simplement silencieux, à la manière de l'écoulement calme d'un ruisseau.
La porte se referma avec lenteur, poussée par une main à la peau si pâle qu'elle paraissait presque translucide, et Izuku ne sut exactement s'il devait sérieusement commencer à paniquer, si son esprit ralenti par la fatigue lui jouait un mauvais tour et redessinait devant lui l'incarnation même de ses peurs, ou s'il perdait purement et simplement la notion de la réalité à force d'être resté enfermé sous terre des heures entières.
La capuche retomba alors dans un mouvement fluide, et l'humain ne put empêcher ses grands yeux de se plisser quand des mèches hirsutes et aussi ténébreuses que le plumage d'un corbeau se dévoilèrent à la lumière mordorée des flammes. Une barbe de trois jours soulignait la courbe du menton du nouvel arrivant, ses épaules tombaient légèrement et ses paupières demeuraient éternellement à demi-ouvertes, laissant briller dans le fond des deux billes noires qui lui servaient d'iris une lassitude profonde. Des traits rectilignes, un nez droit... tout en lui irradiait d'irréel.
Pourtant, aussi inconcevable que cela puisse paraître, Izuku ne pouvait se défaire du sentiment de familiarité qui s'installait au creux de son ventre et lui intimait que peut-être - juste... peut-être - dans l'immédiat, cet homme n'était en rien une menace pour lui.
- Vous êtes... ? hésita Izuku, sur la défensive, les phalanges de ses doigts à la peau rugueuse maintenant devenues blanches à force de serrer les poings.
Pour l'instant, il optait pour essayer d'engager la conversation, et peut-être - il l'espérait - parvenir à la maintenir. Son intuition ne lui avait jusqu'à présent jamais joué de tour, or tout pouvait être possible ici-bas.
Un rictus moqueur s'ourla aux coins de la bouche de l'homme, le jeune fermier l'observa remonter à la hauteur de son visage le chandelier qu'il trimbalait, les éclairant tous les deux de la lueur ocre des flammes vacillantes.
- Du calme, lui somma-t-il d'une voix traînante et un brin ennuyée. Sur ordre de Shinsou, je te demanderai de me suivre.
Perplexe, un des sourcils d'Izuku se haussa. Les yeux las de l'inconnu semblaient le sonder jusqu'aux tréfonds les plus inaccessibles de son âme, cependant, en cet instant présent, quelque chose persistait à lui dire qu'il n'avait rien à craindre.
Une longue inspiration prise, le vert jugea rapidement qu'il n'avait de toute manière aucune raison de refuser - n'en avait-il sûrement guère le choix, d'ailleurs - et que ce qui devrait se passer ensuite, jugement ou non, il y penserait sur le tas.
Il acquiesça ainsi du chef, crut même apercevoir un instant les épaules de l'homme s'affaisser et ses traits se détendre brièvement, prit position sur ses jambes ankylosées et emboîta le pas de son visiteur du jour, lequel s'était déjà détourné, avait à nouveau ouvert la porte et s'avançait déjà dans le couloir.
- Suis-moi, lui ordonna-t-il, sans une trace d'animosité dans le ton de la voix, ignorant royalement le fait qu'Izuku attendait sur le pas de la porte que les gardes n'empoignent à nouveau la chaîne de ses menottes. J'ai pour ordre de t'amener seul.
Un dernier coup d'œil jeté envers les deux gardes postés de chaque côté de la porte, le jeune homme se résigna à se laisser guider - non seulement parce que la curiosité qu'il ressentait à l'égard de celui chargé de l'escorter était bien trop présente pour qu'il ne daigne créer du raffut en essayant de trouver une issue, mais également en raison d'être au moins certain de revoir le dieu et d'être dés lors fixé sur le sort qui l'attendait.
L'allée se fit en silence, seuls les bruits de leurs pas et les occasionnelles plaintes des chaînes métalliques d'Izuku venaient ponctuer la marche. L'humain remarqua bientôt qu'ils ne prenaient pas la direction du trône qu'ils avaient emprunté la veille ; à la place de quoi, ils débouchèrent sur un long tuyau à l'air libre, retenu sur la gauche par des colonnes de pierre et donnant une vue imprenable sur un jardin aux plantes flétries.
Izuku n'eut cependant qu'une petite poignée d'instants pour observer ces nombreuses rangées de fleurs fanées avant que ne se dessine en bout de couloir une immense double porte semblable à celle qu'il avait pu observer plutôt, forgée d'os et dessinée de métaux précieux.
Celle-ci était précautionneusement gardée de deux autres gardes, armures des pieds en tête et lances à la main, et chacun d'entre eux se raidit en apercevant l'homme à la barbe de trois jours s'avancer d'un pas mesuré à leur rencontre.
Ce dernier fit une halte, coula un regard par-dessus le tissu sombre qui retombait en drapé sur son épaule, et dévisagea Izuku. Un long frisson roula le long de l'échine du vert quand la phrase à la voix lascive se répercuta contre les murs aux larges pierres taillées.
- Tu aurais mieux fait de t'enfuir d'ici pendant que je t'en donnais la chance, mortel.
Les genoux fébriles, le jeune humain ne put que déglutir avec difficulté, espérant ainsi calmer le sang qui lui pulsait presque douloureusement dans les veines, serrer les poings, et prendre un air fier. Il parvint néanmoins à formuler une réponse ayant du sens, la voix cependant tremblante :
- Me donniez-vous vraiment une chance de m'enfuir ?
Un flottement fut sa première réponse, et Izuku crut d'ailleurs qu'elle resterait la seule qu'il recevrait mais les yeux du noiraud, d'un onyx pur et insondable, brillèrent à nouveau de malice.
- Non, admit-il enfin dans un souffle. En effet.
Sur ces mots, il lui tourna complètement le dos pour ne plus lui accorder la moindre attention, ni même un simple regard en coin. Izuku se mordit la lèvre inférieure ; il venait d'être testé, et la réponse qu'il venait de donner lui avait probablement sauvé la mise.
Les gardes évoluèrent en un seul mouvement et le garçon aux orbes émeraudes crut que la scène de la veille se rejouait geste pour geste devant lui, comme calculée à la seconde près. Les lourds battants de la double porte s'ouvrirent, les gonds crissèrent longuement, puis un nouveau décor se peignit.
Izuku crut en tomber des nues.
Devant ses yeux ébahis, des dizaines d'étagères remplies de parchemins roulés, empilés les uns sur les autres, s'étendaient d'un bout à l'autre de la pièce. Trônaient également dans un coin sur la droite une table et des bancs de bois, sur laquelle étaient déroulés pèle-mêle une demi-douzaine d'ouvrages.
Izuku inspira, n'ayant pour ainsi dire aucune idée du moment où son souffle l'avait quitté, et prit soin de refermer la bouche en un claquement de dents.
Apparut aussitôt de derrière une étagère, une forme longiligne et gracile. Le garçon aux boucles sombres reconnut ce visage fin, ces cheveux violets rejetés de manière négligée vers l'arrière, ces yeux cernés et cette mine fatiguée qui lui rappelait étrangement celle de l'homme se tenant à quelques pas à peine de lui.
Shinsou Hitoshi, ce même dieu redouté de tous, le regardait de la façon la plus normale qui soit, comme s'il n'en avait strictement rien à faire de leurs deux statuts opposés - comme si le fait que l'un soit une divinité et l'autre un humain le laissait complètement de marbre et comme si son rôle de souverain ne l'intéressait guère plus qu'une quelconque tâche ménagère.
Izuku tressaillit quand les battants de la porte se refermèrent dans son dos, provoquant par la même occasion un vacarme assourdissant qui trouva écho dans l'air froid des lieux.
"Aucun échappatoire..." se fit-il silencieusement la réflexion. Puis il décida de se concentrer plutôt sur ce qui se trouvait devant lui ; ses orbes de jade se mirent par automatisme à la recherche des améthystes de la divinité, jusqu'à ce qu'il ne réalise que Shinsou ne lui accordait déjà plus le moindre d'intérêt et échangeait maintenant quelques mots avec l'homme qui l'avait conduit jusqu'ici.
- Du nouveau ? s'enquit l'homme à la chevelure de jais, la voix toujours aussi traînante et ennuyée, puis il délaissa sur un coin de table le chandelier qu'il tenait tantôt.
Shinsou reposa le parchemin déroulé qu'il gardait dans les mains et secoua négativement du chef.
- Pratiquement rien, admit-il, la mine mi-exaspérée mi-agacée. Ce n'était jamais arrivé avant, il n'est mention de rien de tel dans nos archives. La flamme a disparue, rien ne nous indique qu'elle réapparaîtra un jour, et si les autres dieux en viennent à le savoir, je vais me faire taper sur les doigts.
- Je ne donne pas cher de la réaction d'Endeavor, en effet... acquiesça l'homme aux yeux onyx. Et lui, en particulier, ne pourrait pas nous aider ?
Izuku vit Shinsou froncer les sourcils, dubitatif, avant d'esquisser l'ombre d'un micro sourire.
- Venant d'une divinité aussi crainte que toi, ça m'étonne que tu penses à demander un renseignement à lui parmi tous les autres.
- Divinité ou non, l'un n'empêche pas l'autre. Il est celui qui est le plus à même de nous renseigner sur l'endroit où pourrait se cacher la flamme.
Shinsou se laissa lourdement retomber sur un des bancs de la table et se passa lentement une main le long du visage.
- J'imagine que tu as raison sur ce point...
Ses yeux capturèrent à nouveau ceux brillants d'Izuku, et celui-ci se sentit presque frémir sous tant d'intensité.
- Je voulais faire preuve de précaution en l'enfermant dans cette tour... mais j'imagine que, malgré ses intentions au départ louables, il devra malgré tout passer sous jugement... Toute cette histoire n'est plus de mon ressort. Cependant, j'aimerais quand même bien savoir ce qu'il en est advenu de la flamme avant d'avoir le verdict des trois juges.
À l'entente de cette dénomination, Izuku sentit son cœur s'effondrer en milliers de morceaux dans sa poitrine et crut que ses genoux allaient le lâcher.
- Quoi qu'il en soit, pour l'instant, mortel, reprit Shinsou, l'expression toujours aussi neutre, tu vas me suivre jusqu'aux Champs Élysées...
Mais Izuku ne fut pas certain d'avoir bien entendu.
~ x.X.x ~
La vie de Kaminari Denki, jeune vagabond originaire d'un village du nord du royaume de Musutafu, s'était pratiquement toujours montrée terne et sans saveurs, dépouillée d'un but précis.
Aède de métier, armé du soir au matin de sa voix et son instrument à cordes, et batifoleur à ses heures perdues, qui - refusait-il de l'admettre en dépit des faits avérés - collectionnait davantage de mains dans la figure que de fiévreuses étreintes nocturnes, il se complaisait ceci dit, depuis sa fuite vers le sud pour échapper à la vague de froid venue du nord, à vivre au jour le jour sans souci de l'avenir proche ; tantôt dans une auberge à l'hygiène douteuse, dans laquelle l'aubergiste frôlait autant la limite de la sénilité que celle de l'escroquerie. Tantôt, suivant le bon vouloir d'un fermier samaritain qui éprouverait de la pitié pour lui, abrité sous le toit d'une étable mal isolée qui laissait occasionnellement filtrer entre les fentes de son bois l'eau de pluie, allongé au beau milieu des mottes de foin et d'animaux divers aux senteurs pour le moins incommodantes pour son nez fragile. Ou bien, quotidien devenait coutume, adossé au tronc rugueux d'un arbre.
Muni d'un éclatant sourire à faire pâlir les rayons du soleil, il sillonnait de semaines en semaines les routes de campagne, se remplissait un minimum la panse pour survivre, puis jouait, quand une météo clémente le lui permettait, de ses talents de conteur devant une foule de spectateurs couverts d'habits chauds afin d'amasser assez d'argent pour recommencer la même rengaine les lendemains suivants.
Or en cet instant, s'il devait résumer sa situation, il dirait qu'il s'ennuyait ferme.
Ses doigts grattèrent mollement les cordes de son instrument posé sur ses cuisses. Voilà des jours entiers qu'il marchait le long des chemins et rien, pas un seul événement notable ne s'était déroulé depuis lors.
Aussitôt cette pensée eut-elle traversé son esprit qu'une assiette pleine de nourriture fumante atterrit sur la table sur laquelle il était accoudé. Sorti net de sa transe visant à observer une jolie serveuse zigzagant avec une habilité certaine entre les clients titubants, il rencontra, la mine interrogative, les traits rougeauds de son nouvel ami Satou Rikido, le meilleur cuisinier du village dans lequel il avait fait halte ces derniers jours.
- Voilà un ragoût de bœuf pour ce pauvre blond à la mine déconfite, annonça le cuisinier en lui décochant un rictus amical.
- Satou~! geignit en retour ledit blond, touché par cette offre survenue par l'œuvre de la clémence des dieux. Comment puis-je te prouver mon amitié éternelle après une telle preuve de la tienne ?
Le noiraud croisa les bras, un sourcil arqué, avant de rétorquer :
- En arrêtant de faire fuir mes clients, peut-être ? À te voir, même moi je sens toute envie de manger s'évaporer...
Il balaya la salle d'un mouvement de tête ; les quelques clients présents observaient leur échange du coin de l'oeil.
- Ce n'était pas mon intention, s'excusa-t-il.
- Et n'espère pas que ce sera gratuit, monsieur le vagabond fauché. J'ai une auberge à faire tourner, moi.
- Même pas une fois ?
- Non.
Denki laissa son menton retomber sur la surface rugueuse du bois. Redescendu de son nuage, il avoua, en laissant à nouveau balader ses prunelles d'or sur la silhouette voluptueuse de la jeune femme de tout à l'heure :
- Je m'ennuie ! Il n'y a rien à faire !
- Et il y aura encore moins à faire pour toi quand tu auras arrêté de regarder ma serveuse d'un œil lubrique, fit le cuisinier, exaspéré.
Habillé de amples vêtements de campagne et d'un tablier délavé recouvert de tâches, Satou Rikido se distinguait des autres aubergistes par la propreté de son établissement et la qualité indéniable de sa cuisine.
- Je ne compte même plus le nombre de jours qui s'est écoulé depuis que j'ai pris la route, râla le blondinet, pendant que ses bras se refermaient sur son phorminx qu'il trimbalait avec lui ; son unique compagnon de voyage qui malgré tout le faisait se sentir indéniablement seul. Je m'ennuie et les journées deviennent glaciales à mesure que le temps passe ! Je veux faire quelque chose de ma vie, moi, Satou ! Quelque chose de plus sensationnel que déambuler sur les routes du matin au soir avec pour unique but d'aller vers le sud !
Satou ne haussa qu'un sourcil et lui offrit un air compatissant pour réponse, avant de lui tapoter l'épaule et lui sommer de ne laisser aucune miette sur la table. Au moment où il tournait des talons et que Denki, la bouche pleine de nourriture, laissait à nouveau ses orbes mordorées balayer les alentours, l'aède remarqua quelque chose d'étonnant.
- Satou, l'interpella-t-il en lui tirant sur le tablier.
Le susnommé pila net.
- Quoi encore ? J'ai des clients qui viennent de rentrer, il faut que j'y aille. Ce n'est pas à ton goût, peut-être ?
- Quoi ? De quoi tu parles, ta cuisine est toujours délicieuse ! Ce n'est pas pour ça que je t'appelais ! Regarde plutôt là-bas, il lui désigna d'un signe du menton un endroit sur la gauche. Tu ne trouves pas qu'il est louche, celui-là ?
Satou suivit le mouvement de tête de Denki, pour finalement tomber sur un homme recouvert des épaules en pieds d'une cape, le visage dans l'ombre d'une capuche ample, occupé à manger tranquillement sans se préoccuper de l'agitation des lieux.
- Oh, soupira le brun en se pinçant l'arrête du nez et en plantant une main sur la hanche. Pourquoi, par tous les dieux de l'Olympe, je sens que tu vas encore plonger la tête la première dans les ennuis ?
- Eh ! Ce n'est pas mon genre !
Devant l'air accusateur du cuisinier, qui le toisait de la hauteur de son impressionnante carrure, Denki ne put que rectifier :
- D'accord, tu as peut-être raison. C'est techniquement dans mes cordes. Mais, insista-t-il sur le mot tandis que ses yeux étincelaient de joie et que ses poings tapaient avec virulence sur la table de bois, imagine si je rate l'appel de l'aventure ? Si je reste là à ne rien faire, je vais finir par prendre racines ! Eh, il y aurait peut-être moyen qu'une jolie dryade découvre le beau chêne que je serai et vienne trouver refuge dans mon magnifique arbre.
Si Satou rétorqua, lassé des balivernes de son ami, un "Ça j'en doute fortement...", Denki prétendit faire la sourde oreille et préféra enchaîner :
- Je sens qu'il y a, à l'autre bout du monde, une quête extraordinaire qui crie mon nom !
Une main sur le cœur et l'autre élevée vers les cieux, il récita :
"Ô Kaminari Denki premier du nom, viens m'achever et découvrir tous mes secrets !" Eh, je viens de faire une rime ! Faut que je trouve un air de musique pour aller avec.
Le brun se laissa retomber sur le banc de bois de l'autre côté de la table et croisa les bras.
- Arrête un peu d'être aussi dramatique et rappelle-moi ça fait combien de fois que tu as "ressenti" l'appel de l'aventure, ces derniers jours.
Denki gonfla les joues et se défendit :
- C'est la première !
Cependant, face au second soupir de Satou, Denki fut contraint d'admettre pour lui-même qu'en effet cela faisait probablement plus de trois fois déjà.
- Tu n'es pas drôle... se mit-il à bouder.
- En quoi tu peux affirmer qu'il y a une aventure qui n'attend que toi pour être vécue si tu suis mon client ? Client qui, par ailleurs, précisa-t-il, tandis que Denki ouvrait la bouche pour protester, ne me semble pas beaucoup plus étrange que tous les autres qui sont déjà passés par mon auberge. Pas comme un certain blond qui pense voir une aventure à chaque nouveau sentier emprunté.
Un sourire immense fendit soudain la bouche de Kaminari. Fier, il bomba le torse.
- Et c'est là que je te réponds "Détrompe-toi ! Ton nouveau client est on ne peut plus suspect !". Déjà parce qu'il vient de la noblesse, ensuite parce que -
- Attends, l'interrompit Satou, en secouant les mains frénétiquement devant lui. Attends un peu. Explique-moi simplement pourquoi tu affirmes qu'il est noble.
Denki le dévisagea un instant comme s'il ne comprenait pas comment il avait pu rater une information aussi cruciale.
- C'est facile à deviner, fit-il enfin, de manière beaucoup plus posée qu'auparavant. Satou, tu as déjà pris la peine de détailler le comportement des gens du peuple ?
Il enfourna une nouvelle bouchée de nourriture puis mâcha et avala pour reprendre avec un sérieux qui lui était rare.
- Il faut dire que tu es pas mal occupé de tes journées, je comprends que tu n'aies jamais cherché les observer minutieusement. Moi, en revanche, je viens d'un village de paysans et j'ai, depuis mon départ, pratiquement toutes mes journées à disposition. La plupart du temps, ils sont bruyants.
Quand des éclats de rires rauques retentirent sur sa droite, Denki approuva d'un hochement du chef :
- Oui, exactement comme ceux-là !
Ses coudes s'ancrèrent sur la table et ses doigts se joignirent entre eux.
- Et surtout, fit-il d'un air malicieux, ils ont de moins bonnes manières à table que notre bonhomme ainsi que tendance à plus attirer les regards que vouloir passer inaperçu.
Satou soupira puis énonça comme si c'était l'évidence même :
- Tu as remarqué des objets de valeurs sur lui, c'est ça ?.
- Ses chaussures sont de beaucoup trop bonne facture, si tu veux mon avis, sourit Denki. Et si j'en crois mes oreilles, je suis pratiquement certain qu'à sa ceinture pend un petit pactole d'or.
- Je ne comprendrai jamais comment tu fais pour être aussi idiot et incroyable en même temps...
- J'ai l'étrange impression de m'être fait insulter indirectement, là.
Voyant que l'aubergiste l'étudiait d'un œil blasé, Denki, qui voyait sa cible se lever et commencer à s'éloigner vers la porte d'entrée, réitéra son argumentation :
- Ici je t'assure que je ne vais rien faire qui pourrait te porter préjudice.
Le cuisinier le jugea d'un regard mauvais :
- Tu le jures sur le Styx ?
Un silence plana, durant lequel le blond cligna plusieurs fois des paupières, jusqu'à admettre avec une grimace :
- Non, ça je ne peux pas le faire, et il préféra ignorer ostensiblement Satou qui jeta les bras en l'air. Mais je suis certain de ne pas risquer gros, sur ce coup. S'il-te-plaît, fais-moi confiance.
Le brun expira rageusement par les narines et croisa les bras.
- Si tu n'es pas revenu d'ici la tombée de la nuit - et pas mort d'ici-là - et que tu ne m'as toujours pas réglé l'addition, sache que je te ferai faire la plonge toute la journée de demain.
Tandis que la silhouette encapuchonnée passait le pas de la porte et se volatilisait derrière le battant, le visage de Kaminari s'illumina dans un immense sourire qui découvrit toutes ses dents. En un bond, il était debout, phorminx en main, et s'élançait à son tour vers la porte en hélant :
- Merci Satou ! T'es le meilleur !
- N'oublie pas ! Avant la tombée de la nuit ! lui rétorqua Satou, bien que Denki ne l'écoutait déjà plus, s'étant enfui à toutes jambes hors de l'auberge.
Or, ce à quoi le musicien errant ne s'attendait pas, ce fut à ce que la rue soit bondée, qu'une troupe de soldats en armures ne déambulent librement... et encore moins à ce qu'il se fasse soudain happer avec force dans une ruelle au coin d'une habitation sur la droite et balancer contre un mur.
Le souffle coupé, il ne réalisa sa situation que quand l'éclat métallique d'une lame aiguisée vint se presser contre son cou.
Dans l'ombre de la capuche de l'homme, deux iris vairons semblaient luire de dangerosité. Une voix rauque lui somma :
- Pour qui travailles-tu ?
Pendant que des sueurs froides lui roulaient le long de la nuque, Denki se fit la réflexion qu'il aurait peut-être dû écouter les mots sages de Satou...
Mytho-lexique
1) Terme(s) :
- Phorminx : Instrument de musique à cordes, ancêtre de la lyre, qui servait en Grèce antique à accompagner les chants des aèdes.
- Auberges : Dans la Grèce antique, les auberges n'existaient pas. Souvent, des tavernes (appelées "Thermopolium") servaient des repas chauds ; il ne s'agissait en réalité que d'une pièce aménagée pour accueillir des clients. Dans de rares cas, une pièce était réservée à l'étage pour ceux désirant passer la nuit. (Pour Satou, j'ai donc décidé de garder ce dernier système d'"auberge" pour son établissement).
2) Inspirations : / (à découvrir dans les prochains chapitres)
3) Mythe(s) mentionné(s) :
- Charon : Est le nocher des Enfers dont la fonction est de faire franchir le Styx aux ombres. Elles devaient payer leur passage avec une obole ; voilà pourquoi il était coutume, avant les funérailles d'un mort, de lui laisser une pièce de monnaie dans la bouche.
- Dryades : Issues de l'Arbre des Hespérides, auprès duquel certaines demeurent pour protéger les pommes d'or, ce sont des nymphes protectrices des forêts qu'on identifie aussi, par extension, à des divinités mineures liées aux arbres en général, et plus particulièrement aux chênes. Souvent représentées comme timides, elles sont vues comme de très belles jeunes femmes qui errent librement dans les forêts qu'elles protègent et qui n'osent pas se dévoiler aux regards d'autrui, si ce n'est la Déesse Artémis, pour laquelle elles éprouvent respect et sympathie. Elles ne sont pas immortelles mais gratifiées par les dieux d'une longévité incroyable.
Lieu(x) :
- Champs Élysées : Connus aussi sous le nom de "l'Île des Bienheureux", Homère et Hésiode le situaient dans le lointain Ouest, au-delà de l'Océan. Les héros ayant la faveur des dieux s'y voyaient offert une entière et plaisante nouvelle vie. Là-bas y régnait un printemps éternel, y poussaient d'innombrables variétés de plantes et de fleurs, ainsi qu'y vivaient nombres d'espèces d'oiseaux. Aux frontières des Champs Élysées s'élevait le palais d'Hadès et de Perséphone.
- Styx : aussi surnommé le "fleuve de la haine", il est le plus connu des Enfers et donne l'invulnérabilité à quiconque ose s'y baigner (Ex. : Achilles). Styx était une nymphe qui, lors de la guerre contre les Titans, fut la première à venir en aide à Zeus avec sa famille. Ce dernier, pour la remercier, en fit le lien sacré des promesses des dieux : les peines les plus importantes étaient infligées aux personnes qui violaient les serments proclamés en son nom. Elle était par ailleurs la maîtresse d'une fontaine d'Arcadie, considérée comme une des entrées des Enfers.
