Chapitre 2 : Le cousin

-Téléphone, m'annonce mon père en me tendant le combiné, ça doit être urgent pour qu'on t'appelle sur MON portable à huit heures du matin !

C'est la voix de Nami.

-J'ai appelé sur la ligne fixe mais ça sonnait tout le temps occupé, tu as encore dû oublier de raccrocher ! Je voulais te dire que je vais à la piscine, on passe te prendre dans deux heures, Sabo et moi...

Je bredouille, je suis un peu enrhumée...

-Mais tu n'as pas besoin de te baigner ! Sabo non plus ne se baigne pas, il a horreur de la flotte, il a failli se noyer quand il était petit...

-Alors pourquoi la piscine ?

-Pour moi ! Il me regarde, il m'encourage. Je veux réussir la prochaine compétition, tu sais que mon entraîneur croit en moi et qu'il exige des résultats...

-Tu as un nouveau fan, si je comprends bien. Mais ce serait mieux s'il aimait ça lui aussi, non ?

-Pas du tout ! J'ai même l'impression de faire des progrès depuis que je sens son regard sur moi...

Elle rajoute :

-Tu ne viens vraiment pas ? T'es sûre ?

-Tout à fait sûre !

Elle raccroche après un salut assez sec. Je l'ai déçue.

-Luffy, qu'est-ce que tu fabriques ? Dépêche-toi, je ne suis pas en avance ce matin !

Je dois me sacrifier et participer au rituel du petit déjeuner. Il ne peut pas avaler son café sans moi ? J'ai été bien obligée, moi, de me passer de lui cet été.

-Luffy, dis-moi franchement : que se passe-t-il ? Je ne te reconnais plus. Depuis que tu es rentrée à la maison tu ne parles plus que par monosyllabes, à croire que tu as perdu les mots... et pardonne-moi l'expression, tu fais une de ces gueules ! À croire que le ciel t'est tombé dessus ou au moins un de ses nuages !

-Nami est amoureuse...

Il darde sur moi un regard étonné :

-Et alors ? C'est de son âge, non ?

Il aplatit une couche de beurre sur sa biscotte, et ce qui devait arriver arriva : la biscotte se cassa.

-Oh merde !

Au moins, voilà qui est clair.

-Luffy, ma chérie, ton tour viendra. Tu es sans doute encore un peu trop jeune !

-Mais j'ai le même âge qu'elle !

Il soupire, sourit, resoupire, s'escrime sur une nouvelle biscotte, la recasse.

-Arrête de massacrer ces biscottes qui ne t'ont rien fait ! Et laisse faire les grandes !

Il me regarde beurrer la biscotte.

-Tu as peut-être le même âge, mais ça ne veut rien dire, rien du tout. Toi, tu es encore une petite fille comparée à Nami.

C'est bien ce que je pensais. Il ne me voit pas. Ou quand il me regarde, il voit le bébé dans ses couches-culottes. Aux joues rebondies et aux jambes dodues.

-J'essaierai de rentrer à midi, mais je ne te promets rien, de toute façon madame Mercier vient ce matin, tu déjeuneras avec elle...

-Je préfère encore Robin à madame Mercier, qui va me pomper avec ses maladies imaginaires toutes plus terribles les unes que les autres...

Il n'insiste pas. Mon emploi du temps, au fond, l'indiffère. Du moment que je le laisse tranquillement se pencher sur ses microbes... Au fond, c'est un homme heureux. Il a une passion. Qui lui tient lieu de vie. Et de femme.

Pourquoi ne s'est-il jamais remarié ?

- /-

-Parce que ton père t'adore et qu'il n'a pas voulu t'imposer une belle-doche !

C'est une opinion qui mérite réflexion. En tout cas, c'est celle de Robin.

Robin vit seule avec sa mère son père a disparu un soir, en allant acheter des cigarettes au coin de la rue.

-Tu aimerais avoir une belle-mère ? Reprend Robin de sa voix un peu pointue.

-Je n'ai jamais réfléchi à la question. Pour l'instant, seuls les microbes l'intéressent.

Elle n'insiste pas. J'embraye sur un sujet qui me passionne davantage que les amours de mon père : celles de Nami.

-Ah oui ! Je suis au courant, s'exclame Robin en tripotant un hideux nounours tout pelé qui a résisté à tout.

Elle lâche le malheureux nounours et grimace, ce qui enlaidit considérablement son minois triangulaire de petit chat affamé. Elle est plutôt mignonne, Robin, mais un peu trop maigre, chat efflanqué, quoi. Pas trois kilos de trop comme moi. Ni longiligne comme Nami.

-Cette fois, elle est tombée sur une perle ! Il a tout ce qu'il faut pour plaire.

-Même pour te plaire à toi ? Je plaisante, sachant que Robin est un cas rare, le seul que je connaisse, une exception digne d'être citée dans les annales : elle n'a pas envie d'être amoureuse. Non seulement elle n'a jamais eu le moindre petit copain, et encore moins embrassé aucun garçon – moi non plus d'ailleurs -, mais elle prétend trouver ça parfaitement idiot.

-Celui qui me plaira n'est pas encore né ! Déclare Robin avec une moue.

La sonnette fait son boulot, elle sonne, et Robin se précipite dans le couloir. Je reste seule dans la chambre avec ses livres alignés sur leur étagère, ses bibelots sur une autre, le bureau parfaitement organisé.

Robin a un an de moins que nous, et elle trouve le moyen d'être en tête de classe.

Il n'y a qu'en amour qu'elle ne réussit pas.

-Je te présente Ace, mon cousin, on sera ensemble au lycée...

Ace s'assied sur la chaise où on lui dit de s'asseoir, et entreprend de se taire. Il est petit (enfin un peu plus grand que moi malgré tout), cheveux noirs, et avec des lunettes qui lui donnent un air d'intellectuel. Et muet, semble-t-il.

-Tu reviens de la mer ?

Quelle pertinence ! Il ajoute :

-Ça se voit, tu es toute bronzée ! Et c'est un bronzage océan, je m'y connais...

Il me raconte qu'il connaît bien Saint-Malo, ses parents y louent depuis deux ans une villa.

-Au moins de juillet, précise-t-il sans se rendre compte de mon profond désintérêt.

-Vous auriez pu vous rencontrer, s'exclame Robin qui, malgré son Q.I exceptionnel, n'a pas inventé la psychologie.

-Oui, sourit-il, le hasard a mal fait les choses, mais enfin maintenant que j'habite Saint-Chamond, il est réparé.

Je ne réponds pas. Je ne souhaite qu'une chose : qu'il ne s'incruste pas. J'ai envie d'inviter Robin à manger un doner kébab au restaurant turc près de la cathédrale et j'espère que le cousin ne m'obligera pas à revoir mes plans.

-On mange ensemble tous les trois ? Propose Robin, je ferai des pâtes au basilic et à l'huile d'olive, j'ai même du parmesan. Vous aimez ça ?

Non seulement elle n'a pas inventé la psychologie mais elle n'en a jamais entendu parler.

Il se lève.

-Je ne peux pas, annonce-t-il, ma mère m'attend.

Ça prouve :

-Soit qu'il a compris que sa présence me pèse, soit qu'il est un petit garçon à sa maman. Fils unique, je présume.

Ou les deux.

-Comment tu trouves mon cousin ? S'enquiert Robin dès que le cousin se trouve hors de notre vue.

J' hausse les épaules en murmurant un « bof, je ne sais pas, il n'est pas resté longtemps... »

-Tu verras, il est génial...

Re-bof, mais en silence cette fois.

-J'ai une bonne nouvelle, je suis passée au lycée hier pour consulter les listes et on est dans la même première L, Ace, toi et moi.

-Et Nami ?

-Elle n'est pas avec nous. Mais où as-tu la tête ? Elle ne peut pas être avec nous puisqu'elle fait S. Comme Sabo d'ailleurs.

Robin et moi, nous avons choisi L, la section littéraire. Mais Robin est mille fois plus douée que moi.

- /-

Nous sommes déjà venues à bout d'un premier doner. On suffoque. Il fait une chaleur d'enfer à Saint-Chamond, rien à voir avec la brise océane.

Robin pense à son cousin, et moi je rêve à celui qui n'existe pas.

-Ace est le plus merveilleux cousin dont on puisse rêver...

-Ah oui, je rétorque ? Moi, il ne m'a pas semblé exceptionnel...

-Il n'est pas comme les autres, il ne pense pas comme tout le monde, il regarde, il écoute, il ne parle pas pour ne rien dire.

Moi, je n'ai rien constaté. D'ailleurs, le sujet Ace m'ennuie.

-Tu veux un dessert ? Choisis, c'est moi qui paie !

Je suis nulle. Elle va s'imaginer que je la prends en pitié parce qu'elle a beaucoup moins d'argent que moi et elle va me planter là, sans un mot.

-Ne crois pas que...

-Je ne crois rien su tout, murmure-t-elle en me regardant droit dans les yeux. C'est normal que ce soit toi qui paies, puisque c'est toi qui as le plus de fric... Moi, je ferais pareil et ça ne me poserait aucun problème.

Elle a raison. Elle choisit calmement une coupe glacée. Je prends la même. À partir d'aujourd'hui, je fais tout comme elle.

Même en ce qui concerne l'amour. Elle a raison. Les garçons, je laisse tomber. Pas envie de me compliquer la vie. Je préfère rester seule. Mon père aussi est seul. Nous sommes seuls ensemble. Nous faisons tout en commun.

Sauf pour l'eau de toilette qu'il a choisie sans moi.

-C'est parce qu'il est tombé en panne, m'explique Robin en enfournant sa chantilly, et comme tu étais à mille kilomètres...

-Il aurait pu attendre...

-Disons que c'était une urgence !

Je veux bien.

-On va voir si on trouve quelque chose d'intéressant à s'acheter pour la rentrée ? Et n'hésite pas, c'est moi qui te l'offre! Normal, tu ferais pareil.

On rit, c'est la première fois depuis que je suis rentrée. Je me sens mieux. Le ciel plombé par la pollution me paraît presque bleu.

Je vais vider tout mon compte en banque.

C'est fait, enfin quasiment. J'ai acheté un jean hyper délavé et un chemisier hyper cintré, et Robin a choisi une petite jupe qui lui va comme un gant.

Je me suis offert Passion, un parfum de femme fatale.


-END-


Le chapitre trois sera posté dans deux semaines, au prochain chapitre.