Comment pouvait-on être aussi irresponsable ? Iruka ne comprenait pas l'intérêt de lancer les trois nouvelles équipes de génine dans un examen si dangereux aussi tôt. Si les groupes de Kurenaï et Asuma commençaient déjà à présenter un travail d'équipe intéressant et quelques combinaisons efficaces, c'était pourtant encore bien loin du niveau attendu. Même s'ils passaient les premières épreuves et que la plupart se débrouillaient avec un kunaï à la main, peu d'entre eux avaient la maturité nécessaire pour diriger une équipe. Si, dans le meilleur des mondes possibles, les neuf passaient, Iruka ne pouvait concevoir que plus de deux d'entre eux soient assez déjà dégourdis pour que l'on se permettre de leur mettre la vie de genine entre les mains.
Et que dire de l'équipe de Naruto ? Divisée, inefficace, et bien loin de valoir le potentiel qu'elle promettait initialement. Même si l'autre épouvantail de Kakashi prouvait avoir raison, même si ces trois là survivaient et parvenaient jusqu'aux finales, personne ne serait assez fou pour leur confier le grade. Personne.
Même Kakashi devait bien se douter un minimum qu'ils n'étaient pas prêts, malgré leur potentiel, à prendre des initiatives, donner des ordres cohérents, faire fonctionner une équipe, et à assurer la responsabilité des échecs, des morts encore moins. Tout ce qu'ils auraient à faire une fois chunin.
Six mois… La prochaine évaluation aurait lieu dans six mois… Pourquoi ces jounin à l'égo surdimensionné ne pouvaient pas prendre le temps nécessaire pour laisser ces enfants grandir ? Le village n'avait plus besoin de soldats traumatisés, atrophiés des sentiments, poursuivis par les démons d'une enfance qu'ils n'avaient pas vécu et de failles béantes dans leur amour propre. Iruka ne comprenait pas pourquoi il était le seul à penser qu'une personne solide, en confiance et possédant des liens puissants avec ses camarades avait bien plus de force, de volonté et d'initiatives adaptées qu'un soldat brisé aux émotions fluctuantes et sans le moindre instinct de survie…
Maintenant que l'examen était lancé et que Naruto avait passé le premier test avec succès, Iruka ne pouvait qu'espérer le meilleur pour lui et son équipe. Toutefois, il aurait préféré lui laisser plus de temps avant de le confronter à ses limites. Pas seulement Naruto. Sasuke était loin d'être stable et Iruka craignait de le voir englouti dans ses failles. Le genre de faille qui n'apparaissait que dans des situations comme l'examen des chunins…
Adossé contre le rebord de sa fenêtre, sur laquelle il était assis, Iruka poussa un lourd soupir, appuyant sa tête contre le bois derrière lui. Un courant d'air le caressa et son œil fut attiré par le carré pâle diffusé par la lueur de la Lune sur le parquet de sa chambre.
Il se souvenait avoir passé beaucoup de temps recroquevillé là, à même ce sol nu, dans ce bâtiment réservé aux ninja sans famille et aux orphelins isolés.
Tout le village était un orphelinat, de toute manière, se dit-il en passant une main dans ses cheveux pour en retirer l'élastique qui les tenait. Il le laissa tomber au sol, ainsi que le bandeau du village caché des Feuilles. Ce village était un orphelinat à ciel ouvert et plutôt que le marchant de sable, c'était la solitude qui venait toquer à toutes les portes une fois la nuit tombée. Lui-même ne pouvait plus s'en plaindre, il passait déjà ses temps libres à sécher les larmes de ses écoliers. Au train où allaient les choses, ça n'allait pas s'améliorer de sitôt…
Une immobilisation du courant d'air le mit sur ses gardes et, en un clignement d'œil, il s'était accroupi sur sa fenêtre, un Kunaï à la main et les sens en alerte.
Il se décontracta à peine lorsqu'il aperçut Kakashi, adossé contre le tronc de l'arbre face à lui, quelques dizaines de mètre au dessus du sol. Pour une fois, il ne lisait pas et restait les bras croisés sur sa poitrine, le fixant désagréablement :
— Cela fait combien de temps que vous êtes là ?
Sans abaisser son arme, Iruka l'apostropha sèchement et le Jounin haussa une épaule pour répondre tout aussi froidement, son unique œil s'était fait plus dur :
— Vous avez demandé aux examinateurs à ce que mon équipe soit retirée des sélections ?
Malgré l'intonation, ça n'avait rien d'une question et Iruka se braqua :
— Non. J'ai simplement demandé à accueillir l'équipe 7 si celle-ci parvient à terme.
— « Si » ? Doutez-vous à ce point de vos propres élèves ?
Kakashi se déplaça pour venir vers lui et l'enseignant se tendit. Iruka ne recula pas et, levant sa lame devant lui, il resta sur ses gardes lorsque le plus grand insista :
— Je vous ai pourtant dit de ne pas vous mêler de ça.
Intimidé par cet œil qui le fixait sans ciller, Iruka détourna les yeux et il ne résista pas lorsque Kakashi lui prit le Kunaï des mains pour le laisser tomber au sol. Il se ficha proprement dans la terre, dix mètres plus bas. Mal à l'aise, il s'écarta sans répondre, lui tournant le dos pour poser ses pieds sur le parquet de sa chambre et l'autre se pencha sur lui :
— Je ne le répéterai pas. Ces élèves sont maintenant les miens. Cette fois où vous avez remis mes choix en question, à la présentation des participants, c'était la dernière.
Iruka fronça les sourcils et, simplement, il releva les yeux pour défier Kakashi du regard :
— J'ai compris. Toutefois, je voudrai être le premier à les complimenter lorsqu'ils termineront l'épreuve.
— Et leur demander de ne pas effectuer à la suivante…
Encore, Iruka baissa les yeux et Kakashi eut un sourire derrière son masque :
— On ne vous retire pas si facilement une idée de la tête…
— On pourrait en dire de même pour vous…
Le plus grand plissa l'œil dans un nouveau sourire amusé et, simplement, il demanda en se redressant :
— Qu'en savez vous ?
Comme attendu, la question eut le mérite d'attirer quelques rougeurs sur les joues du plus jeunes. Kakashi ne les manqua pas malgré la pénombre et malgré la piètre tentative d'Iruka de les cacher en détournant la tête. Ce dernier ne répondit pas et Kakashi se détourna à son tour pour assurer tranquillement :
— Quoi que vous leur disiez, ils n'écouteront pas vos inquiétudes déplacées.
— Mes inquiétudes sont loin d'être déplacées.
— A mes yeux et à ceux de Naruto, si.
Iruka lui lança un rapide regard exaspéré, avant de demander avec agacement :
— Si vous êtes si sûr de vous à ce propos, pourquoi prendre la peine de venir me voir ?
— Parce que je suis seulement sûr du fait qu'ils ne vous écouteront pas. J'ai toutefois moins de certitude en ce qui concerne votre complaisance.
— Ma complaisance ?
Avec beaucoup de naturel, Kakashi s'appuya sur le bord de la fenêtre à laquelle était adossée Iruka pour expliquer d'une voix basse :
— Naruto est maintenant mon subordonné. J'aimerai que vous acceptiez ce fait et que je n'aie pas à le répéter à chaque fois que vous pensez avoir votre mot à dire sur des sujets qui ne vous regardent plus. Sur ce, je vous souhaite une bonne nuit, Iruka.
Il se redressa et se détourna. Toutefois, il ne fit que quelques pas avant de s'immobiliser à nouveau :
— Au fait… Vous avez raison de garder vos cheveux attachés… Certains trouveraient de bonnes raisons de perdre du temps en salle d'attribution, sinon.
Iruka ne manqua pas le sous-entendu de la réflexion annoncée d'un ton neutre. Si son cœur manqua un battement et son visage pris une couleur pivoine, il ne put s'empêcher de se pencher à la fenêtre pour interpeller le Jounin avec agressivité :
— Seriez vous de ceux-là, vous aussi ?
Kakashi, qui avait reprit sa marche, s'arrêta à nouveau pour répondre très simplement :
— Non.
Toute chaleur abandonna le visage de l'enseignant qui baissa la tête dans un mouvement gêné. Toutefois, il manqua de faire un bon de côté lorsque, soudainement, Kakashi fut dans son dos. Immobile, il ne broncha pas lorsque l'autre souffla contre sa nuque :
— Moi, je trouverais de bonnes raisons pour revenir te voir ici, Iruka.
Tout aussi soudainement, Iruka se retrouva seul dans sa chambre. Seul avec le vent qui filtrait de sa fenêtre ouverte.
Dépassé, il sentit une drôle de chaleur se répandre en lui et il resta immobile quelques instants, avant de se retourner pour s'appuyer contre le mur et se laisser glisser au sol.
Que venait-il de se passer, exactement ? Venaient-ils de flirter ensemble, même très légèrement ? Pourtant, Kakashi était venu pour le menacer.
Non… Pas le menacer… Si le jounin s'était montré menaçant, ce ne serait pas un agréable trouble un peu chaud qui ferait frémir ses entrailles actuellement, mais une terreur bien palpable et peut-être une douleur vive quelque part.
Il s'était contenté de lui répéter ce qu'il lui avait déjà dit le jour où il s'était interposé à la nomination des participants de la sélection des Chunins. Puis il était parti en lui faisant une drôle de remarque totalement inattendue.
Vraiment. Que penser de ça ?
