Les petites notes de l'auteur : La base, c'est Supernatural. Je ne fais aucun profit avec cette histoire, les personnages tirés de la série ne sont pas à moi. Crossy fait pas de sous avec, na.
On entre dans le vif du sujet. N'hésitez pas à reviewer si ça vous plaît.
CHAPITRE 1
Samuel Winchester attend. Il s'est installé aussi confortablement que possible, les jambes casées sous le plateau en plastique de la table qui meublait la chambre de motel, avec les deux lits simples, les deux tables de chevet, la minuscule armoire et la toute aussi minuscule télévision qui fait face aux lits. L'établissement, situé au centre du village de Clyo, Géorgie – il ne peut décemment pas appeler un coin aussi paumé ville – sur Green Avenue, est tenu par une quinquagénaire replète aux poings énormes et à la voix tonitruante, dont la générosité toute maternelle compense largement avec les murs à la peinture défraîchie et avec l'odeur étrange mais imprégnée de litière pour chat. L'endroit ne paie pas de mine. Une chambre minuscule dans un motel minuscule d'une ville minuscule. Sam s'est senti plusieurs fois mal à l'aise, pas à sa place, depuis qu'il est arrivé ici deux jours auparavant. Il détonne dans le paysage, avec son mètre quatre-vingt-treize et ses larges mains. Autant dire qu'il a une certaine hâte de repartir. Un soupir passe ses lèvres, il repousse machinalement une longue mèche brune de son visage tout en songeant qu'il serait peut-être temps de les couper court, puis reporte son attention sur l'écran de son ordinateur portable, posé face à lui.
En apparence, Sam a l'air parfaitement concentré sur ses recherches. Pourtant, il sait que son corps et une partie de son esprit se sont mis à fonctionner en mode « pilote automatique » comme il se plaît à dire. L'autre partie, elle, réfléchit à tout autre chose. Samuel Winchester attend Dean Winchester, le frère, l'aîné de quatre ans, le Survivant – un peu à l'image du si célèbre Harry Potter, même si le sorcier n'est que pure fiction. Dean Winchester a tenu tête un nombre incalculable de fois à la Mort en personne, avec ses yeux verts et son sourire charmeur vaguement insolent. Dieu seul sait combien d'heures Sam a pu passer à attendre. Attendre leur père, tout d'abord, aux prémices de sa vie alors qu'enfants seulement John les traînait sur les routes et les abandonnait dans des chambres de motel sordides, à l'image de celle qui s'offrait sous ses yeux vides. Puis à attendre après cette liberté à laquelle il aspirait tant et, pour lui, qui ne pourrait s'acquérir qu'en quittant le monde de la chasse – en quittant la seule famille qu'il lui restait. Il a ensuite passé quatre années à Stanford et, avec le recul, il se rend aujourd'hui compte qu'il a attendu pendant tout ce temps que son frère revienne le chercher par la peau des fesses, ou même son père, inconsciemment. Ce qui a été finalement fait. Attendre ensuite le moment où la confrontation avec le démon aux yeux jaunes responsable de la mort de Mary Winchester et de Jessica Moore serait inévitable, attendre le moment où Lilith viendrait réclamer son dû, l'âme de Dean, qu'il lui avait vendue en échange de la renaissance de Sam et d'une année de répit, attendre que Dean revienne de l'Enfer, attendre la libération de Lucifer, attendre l'Apocalypse, attendre la fin de la guerre civile angélique, attendre la chute des Léviathans, attendre la sortie de Castiel et de Dean du Purgatoire.
Il n'a fait qu'attendre, une longue, longue partie de sa vie. Encore aujourd'hui, il attend que Dean veuille bien revenir de son périple dans les petites rues de Clyo pour ramener le petit déjeuner. Que la situation soit presque normal l'apaise, finalement. Il ferme les yeux et soupire, se frotte le visage des deux mains, au moment où la porte de la chambre s'ouvre.
- Allez, debout, Sasquatch ! lance la voix presque enjouée de Dean.
Il referme la porte d'un coup de pied bien placé tout en déposant un cabaret de café sur la table. Le plus jeune s'empare sans rechigner d'un des gobelets fumants et ne grimace même pas au goût de la boisson, dans laquelle quelqu'un a sans doute dû verser une bonne rasade de tord-boyaux bon marché.
- J'ai trouvé une affaire qui m'a l'air pas mal du tout.
L'intérêt de Sam est brusquement réveillé et il relève le regard sur son frère, un sourcil haussé, alors qu'il déplie un journal à la page des faits divers. Il pointe un petit cadre absolument banal.
- Nassawadox, Virginie. Lis-moi ça.
Il s'exécute sans rechigner, ses yeux bleu foncé parcourant rapidement l'entrefilet.
- Alors comme ça une jeune femme nommée Saskia Roussel serait... « tombée du ciel » aussi brusquement qu'un coup de tonnerre ?
- J'ai passé un coup de fil à Bobby, acquiesce Dean après avoir avalé une gorgée de café. Il a eu vent de cette histoire et les témoins disent tous qu'elle semble être tombée de très haut, en plein milieu de la Route 13. Ca s'est passé hier après-midi, elle est dans un état catatonique depuis qu'on l'a retrouvée, mais en dehors de ça, elle ne porte absolument aucune blessure. Les médecins ont retrouvé un drôle de duvet bleu très vif sur ses vêtements.
Il y a un léger silence dans la chambre. Sam replie pensivement le journal et le lisse du plat de la main.
- Ca vaut le coup d'aller jeter un coup d'œil. Va savoir si ce n'est pas un ange déchu qu'on a condamné à vivre dans le corps de son vaisseau, marmonne-t-il dans sa barbe inexistante, son cerveau commençant déjà à tourner à plein régime.
- Si on part dans une heure au plus, on peut y être avant la fin des visites. On se fera passer pour de la famille ou quelque chose comme ça.
Il n'y a qu'un hochement de tête et, quinze minutes plus tard, une superbe Chevrolet Impala noire modèle 1967 s'éloigne en déversant Nothing Else Matters de Metallica, les Winchester à son bord.
- Qu'est-ce que tu crois qu'on va trouver ?
Sam pose soudain cette question alors que Dean se bat pour enfoncer la clef de la chambre dans la serrure. Il s'interrompt dans son geste, fait mine de réfléchir puis se contente d'un haussement d'épaules significatif. Il a toujours été comme ça l'aîné Winchester. Du genre à agir d'abord et à ne réfléchir sérieusement qu'une fois dans la panade jusqu'au cou. Heureusement, son intuition et sa capacité d'adaptation presque animales compensent cette impulsivité, même si Sam sait pertinemment que Dean peut être d'une intelligence redoutable, presque cruelle, quand il le veut bien.
- Aucune idée ! On avisera au moment venu.
Le cadet se retient difficilement de lever les yeux au ciel et se fait la promesse de rechercher quelques infos sur cette Saskia Roussel, alors que la porte cède enfin et les laisse prendre possession de leur chambre.
Le motel est comme tous les autres, de basse qualité. Le papier peint a été déchiré sur toute la longueur d'un mur, le lavabo de la salle de bains fait entendre un plic, plic régulier assez agaçant mais il n'y a pas de nuisibles à repérer et l'odeur qui domine est celle de ragoût de bœuf. Dean balance son sac au pied du lit et s'étire longuement, pendant que son petit frère tape déjà presque frénétiquement sur les touches de son clavier, les sourcils légèrement froncés.
- Qu'est-ce que tu cherches ? s'enquit l'aîné en s'approchant.
- Des infos sur cette Saskia... J'ai rien. A croire qu'elle n'utilise ni Facebook, ni Twitter, ni aucun réseau social, ou alors qu'elle se cache sacrément bien, lâcha-t-il sur un ton vaguement agacé, plutôt intrigué aussi.
- Peu importe ! Allez, la tête, on y va. Autant lui demander tout ce qu'on veut savoir en face, tu crois pas ?
Il a une pause alors que Sam hoche la tête et se prépare à partir.
- On se fait passer pour quoi, à l'hôpital ? Des cousins ?
A des centaines de kilomètres de là, un homme essaie de reprendre son calme. La petite maison de Concarneau est dévastée, les vases et les verres brisés contre les murs, les livres déchirés. Il souffle comme un forge, la respiration rapide et les poings douloureux d'avoir trop frappé les murs. A son retour, la maison était vide. Complètement vide. Il a vite compris ce qui s'était passé, que sa si belle et si délicieuse créature lui a échappé et a repris sa liberté. Qu'il a fait le con à ne plus utiliser le pouvoir qu'elle possède et qu'à cause de ça, elle lui a filé entre les doigts après trois ans durant lesquels il a pourtant tout fait pour la garder près de lui, quitte à planquer des cercles de pouvoir un peu partout sur le sol, sous les tapis ou gravés presque imperceptiblement dans le bois. Il finit par se calmer, passe une main dans ses boucles brunes coupées court, puis sur son visage mangé par une légère barbe de trois jours. Heureusement, il a le GPS. Il le sort frénétiquement de sa boîte, manque de le casser en l'allumant et attend qu'il affiche une carte en pestant contre le temps que ça prend. Et quand l'appareil lui affiche un point rouge vif clignotant, immobile, sur la côte est des Etats-Unis, un sourire étire ses lèvres. Il n'a pas perdu sa trace. La chasse peut reprendre.
Le Shore Memorial Hospital de Nassawadox est un établissement assez petit, très blanc, dont les couloirs sentent l'antiseptique et l'eau de Javel. Les Winchester observent un instant le hall d'entrée avant de se diriger vers l'accueil.
-Je peux vous aider ?
L'infirmière est une rouquine longiligne aux cheveux très fins, frisés, et au nez constellé de taches de rousseur. Plutôt jolie, peut-être juste un peu trop maigre.
- Oui, répond Sam, nous cherchons la chambre de Saskia Roussel... Nous sommes des cousins éloignés et nous avons appris qu'elle était ici.
- Oh. Par la presse, je suppose ? Suivez-moi. Nous n'avons pas réussi à contacter le moindre membre de sa famille, à croire qu'elle est complètement orpheline.
Dean se racle légèrement la gorge.
- Nous n'avons pas eu beaucoup d'occasions de nous voir ces dix dernières années, disons.
La rouquine lui adresse un sourire éblouissant et s'arrête devant une porte numérotée 237.
- Elle est là. J'espère que vous réussirez à lui décrocher un mot.
Elle ouvre la porte et s'efface pour laisser passer les deux frères. Dean entre le premier et s'arrête presque net devant la froideur et la haine que dégage le regard doré de la fille assise sur le lit face à lui. Puis les iris reprennent une apparence normale, presque vide, mais il colle une pastille rouge sur le dossier Saskia Roussel. « A surveiller ».
- Saskia ? appelle Sam de cette voix si douce qu'il utilise toujours pour parler aux victimes.
La jeune femme tourne le regard vers lui et Dean peut continuer son rapide examen visuel. Cheveux bleus coupés courts autour de son visage, regard brun caramel, presque doré, une silhouette petite, plate, pointue et vaguement osseuse. Elle ne doit pas être bien grosse sous sa chemise d'hôpital.
- Je m'appelle Sam Winchester, et lui c'est mon frère Dean, continue le cadet. On a eu vent de ce qui s'est passé pour vous l'autre jour. Votre chute...
- Et alors ?
La voix de Saskia se fait entendre. Légèrement rauque, n'ayant pas parlé depuis plusieurs jours, elle évoque quand même un pépiement d'oiseau tant elle est aiguë. Dean note un accent, plus ou moins marqué. La méfiance refait surface sur son visage et elle plisse le nez.
- Alors... Et bien, nous aimerions simplement vous aider.
Le visage de la demoiselle se tord d'une légère grimace. Sans doute aurait-elle craché par terre si elle n'avait pas été à l'intérieur et, surtout, dans un hôpital.
-Pour que ma tête tombe dans trois jours ? Hors de question que j'accepte de l'aide de la part de deux chasseurs !
Silence. Elle continue de les toiser d'un air agressif.
- Que... Comment... Pourquoi votre tête tomberait ? balbutie Dean, un peu pris au dépourvu.
- Vous puez la chasse au surnaturel à plein nez. Toujours à regarder cette foutue porte d'entrée et la fenêtre, des fois qu'un truc volant vous atterrisse dans la gueule, hein ?
Elle renifle sèchement, passe une main sur son crâne.
- Et ma tête tombera nécessairement si je vous suis ! Je suis une de ces saloperies surnaturelles que vous vous plaisez à trucider, voilà pourquoi !
