Eeeet voilà le "vrai" premier chapitre, posté avec beaucoup d'avance sur le planning que je ne ferai pas (pas folle, hein), étant donné qu'à partir de demain je m'exile à Trouperduville pour le reste des vacances et que je ne sais pas si je pourrai poster. Alors histoire de ne pas faire mariner deux semaines...

Enjoy ! Et merci aux futurs reviewers ! (ceci est une tentative d'hypnose primaire)


Chapitre 1

I had a dream

Le feu qui brûlait au centre de la bâche projetait des ombres tordues et grotesques sur les arbres alentours. Du sol aux cimes, le gel avait figé la nature dans son dernier instant de vie, depuis la pointe de la fougère jusqu'à cette goutte de rosée qui glissait le long d'une feuille de chêne. Le vent produisait un bruit métallique en heurtant les feuillages gelés mais malgré la neige qui tombait à pierre fendre, rien de tout cela ne produisait le moindre mouvement. Seul le feu, comme égaré au centre d'une vieille photographie, continuait son hypnotisant crépitement, tandis que de manière anarchique une brindille sautait pour aller s'éteindre contre le tapis de neige dans un bruit mouillé.

Une sorte de gros phacochère, émergeant au milieu des broussailles évoquant un amas de fines aiguilles, pénétra dans la clairière. Il s'ébrouait sans cesse pour chasser la neige de son pelage, et ses défenses s'ornaient de dizaines de petites stalagmites. Il resta un instant à observer l'endroit, puis, ayant manifestement décidé que la maigre viande du voyageur ne valait pas la peine qu'il risque ses sabots, il prit la tangente et disparut dans un bosquet.

Masque de Mort attendit que le bruit de soufflerie de ses naseaux se soit totalement perdu dans le silence de la forêt puis il se relâcha. L'esprit encore occupé à la distraction qu'avait constituée l'apparition de l'animal, il recommença d'un geste mécanique à tisonner le feu à l'aide d'un court tuyau de fer rouillé par l'usage. Lorsque l'atmosphère se fut suffisamment réchauffée, il ouvrit son grand sac à dos et en sortit une cuisse de cerf enveloppée dans du plastique et une lame d'une douzaine de centimètres. L'intérieur du sac était tapissé de toile isotherme, tout comme son blouson. Embrochant sans plus de manières le morceau sur son couteau, il le fit cuire à même les flammes, s'en rapprochant même dangereusement sans craindre d'y roussir ses gants qui de toute façon avaient connu des jours meilleurs. Assis en tailleur sur la bâche ignifugée, qu'il aurait du mal à décoller du sol demain matin mais sans laquelle il n'aurait pu faire démarrer le feu sur cette terre ingrate, il commença à arracher avec les dents les morceaux qui avaient atteint un niveau de cuisson acceptable. En même temps, et aussi pour se détourner du goût atrocement faisandé de son dîner, il passa en revue son trajet des derniers jours.

Cela faisait un peu plus d'une semaine qu'il avait cessé de longer le Glassroad atlantique pour se diriger vers l'intérieur de ce qui avait été le sud de la côte est américaine. En tant que chevalier, sa perception du temps qui passe était supérieure à celle des humains normaux mais il lui était impossible de compter autrement qu'en « à peu près un jour » tant tous les lieux se ressemblaient et s'enchaînaient sans aucune logique pour qui ne voit pas plus loin que trois mètres sous les éléments déchaînés. Son seul indicateur était son endurance, et il se forçait à avancer toujours d'un pas égal, mais lorsqu'il se trouvait aux prises avec des meutes animales ou humaines, il était forcé de briser ce rythme rassurant, car comme tous suivaient la route il n'y a avait aucun espoir de les semer, juste de les distancer. Oui, même les animaux avaient appris à la suivre, démontrant une fois de plus la mécanique bien huilée de l'évolution où le prédateur s'adapte à la proie.

Masque de Mort estima qu'il se trouvait maintenant à une distance raisonnable de WashingtIron et pouvait recommencer à déployer son cosmos, ce qui mine de rien lui simplifiait considérablement la vie. En ce moment même, le feu brûlait sans autre combustible que son énergie, qui dans le même temps tenait à l'écart les bêtes sauvages et éclairait un peu plus la clairière. WashingtIron, où un gouvernement fantôme cherchait encore vainement à justifier son existence, était connu non pas pour être une cité où un semblant d'ordre régnait – à cet égard, toutes les villes se ressemblaient, à l'exception peut-être de NewyorkSteel où les gangs avaient fini par constituer une sorte de maffia garantissant paraît-il une certaine sécurité – mais surtout pour être dotée de « radars » particulièrement efficaces qui repéraient de loin la racaille du sanctuaire, ne lui donnant même pas le temps de mettre un pied en ville.

Par excès de confiance ou par lassitude, Masque de Mort avaient ignoré ces rumeurs et refusé de faire un détour qui l'aurait obligé à traverser les Appalaches. Après près d'un an passé dans les Alpes, il estimait avoir eu sa dose de zone de montagnes, où les bonnes routes étaient rares et les accidents nombreux. Blindant son esprit et dissimulant du mieux qu'il pouvait son aura, il s'était engagé dans l'ancienne ville blanche.

Il était passé inaperçu. Pendant environ un quart d'heure. Ensuite, ça avait été la course folle, les sauts incontrôlés au-dessus des gorges sans fond d'où s'élevaient les vapeurs et les fumées des machines. Peu importait d'avoir laissé ses poursuivants sur le carreau. Sans répit, d'autres surgissaient au coin des rues, vous saisissaient le bras, la jambe, tout ce qui passait à leur portée, dans un réflexe bestial et presque inconscient. Encerclé, fait comme un rat au croisement de deux ruelles, Masque de Mort avait caressé l'idée de faire exploser son cosmos, juste une dernière fois. Stupidement. Et puis il avait repris ses esprits, concentré toute son aura dans ses jambes et s'était projeté plusieurs dizaines de mètres au-dessus des toits. Il était resté là quelques secondes suspendu au-dessus de l'abîme de métal. Son regard avait frôlé presque tendrement chaque ancien monument dont il devinait les contours, et s'était attardé sur la large étendue d'eau gelée où quelques dizaines d'années plus tôt, quelqu'un avait fait un rêve.

Les yeux fermés, il avait éprouvé le vent sur chacun de ses membres lorsque la gravité l'avait rattrapé. Il savoura sa chute comme on retrouve un paysage connu, une sensation ancienne, une odeur d'enfance.

Mais tôt ou tard, il lui faut toucher terre. Et courir. Encore.

Masque de Mort s'étira. Il attrapa une pleine poignée de neige et en rinça le couteau, puis le rejeta dans son sac. Il parcourut la clairière du regard.

« Cet endroit est carrément plus paumé qu'un iceberg. » Ca n'avait aucun sens ni aucun intérêt de dire cela. Mais depuis quelques temps, il avait pris l'habitude de formuler chacune de ses pensées oralement quand il était seul. Depuis qu'il voyageait sur ce versant de l'Atlantique, en fait. Pour éviter le silence, bien sûr, mais surtout depuis qu'il s'était rendu compte qu'il lui manquait des mots. Oh, rien de grave bien sûr, juste des mots par-ci par-là, qu'il mettait quelques minutes à retrouver ou qui lui restaient définitivement sur le bout de la langue sans qu'il parvienne à les extraire de sa mémoire. C'était tout d'abord ceux qu'il n'avait plus lieu d'utiliser, « demain », lumière », « argent » puis peu à peu, tous les mots qu'il n'utilisait pas tous les jours, ne serait-ce qu'en pensée, avaient fini par former une armée de fantômes qu'il n'était pas sûr de pouvoir retrouver s'il lui prenait l'envie de les prononcer. Et ça en faisait un sacré paquet. La route, le danger, le repas, le sommeil, c'étaient autant de mots qui rythmaient ses journées et constituaient l'essentiel du dialogue avec les rares êtres qui avaient quelque velléité de communiquer, et qu'il ne risquait pas d'oublier. Pour les autres…

Bref, sa solitude quasi-permanente n'engageant pas forcément au débat philosophique – un dialogue avec lui-même lui rappelant des souvenirs un peu trop connotés à son goût – il se décrivait quotidiennement ses propres sensations, avec un vocabulaire le plus riche possible, sans raison, juste histoire d'huiler la machine. Son contentement face à un bon repas, la sérénité qu'il ressentait après une bonne nuit de sommeil, ou au contraire l'insécurité et le malaise, lorsqu'il perdait le trait par exemple, étaient autant de matières à dissertations qu'il faisait durer à l'envi, jusqu'à ce qu'il soit rattrapé par un évènement extérieur ou par la sensation de stupidité profonde que lui inspirait l'exercice. Et lorsqu'il ne parvenait pas à ressentir quoi que ce soit de particulier, ce qui arrivait de plus en plus souvent, il se bornait à décrire les paysages qui l'entouraient ou ceux qu'il avait croisés dans sa « journée » de marche. Il se trouvait cependant de moins en moins prolixe face à des décors qui, s'ils n'étaient pas dénués d'une certaine esthétique, et même si l'on faisait un effort de détail, se ressemblaient tous.

Entourant le brasier d'une aura protectrice pour la nuit, Masque de Mort termina la récitation de son journal intime oral et se coucha sur la bâche. En extrayant une lourde couverture de son sac, il réalisa qu'il était arrivé au bout du cerf tué il y quelques jours. Il n'aurait pas dû laisser partir le sanglier de tout à l'heure.

ooo

Il s'éveilla avec un mauvais goût dans la bouche. Poussée par la brise, la cendre avait voltigé partout jusqu'à le recouvrir presque entièrement, en égalité avec la neige. Il secoua d'un coup sec la couverture, la sécha d'une brève décharge de cosmos et la roula en boule dans son sac.

Il balança négligemment du pied une pelletée de neige sur le feu qui finissait de s'éteindre puis commença à décoller, non sans quelques difficultés, la bâche du sol gelé. Y étant enfin parvenu sans la déchirer mais en se recouvrant à nouveau de neige, il se promit de ne plus jamais oublier de disposer au préalable un lit de brindilles. Sa négligence avait toujours été son pire ennemi. Il grimaça d'autant plus en découvrant sa réserve de café instantané presque vide. Il gratta le fond et le jeta dans le thermos avec le plus de neige possible. Ceci réchauffé permettait d'obtenir un breuvage franchement dégueulasse et plus éloigné du café que ne l'aurait été un thé glacé à la papaye, mais le Cancer ne se serait pas vu reprendre sa marche sans sa dose journalière de caféine.

Une fois achevé son petit déjeuner, il mit son sac sur ses épaules. Il retrouva sans aucun mal la route grâce aux marquages qu'il avait pris soin de laisser sur les arbres. Il était toujours très attentif à tout ce qui touchait à la route. Il fallait l'être, si l'on tenait à sa peau. Hors des routes, sans aucun repère, qu'il fut terrestre ou céleste, on se serait égaré sans aucun espoir que quelqu'un vienne à notre secours, car seuls les fous et les désespérés quittaient la route. La route, c'était la vie, et tout ce qui n'en était pas les hommes l'avaient surnommé le néant. Même au milieu de l'apocalypse, l'homme a besoin de rejeter le vide loin de lui. Le néant était la fin de son monde, une nouvelle frontière qui le séparait de sa propre annihilation. La route, vous êtes des nôtres ; hors d'elle, vous n'êtes plus des hommes. Mais ces derniers temps même les bêtes suivaient les routes.

Le nez sur la ligne, Masque de Mort se remit en route. Il avait fait un rêve bizarre. Athéna lui souriait et elle dansait dans les flammes.

ooo

Les pas s'enchaînaient, la route était comme un long ruban qui se déroulait sous les pieds. Les haltes, les chasses, les rixes, le silence. Le bruit des trois premières perpétuellement défait par l'immensité du quatrième. Sa profondeur aussi. Silence autour de lui, silence dans son corps et silence dans sa tête. Les battements de son cœur s'étaient calés sur le rythme de ses pas, comprenant que désormais la vie était là. Le sang à ses tempes, désormais un bruit de fond qu'il n'entendait plus que comme un lointain bourdonnement.

Sa tête était morte. Il avait arrêté de décrire, pour pouvoir mieux marcher. Parfois, un grommellement franchissait ses lèvres et il le regrettait car cela brisait le métronomique spectacle de son souffle qui s'échappait en volutes blancs et légers.

Qu'est-ce que ça faisait ? Si ces mots ne lui servaient plus, ils ne lui servaient plus. Qu'on lutte contre le danger, oui, il restait un guerrier, mais là c'était comme vouloir retenir le sable dans sa paume grain par grain. Il ouvrirait la main et soufflerait un grand coup. Masque de Mort n'était pas un défenseur des causes perdues.

Et puis, l'affaire était sérieuse. Il fallait marcher.

ooo

Il s'était arrêté plus tôt dans une ravine mais s'était dit qu'il n'avait pas sommeil. Il avait dû ranger son sac. Il avait perdu du temps. La route était mauvaise ici et il devait faire attention car le trait n'était pas clair. Il avait mangé en marchant même s'il ne le faisait pas d'habitude mais il préférer marcher en fait. La viande était froide, c'était la viande d'hier. Il n'avait pas vu de bête. Il y en avait pourtant par ici. Il en avait vu une mais il ne voulait pas s'arrêter. Il préférait marcher. Il finit de manger et jette le reste sur la route. Oui. Il préfère marcher.

Il voit une bête. Il la tue avec son cosmos. Mais en fait il n'a pas faim alors il la laisse.

Il aime pas s'arrêter. Il aime pas courir non plus.

Il ne prend pas de café, ça va.

Il ne s'arrête pas, ça va.

Il sait pas où il est.

Si.

Il est sur la route.

Ça va.

Son cœur bat. Il l'entend taper contre le bitume.

Un pas.

Un pas.

Un pas.

Un pas.

Un pas.

Un pas.

Un pas.

Un pas.

Un pas.

Un pas.

PAS

PAS

PAS

PAS

PAS…

PAS…

PAS…

ooo

« Eh, eh mon beau Gwynplaine, que vois-tu là ? Tu noteras que je dis beau sans ironie ni sarcasme, je ne suis pas de cette race-là. Non, non, ceci n'est qu'une honorable tentative de flagornerie. Je tente toujours de corrompre les ouvrages que je lis, alors tu vois que tu n'as pas de souci à te faire. De ce côté-là, disons. Car si comme j'en ai le pressentiment l'histoire n'a pas pris sur elle-même pour varier un peu depuis mes 84 relectures précédentes, tu en as encore pour une trentaine de pages à conter fleurette avant d'en venir au drame proprement dit. Je sais, c'est long. Mais personne ne te retient d'y mettre un peu du tien, mon bon. D'autant plus que pendant que je faisais de mon mieux pour te distraire, mes pieds sont parvenus à rentrer en contact avec l'élément de relief que j'avais remarqué tout à l'heure. Je sais, je ne t'avais rien dit. C'est pour l'effet de surprise. Qu'on m'accuse encore de dénigrer mes personnages.

Ah, et vois comme tu es lent à réagir : au péril de la survie de mes orteils gelés et malgré la résistance tenace qu'il nous oppose, je suis parvenu à faire rouler ce curieux élément en relief sur pratiquement un mètre sans que tu daignes lever tes pages de mon nez. Tiens, c'est un homme, on dirait. Ah, et si ce n'est pas trop te demander, pourrais-tu faire quelque chose pour ces feuillets qui se détachent ? Je me demande pourquoi j'ai encore besoin de te le faire remarquer, ce n'est pas moi qui passe du donjon de la tour de Londres au château de la duchesse Josiane sans savoir pourquoi. D'autant plus que tu t'y entends pour ne perdre que les pages principales. Plutôt que de nous soulager de quelques kilomètres d'amour éclatant partagé entre toi et ta belle Tirésias. Qu'on me reparle du pragmatisme anglais.

Mais tu jacasses, tu jacasses, et ça fait plus de dix mètres que mes pieds ne peuvent pas faire plus d'un centimètre sans rencontrer cette agaçante irrégularité. Il serait temps de vérifier s'il y a encore quelque vie là-dedans. Diantre, veux-tu te pousser de là, c'est agaçant à la fin ! Oh, j'oublie toujours, c'est à moi de te refermer. C'est un monde ! Ce n'est pas moi qui t'ai ouvert, que je sache !

''…''

Gwynplaine, mon bon, l'heure est au recueillement. Cet homme-là est encore en vie. »