Chapitre 1 : Débats au creux de la nuit
Jeanne est assise sur une chaise et balance ses pieds dans le vide, trop petite pour toucher le sol. Devant elle, Marco et Rakist se disputent. Elle est soulagée que ce ne soit plus après elle que Marco soit énervé – il n'a absolument pas apprécié le fait qu'elle se soit éclipsée sans prévenir – mais voir ceux qu'elle aime comme des parents se disputer lui est plus douloureux qu'elle n'aurait pu le croire.
Elle a fini par réussir à convaincre Marco que la porte de Babylone pouvait leur être utile. Qu'elle renfermait un grand pouvoir et que c'était peut-être la seule solution pour vaincre Hao. Marco commence à accepter l'idée qu'ils soient tous sacrifiés lorsque la porte s'ouvrira pour détruire leur ennemi. Rakist dit que c'est de la pure folie. Qu'il n'est pas question que Marco se sacrifie, qu'il n'est pas question que Jeanne soit sacrifiée.
- Nous ne pourrons l'utiliser qu'une seule et unique fois, se décide à intervenir Jeanne.
- C'est pour cela qu'il faudra attendre le bon moment, enchaîne Marco. Nous n'aurons pas de seconde chance. Il faudra attirer Hao, le piéger.
- Ça ne fonctionnera pas, brise ses espoirs Rakist.
- Ça ne fonctionnera pas si tu n'y crois pas, martèle Marco.
- Ce n'est pas une question de croyance, riposte Rakist.
Bien qu'il n'élève pas la voix, Jeanne sent qu'il s'énerve.
- Il ne faut pas utiliser cette porte. Son pouvoir est presque plus maléfique que Hao.
- La porte de Babylone est l'outil de la Justice, rétorque Marco. Seule compte la destruction du mal, je suis prêt à sacrifier ma vie dans ce but, car je suis également un outil de la Justice.
La bouche de Rakist se tord en une grimace affreuse.
- Père, appelle Jeanne, nous sommes peut-être capables de rendre la Justice sans utiliser la porte. Mais s'il s'avérait que ce n'était pas le cas, si nous étions impuissants contre Hao, alors nous pourrions avoir besoin de la porte de Babylone. Nous ne l'utiliserons qu'en dernier recours, si nous n'avons plus aucun autre choix.
- On a toujours le choix, grogne tout bas Rakist.
- C'est Shamash qui a guidé notre Sainte Jeanne jusqu'à cette clé. Shamash est le garant de la justice, la clé se trouvait dans la salle de la justice. Il nous faut avoir confiance.
Malgré les paroles de Marco, Jeanne voit que Rakist n'est pas convaincu.
- Allons dormir. Le sommeil nous apportera les réponses dont nous avons besoin, déclare Marco.
Jeanne hoche la tête et obéit sagement. Elle a les yeux qui piquent et durant le débat, elle s'est surprise à trois fois à réprimer un bâillement.
…
- La porte de Babylone.
Jeanne s'immobilise dans le couloir, certaine d'avoir entendu quelqu'un parler. Mais peut-être n'est qu'un tour de son esprit embrumé.
À petits pas, elle s'approche de la fenêtre ouverte et passe la tête par l'ouverture. La nuit est silencieuse et la rue en-dessous d'elle déserte.
- Tu es plus intéressante que ce que je croyais, petite fille.
Jeanne sursaute, puis se dévisse le cou pour tenter d'apercevoir la personne perchée sur le toit. Elle devrait descendre, elle pourrait se faire mal si elle tombait de si haut. Est-ce un voleur ? Elle a entendu dire que certains passaient par les toits pour rentrer dans les demeures. Peut-être qu'il vole parce qu'il a faim. Peut-être pourrait-elle aller lui chercher de quoi manger.
L'inconnu sur le toit rit.
- C'est une relique au pouvoir immense que tu viens de récupérer. Mais seras-tu assez forte pour t'en servir, ça c'est une autre histoire…
Jeanne fronce des sourcils. On dirait qu'il parle de la porte de Babylone. Qu'il lui parle comme s'il la connaissait. Qu'il évoque des « pouvoirs » comme s'il était aussi…
« Un shaman. Hao. »
Et alors que la lumière se fait dans son esprit et que la fatigue de cette longue journée s'évapore pour laisser place à l'adrénaline, l'inconnu sur le toit saute sur le rebord de sa fenêtre. Jeanne se rejette en arrière dans le couloir, perd l'équilibre, tombe par terre, appelle Shamash.
La silhouette du petit garçon qui se découpe dans le clair de lune semble rigoler.
- Je suis curieux de voir ce que tu vas bien pouvoir faire.
Puis, avant qu'elle n'ait eu le temps de réagir, il saute de nouveau et disparaît dans la nuit.
Tremblante, Jeanne se redresse sur ses jambes et s'approche de la fenêtre, son over soul prêt à se battre.
Cependant, il n'y a plus personne à la fenêtre, ni sur le toit, ni dans la rue. Seulement les ombres de chats sur le toit d'en face et la lune qui éclaire un ciel sans nuages. Jeanne cligne des yeux et relâche progressivement son over-soul. Elle croirait presque avoir rêvé.
Elle ferme la fenêtre et traverse le couloir pour rejoindre sa chambre.
Épuisée, elle prend quand même le temps de prendre une douche pour enlever la terre qui colle à ses pieds et à ses mollets et se glisse dans son lit. Mais alors qu'elle sombre dans le sommeil, il lui semble entendre un enfant chanter. « Maiden, Maiden, Maiden » chante-t-il. Et Jeanne se plaque les mains sur les oreilles pour ne plus l'entendre.
