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« Idiot ! hurla Kasamatsu en lui donnant un coup de pied dans le dos. Tu ferais mieux de te remuer ou je vais te frapper !»
Kise revint automatiquement à lui en se rendant compte qu'il avait été distrait au point de ne pas remarquer que Moriyama venait de lui faire une passe. Le ballon l'avait percuté au niveau de la poitrine avant de rebondir sur le sol, et il remerciait sans doute le ciel à présent que Moriyama ne mette pas autant d'énergie que certains joueurs lorsqu'il passait le ballon à quelqu'un.
« Désolé, senpai ! dit-il en prenant une moue enfantine. Je ferai plus attention la prochaine fois. »
Kasamatsu acquiesça et se montra agacé par son expression. Mais il lui épargna de nouveaux coups, car il avait la sensation que Kise n'était pas comme d'habitude ce matin. Evidemment, c'était difficile de savoir à quoi il pensait, ce qui le rendait distrait. Alors il le scruta simplement de son regard suspicieux, légèrement inquiet, parce que Kise n'était pas du genre à réfléchir sérieusement bien longtemps – la plupart du temps, il était plutôt en train de rire ou de se faire remarquer auprès de ses fans en leur faisant de grands signes.
Mais aujourd'hui il n'était clairement pas dans son assiette. Lors du championnat de l'Inter-lycées, Kasamatsu et les autres membres de l'équipe l'avaient vu se donner corps et âme dans chacun de leurs matchs. Plus particulièrement contre Aomine Daiki avec lequel il avait livré un affrontement comme on en voyait rarement. Contre celui-ci, il avait mis toute son énergie pour lui tenir tête. Il avait joué jusqu'à atteindre ses limites, rêvant de parvenir enfin à le battre. Et aujourd'hui, Kasamatsu craignait que cette défaite n'ait eu un impact sur Kise, brisant en grande partie ses espoirs. Si tel était le cas, il se demandait pourquoi il ne venait pas simplement lui en parler.
Peut-être parce que tu ne te montres pas spécialement avenant avec lui, lui souffla une voix dans sa tête. Ca n'avait rien de personnel. C'était juste sa façon d'être, la seule manière qu'il avait trouvé pour le remettre sur le droit chemin quand il jugeait qu'il s'égarait ou qu'il devenait trop immature à son goût. Il se rappelait d'ailleurs encore l'exaspération qu'il avait ressentie la première fois qu'il l'avait rencontré.
C'était il y a moins d'une année. Kasamatsu avait fait la connaissance de Kise quand ce dernier s'était présenté à l'équipe de Kaijô, la première semaine de la rentrée scolaire. On ne pouvait pas dire que Kasamatsu avait apprécié tout de suite ce gamin après le speech détonnant et stupide auquel il s'était livré. Sa façon de se présenter pouvait difficilement passer inaperçue, et sa grande assurance soulignait bien qu'il était l'un de ces cinq génies tout droit issu de la prestigieuse équipe de basket de Teiko. Avec son travail de mannequin pour couronner le tout, le terme modestie était absent de son vocabulaire.
Mais ce gamin n'était pas un cas isolé à ce moment-là, se dit Kasamatsu, consciencieux. Il avait juste besoin d'être remis à sa place à l'époque. Il sortait d'une école de décérébrés, il passait ses journées à gagner des matchs sans y trouver le moindre plaisir et croyait qu'il était devenu invincible. Peut-être que c'est encore un peu le cas aujourd'hui. Il fallait se rendre à l'évidence : Teiko n'avait pas rendu que des services à Kise.
Le coach le rappela à l'ordre à de nombreuses reprises et il semblait que Kise fronçait les sourcils presque à chaque fois avant de retrouver aussitôt le sourire ; il n'était pas question que l'as de Kaijô affiche ses faiblesses, il avait une image à préserver. L'effet provoqué sur l'équipe serait mauvais et compliqué à gérer. Mais, même s'ils prenaient exemple sur lui et les efforts qu'il fournissait en permanence, les autres joueurs se montrèrent seulement étonnés, pensant qu'il était juste un peu fatigué. Kasamatsu, quant à lui, ne s'inquiéta pas outre mesure, s'apercevant avec soulagement que Kise était comme tout le monde. Contrairement à ce qu'on aurait pu croire, il n'eut pas envie de lui crier dessus à nouveau, seulement de lui parler.
Kise repartit à l'attaque de plus belle et ne fit pas attention à Hayakawa qui lui vola le ballon. L'entraînement se termina sur cette dernière erreur et les joueurs rejoignirent les vestiaires sans un mot.
« Laisse-le tranquille ! » intervint immédiatement Kasamatsu quand Hayakawa tenta de savoir ce qui se passait dans la tête de Kise. Comprenant certainement que sa voix criarde en avait agacé plus d'un et que Kise n'avait pas envie de lui rendre des comptes, il s'en était allé se changer avant de partir. Bientôt les autres joueurs quittèrent la pièce... et il ne resta plus que Kise et lui.
Le silence s'installa autour d'eux comme par automatisme. Kise ne se montra pas spécialement bavard, alors qu'il ne pouvait normalement pas s'empêcher de lâcher une bêtise au bout de plusieurs minutes. Ca attisait la curiosité de Kasamatsu, qui se demandait ce qui le rendait muet et aussi pensif. Il finit par craquer le premier quand il sut que Kise continuerait de rester secret. Kasamatsu était sûr qu'il lui cachait des choses.
« Combien de temps tu vas encore te taire ? Franchement, tu me fous les boules ! » La patience n'avait jamais été son fort. Déjà il sentait qu'il s'énervait.
Kise cligna plusieurs fois des yeux et sembla revenir lentement à la réalité, s'apercevant qu'on attendait une réaction de sa part. L'information percuta visiblement son cerveau et il prit appui contre l'un des casiers pour le regarder, tandis que Kasamatsu s'assit à l'extrémité de l'un des bancs.
Il sembla chercher ses mots et déclara après quelques secondes : « On m'a fait une proposition importante pour un travail, pas plus tard qu'hier. »
Kasamatsu ne trouva rien d'étonnant à cette nouvelle, bien au contraire. « Normal, tu commences à être connu. Il fallait s'attendre à ce que ça arrive tôt ou tard. » Il gardait le menton appuyé contre ses mains serrées et ne le regardait pas, mais Kise savait que c'était parce qu'il réfléchissait sérieusement à ce qu'il venait de lui dire. « Eh bien, j'imagine que c'est quelqu'un qui peut faire prendre un tournant décisif à ta carrière pour que tu te mettes à rêver pendant l'entraînement ? J'espère au moins que tu as accepté. »
Son discours lui semblait très logique. Pourtant, Kise prit systématiquement une expression contrariée et Kasamatsu ne chercha pas à cacher son inquiétude pour son camarade. Ce n'était pas normal que Kise ait l'air si bouleversé par quelques détails, comme s'il était tiraillé par les conséquences qu'apporterait sa réponse à une telle proposition. Les sourcils froncés, il se mordillait la lèvre inférieure.
« Qu'est-ce qui ne va pas ? » demanda Kasamatsu.
— « Tu ne crois pas que ça risque de modifier l'avenir que je m'étais imaginé ?
— Oui, probablement. Tu vas être pris en photo par quelqu'un de célèbre si j'ai tout suivi. »
Kise acquiesça, et une certaine frayeur s'installa dans ses yeux.
« Et si je devais arrêter le basket un jour ? demanda-t-il d'une voix anxieuse. Je ne l'avais encore jamais envisagé avant.
- C'est que tu ne serais pas destiné à faire de ce sport ta profession, et tu ne serais pas le premier. »
La faible frayeur dans les yeux de Kise sembla se transformer en terreur. Kasamatsu fut alors forcé de se rappeler que Kaijô avait perdu contre Tôo quelques semaines plus tôt. Il se mordit la langue pour sa maladresse, mais Kise ne lui en tint pas rigueur. Il semblait apparemment qu'il traînait cette défaite comme un fardeau depuis quelque temps déjà.
« Depuis peu, je me dis que je ne peux peut-être pas compter uniquement sur le basket », confia-t-il. Il fronça davantage les sourcils lorsqu'il pensa de nouveau au talent brut d'Aomine, comme cela lui arrivait quelquefois, mais poursuivit : « Senpai, si tu es d'accord avec cette évidence, c'est que tu estimes aussi que je ne suis pas invulnérable. » C'était dit, Kasamatsu voyait mal comment il pourrait rattraper le coup.
« Honnêtement, Kise... – Kasamatsu ancra un regard autoritaire dans le sien – tu as un talent incroyable, tu le sais, n'est-ce pas ? Je me suis rarement dit que Kaijô n'était pas à la hauteur. Mais, lorsque tu es arrivé, même si j'avais du mal avec ton comportement, ou du moins l'attitude que tu avais adoptée à Teiko, j'ai vraiment pensé qu'on avait toutes nos chances car on ne pouvait pas échouer avec un as comme toi dans l'équipe. Cependant, je pense qu'on n'est jamais à l'abri d'une mauvaise surprise et que c'est une bonne idée d'assurer tes arrières quand tu en as l'occasion. Maintenant, je n'ai pas le droit de décider à ta place. Alors arrête de te prendre la tête pour rien, imbécile. »
La lèvre inférieure de Kise se mit à trembloter dès qu'il cessa définitivement de la mordiller. Voilà qu'il allait se mettre à geindre sous le coup de l'émotion. Kasamatsu n'en croyait pas ses yeux. Il refusait de le laisser se mettre à pleurer comme une fille, ce qui le mettrait inévitablement mal à l'aise. Il se leva du banc, s'approcha de lui et lui enfonça son poing dans l'estomac, lui faisant ainsi comprendre qu'il ne voulait pas avoir à regretter la discussion qu'ils venaient d'avoir. Car, après tout, Kise et lui n'étaient-ils pas devenus des amis proches au fil du temps ?
« Senpai, ça te dit d'aller manger quelque chose en ville ? » proposa soudain Kise, comme pour changer de sujet. Il se frottait l'estomac à l'endroit où il l'avait frappé.
— Tu vas encore m'emmener manger des trucs sucrés, abruti ! »
Ca ne fonctionnait pas à tous les coups mais le don de Kise pour le convaincre de céder à ses caprices égalait sans nul doute celui de lui taper sur les nerfs, et Kasamatsu accepta à contrecœur tandis qu'ils se changeaient. Ils rangèrent ainsi rapidement leurs affaires dans leur sac pour ensuite se diriger vers la sortie du gymnase, et il ne fut, bien entendu, pas surpris de se retrouver peu après devant une pâtisserie.
Ce jour-là, Kise commanda une part de gâteau aux fraises et à la chantilly – c'était son dessert préféré – et Kasamatsu resta sur quelque chose de plus sommaire en préférant un simple éclair au chocolat. L'espace d'un instant, il surprit Kise en train de fixer le dessert qu'il s'apprêtait à dévorer avec un drôle d'air, puis le vit l'engloutir avec gourmandise comme s'il venait de se débarrasser d'un fardeau qui lui avait pesé pendant plusieurs jours.
Rapidement, la joie de vivre de Kise refit surface, intacte. Kise recommença à raconter des bêtises, à sourire. Et son sourire, ses éclats de rire, rassurèrent Kasamatsu, le persuadant qu'il était parvenu à trouver les mots justes. Aussi enfantin pouvait-il paraître, Kise venait de lui prouver qu'il avait ses soucis personnels et qu'il pouvait aussi se plaindre. Le rôle de capitaine de Kasamatsu était alors de veiller au bien-être et au moral de chaque membre de l'équipe, ou Kaijô risquerait bien vite de s'effondrer tel un château de cartes, lui procurant un sentiment de culpabilité semblable à celui qu'il avait ressenti lorsqu'il avait raté une passe décisive lors d'un match par le passé.
Avant de prendre son courage à deux mains pour avaler sa propre part de gâteau, il eut juste une dernière pensée qui lui passa par l'esprit : Seize ans... une multitude de chemins qui s'ouvrent à lui... Il devrait être heureux et non pas se prendre la tête... Il devrait se réjouir en permanence.
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Après sa discussion avec Kasamatsu, Kise décida d'oublier tous ses soucis comme le lui avait suggéré celui-ci. Il tira donc un trait sur son entretien avec ce photographe à la noix, Albin Franklin (Ô quel bonheur il avait ressenti quand il avait quitté l'agence, la veille au petit matin !), et mit momentanément de côté sa défaite contre Aomine.
A peine quelques jours plus tard, à la veille du week-end, le coach organisa quelques matchs amicaux dans le but de maintenir le niveau de tous, bien que sa stratégie consistait surtout à les faire progresser plus rapidement. L'idée enthousiasma Kise qui n'eut aucun mal à écraser ses adversaires venus d'écoles qui n'avaient pas eu la chance d'aller aussi loin qu'eux lors de l'Inter-lycées. Il ne lui fallut pas longtemps pour retrouver ses marques sur le parquet, s'attarder sur de nouvelles feintes qu'il déciderait tôt ou tard de copier. Il avait abandonné ses inquiétudes sur son avenir et toutes ces histoires de mannequinat pour se consacrer exclusivement au basket comme cela avait toujours été le cas.
Depuis peu, il faisait des rêves étranges. Il rêvait de Teiko, des années qu'il y avait passées et de ses anciens coéquipiers qui n'avaient jamais quitté ses pensées. Ses débuts dans cette école lui étaient revenus à l'esprit, semblables à des fragments dispersés dans sa mémoire. Comme l'instant où il avait été à la recherche d'une personne capable de changer son quotidien, de chasser son ennui et qu'il avait trouvé tout cela en époque semblait à présent appartenir à une autre vie, surtout depuis que Aomine s'était mis à changer et était devenu un autre, surtout depuis qu'il avait-lui-même décidé d'abandonner l'admiration qu'il lui portait. Bien sûr, Aomine n'avait jamais été doué avec les émotions, il n'avait jamais su saisir les sentiments des autres quand ils se présentaient à lui, et il n'avait pas compris ce qu'il ressentait lorsqu'il lui avait lancé ce regard malheureux. Kise se demandait s'il ne l'avait pas seulement mal interprété. Dans tous les cas, les rêves de Kise lui montraient l'exaltation qu'il ressentait dès qu'il voyait Aomine jouer, traitant ensuite Kuroko comme un boulet parce qu'il ne comprenait pas son utilité. Ses débuts dans le basket et tout ce qui avait suivi, inexorablement. Mais les rêves de Kise se concentraient la plupart du temps sur les bons moments, avant qu'ils ne deviennent tous ces joueurs détestables que tout lassait. A cette époque, son sourire était sincère et il lui arrivait parfois de se demander si, aujourd'hui, il ne jouait pas la comédie plus qu'autre chose. Kise secoua vivement la tête, conscient qu'il s'évadait dans un monde lointain, saisit le ballon qu'on venait de lui envoyer et alla dunker. Il mit dans chacun de ses gestes bien plus de cœur qu'à l'entrainement. Il était même parvenu à marquer vingt-sept points à lui tout seul. Dans l'heure suivante, à la sortie des vestiaires, juste avant de se quitter, l'ensemble des joueurs le félicita.
Fier de sa prestation, il se sépara du groupe et savoura sa victoire. L'agence lui avait téléphoné dans la matinée pour lui annoncer qu'aucune séance n'était prévue avant deux semaines, l'occasion pour lui de souffler un peu et de profiter de certaines occupations qu'il mettait régulièrement de côté. Ses amis. Ses études. Ses parents qui étaient enfin rentrés de voyage et qui l'attendaient à la maison. Son entourage était une chose importante à ses yeux Kise s'impatientait de pouvoir savourer quelques instants précieux.
Ses pas le guidèrent le long des berges où il avait souvent l'habitude de se promener. Les lumières des lampadaires se reflétaient sur la surface de l'eau, apaisant son esprit, le rendant nostalgique. Il faisait désormais noir beaucoup plus tôt le soir. Les images de ses nombreux rêves continuèrent de le hanter maintenant qu'il pouvait y songer en toute tranquillité. Durant de longues minutes, il vit Momoi craquer complètement pour Kuroko qui lui avait donné son bâton de glace gagnant. Leurs réunions devant la boutique. Murasakibara qui ressortait avec un paquet de chips. Midorima qui se contentait de suivre le groupe alors qu'on ne l'avait pas invité. Ca faisait partie de ses souvenirs de Teiko, une époque douce et chamboulée, une époque qui lui manquait pour la première fois.
Kise reprit son chemin comme il sentait le froid s'installer pour la nuit. Il était tard quand il arriva devant chez lui, complètement gelé, le cœur bouleversé. Derrière les fenêtres de la maison, la lumière était allumée et il aperçut plusieurs ombres se mouvoir. D'instinct, il se précipita dans l'allée et ouvrit la porte.
Kise enleva ses chaussures à la hâte, en manquant de se prendre les pieds dans le tapis. Ses parents étaient rentrés, il était juste heureux. Pour la première fois depuis longtemps, sa mère vint l'accueillir à bras ouverts dans le hall, son père lui fit un petit signe depuis le salon, à l'autre bout du couloir. Kise sentit une chaleur agréable l'envahir, un sentiment de réconfort indescriptible s'emparer de lui.
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Le temps d'un week-end emporta ses vieux souvenirs, le forçant à se reconnecter avec la réalité et à s'intéresser à ses cours plutôt qu'à ses activités habituelles. Les examens approchaient et la conscience de Kise lui disait de ne pas commettre les mêmes erreurs que les années précédentes en négligeant ses études.
Jamais ses cahiers n'avaient eu autant d'attrait, mais cette brève période pendant laquelle il s'intéressa de nouveau à un quotidien ordinaire, dépourvu du basket et du mannequinat, lui permit de tout lâcher et de se reposer. Ca faisait longtemps qu'il ne s'était plus consacré à son ancienne vie, faite exclusivement d'ennui. Bien vite, il se sentirait de nouveau morose, il le savait. Mais pour l'heure, il profitait de toutes les émotions ordinaires qu'il ressentait et qu'il pensait avoir oubliées. Ces émotions avaient la saveur de l'innocence de son enfance, des jours tranquilles, loin des tourments de son quotidien. Pris au cœur d'une autre dimension, Kise redoutait déjà le retour à sa vie de tous les jours car ce répit prendrait fin, trop tôt dans tous les cas. C'était inévitable et c'était la raison pour laquelle il devait s'en imprégner pleinement.
Il profita donc de ces deux jours de répit avec intensité comme s'il s'agissait des derniers, ignorant encore à ce moment-là ce qui l'attendait. Il ne savait pas que le destin s'acharnerait sur lui avec une force exceptionnelle pendant qu'il s'efforçait de résoudre des exercices de mathématiques compliqués qui lui donnaient mal au crâne. Quand les connexions de son cerveau s'emmêlaient avec des formules de chimie qui lui échappaient. Ou encore lorsqu'il livrait un véritable combat avec l'orthographe d'un texte. On n'effaçait pas les événements sur un claquement de doigts. Bien sûr que non. Mais Kise ignorait tellement cette loi, celle que l'on appelait communément la loi de la fatalité. Pour l'heure, il profitait juste de ce week-end pour souffler. C'était tout ce qu'il désirait.
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Kise tenta de se faire le plus discret possible quand il entra dans la salle d'entraînement et chercha Kasamatsu d'un regard faussement coupable. En sortant de l'agence, il s'était dit qu'il ne parviendrait pas à arriver à l'heure et il aurait bien voulu avoir les superpouvoirs de Spiderman pour se hisser de toile en toile jusqu'au gymnase. Kasamatsu avait eu l'obligeance de lui laisser un message sur son téléphone pour lui signifier que sa patience avait des limites. Mais comment pouvait s'y prendre Kise pour être à l'heure quand on savait que sa manager lui avait tenu la jambe, jusqu'à ce qu'il parvienne à prendre la pose et l'attitude qui convenaient à la publicité pour laquelle il avait été choisi ?
Cependant, ce n'était pas à Kasamatsu qu'il devrait d'abord rendre des comptes, mais au coach lui-même. Coach qui lui fit comprendre à l'instant même où il alla le voir qu'il n'appréciait pas son retard, car il devait montrer l'exemple aux autres joueurs qui mettaient du cœur à la tâche en le voyant s'appliquer sérieusement et fournir des efforts inimaginables. La rengaine était toujours la même. Chaque détail avait son importance. Mais c'était normal quand on s'appelait Kise Ryouta. Il rejoignit ensuite Kasamatsu qui se désaltérait un peu plus loin, à l'écart des autres, et ne put s'empêcher de se pencher près de son oreille pour lui murmurer d'une voix niaise : « T'as vu le coach, t'as vu ? Il vient de me passer un savon parce que j'avais un quart d'heure de retard. Un quart d'heure, c'est pas la fin du monde, hein, senpai ? » Kise éclata de rire pour finalement se faire frapper à l'estomac.
Heureusement, il reprit rapidement son rôle de joueur exemplaire. En mettant du cœur à l'entrainement, il prouvait que même un génie issu de la prestigieuse école de Teiko avait besoin de travailler. S'il parvenait encore à progresser avec le temps, ça signifiait que rien n'était impossible.
Pendant qu'il s'échauffait, il remarqua un groupe de garçons agités près de la grande porte qui donnait sur l'extérieur. A leur look et à leur expression insolente, Kise se doutait qu'ils n'étaient pas là pour assister à l'entrainement. C'étaient des gamins qui aimaient le basket autant qu'eux, ça ne faisait aucun doute, mais ils n'avaient pas une bonne conception du jeu, ni un bon esprit d'équipe. Ils étaient jaloux, avant tout. Kise était un joueur à mépriser à leurs yeux, même s'ils reconnaissaient son talent. Ils cherchaient la moindre faille, la plus petite erreur pour le critiquer. Ce n'était qu'une question de temps avant que le coach ne les renvoie d'où ils étaient venus, agacé par le chahut qu'ils faisaient.
Personnellement, Kise ne leur avait jamais vraiment prêté attention car ces garçons n'étaient pas des cas isolés. Ils n'en valaient pas la peine, voilà tout. Il préférait de loin les cris hystériques de toutes les filles qui s'amassaient en groupe autour de la salle avant de se faire chasser à grands cris par Kasamatsu. Kise eut un sourire à cette pensée et commença l'entraînement, suivant à la lettre les recommandations du coach, exécutant ce qu'il lui demandait sans se donner beaucoup de mal, en oubliant leur présence. Et le temps défila à une vitesse folle.
Parfois, il se demandait s'il serait capable de perfectionner sa technique qui consistait à copier celle des autres joueurs. Etait-il seulement possible d'atteindre un niveau lui permettant d'aller au-delà des joueurs authentiques ? Parviendrait-il un jour à dépasser des limites qu'il ne s'était jamais imaginées, même pas en rêve ? Il savait que ces limites consistaient surtout à copier les techniques des autres membres de la Génération des miracles. Elles étaient imbattables. Impossibles à parer. S'il parvenait un jour à maîtriser toutes ces techniques, il deviendrait dès lors un joueur redoutable.
Il exulta.
Mais il se dit presque aussitôt que c'était impossible, car il avait mis un temps fou et une énergie colossale pour copier Aomine lors de leur face-à-face, redoublant d'efforts et de réflexion.
Sa gorge se noua automatiquement à cette dernière pensée et il s'efforça de faire le vide dans sa tête, comme cela avait été le cas durant ce week-end où il avait passé de nombreuses heures à étudier dans une ambiance sereine et détendue. Dès lors, son visage se transformait en un masque lisse, qui faisait disparaître ses émotions, ses sentiments les plus complexes. Et les traits de Kise devenaient alors si durs, si froids et différents que même Kasamatsu semblait avoir du mal à s'y habituer.
Bien sûr, c'était juste une bonne parade pour ne pas afficher ses faiblesses, pas alors qu'il lui arrivait encore de temps en temps de pleurer tout seul le soir dans son lit, la tête enfouie dans son oreiller. Et... « Concentre-toi sur les passes que te fait Kasamatsu, Kise ! lui scanda soudain le coach. Concentre-toi et marque dès que tu le peux, et ensuite tu te replaceras en défense. »
Oui, il devait suivre les conseils qu'on lui donnait. Il ne pouvait pas se permettre de vaquer à ses pensées, se montrer distrait en permanence. Quand Kasamatsu lui passa le ballon, il alla marquer à une vitesse phénoménale. Le coach fut content. Son équipe le complimenta.
Ce fut alors le moment précis que choisit le groupe de garçons près de la grande porte pour devenir plus bruyant. S'ils n'avaient fait que s'échanger discrètement quelques paroles jusqu'à maintenant, leurs murmures s'intensifièrent, leurs chuchotements se transformèrent en des haussements de voix de plus en plus dérangeants. Des bribes de conversations arrivèrent jusqu'aux oreilles de Kise, auxquelles il ne prêta, au début, pas attention. Du moins jusqu'à ce qu'il entende son nom avec insistance. Jusqu'à ce que l'un d'eux ne fasse un commentaire plus fâcheux, plus sarcastique que tous les autres : « Tu veux que je te dise, ce mec a beau être un joueur de la génération des miracles, il a quand même été battu par Aomine Daiki, il est pas aussi fort qu'on le pense. Au final, il est juste bon qu'à être pris en photos. »
Un sentiment indescriptible gela Kise sur place.
Qu'était-il censé ressentir en entendant cela ? Il se rendit vite compte qu'il ne savait pas très bien comment il devait réagir. Lui qui pensait avoir remonté la pente après le passage d'Albin Franklin dans sa vie, un événement qu'il avait surmonté grâce aux mots de son senpai, venait de recevoir un nouvel électrochoc. Les autres remarquèrent sans doute son malaise, ayant aussi bien entendu que lui les mots du petit groupe, et Kasamatsu fit fuir chacun des garçons avec violence. Kise demeura alors immobile, aussi perdu qu'un enfant.
Il avait brutalement l'impression que la terre venait de s'ouvrir sous ses pieds. Son corps était sur le point de tomber. Ses yeux se fermèrent. Il lâcha le ballon qui roula sur le parquet. Le poison qu'il croyait disparu s'était remis à couler dans ses veines avec douleur. Debout au milieu du terrain, il parvenait cependant à conserver son masque impassible, à maintenir son sourire en place. La plupart des personnes étaient résistantes aux mauvaises expériences, elles parvenaient à se montrer indifférentes aux chocs qu'elles subissaient...
Lui savait que tous ces chocs le faisaient changer, le marquant au fer rouge, et il essayait par tous les moyens de se montrer fort... même si ce n'était pas le cas, s'il mentait. En fin de compte, il n'avait rien oublié de ses doutes et de ses peurs.
« Allez, fais pas attention à eux », murmura Moriyama en posant une main sur son épaule.
Ce contact suffit à sortir Kise de sa léthargie et il ouvrit les yeux. En aucun cas il ne voulait que ses camarades ne remarquent son trouble, même s'il devinait que celui-ci ne passait pas inaperçu. Kasamatsu le força d'ailleurs à revenir totalement à lui. Pas question qu'il prête attention aux commentaires de quelques élèves plus jeunes que lui, qui n'en valaient vraiment pas la peine. Comme Kise ne voulait pas l'inquiéter inutilement, il fit un effort pour retrouver son expression joyeuse. Il se remit à sourire. Quelques minutes plus tard, le coach annonça la fin de l'entraînement.
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Même s'il avait essayé de passer au-dessus de ces commérages, Kise était directement monté dans sa chambre en rentrant. Sa mère n'avait probablement pas compris son attitude. Mais Kise se voyait mal lui dire que son cœur était si douloureux qu'il n'avait pas eu le courage de rester en sa compagnie. Ca avait d'ailleurs été pareil avec ses amis qu'il avait très vite quittés.
A présent, il était recroquevillé sur son lit en se sentant brisé de l'intérieur. Il savait seulement qu'il avait besoin d'obtenir des réponses pour retrouver confiance en lui, dans le basket qui avait peu à peu pris une place importante dans sa vie, au fil du temps, pour pouvoir recoller les morceaux. Et il pleura, la tête enfuie dans son oreiller, ses larmes trempant les draps. Kise gémit de douleur, comme s'il venait de recevoir un coup d'épée en plein cœur.
Les fragments de sa rencontre avec Albin Franklin lui revinrent en mémoire, enfuis au plus profond de lui même. Ce fut la seule chose qui occupa ses pensées tout au long de la soirée, comme si une graine avait été plantée en lui, attendant patiemment le bon moment pour germer. Peut-être était-ce là le but qu'avait recherché cet homme, quand il lui avait prédit qu'il reviendrait sur sa décision. A vrai dire, Kise n'avait plus les idées très claires, son cerveau nageait dans le brouillard.
A la lueur du clair de lune, il se répéta le discours qu'il avait tenu, se laissa lentement convaincre, jusqu'à ce que sa peine se tarisse et qu'il s'endorme d'épuisement. Mon Dieu, ce qu'il pouvait détester sa vie parfois.
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Quand avait commencé cette terrible descente en enfer ?
Le lendemain midi, Kise semblait si préoccupé qu'il mit un temps incroyable pour découper un minuscule morceau de poisson qu'on leur avait servi à la cantine et le porter à sa bouche. C'était nettement moins drôle d'être le témoin de ses préoccupations. Kasamatsu avait remarqué sans grande difficulté qu'il avait perdu en partie sa joie de vivre depuis le match de la veille, combien il était arrivé à l'école avec une lueur affectée dans le regard et des cernes sous les yeux. La façon plus que maladroite de Kise de faire semblant que tout allait pour le mieux ne trompait personne, surtout pas lui. Il commençait à le connaître de mieux en mieux et ce fut la raison pour laquelle il soupira en le voyant continuer de trifouiller le contenu de son assiette. Comme pour ajouter à son agacement, le réfectoire était particulièrement bruyant. Un groupe de filles piaillaient quelques tables plus loin en regardant dans leur direction et Kasamatsu dut faire claquer sa fourchette contre la table tout en se tournant vers elles pour les inciter à se montrer plus discrètes.
Le bruit sec du métal contre le bois fit également sursauter Kise. Instinctivement, il remplaça son expression triste par un faux sourire. Puis il s'aperçut que Kasamatsu l'observait depuis un moment en train de traînasser devant son assiette. De ce fait, il essaya de manger un peu plus mais finit par délaisser la moitié de son poisson. Quand il décida finalement d'affronter le regard de son senpai, il vit cette fois qu'il était au bord de la crise de nerfs. Kise se prépara à recevoir un coup de poing ou de pied, mais Kasamatsu n'en fit rien, se faisant seulement la remarque que l'attitude de Kise lui faisait penser à celle d'un enfant pris en faute. Kasamatsu s'attendait à ce qu'il prenne au moins son dessert avant de partir. Mais Kise laissa sur la table son yaourt et se contenta de vider le reste de son jus de fruits.
Kasamatsu marchait à présent lentement dans les couloirs, à côté de lui, en sentant que quelque chose clochait. Quelques élèves passèrent à côté d'eux et leur jetèrent un regard curieux, parfois admiratif lorsqu'il s'agissait des fans de Kise, mais aucun n'osa adresser la parole à Kise. Peut-être était-ce parce qu'il était avec lui – Kasamatsu était connu dans l'école pour son caractère fort et le fait qu'il savait se faire respecter. Au moins cela permettait-il à Kise de souffler un peu, sans que personne ne vienne l'aborder ou lui demander un autographe en permanence. Quand Kasamatsu lui jeta un coup d'œil, Kise lui offrit de nouveau un faux sourire et ouvrit la bouche pour la première fois depuis un quart d'heure :
« Je vais peut-être accepter la proposition que m'a faite ce photographe », annonça-t-il de but en blanc. C'était tellement inattendu que Kasamatsu ne put que repenser à la conversation qu'ils avaient eu quelques semaines plus tôt.
« Qu'est-ce qui t'a décidé ? voulut-il savoir. Tu n'avais pas l'air très emballé jusqu'à aujourd'hui.
- Je ne sais pas. » Il mit ses mains dans ses poches, puis haussa les épaules avec un certain désintérêt. « J'ai repensé à ce que tu m'avais dit la dernière fois. »
Une étrange impression prit forme dans les entrailles de Kasamatsu, un sentiment indescriptible, sur lequel il ne parvenait pas vraiment à mettre de mots. Il se demanda si Kise avait réellement compris le sens de ses paroles ce jour-là. Kise tourna vers lui la tête et esquissa un sourire qui semblait n'avoir que pour but de lui assurer qu'il avait longuement réfléchi avant de prendre sa décision. La tristesse que Kasamatsu avait perçue sur son visage un quart d'heure plus tôt semblait avoir disparue. « Je ne veux pas passer à côté de cette occasion, dit-il. Peut-être que tu trouveras cette idée ridicule, mais j'ai la sensation que c'est ce qu'on attend de moi depuis le début. »
Voilà qu'il se mettait à parler comme un adulte maintenant. De quoi rendre l'impression de Kasamatsu de plus en plus forte. « Ca ne te ressemble pas, fit-il remarquer à Kise. Tu es certain de ce que tu fais ?
— Ca va aller, ne t'inquiète pas. » L'expression qu'il arborait dès lors était l'une de celles qu'il lui avait rarement connue. Une expression pleine de certitude, qui disait qu'il ne reviendrait pas en arrière et qu'il savait ce qu'il faisait.
« Si tu le dis. »
Kasamatsu n'insista pas, le laissant retourner à ses pensées. Kise était parfois une énigme à ses yeux, un gamin qu'il ne parvenait pas toujours à comprendre. Parce qu'il était trop différent de lui. Issu d'un monde à part. Un monde qui laissait croire qu'il avait été béni des dieux depuis son enfance et qu'il s'était reposé sur cette chance en grandissant. Mais Kasamatsu savait qu'il conservait une innocence bien à lui. Sa sensibilité était exacerbée, il pouvait devenir fragile à vous en briser le coeur et c'était sans doute ce qui le poussait à le frapper dès qu'il se mettait à pleurer, pour chasser cette faiblesse. Dans ces moments-là, on aurait dit que Kise montrait enfin son vrai visage après qu'on lui ait appris à jouer la comédie.
Mais la fierté de Kasamatsu l'empêcherait à jamais d'avouer tout cela à Kise. Alors qu'il continuait de marcher à côté de lui, il se contenta de lui envoyer une tape dans le dos qui le fit basculer en avant.
Il décida ensuite de mettre momentanément sa méfiance de côté, allant même jusqu'à oublier l'épisode d'aujourd'hui. En faisant ce choix, il n'était plus en mesure de prédire ce qui se préparait, se contentant de penser qu'il s'agissait juste d'une mauvaise passe dans la vie de Kise, qui passerait avec le temps. Kasamatsu voulait être positif et affirmer que tout se passerait bien. Et ce choix se confirma lorsque la voix joyeuse et enfantine de Kise raisonna à ses oreilles. « Aïe, qu'est-ce qui me vaut ça, senpai ? » s'exclama-t-il.
Kasamatsu haussa les épaules. « C'est juste parce que tu es idiot ! »
Rien ne laissait présager ce qui allait arriver. Il ne devina à aucun moment que ce simple aveu de Kise était sur le point de tout faire s'écrouler autour de ce dernier.
Quand avait commencé cette descente en enfer ?
Pourquoi n'avait-il rien vu venir dès le début ?
