Chapitre 2
Le cri strident d'un réveil fit sursauter un House profondément endormi. Il leva un bras et l'abattit violemment sur l'appareil, au risque de le briser en deux. Il ne s'était pas servi de ce truc depuis au moins des années, car d'habitude il se fichait pas mal d'arriver en retard au boulot. Mais pour une fois, il était bien obligé de se lever, bien qu'il soit rentré chez lui à 21h30 la veille pour finir le travail de Cuddy, et qu'il n'ait pas beaucoup dormi. S'il arrivait en retard, ce n'était plus un geste, ça devenait du foutage de gueule. Il n'avait pas du tout l'intention de se moquer de Cuddy, et il ne voulait pas que ce soit ce qu'elle croit, alors il irait travailler à l'heure aujourd'hui.
Manque de chance, quand il arriva à l'hôpital, il s'aperçut vite que la Doyenne n'était pas encore arrivée. Il pensa à ces quelques minutes de sommeil supplémentaires qu'il aurait pu passer dans son lit ! Bah… Tant pis. Il croisa Wilson, qui ne sembla pas le remarquer. De manière générale, House présent si tôt, c'était un mirage, un rêve. La matinée passa, House resta dans son bureau. Vers midi, Wilson fut la première personne à le sortir de ses rêveries.
« Salut ! Euh… T'es là depuis longtemps ?
- Depuis 08h30 ce matin.
- Euh… Ca va ??
- Moui.
- Bon, je cherchais Cuddy. Apparemment elle n'est pas venue ce matin.
- Hum ? Il est quelle heure ?
- Presque midi.
- C'est drôle, elle rentre tôt un soir et traîne les pieds le lendemain. Y a quand même des gens qui s'emmerdent pas !
- T'es mal placé pour dire ça…
- Bon, c'est pas tout ça de discuter, mais moi je vais la réveiller la flemmarde !
- House…
- Et on discute pas !
Sur ce, House se leva vivement, empoigna sa canne et sortit de son bureau. Wilson sur ses talons, il se rendit jusqu'au parking et s'approcha de sa voiture.
- Je tiens à te prévenir, Cuddy n'aime pas trop les partouzes, alors si tu comptes me suivre jusque chez elle…
- Rah ça va, j'ai compris l'idée ! »
Il sourit à Wilson et claqua sa portière. Il roula vite, presque trop. Il trouvait cette absence étrange, ce n'était pas le genre de Cuddy de se laisser aller. Il parvint rapidement devant sa maison. Les volets étaient fermés, sa voiture était dans son allée. Sa poubelle, comme toutes celles de la rue, était sortie. C'était le jour du ramassage des ordures. Il laissa son auto un peu plus loin et remonta l'allée qui menait à sa porte. Le fait que tous les volets soient clos le troublait un peu. Il frappa à la porte, bruyamment, avec le pommeau de sa canne. Pas de réponse. Il réitéra son geste. Rien. Il entama la recherche de la clef de secours. Elle était sous le pot de fleurs de la fenêtre normalement… Oui, elle était là. Il ouvrit la porte et pénétra à l'intérieur.
La lumière dans l'entrée était allumée. Pourquoi ne pas ouvrir les volets ? Depuis le seuil de la maison, il entendit les cris du nourrisson. Il appela Cuddy tout en se dirigeant vers sa chambre. Pourquoi le laissait-elle hurler de la sorte ? Il entra dans la pièce et alluma la lumière car les volets étaient fermés ici aussi. Le berceau était bien dans la chambre de la mère, l'enfant criait de tous ses poumons. Il était seul. Très vite, une odeur désagréable lui prit les narines. Il s'approcha du berceau et aperçut le poupon. L'odeur venait bien de là. Il fit quelques pas en arrière, dégoûté, et appela de nouveau Cuddy. Il fit le tour de la maison, y compris salle de bain et toilettes. La cave aussi. Rien. Il remonta au rez-de-chaussée et appela Wilson depuis la cuisine, là où on entendait moins les cris du petit.
« Hey Jimmy !
- Alors ? Elle ne t'a pas encore arraché la tête ?
- Non, mais par contre le petit a bien failli me faire tomber dans les pommes!
- Hein ??
- Non, laisse tomber. Je voulais t'indiquer que Cuddy n'est pas chez elle, et à en juger par l'état du gamin ça doit bien faire au moins 12 heures.
- Elle ne laisserait pas Tom seul chez elle.
- Parce que cette chose a un nom ?!
- House, arrête un peu…
- Sa voiture est dans l'allée. Tous les volets sont fermés. Je ne sais pas trop ce qui se passe ici. C'est une maison de fou !
Il sortit de la maison, les cris de l'enfant étaient vraiment trop aigus et l'empêchaient de suivre le fil de ce que Wilson lui disait. Il se dirigea pensivement vers le bout de l'allée, s'arrêta à hauteur de la poubelle.
- Elle est rentrée chez elle à dix-huit heures hier soir, j'en suis sûr, c'est moi qui l'aie forcée à partir.
- Tu as fais quoi ??
- On s'en fout, Wilson ! Je suis en train de te dire que je suis peut-être la dernière personne à l'avoir vue ! Attends, il y a peut-être la baby-sitter aussi.
Tandis qu'il réfléchissait tout haut, House laissa son regard se balader partout autour de lui, à la recherche d'un quelconque indice sur cette disparition inattendue. Un instant, son regard passa sur le couvercle de la poubelle. Il l'ouvrit, elle était vide. Logique, il était midi passé, les éboueurs avaient fait leur travail depuis longtemps. Alors qu'il reposait le couvercle, un détail attira son attention. Une tâche sombre sur le rebord.
- Attends, il y a un truc bizarre là… C'est sombre et visqueux, on dirait…
Il passa un doigt sur la substance et le porta à sa bouche.
- C'est du sang…
- Greg…
La voix de Wilson s'éteint au bout du téléphone.
- Il y a aussi quelques cheveux noirs collés de dessus. Ils sont… bouclés.
- Greg, tu crois que… ?
- J'le sens pas ce coup-là. Appelle les flics et dis leur de lancer un avis de recherche. Moi j'appelle Cameron.
- Euh… Les flics ok, mais pourquoi Cameron ?
- Pour qu'elle fasse taire ce gosse !! »
Et il raccrocha net au nez de son ami. Un élan d'inquiétude le saisit tout à coup et l'empêcha presque de trouver le numéro de Cameron dans le répertoire de son portable. Quand il y parvint et que Cameron décrocha, sa voix était suffisamment stressée pour qu' « elle ramène immédiatement ses fesses chez Cuddy » sans même poser de question.
Une dizaine de minutes plus tard, Cameron arrivait et elle trouva House dans la chambre de Cuddy.
« Qu'est ce qui se passe ici ?! Et c'est quoi cette odeur ?
- Cette odeur explique pourquoi vous êtes ici.
Et il sortit de la chambre sans lui adresser un regard. Il savait que l'angoisse était lisible sur son visage.
- Mais où est Cuddy ??
- Ca, on aimerait bien le savoir !
- Il faut le changer.
Il la regarda prendre le bébé dans ses bras et se diriger vers la table à langer. Il n'avait pas très envie d'assister au spectacle.
- House, préparez un biberon. Il a l'air affamé
- Hey ! Vous croyez quoi ? Que j'ai passé ma vie à pouponner ? Et puis d'abord, il n'y a pas de lait.
- Ah oui, c'est vrai que Cuddy l'allaite. Bon, vu le chantier je vais devoir le laver entièrement.
Il hésita à jeter un coup d'œil au « chantier », mais préféra s'abstenir. Lorsque que Cameron quitta la chambre, non sans lui adresser un regard exaspéré, il ouvrit les volets et aéra la pièce. La puanteur s'échappa petit à petit. Pour passer le temps, et surtout pour oublier la situation qui devenait de plus en plus tordue et inquiétante, il entreprit d'ouvrir tous les volets. Finalement, il rejoignit Cameron dans la salle de bain. Il la vit tremper son coude dans l'eau du bain. Puis, elle plongea le nourrisson dedans, celui-ci n'avait pas cessé de pleurer depuis qu'elle était arrivée. En fait, il n'avait pas cessé de pleurer depuis que House était arrivé, et il pleurait sûrement avant qu'il n'arrive. Non, ça ne ressemblait vraiment pas à Cuddy de laisser son fils seul comme ça. Il se rendit dans le salon et se laissa tomber dans le canapé. Appeler la baby-sitter. Il se pencha pour attraper le téléphone et le répertoire un peu plus loin. Comment s'appelait-elle déjà ? Camille ? Il chercha à « C ». Il y avait bien une Camille. Il attendit la sonnerie.
« Allô ?
- Vous êtes Camille ?
- Oui. Et vous, vous êtes qui ?
- J'appelle de la part de Lisa Cuddy, vous êtes bien sa baby-sitter ?
- Euh… Oui.
- Vous l'avez vue hier soir ?
- Oui. J'ai gardé Tom toute la journée. Mais elle ne m'a rien demandé aujourd'hui.
- Oui, je sais. Il était quelle heure quand elle est rentrée ?
- Vers 18h30.
- …
- Allô ??
- Oui je suis là. Mais, vous êtes sûre que vous l'avez bien vu entrer dans la maison ?
- Ben oui, elle est rentrée et moi je suis partie quelques minutes après. D'ailleurs j'étais un peu surprise car elle venait de m'appeler pour me demander de rester pour une ou deux heures de plus.
- Oui, je sais…
- Mais si vous savez tout ça, pourquoi vous me le demandez ?? Et vous êtes qui d'abord ?
- Je suis son collègue. Je m'inquiète parce que son fils est seul chez elle et que vous êtes vraisemblablement la dernière personne à l'avoir vue.
- Ah… Et bien elle ne m'a pas rappelé depuis. Je ne peux rien vous dire de plus.
- Merci quand même. Au revoir. »
Et maintenant voilà qu'il se forçait à être aimable et à dire merci. Il se leva et retourna à la salle de bain. Le petit était allongé sur sa table, il ne portait qu'une couche propre. Cameron surgit derrière lui et le fit sursauter.
« Vous m'avez fait peur !
- Tenez (elle lui jeta des vêtements miniatures dans les bras). Habillez-le.
- ??
- Vous pouvez quand même faire ça, non ?! Je vais acheter du lait, il est affamé.
Il sentit une pointe de colère dans la voix de Cameron. Etait-ce son incapacité à s'occuper d'un enfant qui l'exaspérait autant ? Mais à quoi s'était-elle attendue ? Il n'eut pas le temps de lui poser la question qu'elle était déjà partie, sa chevelure brune miroitant au soleil. Il se retourna tout penaud vers l'enfant. Il se battit quelques instants avec ses jambes qui gesticulaient dans tous les sens, puis les attrapa fermement et les fourra à l'endroit approprié dans le vêtement. Le petit homme cessa soudainement de bouger et fixa son regard dans le sien. Des yeux bleu ciel dans des yeux bleu océan. Le haut de son crâne était recouvert de fins cheveux noirs. C'était à vrai dire la première fois que House voyait l'enfant de Cuddy d'aussi près. Il ne l'avait jamais vraiment vu avant. Il crut y lire comme de la fureur, la même qu'il lisait souvent dans les yeux de Cuddy lorsqu'il allait trop loin. Sans plus se laisser déstabiliser par ce gamin, il finit de l'habiller et l'assit en face de lui. Qu'allait-il en faire maintenant ? Il opta pour le recoucher dans son lit. De toute manière, il n'avait aucune envie de le garder dans ses bras. Le nourrisson, mécontent d'être recouché sans avoir été nourri, hurla de plus belle. House l'ignora et rejoignit le salon, attendant le retour de Cameron. Une demi-heure après, elle était de retour, un sac plastique à la main. L'enfant n'avait pas cessé de crier. Elle passa dans la cuisine et il entendit le bruit caractéristique d'un biberon.
House alluma la télé et zappa activement pendant cinq minutes. Il tomba sur General Hospital, c'était une rediffusion mais ça ferait l'affaire. Bientôt, Cameron s'assit à l'autre bout du canapé, l'enfant dans les bras, le biberon fourré dans sa petite bouche. C'est vrai qu'il était petit. Tout petit. En même temps, il n'avait que trois mois. Il observa un instant le visage de Cameron. Elle regardait le bébé téter avec tendresse. Ca lui donnait envie de vomir. Cependant il ne pleurait plus, ça faisait du bien. Ne parvenant plus à fixer son attention sur la télé à cause du bruit de la tétine et de l'inquiétude qui s'emparait à nouveau de lui, il sortit une nouvelle fois dans l'allée. Il s'efforça de ne pas regarder la poubelle. Il n'arrivait pas à réfléchir posément. Il ne voyait pas d'explication plausible à cette situation. Il entra de nouveau dans la maison, retourna au salon. Il tournait en rond, nerveusement. Ca faisait deux heures qu'il avait eu Wilson au téléphone, et toujours aucune nouvelle ! C'est alors que son portable sonna, comme si Wilson avait entendu sa prière.
« Allô, Greg ?
- Oui c'est moi. Alors ?
- Ils l'ont retrouvée.
- Alors, qu'est ce qu'elle fabrique ?! Son gosse était dans un état épouvantable !
- Greg…
La voix de Wilson s'était tue. Il n'entendait plus rien, à part un drôle de boucan en fond sonore.
- Allô ? Wilson, qu'est ce qu'il se passe ? Et t'es où d'abord ? C'est quoi ce raffut ?!
- J'ai rejoins les flics au bois de Chelsea, à la sortie de Princeton.
- Et ?
- Ecoute, viens. »
Et Wilson raccrocha. Sa voix semblait légèrement étranglée sur ses derniers mots. Cameron s'était tournée vers House, elle lui jeta un regard interrogateur.
« J'y vais.
- Je reste ici avec Tom. »
Il hocha vaguement la tête et sortit en trombes de la maison. Au téléphone, Wilson n'était pas dans son état normal. Il fonça jusqu'au bois, grillant plusieurs feux rouges, mais ça n'avait aucune importance puisqu'il rejoignait les flics. Il n'eut aucun problème pour trouver l'endroit. Plusieurs véhicules de secours étaient stationnés sur le bas côté, et des voitures de polices, partout. C'était un cauchemar. Il descendit quelques mètres plus loin et Wilson l'aperçut. Il passa sous la bande rayée de rouge et de blanc et clopina vers lui.
« Qu'est ce que c'est que ça ? Elle est où ?!
- Calme-toi mon vieux.
- Elle est où ?!
Il trouva lui-même la réponse à sa question. Une dizaine de mètres derrière Wilson, une ambulance était ouverte et sur le brancard qu'elle contenait, House put discerner une silhouette entièrement recouverte par un bras blanc. Un drap blanc déjà parsemé de rouge… Il tenta de s'en approcher mais Wilson le retint.
- Greg, il ne faut pas…
- Mais qu'est ce que c'est que ce délire, Jimmy ?
- Ils l'ont trouvée là-bas, un peu plus loin dans les bois. Mais c'était trop tard…
A ces mots, House se dégagea brutalement de la prise que son ami avait sur lui et courut comme il le pouvait, à l'aide de sa canne, vers l'ambulance toujours ouverte. Wilson le fit trébucher. Lui, l'estropié, ne pouvait rien faire. Wilson se plaça devant lui pour l'empêcher d'avancer encore.
- Je t'en prie, laisse-moi la voir… Jimmy je t'en prie…
- Non, ça n'en vaux pas la peine. »
House hurla de rage et de désespoir. Il lutta pour la rejoindre, mais l'épaule de son ami le retiendrait tout le temps qu'il faudrait. Cuddy était là, à quelques mètres. Il ne pouvait pas la voir. A vrai dire, il ne pouvait accepter l'idée qu'il ne pourrait plus jamais la voir, car… elle ne serait plus jamais là.
TBC…
