Haletante, elle peinait presque à respirer, l'air rasant ses poumons qu'elle expirait aussitôt bruyamment. Il n'y avait que le son de leurs respirations forcenées, s'entremêlant avec acidité, et une douce symphonie d'une boîte à musique qui jouait lentement dans le fond de ses oreilles, lançant dans son crâne en rythme avec les battements hardi de son cœur. L'endroit lugubre était mal éclairé, seule la terne lumière d'une petite lampe ardoise sur son bureau, à deux pas d'où elle se trouvait; sur son lit, frayait un halo jaunâtre sur l'étendue de la petite pièce. Elle n'était plus elle-même, plus nulle part, perdue entre le néant et l'existence, entre le tout et le rien, dans un monde rien qu'à elle. Elles.
Il faisait si chaud, Michiru étouffait, les joues rouges, écarlate, les paupières mis-closes, étoilées, l'esprit haut, se délassant des draps et couvertures l'encombrant, pas vraiment sûre de ce qu'elle faisait. Sa terrible puissance écrasait son frêle petit corps, les gouttes de sueurs se joignant sur la peau adverse, l'exhalaison de son parfum embaumant ses narines. La douceur de quelques notes olfactives s'unissant au charnel arôme de la luxure. Ses sens encharnés, ses membres pris en otage par la personne qui se situait au-dessus d'elle. Son sourire mesquin, dessiné comme la plus belle des esquisses sur ce menton. Ses phalanges effleurant du bout des doigts la légèreté de son épiderme, la lycéenne ne put retenir un petit cri, surprise, gigotant comme elle pouvait. La caresse reprit avec encore plus de douceur, délicatement dessinant les courbes de son corps presque dévêtu, parsemant les parcelles supérieures de sa peau de cercles et autres motifs abstraits. Un gémissement faible éclata dans la base de sa gorge, tandis que des baisers de plus en plus profonds s'accentuaient sur sa nuque blafarde, deux mains s'entrelaçant. Ses yeux qui l'observait, ses yeux sombres, c'était...
Elle ouvrit les siens, transpirant, quelques mèches océans collées sur son front. Elle se releva aussitôt, se soutenant de ses deux mains, assise et agitée sur son matelas, dans les ténèbres de sa chambre. Elle l'entendait encore dans ses tympans, le hameau de sang dans sa poitrine ne cessant de vibrer à l'infini. Elle la sentait encore sur sa peau, la terrible sensation de sa brûlure corporelle, s'efforçant de respirer normalement. Mais elle n'y arrive pas. Hors d'haleine. Elle se consumait encore, ses jambes flageolant, et elle ne pouvait douter de l'effet de ce fichu rêve avec l'état de sa culotte parme. Son corps était lourd, les poils hérissés, son cœur avide et vide, et son ventre creux d'insectes volants, posé dans le noir de la pièce dont la lumière préexistait toujours dans ses pensées.
Haruka.
Oh encore lui. Il ne l'avait pas assez énervé hier, il fallait qu'il vienne s'incruster dans sa tête, s'immiscer dans ses rêves et bousiller sa nuit. Ce pauvre idiot. Elle souffla nerveusement, sans doute un peu agacée de voir son visage partout et surtout d'avoir eu l'effronterie de faire un tel rêve. Ces deux-là s'amusaient à s'offenser d'idioties quand ils se croisaient dans les couloirs, soit assez rarement. Cela faisait quatre ans qu'ils fréquentaient les mêmes établissements, Haruka étant arrivé en cours d'année de la dernière du collège. Elle l'avait simplement remarqué le jour-même, puis il était parti dans l'oubli, un peu comme tout le monde aux yeux de Michiru. Ils n'avaient que commencer à se chercher deux ans auparavant, lors que le blondinet avait entamé sa drague douteuse et un peu lourde, et que Michiru l'avait au plus tard ignoré avant d'essayer de le remettre à sa place le plus poliment possible, mais sans oublier une pointe d'ironie ou de sarcasme toujours présente dans ses propos. Chose qui s'était aggravé avec l'année de terminal, les deux jeunes gens se retrouvant dans la même classe. Et voilà que seulement le début des cours arrivaient qu'il s'amusait déjà à lui pourrir son année. La demoiselle aux cheveux turquoise était tout sauf conciliante avec l'idée de devoir supporter un tel comportement jusqu'à décembre. Hors de question que Tenoh Haruka se croit tout permis. Hors de question qu'il ai une emprise sur sa vie.
Le lendemain arriva précipitamment, la chaleur des ébats fictifs l'empêchant de se rendormir de si tôt, tournant dans ses draps, bouleversée par les images perverses de son esprit. Morphée n'oublia pas de revenir lui rendre visite malheureusement au moment même où l'astre solaire, boule de feu brillante, vint l'aveugler aux travers de ses volets. Stupide soleil. Ce fut donc ainsi qu'elle se leva de son lit, à moitié éveillée, bullant jusqu'à sa salle de bain pour se préparer. Toilette, son uniforme, rouge à lèvre, son minois aigri devant la glace sur le mur en face. Une ampoule bistré et un teint très clair, pas vraiment chaleureux : si elle avait aimé le café elle s'en serait sans doute servi au moins trois tasses. Elle attrapa ses affaires; son petit sac de cours en cuir noisette, où elle déposa à l'intérieur un petit carnet couvert de son nom en guise de couverture vert d'eau, puis elle trépassa en grande vitesse devant la salle à manger, une table couverte de mets du matin. Un dégoût du petit-déjeuner qui lui retournait l'estomac. Elle ne prit pas la peine d'observer plus longtemps l'espace : vide de personne. Les deux trois qui travaillaient chez elle étaient sans doute occupés à leurs activités et tâches quotidienne, et ses parents ne prenaient plus le temps de la voir le matin depuis bien des années. Enfin, j'écris le matin, mais c'était à peine s'ils étaient présents le reste du temps; sans cesse débordés. Pour le boulot. Parfois par oubli. Ils faisaient leur vie, souhaitant seulement que leur fille aille bien sans réellement sans soucier. Les majordomes, cuisiniers, chauffeurs pouvaient s'en occuper assez bien. Elle avait simplement besoin d'être au-dessus des autres, aux capacités hors du commun, douée de ses doigts, la fierté de la famille. Un moyen de garder une bonne réputation devant les autres réputés et les plus riches du Japon.
Elle monta dans la voiture noire qu'elle avait l'habitude de prendre, saluant le chauffeur d'un petit sourire et bonjour amical. Il démarra sans attendre, et ce fut avec les paysages défilant à travers la vitre; le ciel clair, sans aucune brise ou nuage, couvert de buildings et immeubles hauts, que le manque de sommeil ne manqua pas à se faire sentir. Tel un manège, une ballade maternelle et agréable, les images se suivaient dans une ronde hypnotisante. Se battant contre ses paupières lourdes, elle fut finalement heureuse d'apercevoir le lycée s'afficher au bout de la rue et d'entendre le véhicule s'arrêter.
Le cliquetis du verrou tapa. "Bonne journée, Kaioh San." La douce voix chevrotante du vieil homme la fit étirer ses lèvres, et elle lui répondit doucement de sa petite voix.
"Merci beaucoup, à vous aussi." Puis elle dévala par la portière, qu'elle referma dans un claquement puissant, histoire d'aussi se secouer légèrement.
Et alors qu'elle s'avançait calmement à faible allure vers l'établissement scolaire, encollé entre les fleurs de cerisiers, elle aperçut à quelques pas, tout à l'écart, Haruka et le directeur de Mugen. Étrangement, ils semblaient discuter de bon augure, même si le jeune garçon avait une mine perplexe, les sourcils froncés, penseur, l'index et le pouce sur le menton. Ses traits fins paraissaient presque brutes au loin, caressés par le vent qui se levait. Ils étaient un peu masqués par les buissons et arbres éclos, tentant avec tant de bien que de mal de s'éclipser de la vu des autres élèves. En temps normal, tout ce qui aurait concerné Tenoh Haruka aurait ennuyé la jeune demoiselle, tel des ragots inutiles qu'aime les jeunes filles s'échanger entre elles. Cependant, cette fois-ci était différente. Non pour le fait que cela soit son camarade de classe, mais surtout car le directeur était impliqué, et montrait une certaine inquiétude sur le visage. Les mains tremblotantes, ses cheveux tournaient au gris au alentour de ses tempes, aux racines corbeau. Il avait sur le nez une paire de lunette avec un verre plein, sans utilité, qui l'empêchait de voir de l'oeil droit : sans doute un problème de santé inoffensif, et il portait un petit pull ciel accompagné d'un veston foncé. Il tournait souvent le regard, sans doute pour s'assurer de ne pas être observés. Michiru s'approcha un peu, trop curieuse sur le moment, mais il ne fallut pas plus de deux minutes pour que le duo se sépare, chacun s'éloignant de son côté comme si de rien n'était, sans aucune réponse. La violoniste se posa, dos contre un mur froid, quelques secondes pour se questionner des interrogations toutes aussi vagues les unes que les autres, désorientée par la situation.
Et alors que la cloche sonnait et qu'elle allait se remettre en route pour sa classe de japonais moderne, brouillant son esprit de justifications pour se convaincre que toute cette histoire était aussi idiote qu'une inscription pour un concours de lutte ou bien une course pour les championnats du Japon, une petite main tapota son épaule. Dans un sursaut, Michiru se retourna, sa respiration loupant avec son cœur un battement. Devant elle se trouvait une jeune fille de son âge, à la peau chocolat et à la crinière de feu. Une façon très fantasque pour la décrire. Mais elle était vraiment très belle, elle avait une apparence très douce dans son uniforme elle aussi, laissant paraître cependant une musculature joliment dessinée. Elle devant faire dix centimètres de plus qu'elle, au grand maximum, et resplendissait d'un énorme sourire qui prenait toutes ses joues. Elle l'avait déjà vu les quelques jours précédents, les deux femmes partageant la même classe. Les pétales des arbres en fleurs tournoyaient autour d'elle, la faisant paraître éthérée; il y avait un sentiment de rêve qui voletait dans les airs, la violoniste se serait presque cru dans un film. "Salut, je m'appelle Elsa Gray. C'est Kaioh Michiru san c'est ça ?" Sur l'instant, Michiru fut sous le choque. Oh, on connait mon prénom ? Et surtout, quelqu'un souhaite me parler en sachant qui je suis ?" Le silence prolongé et surtout les yeux écarquillés de la demoiselle aux cheveux marins firent comprendre à son interlocuteur son étonnement, alors elle reprit de sa voix assurée. "Tout le monde dans notre classe parle de toi, personne ne veut vraiment t'approcher. Je trouve que ça craint, surtout que tu m'as l'air d'être une fille super sympa." A cet instant précis, la demoiselle aux cheveux océan ne put s'empêcher un petit rire, sa main cachant sa bouche lorsqu'elle produisit le son. Personne ne l'avait jamais qualifiée de "super sympa". On disait souvent qu'elle faisait froide, voir qu'elle faisait peur. Quand on apprenait à la connaître, elle était douce, drôle parfois, et très attachante, mais sympathique était tout sauf le mot auquel elle s'attendait. Elle échangea quelques banalités à son tour, par politesse, mais espéra s'éclipser le plus vite de la conversation en même temps que les deux jeunes filles allaient en classe. Heureusement pour elle, Elsa partit rejoindre d'autres amis qui l'appelèrent, et elle termina le chemin seule.
Accoudée contre le mur, Michiru lisait ses dernières notes, lorsqu'une ombre assez grande vint perturber sa lecture en effaçant les mots sur le papier. Elle releva les yeux, déjà irritée. Et regardez qui voilà, monsieur épaules carrées, sourire colgate, je suis plus beau et plus fort que toi, son petit sac qui lui donnait un adorable côté enfantin, sautillant jusqu'aux autres. En le voyant là devant elle, une vague de souvenirs et chaleur attrapèrent son corps dans tous les sens, une ardeur se dessinant au creux de son ventre grommelant de faim. Il était vrai que la veille elle avait rêvé de lui... Et que, sincèrement, cela avait été très agréable. Elle tourna le regard à nouveau sur sa feuille, souhaitant effacer aussitôt les pensées de son esprit, les pommettes cerise. Michiru était devant le rang, à l'écart de tout le monde, juste à côté de la porte de chêne, mais derrière elle se trouvait un groupe de fille (dont Elsa, d'ailleurs, faisait partie) qui se mit à chuchoter avidement quand le jeune homme s'approcha. Ce fut une surprise quand il s'arrêta net devant la violoniste et qu'il s'adressa à elle, la fameux groupe se mettant à pester, toujours un peu jalouse de l'attention portée à une autre. "Hey, Michiru san." Devant les autres, il n'avait pas oublié l'honorifique. Sans vraiment le remarquer, elle eut un soupir de soulagement. Première ça aurait été mal vu pour sa réputation. Les filles auraient été jalouse, il y aurait eu des rumeurs, et puis c'était un affront qu'elle n'aurait pas supporté à nouveau et qui l'aurait sans doute poussé au scandale. Le nom de Kaioh se devait d'être respecter, ne serait-ce que pour ses parents. Secondement, elle sait que ça lui aurait porté préjudice. Elle n'avait pas le temps de s'occuper de choses comme ça, les ennuies que ça lui aurait procuré, surtout pour un ... "Oubli" d'honorifique. Mais il l'avait tout de même appelé Michiru. Signe d'une proximité pourtant inexistante.
Il continua, presque turbulent comme un gamin devant l'un de ses dessins les plus moches, mais dont il est le plus fier. "Je t'ai trouvé le parfait surnom." Oh non... Michiru laissa un souffle exaspéré s'échapper de ses lèvres, affichant sur son minois mal à l'aise un sourire embarrassé et surtout forcé. "Petite sirène. Comme dans La petite sirène. Je veux dire, quoi de mieux qu'avec tes cheveux bleus ? Ils me font penser à l'océan, et à la profondeur des vagues. C'est presque effrayant tellement c'est sombre. Hypnotisant." En la décrivant, il perdait ses yeux dans les infimes boucles. "Même si la petite sirène en soit est rousse... Je trouve ça d'ailleurs complètement stupide, ils auraient dû faire une petite sirène avec ta chevelure. Elle aurait été du moins bien plus ravissante." Michiru lui afficha un regard amusé. "Et bien, je m'attendais à plus de recherche de la part de Tenoh san, mais je m'en conviendrais plus que de "chaton." Elle accentua le mot sous une tonalité sarcastique. "Oh, et au lieu de rester là à discuter avec une fille qui n'en a rien à faire de toi, tu devrais peut-être réviser tes cours ? Il me semble qu'on a notre premier examen aujourd'hui." Tenoh plaça son bras au-dessus de la plus petite lycéenne, contre le mur, reniflant bruyamment en guise de rire. "Réviser ? Alors que je suis entourée de si jolies demoiselles... Très peu pour moi. Puis, c'est difficile de porter attention au cours. Surtout quand c'est du japonais moderne..." La bande à quelques centimètres se mit à glousser comme des cruches sans s'arrêter, et Michiru leva les yeux au ciel si fort qu'elle en eut presque mal. Elle décida de le laisser avec le groupe, s'éloignant un peu plus pour ne pas supporter ces élans dégoulinant "d'amour" encore plus longtemps. Enfin, elle rentra dans la salle, saluant M. Daikodo, et pu s'installer sur sa chaise de bois préférée, sa petite place personnelle vers la fenêtre tout devant, prête à travailler.
La journée fut longue, remplie d'heures de leçons parfois si inintéressantes que le manque de sommeil de la vieille lui avait pesé sur les paupières. Elle avait manqué de s'endormir au moins une bonne dizaine de fois, se pinçant l'avant bras sous son bureau dans l'espoir de sembler aux aguets, et de pouvoir écouter et comprendre un semblant du professeur et de ce qu'il enseignait. Le pire moment fut sans aucun doute lors de l'EPS où Michiru aurait presque souhaité être morte au lieu de courir les longueurs du terrain. Ah... Le sport, quelque chose qui aurait pu être si agréable mais qui était ici une torture au lycée. Parfois, elle avait échangé quelques regards curieux avec Elsa qui l'avait abordé plus tôt dans la journée. Elle avait d'ailleurs essayé d'entamer une discussion avec elle à nouveau mais la violoniste n'avait pas souhaité s'attarder sur ça. Les relations humaines, et ce même pour sa dernière année, ça ne lui donnait pas envie. Elle s'était accommodée à sa solitude, et puis, elle avait toujours ce fichtre dégoût envers les autres.
Elle regarda la grande pendule de plastique ivoire sur le haut du mur de la classe. Seize heure. Elle lâcha un soupire exténuée. Elle avait encore une leçon en algèbre puis le nettoyage des salles de classes. Puis une fois tout le travail terminé, il lui restait à se préparer pour le concert caritatif qu'elle avait ce soir, où elle aurait un solo de violon dans le but de récolter un peu d'argent pour une quelconque association que ses parents avaient mis en place pour bien se faire voir. Michiru savait déjà qu'elle aurait très peu de temps pour récupérer cette nuit, et qu'elle serait à nouveau crevée sur sa table demain matin. Il lui restait avec tout ça une longue liste de tâches à faire une fois rentrée chez elle, ainsi que des devoirs et une peinture sur laquelle elle souhaitait vraiment s'attarder pour avancer un peu au moins.
Ce fut après quelques moments de silence et d'équations, alors que la boule du feu au centre de l'horizon se dirigeait vers son lit, que le dernier cours fut fini, et les corvées des dernières heures terminées. Elle sentait encore la craie, s'époussetant. La petite lycéenne quitta alors la pièce, seule, se dirigeant enfin vers la sortie du bâtiment. Ce fut en passant dans un corridor qu'elle pu voir, adossé contre un mur, face aux fenêtres : Haruka. Et bien, il fallait qu'il soit toujours là dans les parages. Mais ce n'était pas non plus étonnant, étant donné que c'était à quelques mètres d'une autre salle que sa classe devait aussi nettoyer. Michiru souffla, navrée, et décida de tracer et de ne pas lui adresser un regard, esquivant de ses petits yeux cernés la figure qui regardait son téléphone. Mais alors qu'elle le dépassa, elle sentit son sac devenir plus léger. Une main bien plus grande que la sienne vint ébouriffer ses cheveux turquoise, riant avec joie. "Et bien qui voilà, la petite sirène." Elle se retourna, l'attrapant la main dans le sac avec son carnet à croquis entre les doigts. Et voilà qu'elle allait devoir encore l'affronter, lui et son sarcasme à deux balles. "Dis-moi, est-ce que tu m'espionnes ? Même si ça ne m'étonnerait pas il faut l'avouer, j'ai quand même quelques doutes. Tu passes ton temps à me tomber dessus en tout cas." Il affirma, commençant à ouvrir et feuilleter les pages où des centaines de sketchs se trouvaient. La petite demoiselle se jeta avec furie sur lui, mais de leur vingt centimètres de différence et d'Haruka qui levait le cahier pour pouvoir l'observer en paix, elle n'avait aucune chance de le récupérer.
Se débattant pour tenter de le dérober, elle aboya. "Hey ! Rends-moi ça !" Elle tenta encore, sautillant sur place tel un enfant. Pendant ce temps, il tournait le papier tout en scrutant chaque détail des dessins qui s'établissaient dans tous les recoins. Michiru continua. "Et c'est plutôt moi qui devrais dire ça. La dernière fois c'est toi qui es venu me voir quand je jouais. Là, c'est toi qui étais seul à attendre je ne sais quoi sur ma trajectoire. Arrêtes de croire que tu es le centre du monde Tenoh Haruka." Elle protesta, sa voix douce paraissant presque ridicule sous les mots, obligeant son partenaire de discussion à ne pas retenir un rire, lui qui ne put s'empêcher de glousser.
"Oula, mais c'est qu'elle se rebelle. C'est vrai que chaton n'était pas approprié. Tigresse. Tigresse ça te convient mieux. Mais petite sirène, avec de tels cheveux, je refuse de laisser partir une si bonne opportunité." Le son rauque se voulant aguicheur, l'agacement de Michiru se décupla à nouveau, et à chaque page tournée, elle sentait en elle une vague de colère grimper. Mais à son grand étonnement -il faut dire qu'elle n'y prêta pas grande attention sur l'instant- Haruka admirait réellement son travail. "C'est vraiment très joli." Il abaissa inconsciemment son bras, et la demoiselle lui arracha. "Tu devrais apprendre à te mêler un peu plus de tes affaires et non de ce qui ne te regarde pas. Bon sang, qui t'a éduqué ?" La haine qui habitait ses yeux quelques secondes auparavant soudainement s'effaça quand elle croisa les siens. Son regard s'était brisé. Froid. Vide. Elle avait les iris luisant, l'observant sans un bruit, tandis que lui se retenait de dire quoique ce soit, les yeux clos. Puis il murmura froidement. "Ça ne te regarde pas."
Le cœur de Michiru se désintégra. Elle venait de faire une énorme erreur. Laquelle ? Elle n'en avait aucune idée, mais elle avait marché sur le mauvais chemin et avait lancé ses mots aux mauvais endroits. Elle se sentit désolée sur l'instant, si maladroite dans ses propos, balbutiant des faibles excuses pas vraiment très claires. Haruka était très fermé sur lui-même, étranger aux autres finalement. Il se planquait. Du moins, la "petite sirène" le ressentait ainsi. Était-ce par rapport à ça que lui et le directeur avaient discuté ? Était-ce grave ... ? Pour Michiru qui n'avait personne, une famille très peu présente et aimante (enfin du moins qui ne se bousculait pas pour lui montrer), elle sentit son étui de sang dans sa poitrine se resserrer. Elle ne pouvait pas le laisser ainsi. De la pitié. Elle savait qu'elle aurait honte de sa réaction plus tard, lorsqu'elle y repenserait, mais elle ressentait de la peine pour ce jeune garçon aux lucarnes lugubres.
"Tenoh san ?" Sa petite voix hésitante perça le silence aigu du couloir vide, où seuls les deux lycéens se tenaient à présent. Alors qu'Haruka allait partir, dos à Michiru, il se retourna pour plonger ses yeux pétrole dans les siens. La violoniste eut un frisson qui parcourra son échine, et sans le remarquer elle avala sa salive, les mains entrelacées devant elle, tel un signe de politesse. Elle avait presque l'air timide. Impressionnée. Les carreaux de lumière reflétaient les rayons safran du couché de soleil sur le sol et les murs baignaient dans un halo rassurant, comme un doux cocon chaud. Il lui sortit un petit "hum" pour l'inciter à continuer, lui signifiant qu'il l'écoutait. Sa frange dissimulait ses yeux craintif. "Est-ce qu'on pourrait se voir ce soir dans deux heures devant l'ancien bâtiment du lycée ?" Un sourire narquois se glissa sur ses lèvres, mains dans les poches. Michiru aurait souhaité passer pour tout sauf pour une de ces filles entichées au grand et beau Haruka, mais elle avait absolument besoin de discuter de tout ça avec lui, en personne, face à face. "Et bien petite sirène, tu n'as pas résisté longtemps à mon charme. Mais d'accord, je te retrouverais là-bas." Sa voix chaude fit Michiru se mordre l'intérieur de la lèvre; agacée, du moins elle le supposait, puis répliqua. "Ce n'est vraiment pas ce que tu crois." Un rire volta aux lèvres du sportif, avant de s'esclaffer. Puis, alors qu'il comptait repartir à nouveau, toujours les lèvres étirées, il ajouta. "Au fait, pas de Tenoh san, je trouve ça vraiment trop formel. Haruka san, ça me va mieux." et avant qu'elle ne puisse acquiescer ou lui répondre quoique ce soit, il était parti.
Et elle ne put se faire à l'idée que finalement elle était réellement impatiente d'être ce soir.
