Rosings, Kent, mercredi 5 août 1801
– Benevento, répartit les troupes sur tout le domaine. Si possible qu'ils s'arrangent pour n'être visibles de nulle part depuis l'extérieur. J'ai besoin qu'on nous laisse tranquille quelques jours. Que les éclaireurs foncent vers le Nord et me fassent connaître quelles sont les forces que les Godons sont en train de réunir.
– Je m'en occupe.
Geoffroy d'Arcy Premier Proconsul chargé des affaires extérieures fit un dernier tour de sa tenue. Elle ressemblait à s'y méprendre à une tenue de Maréchal, la surcharge de dorures en plus…
En règle général il préférait une tenue plus discrète mais compte tenu du caractère de celle qu'il allait visiter, plus il aurait de dorures, de médailles et de rubans et mieux les choses se passeraient.
Il jeta un dernier coup d'œil au convoi de chariots qui le suivait et à son dangereux contenu.
Un sourire passa sur ses lèvres. Jusque là, les choses s'étaient passées beaucoup mieux que prévues. Les anglais s'étaient littéralement dégonflés à l'approche des ses troupes.
Brighton et la victoire éclair avait laissé des traces indélébiles dans l'esprit de l'Etat major britannique. C'est pas tous les jours qu'on perd une dizaine de généraux et une quarantaine de colonels. Généraux et Colonels qui étaient, en ce moment même en route vers le continent pour finir leurs jours dans une prison militaire.
Ou peut-être pas…
Cela dépendrait de ses futures relations avec ce cher Premier Consul.
Il rectifia une dernière fois sa rodingotte et se mit en route.
Lorsqu'on avait vaincu deux armées et conquit douze villes, une simple femme, vieille et handicapée de surcroît n'aurait pas dû lui faire le moindre edffet.
Il essayait encore de s'en convaincre lorsqu'il fut introduit dans le salon particulier de lady Catherine de Bourgh.
Il retira son bicorne, le coinça sous son bras gauche et fit une courbette largement plus que protocolaire.
– Geoffroy Aymé d'Arcy, madame ! Pour vous servir !
Son introduction fut suivie d'une petite période de silence pendant laquelle il prit le temps d'observer sa "tante".
Elle était telle qu'il s'en souvenait. Grande, gonflée de sa propre importance et aussi bouffie d'orgueil que l'avaient été son père et son frère.
– Je vous mentirai si vous souhaitais la bienvenue, finit par dire sa vis-à-vis. J'aurais mille fois préféré ne jamais plus vous revoir que de vous retrouver dans les conditions actuelles.
Au moins, ce n'est pas la mauvaise foi qui l'étouffe…
Il orna son visage d'un sourire à peine esquissé. Il savait que la plupart des gens ne supportaient pas de le regarder lorsqu'il choisissait ce masque-là. Comme prévu, elle ne sembla même pas remarquer.
Elle ne voit toujours que ce qu'elle a envie de voir. Je me demande si je ne devrais pas tout simplement la faire déporter, comme les autres…
Mais la famille, surtout lorsqu'il n'en restait pas grand-chose, c'était quelque chose de précieux, il ne la ferait déporter que si elle l'énervait vraiment beaucoup. Pour le moment, ça allait.
– La Grande Bretagne fait partie de l'Europe, il était évident que tôt ou tard nous soyons amené à y intervenir. Une fois de plus, preuve a été donnée que personne n'est capable de nous résister. Le Premier Consul s'occupe de l'Europe continentale et moi de l'Europe insulaire.
Sa tante lui jeta un regard tellement méprisant qu'il manqua de le faire rire.
Comme il s'en souvenait, elle était totalement caricaturale.
– Vous servez les assassins qui ont conduit vos parents à la guillotine. Vous devriez avoir honte.
– J'ai plus honte d'être le fils d'Augustin Marie d'Arcy que de servir ceux qui ont eu la bonne idée de mettre fin à ses exploits. Père était un incapable notoire qui terrorisait nos gens et violait nos servantes. Si ça se trouve c'est un de ses bâtards qui l'a traîné à la guillotine. Ce ne serait pas étonnant, dans la famille, nous sommes tous de parfaites pourritures. Le jour où les révolutionnaires l'ont décapité sera jusqu'à la fin de mes jours l'occasion d'un anniversaire mémorable et joyeux. Et comme ces braves gens ont eu la bonne idée de décapiter mon salopard de frère ce même jour, la fête n'en est, à chaque fois que plus belle.
Ses paroles eurent l'effet escomptée et Lady de Bourgh prit un air pincé.
– Vous devriez avoir honte d'user de tels propos pour parler de votre père. Tout comme vous devriez avoir honte de n'avoir pas été là pour les protéger. Où étiez-vous lorsque les vôtres ont eu besoin de vous ?
– Trop loin pour faire quoi que ce soit. Je n'ai même appris qu'ils avaient été guillotinés qu'à mon retour en France il y a deux ans. Je vous assure que je n'ai pas pleuré la moindre larme sur la fosse commune où lui et mon père pourrissent ensembles.
– Vous n'êtes qu'un monstre sans cœur. Vous avez abandonné votre famille en un temps où les risques étaient grands de voir la racaille se rebeller et s'en prendre aux gentilshommes.
– Le système était pourri et ne demandait qu'à être renversé. Louis XVI était un incapable et sa femme une idiote. Croyez-vous vraiment que vous êtes supérieure à vos domestiques ? A mon avis c'est tout le contraire. Eux au moins savent s'habiller tous seuls, si je me souviens bien, maman n'a jamais pu se passer de sa suivante pour ce faire.
– Vous devriez avoir honte de traîner ainsi votre mère dan s la boue. La pauvre est morte de chagrin dans un modeste appartement de Londres. Abandonnée de tous… D'une certaine façon, elle a eu de la chance. Elle n'a pas vu votre sœur être obligée d'épouser un marchand pour ne pas mourir de faim…
Le sourire diplomatique disparut du visage de d'Arcy et il redevint la statue impassible qu'il avait apprit à incarner.
– Je crois me souvenir que seul mon cousin Darcy a trouvé les ressources pour doter ma sœur. Sans lui, il est plus que probable qu'elle n'aurait même pas trouvé un époux aussi peu honorable.
– Le Conseil de famille a donné son aval à la dot et tous y ont participé.
Ses agents avaient récupéré copie des archives de l'évènement. Seul l'insistance de Darcy avait permis à sa sœur de ne pas mourir de faim dans sa masure sordide. Le reste de la famille était prête à la laisser dépérir dans le minable appartement qu'elle et sa mère occupaient.
Darcy avait rué dans les brancards jusqu'à ce que ses cousins cèdent. Tout comme il avait fait en sorte que le loyer de l'appartement de sa mère et de sa sœur soit versé régulièrement.
Les autres n'avaient pas eu de mal à oublier les parents tombés en disgrâce.
Sa tante notamment qui avait refusé que qui que ce soit dans la famille reçoive les émigrés sans le sou.
Si elle l'énervait suffisamment, il déciderait peut-être de nommer son beau-frère Marquis de Rosings. L'idée lui était passé une ou deux fois dans la tête mais pour le moment il n'était pas décidé. Après tout, si tout se passait bien sa sœur pourrait récupérer n'importe quel Duché de Grande Bretagne. Pourquoi se gêner. Napoléon n'avait pas hésité à s'enrichir en rackettant les Italiens. Il était tout à fait capable d'en faire autant avec les Anglais. Rien qu'en rançonnant les notables que ses troupes avaient déporté il pourrait se faire des millions de livres.
– Je connais au shilling près le montant de toutes les aides qui sont parvenues à ma sœur et à son actuelle famille. S'il est vrai que tous ont participé, il en est qui ont manifestement participé beaucoup plus que d'autres. Ou pris dans le sens inverse, il en est qui n'ont participé que pour peu. Pour très peu même !
Sa tante fit mine de protester mais d'un geste sec et péremptoire, il coupa toute velléité de se défendre plus avant.
– Je ne suis pas là pour parler du passé. Je suis là pour parler du présent et de l'avenir. J'ai décidé de m'installer dans la famille pour organiser mon état-major. J'espère que vous n'aurez rien à redire à ma prise de possession de l'aile Est de votre domaine. Je sais que depuis la mort de l'oncle Louis, elle n'est plus en utilisation. Comme elle dispose de deux sorties indépendantes, ma présence ne devrait pas vous déranger plus que nécessaire. Et mes troupes ne resteront que le temps nécessaire pour les Anglais de rassembler de nouvelles troupes. Lorsque ce sera fait et que je saurai où aller pour les écraser, je repartirai.
Il fit une courbette un peu plus lâche.
– Saluez votre fille pour moi et veuillez lui faire passer mon invitation à dîner pour ce soir.
Il se releva et la regarda droit dans les yeux.
– Compte tenu de votre grand âge, vous êtes bien évidemment excusée.
Il fit un impeccable demi-tour et se dirigea vers la sortie.
Au moment de quitter le manoir, il se ravisa et fit demi-tour.
Un des domestiques fut immédiatement à ses côtés.
– Conduisez-moi auprès de lady Anne, s'il vous plaît.
L'homme eut une hésitation.
– Elle se trouve dans sa chambre avec sa compagne, je ne suis pas sûr que j'ai l'autorisation de vous y mener.
– Je vous donne l'autorisation, fit d'Arcy d'un ton qu'il savait sans réplique.
Le domestique n'hésita pas une seconde fois.
– Cousin Geoffroy, je suis ravie de vous voir. J'ignorais que vous fussiez en Angleterre.
Elle avait prit la peine de se lever et de lui faire une révérence. Sa compagn,e une madame Jenkinson, fit de même tout en essayant de ne pas attirer son attention.
– J'y suis depuis peu, ma chère cousine. Rosings a été une de mes premières étapes depuis que j'ai mis les pied sur l'île.
Anne le gratifia d'un sourire et il lut dans ses yeux qu'elle n'avait pas peur de lui. Sa mère n'avait pas eu peur non plus d'ailleurs. Mais lady Catherine n'avait pas assez d'imagination pour se rendre compte qu'il était dangereux. Pour Anne, il était sûr que ce n'était pas du tout le cas.
– Les rumeurs parmi les domestiques disent que vous nous envahissez. Pire, ils disent que vous arrêtez les gentilshommes et que vous les déportez. Serais-je sur votre liste ?
Geoffroy nota avec satisfaction que sa cousine avait quelques habitudes intelligentes. Se tenir informé était une qualité qu'il avait cultivé depuis son plus jeune âge.
Il était ravi qu'au moins un membre de sa famille étendue ait compris tout l'intérêt d'un bon réseau d'informateurs.
– Les membres de ma famille ne risquent rien, cousine. J'en ai trop peu pour risquer d'en perdre plus. Je pars du principe qu'ils auront l'intelligence de ne pas s'opposer à moi. S'ils réussissent à de rester d'une gentille neutralité et ils conserveront les privilèges qui sont les leurs.
Anne fit une moue juste avant de se rasseoir.
– Certains ne tergiverseront pas, cousin, j'espère que vous vous en rendez compte ! Richard est colonel dans l'armée, il me paraîtrait fort étonnant qu'il puisse répondre aux exigences que vous émettez. Quant à Fitzwilliam, il est trop honorable pour même envisager de collaborer avec un envahisseur fût-il membre de la famille.
Geoffroy se contenta d'un sourire à peine esquissé. Il savait exactement à quoi s'attendre de la part de son cousin. Mais il avait quelques atouts dans sa manche qui devraient lui permettre de "rallier" Fitzwilliam à sa cause.
– Pour Richard, je suis au courant. Il était à Brighton lorsque nous avons débarqué. Il était en train de danser avec les autres officiers et leurs dames lorsque je me suis invité. Il était fort mécontent de me revoir, je vous l'assure…
Anne ne put s'empêcher de laisser transparaître son humeur morose. Elle avait entendu des rumeurs sur ce point. Pour les domestiques l'état major avait été surpris en pleine orgie alcoolisée mais hormis ce point de détail, il n'en demeurait pas moins, qu'une fois de plus, le système avait montré ses failles. La plupart des officiers, ayant pour seule qualité militaire les moyens économiques pour acheter leurs charges, étaient loin d'être des foudres de guerre.
Elle décida d'opter pour la dérision.
– Au moins votre opération nous aura-t-elle débarrassée de nos officiers généraux les plus imbéciles.
Ce fut au tour de d'Arcy de sourire. Il n'avait jamais eu l'occasion de rencontrer Anne mais il semblait qu'elle avait une fine intelligence et que sous la poigne étouffante de sa mère elle avait réussi à se créer un redoutable réseau d'information.
Réseau qu'il conviendrait de consulter à intervalle régulier.
– J'ai bien peur que non… Grâce à l'action héroïque d'un certain nombre d'officiers du rang, dont mon cher cousin Richard, les généraux Anneley, Wolcott et Bryan ont réussi à s'échapper de mes pauvres geôles improvisées. Ils ont même réussi à trouver des chevaux dans un pays patrouillé par l'envahisseur. Un véritable exploit que les généraux ont apprécié à leur juste valeur. A l'heure qu'il est ils devraient avoir rejoint les Horse Guards. Je ne doute pas que leurs idées seront indispensables à une défense efficace de l'Angleterre.
Le yeux d'Anne se mirent à scruter son visage et il sut qu'elle venait de réévaluer sa position. Jusque là elle le considérait comme un politicien ambitieux. Maintenant elle le voyait pour ce qu'il était.
Leurs regards se croisèrent et ils se jaugèrent pendant de très longues secondes.
– Vous êtes un homme dangereux, cousin, j'ai bien peur que nos dirigeants ne vous sous estiment encore longtemps.
– Ils finiront par se rendre compte de qui leur fait face et, à ce moment-là, ils essayeront de me contrer en tentant de deviner mes projets.
– Et comme ils ne sont pas du tout à votre hauteur, ils s'en mordront les doigts.
Il acquiesça d'une courbette et d'une apparence de sourire.
– Ne vous essayez pas à la flagornerie, cousine, j'y suis totalement insensible. Je n'ai pas motivations puériles ou mercantiles. J'ai des projets et ces projets impliquent une Europe unie sous une autorité unique. Mon but est donc tout tracé et vous pouvez essayer de faire remonter l'information si tant est que ces imbéciles de mâles imbus d'eux-mêmes et de leur supériorité vous prennent jamais au sérieux. Je veux être le maître d'une Angleterre en bon état. J'ai des ambitions pour ce remarquable pays. Et le piller pour le reconstruire ensuite, n'en fait pas partie. J'ai compris, il y a fort longtemps, qu'un pays n'est qu'un peu de terre sur lequel marchent des hommes et ce sont les hommes qui font les pays, pas la terre. Même si une mauvaise terre étouffe parfois les meilleurs hommes, il n'en demeure pas moins que ce sont eux qui finissent par transformer la terre à leur convenance.
Anne acquiesça d'un hochement de tête. Leur rencontre allait prendre fin. Il était passé pour se faire une opinion. Elle en avait profité pour faire de même.
La première et seule condition qu'elle en tirait sonnait comme un glas pour son pauvre pays. Si le Tyran Corse était réputé pour ses talents de stratège et d'organisateur, l'homme qui lui faisait face n'avait rien à lui envier. Sauf qu'en plus, il avait un réel talent pour ne pas attirer l'attention.
Elle savait qu'il était en train de la manipuler. Qu'il essayait de la pousser à faire quelque chose de précis. Et, contrairement à d'habitude, elle n'avait aucune idée de ce qu'il voulait.
Il la gratifia d'un autre sourire, un vrai celui-là, et fit un pas en arrière tout en la saluant.
– Je vais être obligé de vous laisser, cousine. J'ai une invasion à superviser et jusqu'au dîner auquel vous êtes conviée, j'ai encore quelques décisions importantes à prendre.
Il quitta le manoir et le sourire orna son visage bien plus longtemps qu'à l'accoutumée.
