Bonjour aux aventuriers et aventurières... je profite de cet espace pour dire tous mes remerciements à mes premières lectrices (Miriamme et Mimija) et surtout à rappeler à celles que j'ai connues via combien je suis heureuse d'avoir croiser leur route, voire d'en partager une partie, de tout mon cœur, merci.
Thank you... infinitely, really, absolutely, "Jenny from the States"!
Alisa715: Puisse ce long voyage combler ces espoirs touchants... merci pour cet enthousiasme!
Amicalement, bonne route en notre compagnie,
Calazzi.
Chapitre deux
"N'écoutez jamais votre cœur, mon enfant, c'est le guide le plus faux que nous ayons reçu de la nature."**
Rosings Park, Angleterre, 1774.
Les puissances célestes poursuivaient leurs desseins maussades sur la terre où le Vicomte avait trouvé refuge. Dès son réveil, il se félicita d'ailleurs de cet état de fait l'autorisant à conduire sa propre stratégie, ou plutôt celle que l'intelligence d'une certaine marquise avait eu la délicatesse de lui souffler. A la vue de ce ciel si malintentionné, et alors qu'il parcourait une dernière fois la lettre qu'il venait d'écrire, il ne put réprimer un sourire, qui n'avait pas échappé à George.
«Vicomte, votre humeur paraît parfaitement s'accommoder de si tristes nouvelles. Son regard gris clair semblait encore plus froid sous ces auspices. Devrais- je mander un praticien? George n'ignorait pas le penchant de son maître pour l'ironie tant qu'elle demeurait d'ordre privé et savait rester discrète.
-Par Dieu, George! Ses lèvres dessinaient maintenant un franc sourire, à l'adresse de son compagnon. Je vous prie de bien vouloir n'en rien faire et vous réjouir simplement de ma plaisante disposition. Vous ne sauriez imaginer un seul instant que je me suis effectivement égaré en ces terres reculées de la trop sérieuse Angleterre. Il tourna alors son beau visage vers son interlocuteur, rivant son regard au sien, son contentement toujours déployé. Il est bien temps que je vous confie, George, combien je compte profiter de ce périple pour apprendre et surtout prendre tout ce qui sera à ma portée.
-Vous convenez donc, Vicomte, que nous sommes ici par le seul fait de votre désir de relever un nouveau défi? Ses yeux brillaient du même éclat que celui d'une lame brusquement sortie de son fourreau. L'idée même de participer à une inavouable rouerie élaborée par Valmont, expert en manœuvres audacieuses lui avait procuré un plaisir indicible bien qu'encore naissant.
-Pour tout dire, George, si j'étais un gentleman, à l'image du sévère Darcy, je rétorquerais fièrement être investi d'une mission de haute importance dont je ne peux rien divulguer sans ternir l'honneur de la personne dont je me suis fait le défenseur. Il arpentait élégamment la vaste chambre, tout à fait conscient de l'effet de son discours sur George, déjà terriblement intéressé par son histoire. L'oisiveté, assortie d'une propension grandissante pour la répétition auraient fini par avoir raison de ma personne; mon esprit nécessitait quelque entrain, quelque entreprise sortant de l'ordinaire que Paris m'avait imposé dans ses salons mais aussi malheureusement dans ses alcôves.
-Quel sera mon rôle monsieur? George espérait se hisser au- dessus de sa condition.
-Pour l'heure, il est vital de trouver la cible convenant le mieux à ce projet au sujet duquel je vous ai entretenu hier au soir George. Je vous demanderai donc de vous y atteler séance tenante. Dès que vous aurez résolu cette affaire pressante, et après m'en avoir donné les détails les plus infimes, vous vous contenterez de collecter toutes les informations possibles sur les Darcy, frère et sœur. Il contemplait une ultime fois son reflet dans la psyché, vérifiant la perfection de son apparence. Leurs habitudes, leurs lubies... et surtout leurs petits secrets. Enfin, le travail habituel en début de campagne, mon cher.
-Existe-t – il de quelconques limites auxquelles il me serait nécessaire/ salutaire de me contraindre en ce cas- ci? George dissimulait son excitation à son maître, feignant de réfléchir déjà à son prochain coup.
-Non pas, hormis toute la discrétion que je vous connais, notamment lorsque vous serez dans l'obligation d'utiliser vos talents inestimables ... Vous- même connaissez cette étroitesse d'esprit propre à ces gens de la compagne anglaise, avec ou sans titre. Valmont était prêt à s'exposer à ce nouveau cercle. Il avait revêtu son masque séduisant d'homme du monde et se dirigeait avec une nonchalance calculée vers la porte.
Il était encore tôt pour un homme de qualité comme le Vicomte, qui devait cependant composer avec un facteur aléatoire de premier ordre: le temps. Ce familier des mœurs parisiennes, comptait assurément sur le contraste entre l'éclat de la noblesse française et la rusticité des lieux et ses habitants, pour éblouir dans un premier temps son hôtesse et son valet pastoral. Séduire le ténébreux maître de Pemberley lui avait vite paru sujet à caution. Quoiqu'il en soit, il avait ourdi un plan, simple et infaillible à ses yeux complaisants: mettre en scène un acte de générosité à l'égard de quelque malheureux des alentours (ce qui ne saurait manquer) dans une extrême nécessité afin de propager le plus rapidement possible la bonne nouvelle dans tout le comté. Ayant évalué le potentiel de discrétion de ce messager du monde céleste, le vicomte escomptait fortement sur son incapacité/ inaptitude à garder un secret. Lady De Bourgh ne manquerait point d'en faire, elle aussi, un sujet de conversation. C'est bien évidemment à George, serviteur intelligent et doué, que le rôle d'informateur avait échu. Alors que Valmont rédigeait son épître à la marquise de Merteuil, il se trouvait très satisfait de son procédé, pour le moins scandaleux du point de vue de la morale mais terriblement efficace en termes de gratifications immédiates.
Revenu de son industrieuse promenade, Valmont, était encore assis dans la bibliothèque où il avait mis un point final à la lettre, adressée à la Marquise, et qu'il avait écrite avec une intense satisfaction et dont voici le corps:
«* Enfin, ma belle amie, j'ai fait un pas en avant, mais un grand pas. (...)
Cette commission n'était pas difficile à remplir. Hier après- midi, il me rendit compte qu'on devait saisir aujourd'hui, dans la matinée, les meubles d'une famille entière qui ne pouvait payer(...). Je m'assurai qu'il n'y eût dans cette maison aucune femme ou fille dont l'âge et la figure pussent rendre mon action suspecte (…).
Cependant j'arrive au village; je vois de la rumeur; je m'avance; j'interroge; on me raconte le fait. Je fais venir le collecteur; et cédant à ma généreuse compassion, je paie noblement cinquante- six livres, pour lesquelles on réduisait cinq personnes à la paille et au désespoir. Après cette action si simple, vous n'imaginez pas quel chœur de bénédictions retentit autour de moi de la part des assistants! Quelles larmes de reconnaissance coulaient des yeux du vieux chef de cette famille, et embellissaient cette figure de patriarche, qu'un moment auparavant l'empreinte farouche du désespoir rendait vraiment hideuse! (…)
J'avouerai ma faiblesse; mes yeux se sont mouillés de larmes, et j'ai senti en moi un mouvement involontaire, mais délicieux. Je serais tenté de croire qu'il y a vraiment du plaisir à faire du bien et qu'après tout ce que nous appelons les gens vertueux, n'ont pas tant de mérite qu'on se plaît à nous le dire. Quoi qu'il en soit, j'ai trouvé juste de leur payer pour mon compte le plaisir qu'ils venaient de me faire. (...)
Mon but était rempli: je me dégageai d'eux tous, et regagnai le château. Tout calculé, je me félicite de mon invention. (…)
J'oubliais de vous dire que pour mettre tout à profit, j'ai demandé à ces bonnes gens de prier Dieu pour le succès de mes projets.»
De là à en déduire, comme le sulfureux Marquis de Sade** quelques années plus tard, que «La bienfaisance est bien plutôt un vice de l'orgueil qu'une véritable vertu de l'âme; c'est par ostentation qu'on soulage ses semblables, jamais dans la seule vue de faire une bonne action; on serait bien fâché que l'aumône qu'on vient de faire n'eût pas toute la publicité possible», le pas était, somme toute, facile à franchir.
Ce que Monsieur le Vicomte de Valmont n'avait point prévu, mais fortement espéré, et qui le servit grandement dans sa tentative de manipulation, était la présence d'un témoin durant cette scène de bonté compassionnelle. En effet, qui aurait pu mieux l'appuyer que le révérend lui- même?
Ah, quelle émotion! Quelle folie étourdissante s'empara de la résidence d'habitude si austère: un homme de bien y était heureusement hébergé! Valmont en fut presque gêné, une trop grande réussite eût pu paraître suspecte aux yeux de son public. D'ailleurs le fier Darcy ne semblait pas s'en laisser compter lui- même et s'évertuait à maintenir un silence soupçonneux fortifié par les regards pour le moins circonspects qu'il lui décochait régulièrement. L'heure était à la fête chez ses hôtes qui n'attendaient plus que d'être remarqué personnellement par une si surprenante personne que ce Français. Car comment lui tenir rigueur, en toute bonne foi, d'un fait aussi involontaire qu'une naissance en une contrée où les mœurs légères et l'insolence philosophique le disputaient avec l'hypocrisie héritée de l'Église romaine? Les joues de Mrs Collins avaient pris des couleurs charmantes et l'on pouvait même discerner un scintillement inhabituel poindre dans son regard. Elle n'osait plus croiser le sien, de crainte de donner une teinte supplémentaire à l'embrasement de son visage, devenu presque intéressant pour cet amateur de plaisirs licencieux. L'idée qu'elle avait mis davantage de soin à sa toilette que la veille lui traversa brièvement l'esprit. Quoiqu'il en soit, le charme avait fait son œuvre et le Vicomte devint persona grata à Rosings et put ainsi se consacrer entièrement à son projet.
«Mon cher, il me semble que nous pouvons nous réjouir d'avoir atteint notre but, même si cette première bataille s'est avérée relativement facile à gagner. George appréciait ce sentiment d'autosatisfaction qui imprégnait les propos insolents du Vicomte. Ils lui rappelaient combien la frontière entre leurs deux esprits s'était affinée ces derniers temps.
-En effet, Monsieur, je crois que nous pouvons maintenant nous investir totalement dans la poursuite de la seconde étape. George souhaitait aiguiser l'intérêt de son interlocuteur, afin de croire, l'espace d'un instant, que c'était lui qui tenait les rênes.
-Auriez- vous déjà quelques nouvelles intéressantes à m'offrir, George? Valmont en était évidemment conscient mais ne dédaignait pas de le lui laisser croire, momentanément. Il avait déjà en tête une autre sorte d'amusement. La belle a-t- elle succombé à vos impeccables manières?
-Pour tout vous dire, Vicomte, je ne suis pas très satisfait des informations extorquées à la jolie femme de chambre de Miss Darcy. Il fit une pause, comme le cabotin qu'il était, il voulait exercer son pouvoir sur son auditoire. A l'entendre, la jeune fille est tout bonnement un cœur simple et pur, sans tâche et sans défaut. Pas même une quelconque prétention liée à son statut et à la fortune familiale. Je crois que je vais devoir me hâter lentement, et sans perdre courage, vingt fois sur le métier remettre mon ouvrage...
-... le polir sans cesse, et le repolir, ajouter quelquefois, et souvent effacer.***» La voix de Valmont avait peu à peu recouvert celle de son compagnon.
Les relations entre les deux hommes ne se limitaient point à celles d'un maître et de son employé. Le Vicomte avait soutenu les penchants inconvenants de son secrétaire particulier et s'était mis en tête de les amener à un raffinement extrême. L'instruction avait débuté avec des lectures licencieuses, véritables modes d'emploi d'orgies en tous genres. Madame de Merteuil avait raillé cet engouement saugrenu pour un individu dont elle méprisait l'humeur instable et l'intelligence incertaine. Son goût pour les victoires faciles et les bas- fonds de Paris marquaient selon elle un caractère faible, c'est la raison pour laquelle elle avait mis en garde le Vicomte contre ce qu'elle avait désigné comme un véritable naufrage de son discernement. Valmont s'était contenté de sourire à ses remarques qui se voulaient édifiantes, il avait gardé pour lui l'aspect blessant de l'affaire car son orgueil avait souffert de n'avoir pu démentir avec toute l'assurance nécessaire sa belle maîtresse. Il s'était ainsi entêté dans son dessein de former cet esprit accommodant. Le libertinage ne se réduisait pas à une accumulation de débauches, mais la manifestation d'une certaine forme d'impudicité n'y était pas interdite. Ainsi, George avait informé le vicomte des modalités de la prochaine rencontre prévue avec la jolie femme de chambre. Grâce à un simple rideau relevé, ce dernier put profiter d'un spectacle tout à fait réjouissant, dans un recoin de la bibliothèque de Rosings, assez peu fréquentée, il est vrai. Jamais lecteur ne put jouir avec autant de satisfaction de la vue d'un tel ouvrage. Ce furent d'abord des chuchotements, puis de timides protestations (purement formelles), vite devenues des halètements entrecoupés de gémissements qui mirent en appétit les sens de Valmont. La jeune soubrette semblait totalement soumise aux mains caressantes mais aussi de plus en plus pressantes, et aux lèvres avides de son amant à tel point qu'elle ne savait plus elle- même où donner de la bouche. Jupon et corsage avaient été lestement relevés et révélaient toute la précision des assauts. Lorsqu'ils purent reprendre leurs sens, le vicomte daigna laisser ce qui restait de décence à la jeune femme en s'effaçant discrètement. Cette scène lui avait procuré une volupté supérieure à celle qu'il aurait connu s'il avait été lui- même le maître d'œuvre.
Il réfléchissait déjà aux habiles stratagèmes qui guideraient la trop effacée Mrs Collins à succomber, implorer, réclamer ses faveurs. Après tout se disait- il «Si Paris valait bien une messe», alors le Kent méritait bien une modeste idylle.
Le Vicomte se plut à imaginer la Marquise lui rappelant sèchement qu'il risquait ainsi de négliger sa mission première. Pensée qui le conduisit à d'autres, beaucoup plus agréables puisque elle lui permettait de savourer à nouveau la douceur de sa peau, le parfum de son entrecuisse chaque fois qu'il s'y était glissé et l'éclat de leur plaisir partagé. Plaisir qu'il était résolu à reconquérir, dès son retour de la pluvieuse Angleterre, sitôt la victoire remportée.
Paris, 1774.
La Marquise elle- même s'était perdue dans le cours de ses souvenirs. Le pli qui barrait sa jolie figure n'augurait rien de bon. L'assoupissement de son nouvel amant après leurs tendres ébats lui permettait de se plonger dans ses réminiscences. Cette ultime faveur qu'elle lui avait accordée et que cet homme avait cru sincèrement avoir gagner de haute lutte et à la force de l'amour qu'il était convaincu d'avoir suscité chez elle, ne représentait rien moins que le triomphe d'une femme dans la guerre des sexes. Elle avait été absolument parfaite. Comme à son habitude. Depuis les timides préliminaires, les échanges de regards puis de messages écrits, les gestes de plus en plus audacieux jusqu'aux cris de plaisir, elle avait tout orchestré dans la plus grande discrétion puisque celui qui avait partagé son lit se croyait vainqueur de vaines résistances, ou même de ridicules pensées coupables. Alors qu'elle réfléchissait à l'avenir de cette aventure, le souvenir plus ancien d'un certain gentilhomme anglais l'avait assailli, à travers les images de ce qui se rapprochait le plus de toute la tendresse dont elle avait été capable jusqu'alors.
La dureté de son visage reflétait sa détermination à poursuivre le projet de ruine qu'elle avait commencé à mettre en œuvre avec le concours d'un homme sans foi ni loi. Un alter ego au masculin qu'il lui fallait dominer de toute son intelligence sous peine de perdre le pari dont elle était elle- même le trophée.
A suivre
* Extraits de la lettre 21, du Vicomte de Valmont à la marquise de Merteuil.
** Marquis de Sade, Philosophie dans le boudoir ou les instituteurs immoraux, 1795.
*** Nicolas Boileau, L'art poétique, 1674.
