*pardon*
Le temps presse. Ils en avaient déjà perdu suffisamment.
L'Esprit du Pardon Clémentia, faisait de son mieux pour distraire son second frère aîné, le créateur et maître des lieux, l'Esprit du Châtiment Poensis.
Les Limbes étaient un monde à part entière, régis uniquement par les lois de son créateur. Ce lieu se trouvait dans une dimension artificielle rattaché à l'originale.
Il n'existait que deux portes entre ces deux dimensions : une entrée et une sortie. Seule Clémentia possédait la clé pour sortir. Mais Poensis l'avait dupé il y a des siècles de cela. À présent il n'existait aucun moyen de sortir.
Mais aujourd'hui c'était différent. L'Esprit de la Justice Honos, frère aîné de Poensis et Clémentia, qui était le seul à pouvoir ouvrir la porte d'entrée, maintiendrait le passage ouvert pendant trois heures, pas une minutes de plus. Les Esprits du Jugement Rhadamanthe et Éaque, parents des trois frères et sœur, leur avaient accordé ce droit après avoir reconnu les torts de leur deuxième fils Poensis.
Presque deux heures s'étaient déjà écoulées. Les Limbes étaient un véritable labyrinthe chaotique, un enchaînement de zones inspirées du monde réel et déformées. Ils avaient déjà perdu du temps pour retrouver Clémentia. Ils étaient maintenant au cœur des Limbes, dans la demeure de Poensis. Leur recherche les avaient mené dans les sous-sols du château.
Bien que les Limbes ne respectaient aucune règle logique, son créateur avait heureusement construit sa demeure sur la base des châteaux du monde réel. Mais l'architecture n'avait aucune logique. Ils leur étaient donc difficile d'atteindre les cellules.
La configuration de l'édifice n'étaient qu'un enchevêtrement de larges couloirs aléatoires, traversant des gouffres sans fond par le biais de passerelles. Les murs, plafonds et sols étaient composés en pierre grise, parfaitement lisse, sans aucun défaut, ni aucun joint, comme si tout avait été taillé dans un seul bloc. Il n'y avait aucune source de lumière, mais ils pouvaient voir clairement comme dans un film en noir et blanc.
Régulièrement ils croisaient des grandes dalles rectangulaires plus sombres encastrées dans les murs, matérialisant l'entrée d'une pièce. Dépourvus de poignet, en poussant avec assez de force, ils avaient réussi à les ouvrir pour essayer de trouver ce qu'ils étaient venus chercher.
Il ne restait plus qu'une heure et sept minutes.
Après les six gouffres, les douze escaliers, les quatre kilomètres de couloir et les vingt-trois pièces visitées, l'un d'entre eux réagit enfin à un élément absent jusque là. Sautant de son perchoir, un petit lapin à la fourrure grise avec des marques tribales dessinées sur le dos, se positionna devant la troupe les stoppant aussitôt.
- Attendez les amis, dit il en reniflant l'air. Je crois sentir son odeur …. Il y a quelque chose de fort qui le couvre mais je perçois son odeur.
L'homme sur lequel le lapin était installé auparavant se rapprocha de lui en prenant soin de ne pas le troubler. C'était un homme massif aux cheveux et à la longue barbe blanche, avec des yeux bleus brillant. Il était vêtu d'un long manteau rouge à fourrure, avec un pantalon de cuir noir et des bottes brunes.
- Dans quelle direction ? Demanda l'homme doucement avec un accent russe.
- Par là ! Indiqua le lapin en courant dans un autre couloir.
En tête, le lapin suivit l'odeur qui se faisait plus précise, affirmant qu'ils étaient dans la bonne direction. L'odeur dominante était similaire au parfum nauséabond qu'il avait senti flotter dans l'air à l'extérieur du château. Mais une note différente s'apparentait beaucoup à leur compagnon manquant.
Après un énième virage, ils débouchèrent dans une nouvelle zone au gouffre sans fond pourvue de multiples passerelles et escaliers se croisant. Sans ralentir l'allure, en prenant soin de ne pas tomber du passage, le lapin emprunta un escalier pour se diriger vers une grande alcôve qui abritait une porte.
Sans un mot, le lapin s'arrêta à quelques mètres de la porte laissant la place au grand homme massif de l'ouvrir. La poussant avec son épaule, il réussit à ouvrir le passage.
Un petit homme rond, tout doré à la chevelure hirsute, se faufila à l'intérieur, suivit par le dernier membre, un femme à la fine silhouette, entièrement recouverte de plumes vertes, bleues et jaunes, avec des ailes bourdonnant rapidement, lui permettant de flotter au dessus du sol.
Dès que la porte fut ouverte, une forte odeur acre d'un mélange de pourriture et de rouille remplissait l'air, donnant des hauts le cœur aux estomacs fragiles. La pièce était entièrement plongée dans le noir. Seule l'étrange clarté du couloir apportait un peu de lumière. Le seul bruit qui pouvait être entendu était une goutte d'eau qui tombait régulièrement à un rythme lent.
Le petit homme doré descendit une marche en entrant, pour se retrouver les pieds dans cinq centimètres d'eau sombre. La femme-oiseau passa à côté de lui, mais elle s'arrêta net lorsqu'elle discerna ce qu'il y avait au centre de la pièce.
- Oh mon dieu …, murmura t-elle en portant les mains à sa bouche.
Enroulée autour de son poignet droit, une chaîne maintenait suspendue une femme entièrement nue. Deux pieux en bois traversaient sa cuisse gauche et son corps trop maigre était recouvert de lacérations et de sang qui coulait goutte à goutte au bout de son orteil. Une autre chaîne entourait son thorax, s'incrustant dans la chair déchiquetée là où son bras gauche manquait, pour aller se fixer avec la chaîne au dessus du poignet droit. La tête baissée, ses cheveux sombres parsemés de mèches blanches cachaient son visage.
- Tu as dû te tromper …, gémit la femme-oiseau en s'affaissant dans l'eau croupie tandis que le petit homme doré la rattrapa pour la consoler. Ce ne peut pas être …
- Si, c'est bien lui, confirma le lapin. C'est bien son odeur.
- Nous n'avons pas le droit à l'erreur, Bunny, intervint le grand homme rouge. Si nous ramenons la mauvaise personne, celle que nous sauvons mourra et lui aussi.
- Aucun doute possible. Qui plus ai, il n'y a pas d'autre prisonnier. D'après Clémentia, son frère n'en fait qu'un seul à la fois jusqu'au châtiment final, précisa le lapin qui essayait de garder son sang-froid. S'il te plaît Nord, décroche le qu'on puisse rentrer. Je ne veux pas rester ici plus longtemps.
Étant d'accord avec le lapin, l'homme massif appelé Nord laissa Bunny sur le pas de la porte pour atteindre la femme torturée au centre de la pièce. Il attrapa alors les chaînes au dessus du mince poignet et tira de toute ses forces pour rompre les mailles.
- Un petit coup de main Sandy serait pas de refus, grogna Nord tandis que la chaîne résistait à son poids.
Répondant à son appel, l'homme doré le rejoignit et ajouta son poids en tirant sur la taille du grand homme. En quelques secondes, les chaînes cédèrent enfin, laissant la femme tomber au sol. Les réflexes de Nord lui permit de la rattraper avant de subir un choc supplémentaire.
La femme-oiseau se rapprocha à son tour, et tira sur le manteau de Nord.
- Tooth ?
- Couvrons le, dit elle sobrement.
L'homme se laissa faire pour enlever son épais manteau et aida la femme-oiseau à envelopper le corps frêle dans ses bras.
Une fois bien emmailloter, Nord se redressa, portant soigneusement la pauvre femme. Suivi de ses compères, il sortit de la pièce, l'homme doré récupérant le lapin au passage.
Il était temps de partir.
Ayant repéré le lieu à l'aller, ils reprirent plus rapidement le même chemin pour le retour. Heureusement ils n'avaient pas à passer par l'extérieur. Clémentia leur avait indiqué un passage par le sous-sol qui débouchait près de la place où se trouvait une grande tour, là où se situait la porte que Honos maintenait ouverte.
Il ne restait plus que vingt-trois minutes lorsqu'ils atteignirent enfin la sortie du dernier tunnel.
Là, entouré de hauts bâtiments de style japonais traditionnel sous un ciel parfaitement noir, bloquant la ruelle menant à la tour, se tenant une grande créature visiblement amusée par la situation. Au premier abord on aurait dit un homme habillé d'une chemise blanche avec un ruban noir au col bien serré, recouvert d'un long manteau noir fermé à la taille étroite par des ceintures. Ses longues jambes fines dans un pantalon noir moulant se terminaient par des sangles entourant des chevilles déformées au-dessus de sabots obsidiens semblables aux chevaux. Deux longues queues de bœuf grises se balançaient derrière lui. Sur ça tête se dressaient des cornes de bélier obsidiennes, dont celle de gauche était brisée. Ses cheveux gris raides, s'effilochant au-dessus de ses épaules, encadraient un visage mince à la peau mat. Des yeux aux iris jaunâtre et aux pupilles fendues à l'horizontale fixaient les fuyards.
Poensis.
- Eh bien, vous nous quittez déjà ? Chanta le Maître des Limbes moqueur. Nous n'avons même pas pu faire connaissance.
- Laisses nous passer, intervint Bunny depuis l'épaule de l'homme doré. Tu as commis une grave erreur et tu seras jugé pour ça ! Alors n'aggraves pas ta situation.
- Oh, la voie de la raison ? Je ne sais pas si vous l'avez remarqué, mon lapinou, mais je ne suis pas la voie de la raison. Sinon on deviendrait complètement fou dans ce lieu extraordinaire. De plus, je ne crains aucun « jugement ». Donc vous ne verrez aucun inconvénient si je vous empêche de me quitter. Vous êtes tous mes invités … jusqu'à votre mort.
Terminant ces mots, Poensis fit claquer ses longs doigts osseux. Répondant à son appel, des dizaines de grandes armures pourpres de dragon-humanoïde armées d'hallebarde apparurent en haut des bâtiments, de chaque ouverture et chaque coin d'ombre.
- Permettez moi de raccompagner Madame dans sa chambre, termina t-il avant de lâcher ses soldats.
Aussitôt les armures effilées s'avancèrent rapidement sur la petite équipe désarmée. Encerclé sans aucun moyen de se défendre, ils se préparèrent à faire face à l'armée, à l'exception de Nord qui se replia derrière les autres resserrant son emprise autour du corps emmailloté dans ses bras.
Prêt à en découdre juste avec leur poing, lorsque que l'armure la plus proche sauta sur eux, son hallebarde en avant, une ombre passa rapidement, percutant au passage l'armure avec un cri de guerre. Tel un écho, d'autres hurlements se joignirent au premier, et une masse d'esprit en tout genre débarquèrent d'une ruelle sur la gauche pour s'attaquer aux dragons-humanoïdes avec des armes de fortune. Instantanément la petite place qui séparait le groupe du Maître des Limbes devint une zone de combat avec des esprits peu recommandable, qu'ils croyaient morts depuis longtemps, repoussant les armures pourpres.
Dans la cohue une fillette de dix ans se faufila avec aisance parmi les combattants, sautant quelque fois par dessus sans être dérangée par l'apesanteur. Habillée d'une longue robe blanche évasée et d'une paire de petits souliers noirs, ses grands yeux noirs brillaient de sagesse entre les longues mèches blondes bouclées.
Clémentia.
Avec légèreté, la fillette se posa devant les quatre sauveteurs.
- Vous devez partir, dit elle avec un sérieux qui ne correspondait pas avec son apparence. Ils ne vont pas pourvoir le retenir très longtemps.
- Mais, et pour eux ?, demanda la Tooth qui s'inquiétait pour les combattants.
- Ne vous en faites pas pour eux. J'ai promis mon pardon aux survivants. Les autres mourront avec honneur et pourront enfin renaître l'âme purifiée. Ne perdons pas de temps, suivez moi.
Sans les attendre, la fillette repartit dans la mêlée. Elle prit soin de choisir un passage en anticipant les mouvements d'épées, de lances, de masses et autres armes. Dès qu'une armure de dragon se dressait devant eux, la fillette sautait sur sa tête pour l'écraser sur le sol, brisant la pierre comme si son poids avait passé de un kilo à une tonne.
Nord était juste derrière elle, suivit par le Sandy qui portait Bunny, Tooth les survolant, évitant les projectiles et les esprits volants.
Comme s'ils n'étaient pas là, ils traversèrent sans s'arrêter le champ de bataille pour enfin atteindre la dernière ligne droite vers leur sortie. Juste au bout de la ruelle où se trouvait il y a quelques minutes Poensis, une grande tour en bois concordant avec le style du quartier se dressait au centre d'un grand précipice, relier par de multiple ponts de bois. Au bout du plus large pont devant eux qui menait à la tour, en haut d'une dizaine de marches se tenait une grande porte à double battant sculpté et soigneusement décoré à la feuille d'or.
Soulagés d'avoir enfin atteint ce lieu, ils se ruèrent tous sur le pont, la fillette en tête. Lorsqu'elle atteignit le milieu du pont, un mouvement vif venant de nul part l'a pris par surprise et l'éjecta à l'écart.
Reprenant fièrement sa place au milieu du passage, le Maître des Limbes revint sur scène, bien décidé à ne pas laisser partir ses hôtes.
- Bien tenté Clémentia, dit il nonchalamment en s'adressant à sa jeune sœur. Mais aujourd'hui je n'autorise personne à quitter les Limbes.
- Poensis, tu es allé trop loin, cria la fillette qui se relavait. Il est temps d'en finir avec toute cette mascarade.
- Et que comptes tu faire chère sœur ? Me tuer peut être ? Laisse moi rire, dit il avant un grand sourire avant de se retournez vers Nord. Maintenant re…
- ALORS LAISSES MOI DE TENTER MA CHANCE !
Le cri surprenant toutes les personnes présentes les fit se retourner vers le champs de bataille. Dans un hurlement sonore, sautant par dessus les armures de dragon qui bloquaient le passage, un gigantesque loup deux fois plus grand que les armures se réceptionna lourdement sur pont. Avec un anneau de fer épais noir aux pattes avant et autour du cou, le pelage hirsute gris et taché de rouge se hérissait de colère. Le regard fou fixé sur le Maître des Limbes et ses longs crocs apparent prêt à le déchiqueter, le loup reprit sa course en long bond avant de se redresser sur ses deux pattes postérieurs. Deux soldats tombant du ciel tentèrent de barrer son chemin, mais l'animal en furie les balaya sans ménagement d'un coup de patte. Sans prendre de pause, il sauta par dessus le groupe pour atterrir face à Poensis, sa gueule grande ouverte pour le dévorer.
Ce dernier, toujours avec amusement, stoppa la mâchoire à main nue, rivalisant avec la force de l'immense bête. Aussitôt, l'animal redressa son museau et l'éjecta sur un autre pont, puis le rejoignit d'un bond, laissant ainsi le passage dégagé.
La fillette qui était resté à l'écart depuis l'arrivé du loup se remit aussitôt en mouvement pour s'adresser à ceux qu'elle devait guider.
- Vite ! Allez y ! cria t-elle. On va le tenir occupé. Partez !
Avec un simple hochement de tête, les quatre sauveteurs reprirent leur course, ignorant les hurlements et les cris de rage qui sévissaient sur l'autre pont.
La grande porte qui les mènerait à l'extérieur n'était plus qu'à quelques mètres. La femme-oiseau ouvrait la marche, volant rapidement devant, pressé de pouvoir sortir de cet enfer. Nord la suivait avec de grandes enjambées, portant près de lui le corps meurtri dans le grand manteau rouge. L'homme doré juste derrière courait aussi vite que lui permettait ses petites jambes pour suivre la cadence, avec Bunny sur sa tête qui s'accrochait comme il pouvait à sa tignasse.
Un des hurlements particulièrement rauque du loup attira l'attention du lapin. Rapidement il vit le loup géant s'effondrer avec une dizaine lances plantées dans son corps. Son regard se détacha aussitôt lorsqu'une ombre sauta sur le pont derrière eux, une hallebarde géante à la lame démesurée à la main du vainqueur prêt à les transpercer.
- Nord ! Plus vite ! Hurla le lapin paniqué.
Poensis, intact, sûr de lui même, se prépara à lancer son arme.
Tooth était déjà arrivée à la porte et frappa frénétiquement en implorant Honos de leur ouvrir.
Nord monta les quelques marches menant à la porte, se positionnant ainsi dans la ligne de mire de la lance.
Les muscles tendus, son geste fut stoppé lorsque des crocs se plantèrent sans son corps, prenant le Maître des Limbes au dépourvu.
Le loup géant n'avait pas encore abandonné, utilisant le peu de force qui lui restait pour suivre sa proie et enfin goûter au sang de celui qui l'avait si longtemps traqué.
Sandy atteignit à son tour la porte et aida à pousser les battants tandis qu'elle s'ouvrait enfin.
La pointe de l'hallebarde changea de destinataire, se dirigeant vers la bête féroce, juste entre les deux yeux rouges flamboyant de rage.
Alors que les trois premiers passèrent le cadre de la porte dans une obscurité insondable, le Bunny posté sur la dernière marche vit l'hallebarde traverser le crane du loup géant.
La lumière s'éteignant des yeux de la bête, la mâchoire se desserra permettant ainsi à Poensis de voir le lapin plonger à son tour dans les ténèbres.
- Quoi que vous fassiez, vous ne pourrez pas la sauver ! Cria t-il alors que les portes se refermaient.
Maintenant qu'ils étaient partis, l'ambiance semblait devenir ennuyeuse malgré les combats qui sévissaient encore sur la petite place au loin. Jetant un dernier regard à la bête inerte, déçu par la fin rapide de cette dernière, le Maître des Limbes partit dans un autre direction au hasard.
À présent seule, la fillette épuisée rejoignit le corps du loup abandonné.
Elle ne pouvait plus rien faire d'autre pour les aider. L'avenir dépendait d'eux maintenant.
Le loup, quand à lui, avait payé sa dette. Malgré tous les crimes, les dieux, les esprits et les âmes qu'il avait dévoré, les guerres et le chaos qu'il avait pu engendrer, jugé et condamné aux Limbes, en sauvant une âme innocente ayant subi les pires châtiments, le loup qui n'était que carnage avait enfin sauvé sa propre âme.
Ignorant la puanteur du sang qui s'écoulait et de l'apparence morbide du cadavre, la fillette s'agenouilla devant le museau de l'animal.
- Fenrir, je t'accorde mon pardon, dit elle simplement avant de déposer un baiser sur la truffe noir.
Doucement elle se redressa et s'éloigna de deux pas. Les bruits lointain disparurent devant la contemplation. Venant de nul part, une brise vint caresser la fourrure tachée du loup. Emportées par le vent, des pétales blanches se soulevèrent du corps s'envolant vers le ciel sombre. Peu à peu tout le corps se transforma en pétales, disparaissant lentement.
Il ne resta alors plus rien du loup géant qui gisait dans son sang, mais une hallebarde plantée dans le sol et une nué de pétales scintillantes volant vers le ciel avant de disparaître dans l'obscurité, telles des étoiles se cachant derrière les nuages pour s'endormir.
*châtiment*
Les Limbes étaient devenus ennuyeuses, monotones. Chaque jours la même rengaine malgré les efforts qu'il faisait pour apporter des nouveautés. Non, le problème ne venait pas de lui, mais de ses résidents.
Ce petit coup de blues arrivait régulièrement. Les nouveaux arrivants n'apportaient pas de grand changement dans sa routine. Avec tous ceux qu'il avait vu défilé, les mêmes profils revenaient.
Il fallait quelque chose de nouveau. Alors au lieu d'attendre qu'ils viennent à lui sans avoir son mot à dire, il alla lui même choisir.
Bien sûr il n'avait pas le droit de sortir des Limbes, ce n'était pas son domaine. Donc pour ne pas se faire remarquer, il avait choisi des esprits peu connus, qui ne manqueraient à personne. C'était amusant au début. Mais très vite ennuyant. Ces esprits n'avaient aucun intérêt
Alors il avait pris la décision de passer au niveau supérieur, radicalement. C'était un risque à prendre, mais en faisant attention au moindre détail, l'investissement allait payer pendant longtemps.
Il prit donc son temps, attendant que le bon profil se présenter à lui. Et sa patience paya.
Il entendit une rumeur. Un jeune esprit peu connu qui s'était fait remarquer en renversant le Roi des Cauchemars et avait été promu Gardien de l'Enfance. Le jeune esprit déjà puissant allait avec ce nouveau titre s 'améliorer d'avantage. Et cerise sur le gâteau, il était le Gardien de l'Amusement.
L'esprit en question n'était pas facile à trouver. Il avait tendance à se déplacer constamment. Mais ce n'était pas en soi un problème. Lorsque tous les jours vous devez jouer à cache-cache pour faire votre travail, en sachant que c'était toujours vous-même qui devait chercher, dans un univers que vous avez créé exprès, le faire dans le monde réel devenait un jeu d'enfant.
Il suffisait donc de suivre le vent d'hiver et le rire des enfants, et … bingo.
Tandis que le soleil allait se coucher, dans un parc au cœur de la ville, une petite troupe d'enfant criait de joie et courait en tout sens entre des bonhommes de neiges tout en lançant des boules de neige sur leurs camarades. Au milieu de ce tumulte, un adolescent aux pieds nus, dans un sweet bleu et un pantalon étroit usé, les cheveux blancs, et tenant un long bâton au bout incurvé, riait aux éclats en fabriquant de nouvelles munitions. Une scène touchante, mais pas pour quelqu'un qui venait des Limbes …
Bien cacher derrière les arbres, le Maître des Limbes attendit patiemment que la nuit tombe et que les enfants soient appelés par leurs parents pour rentrer. Le jeune Gardien en profita pour les saluer et s'envoler vers sa prochaine destination.
Telle sa propre ombre, le Maître des Limbes prit la même direction pour retrouver l'esprit dans une ville plus à l'Est, gelant les flaques d'eau sur les trottoirs, une douce chute de neige derrière lui. Après avoir fait le tour de la ville, le garçon se posa enfin sur le toit d'un immeuble pour admirer son travail avec sourire. C'était le bon moment pour faire connaissance.
Tandis que le jeune esprit était accroupi sur le parapet, le regard sur les rares passants en contre bas, le Maître des Limbes alla se présenter enfin à lui.
- Belle nuit, n'est ce pas ?
Probablement ne s'attendant pas à avoir de la visite, le garçon sursauta, manquant de peu de tomber dans le vide. Il reprit heureusement son équilibre pour se relever et se tourner vers son interlocuteur.
- Que-quoi ? … oh … euh … oui, bafouilla t-il avant de se ressaisir. À qui ai-je l'honneur ?
- Où son mes bonnes manières …, je me nomme Poensis Damoclès. Et vous, vous devez être le fameux Jack Frost, n'est ce pas ?
- En personne.
- Ah, merveilleux ! Je rêvais de vous rencontrer. J'ai tellement entendu parler de vos exploits que je voulais vous voir à quoi ressemblait le nouveau Gardien. Mes félicitations en passant.
- Euh, merci. C'est sympa, mais … je ne peux pas trop traîner aujourd'hui, répondit le garçon visiblement un peu mal à l'aise. J'ai pas mal de coin à visiter et on m'attend. Mais je serais ravi qu'on puisse faire connaissance. Vous n'avez qu'à venir chez Nord de ma part. J'y vais régulièrement, donc on pourra s'y croiser.
- Je comprend. Mais moi même j'ai un emploi du temps très chargé. Faisons au plus court dans ce cas. Cela ne prendra que cinq minutes.
- Je suis désolé, mais franchement je dois partir, s'empressa nerveusement Jack. Ponesi … c'est ça ? Je passerais vous voir plus tard alors. Ravi de vous avoir rencontré !
La présence du vieil esprit l'ayant rendu rapidement anxieux, le garçon avait pris le premier coup de vent pour s'envoler haut dans le ciel. Ne pouvant plus le voir, Poensis resté seul sur le toit gardait son petit sourire. Il resta ainsi plusieurs minutes sans bouger, avant de finalement venir replacer le nœud à son col et disparaître instantanément, comme s'il n'avait jamais été ici.
À des kilomètres de là, dans une autre ville, au centre d'une place déserte éclairée pas les lampadaires qui l'entourait, le vent déposa Jack Frost à côté d'une fontaine gelée. Cet étrange esprit à moitié … bovin l'avait stressé, sans pour autant le connaître ou qu'il ait fait quoique ce soit pour. Bien au contraire, il avait été courtois et semblait s'intéresser à lui sans jugement. Mais sa présence était plus oppressante qu'un certain Pitch Black.
Après avoir vérifié qu'il était bien seul, Jack se permit de fermer les yeux et de se détendre. Pas de quoi s'affoler, des esprits bizarres il en existait des centaines, à commencer par les Gardiens. Et puis d'habitude c'était lui qui surprenait les autres, pas l'inverse.
Enfin calmé, respirant profondément jusqu'à geler l'humidité de l'air dans son souffle, Jack reprit conscience de son environnement. Par précaution il inspecta de nouveau la place s'assurant d'aucune présence intrusive. Son esprit apaisé il se retourna pour reprendre son travail, mais sa réaction en fut tout autre.
Surpris, il poussa un cri tout en reculant maladroitement de quelques pas avant de brandir son bâton tremblant vers la cause de son effroi.
Juste là où il était avant, se tenait fièrement l'esprit semi-bovin dans la même position qu'il avait laissé sur le toit de l'immeuble.
- Je suis flatté d'avoir un fan, déclara le jeune Gardien en baisant légèrement son bâton toujours aux aguets, mais pas qu'on me suive sans mon consentement comme une groupie psychopathe. Alors excuse moi si je t'ai blessé et laisse moi tranquille.
Espérant que le message soit compris, il se retourna pour prendre une autre direction. Mais à peine eut il fait demi-tour qu'il se retrouva nez-à-nez avec l'harceleur.
- Alors permet moi d'insister, chuchota Poensis.
Face à la menace, Jack fit un bond en arrière et lança un éclair de givre pour ensuite se poser sur le rebord de la fontaine. Le Maître des Limbes s'écarta juste ce qu'il faut pour éviter l'attaque qui provoqua une large plaque de verglas derrière lui.
- Pourquoi tant de violence mon garçon ? Tout ce que je souhaite, déclara t-il la main sur le cœur en s'avançant lentement vers la fontaine, c'est de pouvoir t'inviter dans ma demeure et de pouvoir faire connaissance autour d'un délicieux repas.
- Je n'ai pas faim ! Cria Jack en prenant la voie des airs.
Sans ménagement, il lança trois nouvelles attaques et ne prit pas le temps si l'une d'elle avait atteint sa cible pour s'éloigner le plus rapidement possible à l'aide du vent. Cette fois-ci il irait se réfugier au pôle Nord ou auprès de Sandy s'il croisait le Marchand de Sable en chemin.
Au sol Poensis n'avait pas bougé, laissant les deux premiers rayons geler les pavés autour de lui, le troisième atteignant sa paume placée devant lui. Il tourna sa main vers ses yeux pour voir une fine couche de glace recouvrir sa peau. D'un air las il referma sa main, craquant ainsi la glace qui tomba en ne laissant aucune marque.
- Que faut il faire pour empêcher de s'enfuir lorsque ce dernier utilise le vent pour voler …, se demanda t-il pensivement. Il faut bien sûr régler le problème à la source. C'est à dire …
Alors que Jack était de plus en plus haut, Poensis leva sa main dans sa direction, les doigts écartés. Peu à peu, une brise vint caresser le creux de sa main. Puis la brise augmenta sa vitesse, tourbillonnant entre les doigts repliés pour devenir une tempête miniature. Le vent se condensant au même endroit devint finalement une sphère blanche parfaitement lisse, mais en mouvement constant.
Au loin, la silhouette du jeune garçon aux cheveux blanc avait perdu de l'attitude, pour définitivement tomber dans une rue plus loin lorsque la sphère fut formé. Ayant rabaissé sa main pour admirer son travail, le Maître des Limbes accentua son sourire pour disparaître à nouveau.
À cinq cents mètres de là, Jack était allongé au milieu de la route, encore sonné par la chute. Reprenant ses esprits, il se redressa difficilement avec l'aide de son bâton qu'il avait miraculeusement gardé. Il ne parvenait pas à comprendre ce qu'il s'était passé. C'était comme si le vent avait faibli contre se volonté. Puis tout s'est arrêté, pas une seule brise légère pour le maintenir.
Des claquements régulier vint troubler le silence pesant maintenant dépourvu du vent. Un peu plus loin sur la route, Poensis avançait dans sa direction, faisant sauter une sphère dans sa main comme un petit ballon. Encore un peu étourdi, Jack se mis en position de défense, son bâton pointé vers l'esprit qui s'approchait.
- Qu'est ce que tu as fait !?
- Je n'ai fait que nous débarrasser d'un élément gênant, répondit doucement l'esprit qui s'arrêta à trois mètres de lui. Maintenant il n'y aura plus de vent pour nous importuner.
À ces mots, il rattrapa une dernière fois la sphère, puis referma sa main avec force. Sous la pression, la sphère se brisa comme du verre. Dès qu'elle éclata, une rafale puissante souffla à travers la ville, emportant avec elle le moindre objet se trouvant sur son passage. Jack se maintint sur place comme il put. Puis aussi rapidement qu'il était apparu, tout redevint calme, avec pour seule différence les pots de fleurs brisés au sol et les poubelles renversées.
Le monde semblait si … silencieux. C'est comme si un chant qu'il avait écouté continuellement, comme un bruit de fond auquel il ne faisait pas attention, s'était tu définitivement. Et maintenant que ce chant n'était plus là, il se sentait vraiment seul, et tellement lourd …
- Qu'as tu fait … ? murmura t-il en s'adressant au Maître des Limbes immobile.
- Au risque de me répéter, je vais être plus précis, répondit l'esprit sombre qui reprit sa marche lente. J'ai détruit l'Esprit du Vent.
- Non … Non ! S'exclama Jack parvenant difficilement à respirer dans sa panique. C'est impossible ! On ne peut pas ! Il ne peut pas !
- Bien sûr que c'est possible. Enfin … ça l'ai pour un Damoclès. Ou plus précisément pour moi. C'est mon rôle après tout. Toi, tu apportes au monde le jeu. Moi, j'exécute les esprits jugés coupable.
- Coupable ? s'étonna t-il en reculant face à l'approche de Poensis. Mais je n'ai rien fait de mal !
- Non, en effet. Mais l' « erreur judiciaire » ça existe.
Un sourire malfaisant s'étirait sur le visage du Maître des Limbes. Contradictoirement, son pas lent et franc diminuait rapidement la distance séparant les deux esprits. Jack qui voulait s'en éloigner, ne faisait que trébucher en arrière, continuant à appeler dans son esprit le vent qui restait inlassablement silencieux. Lui qui s'était plaint de ses trois siècles de solitude, il se sentait plus abandonné que jamais et avait l'impression d'être enchaîné au sol. Comme prit dans un étau, l'air s'infiltrait difficilement dans ses poumons, le cœur battant à tout rompre dans sa cage thoracique, ses pensées défilant sans avoir de cohérence. Ses yeux bleus exorbités, il redressa un peu plus son bâton dans ses mains tremblantes, le givre crépitant en réponse à sa panique.
- Ne … ne t'approche pas ! S'écria t-il avec un éclair de givre s'échappant vers la menace.
Incapable de viser correctement, le rayon frappa le sol juste à côté des pieds de Poensis qui continuait à se rapprocher. Les yeux jaunes fendus rivés sur sa proie, ce dernier ricana de la maladresse du garçon. Voulant mettre fin à ce petit jeu, Poensis fit une dernière grande enjambé pour être enfin à porté de main. En réponse à la promiscuité soudaine, Jack balança dans un cri son bâton sur le côté. Il atteignit son attaquant, mais le coup était stoppé par une main ferme qui maintint le bâton à distance de sa tête. Le souffle coupé, les yeux bleus du garçon étaient perdus dans les yeux jaunes du prédateur, les dents apparentes à travers le sourire morbide, leur nez se touchant presque.
Incapable de bougé, bloqué par l'emprise sur son bâton et l'hypnotisé par le regard perçant, Jack eu l'impression de rester figé ainsi pendant une éternité, ne remarquant pas le geste rapide de l'esprit sombre. En l'espace d'une seconde, ce dernier glissa sa main libre dans sa veste pour en tirer un petit objet, et vint le planter dans la poitrine du jeune Gardien.
- Au fait, mon nom est Po-ène-zisse, articula il faiblement. On se retrouve ne l'autre côté.
Sentant l'impact sur son torse, Jack reprit conscient de son corps. Tandis que le Maître des Limbes lâcha le bâton et recula d'un pas, Jack prit conscience de ce qui l'avait frappé. Enfoncé au milieu de sa poitrine, une vielle clef rouillée avec un papier accroché à la boucle par un fil sortait à moitié à travers le tissu bleu de son sweet. Bizarrement, il ne ressentait aucune douleur, juste une sensation étrange qui se développait dans tout son corps, comme une légèreté soudaine. Reprenant son souffle qu'il avait retenu, ses mains commencèrent à s'engourdir. Lorsqu'il regarda ce qu'il se passait, il vit le bout de ses doigts noircir rapidement, comme si des écailles noires s'étalaient sur sa peau, puis remontèrent sur ses vêtements, englobant même son bâton. Dès que son torse fut atteint, ses doigts se brisèrent en de multiples fragments noirs qui s'envolèrent dans un vent qui n'existait plus.
Tout le corps du garçon devint ainsi noir, et se décomposa dans un petit tintement. En moins d'une minute il ne resta plus rien de Jack Frost dans ce monde, juste un vielle clef que le Maître des Limbes rattrapa avant qu'elle ne tombe.
Lorsque le dernier fragment disparut dans le ciel nocturne, Poensis se retourna, gardant son sourire satisfait. Dès que son sabot toucha le sol, il disparut instantanément, sans laisser le moindre indice de son passage.
