La machine faisait un boucan d'enfer et de la fumée sortait de tout parts, mais qu'importe, il allait lui montrer à cette petite qu'il n'était pas un vieillard égaré à la mémoire vacillante. Il fut d'ailleurs surpris que le Tardis ait pris la peine de démarrer, alors que quelques minutes auparavant, il refusait de bouger d'un atome. Enfin le calme revînt, et le Docteur sortit en toute hâte.
- Ha! on ferra moins la maline maintenant ! dit-il en traversant la plate-forme qui menait à la porte.
Il ouvrit la porte d'une poignée décidée et fut, contre toute attente, ébloui par la lumière du jour.
- Ah non ! ahhh, je déteste quand elle fait ça !
Il apparu exactement à l'endroit qu'il souhaitait, mais un laps de temps s'était écoulé, et il ne savait combien.
- Je ne contrôle décidément plus mon Tardis...
Il eut comme le sentiment que le Tardis lui répondit et se retourna pour se défendre, la main sur la porte légèrement entre-ouverte:
- Oui oui je sais, tu ne m'appartiens pas, je t'ai volé …! je n'ai pas oublié tu vois ! 3000 ans et toute ma tête !
Alors qu'il avait encore l'index pointé sur sa tempe pour avoir illustré sa dernière phrase, le Docteur entendit un « Alors ça, c'est incroyable …!». Il se retourna précipitamment, et vit par dessus une des vitres du Tardis, une silhouette jaune. C'était elle, la jeune fille au ciré. Le hasard faisait bien les choses, il allait enfin pouvoir se moquer d'elle, et voir l'ahurissement sur son visage. Il sorti la tête de la cabine, et se prépara à prononcer une réplique sarcastique, quand celle-ci le devança :
- Qu'est ce qui leur ait passé par la tête de mettre une cabine téléphonique en plein milieu du trottoir ! dit-elle en regardant tout autour du Tardis. Il faudrait s'en plaindre au maire...
En effet, le Docteur avait garé le Tardis au plein milieu du trottoir. Il avait pour intention de prendre la jeune fille par surprise en se téléportant d'un endroit à un autre, mais du temps était passé, et celle-ci n'avait pas l'air tant surprise que ça. Du moins, pas pour les raisons souhaitées.
- Une cabine de police, pas téléphonique ! corrigea-t-il.
Elle inspecta la cabine bleue, et lu les inscriptions pendant que le Docteur sortait de la machine :
- "Police Box" … pourquoi c'est en anglais ?
Elle remarqua une petite poignée sur la porte gauche, ouvrit le couvercle, et y trouva un téléphone.
- Ah bah, c'est quand même une cabine téléphonique ! Sauf que le combiné est à l'extérieur,... c'est marrant ça.
Elle décrocha :
– Allo … ? Il n'y a même pas de tonalité … ni de quoi composer un numéro d'ailleurs.
Le Docteur la regardait avec de grands yeux, et n'appréciait pas qu'elle se permette de tripoter si aisément le Tardis.
- Bon arrêtez de le toucher comme ça, lui ordonna-t-il, nous sommes-nous déjà croisés ?
Elle reposa le combiné.
- Hum... peut-être, je prends souvent ce chemin.
- Quel jour sommes-nous ?
- Le … vingt...huit février 2015.
- Vous voulez dire 2016 ?
Elle rit.
- Non, non 2015.
Il tourna vivement son regard dans le vide. Une bribe de raisonnement commençait à s'élaborer dans son esprit.
- Oh, je vois...
Il la regarda de nouveau et rajouta :
- Attendez, ça n'a pas de sens.
Elle le regarda intriguée.
- Pourquoi portez-vous encore ce ciré ?
- Et pourquoi pas ?
Il se mit à faire les cents pas, en tenant son menton. Quelques passants s'arrêtèrent à côté d'eux, tout aussi incommodés par la cabine.
- Mais quelle idée d'installer une cabine téléphonique ici ! s'exclama un piéton.
- Quelle idée d'installer une cabine téléphonique tout court, répliqua la jeune fille au ciré.
- Ah c'est bon, arrêtez de vous plaindre, s'impatienta le Docteur, elle sera partie d'ici quelques instants.
Sans prêter attention au Docteur, les passants vérifièrent qu'aucune voiture ne passait pour pouvoir contourner la cabine et continuer leur chemin.
- Comment savez-vous qu'elle sera partie d'ici quelques instants? demanda la jeune fille. Vous travaillez pour la Mairie ?
Il leva sa tête et la regarda sans dire un mot. La jeune fille le regarda en retour, perplexe.
- Qu'il y a-t-il ? finit-elle par demander.
- Pourquoi ?
- Pourquoi quoi ?
- Pourquoi vous? Pourquoi faut-il que je tombe toujours sur vous ?
- Je ne sais pas, ce n'est pas une très grande ville...
- Pourquoi Versailles ? Êtes-vous de la royauté ?
- Alors là … pas du tout. Et ça fait bien longtemps qu'il n'y a plus de Roi et de Reine en France.
- Pourquoi la fin Février ?
- Alors ça... le calendrier …
- Et pourquoi cet affreux ciré ?
- Ah bon, vous le trouvez affreux? Moi je l'aime bien, dit-elle en regardant son ciré, en plus il est pratique pour la pluie …
- Mais il ne pleut pas.
- La météo a prévu de la pluie aujourd'hui.
Il prit sa tête entre ses deux mains. Tout cela paraissait tellement simple, mais n'avait pourtant pour lui, aucun sens. Pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi ?
- Aaaah, je ne comprends rien !
Cela l'agaçait. Lui qui, par le passé, avait résolu des mystères bien plus compliqués, avait le sentiment de se trouver face à une équation d'une simplicité enfantine, dont il ne trouvait pas le résultat.
Elle le regarda inquiète.
- Vous allez bien Monsieur ?
Il se tourna vers elle.
- Oui, pardon, je vais bien.
- Vous avez besoin que je vous aide pour quelque chose ?
Il ajusta sa veste et répondit calmement, sans la regarder :
- Non ça va aller … merci.
- Savez-vous comment rentrer chez vous ?
- Non, je …
Il leva la tête, l'a regarda d'un air grave puis reprit:
- Qu'avez-vous dit ?
Un monta d'un cran le ton de sa voix et répéta :
- J'AI DIS, EST-CE QUE VOUS …
- Je ne suis pas sourd ! je vous demande juste de répéter !
- Oh pardon, … j'ai dit est-ce que vous savez comment rentrer chez vous ?
- Pourquoi ?
Avant qu'elle puisse répéter « pourquoi quoi ? », il reprit directement la parole:
- Pourquoi souhaitez vous tant m'aider à rentrer chez moi ?
- Je ne sais pas, vous m'avez l'air perdu. Mais si vous ne voulez pas, je …
- Non, non..., il l'interrompit en approchant son index vers la bouche de la jeune fille, chut chut...
Il resta un instant la tête levée, il avait le sentiment qu'il était sur le point de trouver une inconnue X, et cela le mettait dans un certain état jubilatoire. Il finit par tenir la jeune fille par les deux épaules, et baissa rapidement sa tête pour lui ordonner :
- Attendez ici !
Il rentra dans la cabine bleue. Pendant ce temps la jeune fille se demandait ce qu'on pouvait bien faire dans un cabine si étroite. Rentrer sa chemise dans son pantalon peut-être. Quinze secondes plus tard, il en ressorti très calmement. Cela remit sur le tapis son questionnement sur ce qu'il pu bien y faire à l'intérieur, jusqu'à ce qu'elle vit le calepin qu'il avait désormais à la main.
- Okay et bien bonne journée, finit-il par lui dire en prétendant d'écrire des notes au crayon sur son calepin.
- Oh ? Okay... Hum, ça va aller pour vous ?
- Oui oui, absolument. Je vous remercie par ailleurs pour vos commentaires à propos de la cabine, Monsieur le Maire en prendra compte.
- Oh, donc vous travaillez pour la mairie ?
- Oui, oui, répondit-il toujours le nez sur son calepin.
Sans la regarder, il sortit son papier psychique, le mit sous le nez de la jeune fille, puis le retira très rapidement.
- Ah très bien, commenta-t-elle satisfaite. Pourriez-vous aussi lui parler du carrefour vers le pont ? Il est vraiment dangereux je trouve, il y a peine de quoi marcher sur un trottoir, et à cause des buissons, on ne peut pas voir les voitures arriver.
- Ah oui ? Ah ? Le pont là-bas ?
Il montra une direction au hasard.
- C'est noté, répondit-il en rangeant la papier psychique dans la poche de sa veste intérieur.
- Merci, et bien bonne journée M. Docteur.
Elle regarda à droite et à gauche pour contourner à son tour la cabine bleue, mais le vieil homme, abasourdi, ajouta.
- Comment m'avez-vous appelé ?
- Monsieur Docteur,... je... ce n'est pas votre nom ?
L'on voyait sur son visage qu'elle craignait de l'avoir froissé.
- Comment savez-vous …. ?
- Ah ! s'exclama-t-elle rassurée, c'est écrit sur votre papier.
Alors ça, c'était la meilleure. Il était déjà tombé sur des situations où des personnes voyaient sur le papier psychique, des noms farfelus, voire même rien du tout. Mais qu'une représentation mentale soit aussi proche de sa véritable identité relevait de … de … il ne savait pas. Il garda son calme, et continua le reste de son plan.
- Oui pardon, j'avais oublié, se ressaisit-il. Par ailleurs, j'ai cru comprendre que vous n'aviez jamais vu une cabine de police, donc si vous souhaitez y jeter un œil avant qu'on l'enlève... En attendant, j'ai quelques notes à … noter.
- Ah oui, c'est vrai merci !
Il se mit sur le côté, et continua son subterfuge pendant que la jeune fille se dirigea vers l'entrée de la cabine bleue. Elle ne le savait pas, mais le Docteur jetais un regard furtif vers elle toutes les secondes pour ne pas louper ce moment.
