Chapitre 2

Etait-ce parce qu'il était lové dans mes bras ? Etait-ce l'odeur vanillé de ses cheveux qui montait à mes narines ? Je rêvai cette nuit-là de ma première expérience sexuelle.

A 12 ans, je dormis pour la première fois ailleurs que chez moi lors d'une sortie en groupe avec quelques juniors de mon année et des senpais. Excité par la nouveauté, je n'arrivais pas à dormir dans la salle de gym convertie pour l'occasion en dortoir. Alors que je me tournai pour trouver la position confortable, j'aperçus une silhouette se faufiler dans l'allée centrale puis s'arrêter devant un futon. Je ne voyais rien malgré la lueur lunaire qui filtrait à travers les petites fenêtres situées en hauteur mais j'entendis des chuchotements, des rires vite étouffés dans la couverture, puis quelques minutes plus tard, des gémissements, des murmures, des soupirs. Je n'appréhendais pas ce qu'il se passait et m'interrogeais sans trouver de réponse claire. Naïf et introverti à l'époque, j'oubliai rapidement, occupé à gagner une place gagnante parmi la jungle de la jeunesse masculine envieuse du statut d'idole.

Plus tard, vers mes 15 ans, je saisis par des mots et des gestes captés dans le jeu des senpais la nature de ce que j'avais espionnée à mon insu. A mon tour, je fus abordé. On me fit comprendre que mon visage encore enfantin plaisait, que mon corps attirait. Toujours aussi crédule mais curieux de nature, je donnais mon accord pour tenter l'expérience. Je n'avais pas encore fait l'amour avec une fille. J'étais vierge de tout attouchement si ce n'était les miens sous la douche sans pour autant éprouver le réconfort passager dont me parlaient les copains. Ce fut donc un dépucelage masculin dans une salle obscure et inoccupée de la Johnny's qui m'éveilla à la sexualité.

Allongé sur le sol, sur une couverture qui trainait là par hasard, je redoutais l'instant, peu sûr de moi et un peu gauche ne sachant exactement ce que je devais faire. Je découvris les caresses et les baisers tandis que mes vêtements étaient retirés. Le malaise envahissait mon corps et me bloquait. Nous étions silencieux, seuls parlaient ses gestes. Il était doux et me rassurait d'une voix calme où perçait la patience : "Si tu n'arrives pas à te détendre, tu vas avoir mal". A l'évocation de la douleur éventuelle, je me tendis encore plus. il mit alors ses doigts dans ma bouche et me sourit tendrement devant mon regard interrogateur : "Pour que ça glisse mieux, mouille-les moi". Je le suçotai, entourant ses doigts de ma langue comme je le faisais avec une sucette. Pendant ce temps, il prit mon membre en main. Je réprimais un cri entre ses doigts. Petit à petit, la fraîcheur humide de sa langue me procura des frissons qui s'étendirent sur tout mon corps. Mon cerveau embrumé n'enregistrait plus ce qui se passait autour de moi. Ma peur s'éloignait faisant place à une plénitude ensorcelante. "C'est bien. Laisse-toi aller". Et soudain, comme les vannes qui s'ouvrent libérant l'eau d'un barrage, une décharge éclata en moi et je me soulageai dans sa bouche. La tête penchée en arrière, j'avais lâché ses doigts et j'haletais, inconscient de l'instant présent jusqu'à ce qu'il attrape mes lèvres et enfouie sa langue dans ma bouche. Je sentis les effluves de mon propre sperme et me mis à rougir.

J'étais perplexe. Etait-ce cela l'amour à deux ? Il jouait avec ma langue incitant la mienne à s'enrouler autour. Je redevins à nouveau attentif à ce qu'il faisait. Quand il effleura mon anus avec un de ses doigts mouillés, je me crispai à nouveau. Instinctivement, je refermai les jambes qu'il avait écartées pour pénétrer mon intimité. Il rompit son baiser : "Chut, le début va être douloureux. C'est pour ça que je te prépare. Détends-toi". Malgré ma timidité, j'étais dans ma phase rebelle et les injonctions fonctionnaient peu sur moi. Je fis donc le contraire. Je pinçais mes lèvres pour retenir un cri de douleur. Au deuxième doigt, je me mordis. Au troisième, j'attrapai ses cheveux et voulus le repousser.

"Yamapi, tu veux vraiment que j'arrête ?"

Il me regardait soucieux. Je distinguais une lueur inquiète, teintée d'une pointe de déception. Il me protégeait depuis mes 11 ans, m'ayant pris sous son aile lorsque j'étais entré dans l'entreprise, me guidant et me conseillant. Il y avait toujours eu une affinité entre nous. Je savais qu'il ne me voulait aucun mal.

"Non. Je vais essayer de me détendre".

Il acquiesça et m'embrassa de nouveau : "Mets tes jambes autour de ma taille." Il était nu. Quand s'était-il déshabiller ? Il souleva mes hanches et moi ma tête. Je voulais voir. Avec les douches communes et les hammams, je l'avais déjà vu mais là son membre avait doublé de volume. Mes yeux se voilèrent d'inquiétude et je me détournai. "Regarde-moi". Il prit mon menton et le tourna vers lui. Je le fixai et son regard me rassura. A la première poussée, je plissai les yeux et retroussai les lèvres sous la souffrance. J'avais l'impression qu'il m'écartelait et me déchirait. Je voulais fuir mais j'étais comme hypnotisé sous ses yeux sombres emplis de désir.

"Tu préfères petit à petit comme ça ou en une seule fois, comme un pansement qu'on arrache".
— Vas-y", soufflai-je, incapable de capter l'humour de sa dernière phrase.

Il se pencha et enveloppa ma bouche de la sienne. Tandis qu'il m'embrassait, il donna un coup de rein qui me fit bondir. Je le mordis et s'il ne m'avait pas tenu fermement, je l'aurais repoussé.

"Là, le plus dur est passé. Tu vas maintenant t'y habituer. Quand la douleur diminuera, tu verras. Tu verras à nouveau le septième ciel comme tout à l'heure. Tu as aimé non ?"

Il me parlait, me rassurait tout en caressant mon torse encore maigre. Il empoigna mon membre et joua avec jusqu'à ce qu'il devienne dur. Et là, des picotements parcoururent mon corps. Je poussai mes hanches involontairement vers l'avant. Ce dut être un signal car il se mit à bouger. La douleur que je sentais encore un peu fit place à une sensation différente. Un coup plus fort toucha un endroit qui m'électrisa. Je poussai un cri. "Encore ?" Je hochai la tête incapable de parler. A chaque poussée, les étoiles papillonnaient de plus en plus nombreuses. Soudain, je ne pus me retenir. Je me libérai entre ses doigts. Quelques secondes plus tard, sous la pression de mes fesses resserrées, il se soulagea à son tour. Epuisé, il s'affaissa sur moi.

Alors c'était ça l'amour entre hommes ? J'étais mitigé, les yeux posés sur le plafond. Mon ignorance en la matière m'empêchait de me faire une opinion. Oserai-je retenter ? Mes mains étaient sur ses épaules tandis que mes jambes étaient retombées de part et d'autre de son corps. Je commençai à étouffer sous son poids. Je remuai un peu pour le déplacer. Il se redressa et se retira laissant un vide en moi suivi de démangeaisons désagréables qui se réveillèrent. Je grimaçais. Il attrapa un tissu dans la poche de son pantalon et m'essuya délicatement le ventre où trainaient des traces de spermes et mes fesses d'où s'écoulait sa semence.

"Cette première fois n'a pas été top, hein ?"

Je secouai la tête, incapable de parler. Il rigola.

"Tu verras, tu t'y habitueras. Ce sera plus facile."

Devant ma moue sceptique, son rire s'accentua. Je me renfrognai.

"Je ne sais pas si..." Ma voix rauque s'étouffa. J'étais gêné et voulais partir. Il dut le comprendre car il se leva et se rhabilla. Je m'assis, réprima un gémissant sous l'inconfort.

"Tu vas avoir un peu de mal à marcher", me prévint-il. Je lui jetai un regard noir. "Hé, ça va pas durer, demain tu sauras danser". Il tapota ma tête puis ouvrit la porte et vérifia le calme du couloir. Il sortit en me jetant un "A plus" et referma la porte me laissant seul. Il avait deviné que j'avais besoin d'un temps pour me composer un visage.

Je me dépêchai de mettre mes sous-vêtements, mon t-shirt et mon pantalon. La pensée fugitive que je me trouvais trop maigre effleura mon esprit. Je me levai et grimaçai. Je dus prendre appui contre une table attendant que mes jambes cessent de trembler. Je ne croyais pas pouvoir assister à l'entraînement. Cela m'embêtait. Je n'aimais pas faire défaut à mes engagements. Après quelques minutes, je vérifiais à mon tour le couloir et me faufilait le long du mur jusqu'à l'ascenseur. Je rejoignis ma salle et les garçons qui composaient mon groupe, réunis par bande de quatre à cinq. Je m'avançais doucement vers les deux amis qui me faisaient de grands signes. Jin et Ryo étaient près d'un jeune garçon, aux cheveux mi-longs qui barraient son front, aux dents proéminentes et un peu écartées.

"Enfin, te voilà".

— On t'a attendu à la cafet'".

Je m'excusai.

"Je voulais te présenter Kame, me dit Jin. Il vient d'arriver".

Je m'inclinais un peu pour le saluer. Nos regards s'accrochèrent ensuite. Je fus captivé par ses yeux chocolat qui exprimaient toute sa timidité. Je lui souris pour le rassurer. Je me revoyais dans son regard quand j'étais arrivé moi aussi dans ce nouveau monde.

"Kamenashi Kazuya, se présenta-t-il.

— Yamashita Tomohisa, mais tu peux m'appeler Yamapi comme tout le monde.

— Yamapi ? Quel drôle de surnom ! Pourquoi Pi ?"

— Oh, c'est trop long à expliquer", esquivai-je.

— Il faut que tu entendes l'histoire...", commença Jin.

Heureusement pour moi et même si je savais qu'à courte échéance notre nouvel ami connaitrait d les tenants et aboutissants de ce Pi qui me colle à la peau, le professeur de danse arriva. Elle claqua aussitôt des mains pour nous mettre en rang et débuta son cours. Les deux heures qui suivirent furent l'enfer. Je me plaçais cette fois derrière Ryo et Jin et essayais d'être le plus discret possible mais c'était peine perdue. Le moindre écart était repéré et les critiques pleuvaient. Mes compagnons ne pouvaient s'empêcher de chuchoter, étonnés de mon comportement et de mes erreurs, moi qui était souvent le premier à réussir une chorégraphie.

Aussitôt la fin du cours, je me précipitai sur mon sac puis quittai la salle, la tête baissée. Je retenais mes larmes. Hors de question qu'elles coulent là maintenant. J'attendrais d'être dans le noir de ma chambre pour soulager la détresse qui m'étreignait le corps. Qu'avais-je fait ? Pourquoi avais-je si mal alors qu'on m'avait assuré du contraire ? Qu'est-ce qui clochait en moi ? J'avançais sans m'occuper des appels derrière moi ni des personnes que je croisais et que je bousculais. J'attrapai in extremis le bus et m'installai au fond, le visage tourné vers la rue. J'étais inconscient de ce qui m'entourait. A la gare, je me faufilai parmi les voyageurs et atteignis le quai où j'attendis mon train pour la maison. Je me positionnai à l'emplacement de la porte du wagon et dès qu'il s'ouvrit, je pénétrai dans l'habitacle. Je fermai les yeux, comptant les différents arrêts. "Vite, dépêche-toi", murmurai-je comme une litanie. Enfin, l'heure de la délivrance approcha. Je marchai tant bien que mal, toujours endolori au creux de mes reins.

Au parc de jeux, je me dirigeai vers les longs tuyaux en bétons qui servaient de tunnels pour les jeux enfantins. Je m'y engouffrai et posant la tête sur mes genoux repliés, j'éclatai en sanglots. Je perdis la notion du temps. Quand les larmes se tarirent, je me calmai et je reniflai. Une chaleur sur ma gauche me fit lever la tête. J'ouvris la bouche de stupeur. Assis à côté de moi, Kamenashi attendait, le regard fixé sur le mur face à lui. Il dut se rendre compte du silence de l'endroit car il tourna la tête vers moi et me sourit contrit.

"Désolé, je t'ai suivi. Je ne voulais pas te laisser seul dans cet état."

Je détournai mes yeux. J'avais honte de moi, de ce comportement faible. Ce secret était à moi. Personne même mes amis ne devaient savoir que le soir, le garçon joyeux et attentif, le garçon toujours à l'affût du moindre encouragement, pleurait à l'abri du regard des autres. Pourtant, aucune colère monta en moi devant cet intrus. A quoi bon ? Les faits étaient là. Depuis combien de temps patientait-il dans le froid ? Je m'aperçus qu'il grelottait et me rendis compte que moi-même, je frissonnais sous la fraîcheur de la nuit. J'essuyais mes yeux et pris le tissu qu'il me tendait pour me moucher.

"Tu habites loin ?, lui demandai-je, ma voix tremblant légèrement.

— A deux stations.

— Tu veux venir à la maison te réchauffer ?

— Je vais rentrer. Mes parents m'attendent. Dis, ça va aller ? " s'enquit-il avec hésitation.

Je le regardais du coin de l'oeil. Je hochai la tête.

"Ne t'inquiète pas. Une mauvaise passe. Demain, tout cela sera oublié".

Je l'espérais au fond de moi, même si je savais que c'était superflu. Mes doutes et le manque de confiance en moi ne pouvaient disparaitre ainsi. Nous quittâmes le parc et nous nous séparâmes en silence. J'avais acquis la certitude, peu importe comment, que ce nouvel ami allait prendre une place importante dans ma vie. Je souris pour la première fois depuis le début de la journée. J'avais hâte d'être à demain pour le revoir et faire plus amples connaissances. Et tant pis pour les secrets qu'il découvrira.