Sherlock referma d'un coup sec l'écran de son ordinateur, sauta sur ses pieds pour reculer brusquement, renversant chaise, tasses de thé vides et divers autres objets qui s'écrasèrent sur son passage sans qu'il ne les voit.

Les yeux exorbités, il fixait l'ordinateur fermé, sa poitrine se soulevant dans un rythme effréné.

Moriarty était MORT. Mort. Il s'était fait sauter la cervelle juste devant lui.

Il ne pouvait pas être sur cette vidéo qui datait, de toute évidence, d'après son incarcération dans le réseau terroriste de... mais il ne pouvait pas... il ne pouvait pas... et Mycroft, que...

La tension augmenta dans son crâne jusqu'à faire exploser toute raison, et il perdit connaissance.

Mycroft passait un appel de la plus haute importance lorsque la porte de son bureau s'ouvrit à la volée sur son petit frère qui déboula dans la pièce avec l'énergie d'un ouragan déchaîné, suivit à la trace par un secrétaire mécontent et empressé dont les débuts de phrases ridiculement aiguës se noyaient dans le vide. La poignée en fer claqua furieusement contre le mur, arrachant certainement un bout du papier peint et du mur avec.


- TU LE SAVAIS ! Hurla Sherlock si fort que le secrétaire recula vers la sortie, terrifié.

Mycroft devint livide.

- Je... je vous rappelle Monsieur le ministre, lâcha-t-il d'une voix mielleuse avant de raccrocher le téléphone.

Il bondit hors de son siège, posant les mains à plat sur le bureau.

- Sherlock ! S'écria-t-il, c'était un appel important ! Tu ne peux pas rentrer ici comme bon te semble pour faire tes petits caprices ridicules d'enfant gât... !

- LA FERME ! Le coupa Sherlock avec une violence véritable qui ne lui était pas coutumière, renversant dans un élan de rage le vase posé sur le guéridon qui explosa avec fracas sur le plancher, éparpillant dans la flaque les tulipes rouges au milieu des éclats de porcelaine. NE ME DIS PAS CE QUE JE DOIS FAIRE !

Mycroft l'étudia un instant puis fit le tour de son bureau pour s'adosser prudemment contre.

- Sherlock, si tu m'expliquais ce qu'il se passe au lieu de hurler, je pourrais peut-être...

Mais une fois encore, celui-ci ne lui laissa pas l'occasion de finir. Le souffle court et bestial, il se rua sur lui pour le prendre par le col. Mycroft sursauta malgré lui, dans l'appréhension d'un coup de poing qui ne vint pas.

- Tu m'as manipulé. TU M'AS MUNIPULE !

Mycroft fronça les sourcils.

- Sherlock, de quoi tu parles ?!

Le cadet le lâcha dans une grimace de dégoût et recula, son regard flamboyant défiant le sien. Mycroft avait horreur de ce regard. C'était le même qu'il avait jadis, lorsque son grand frère agissait d'une façon vraiment injuste. Il le connaissait assez pour deviner que cette fois-ci, c'était important.

- Depuis quand tu sais qu'il est vivant ? Cracha Sherlock tout à track, brisant le silence.

Mycroft fronça les sourcils.

- De qui est-ce que tu...

- Ne joue pas à ça avec moi, Mycroft ! Tu sais très bien de qui je parle ! Lui !

Mycroft pâlit, mais se rattrapa aussitôt et croisa les bras tout en levant le menton dans un air las et supérieur.

- Moriarty est mort, Sherlock. Il s'est tiré une balle dans le crâne juste devant toi.

Sherlock le fusilla du regard, puis il fouilla dans sa poche et jeta la clé usb sur le bureau.

- Alors explique moi ça.

Mycroft suivit le geste de son frère avant de se saisir de l'objet.

- J'ai du travail, Sherlock, soupira-t-il

Celui-ci ferma les yeux un instant, agité de frissons nerveux. Les poings serrés. Prêt à exploser.

- Regarde. Cette. Vidéo.

Mycroft l'étudia un instant. Puis, le visage impassible, il s'assit derrière son ordinateur, brancha la clé usb et enclencha la vidéo sans un mot.

Quand le silence revint dans la pièce, Mycroft releva la tête et son regard dénué d'émotion rencontra celui de Sherlock qui le transperçait.

- J'ignore tout à fait comment tu t'es retrouvé en possession de cette...

Sherlock se rua en avant et abattit ses poings sur le bureau.

- N'essaye pas de gagner du temps ! Je veux savoir la vérité !

Mycroft soupira et se laissa tomber dans son fauteuil, se passant une main lasse sur le visage. Puis il redressa la tête dans un large sourire figé, les mains élégamment croisées sur ses genoux

- Sherlock, tout cela est... très compliqué.

Sherlock roula des yeux. La fureur palpitait en lui.

- Je pense être en mesure de comprendre, rétorqua-t-il dans un sourire sarcastique.

Mycroft lui lança un regard étrange.

- Assieds-toi, s'il te plaît.

- Mycroft, la vérité, maint...

- Sherlock. Assieds-toi.

Voyant qu'il n'avait pas le choix, Sherlock se laissa furieusement tomber dans un fauteuil en face de son frère, triturant les accoudoirs tout en le fixant droit dans les yeux.

Mycroft se détourna pour perdre son regard dans le vague et commença d'une voix lente :

- J'ai découvert la vérité, une partie de la vérité, lorsque j'ai détenu Moriarty. Il était... parfaitement insensible à la douleur. Incroyablement, en fait. Je n'ai jamais vu qui que ce soit agir de la sorte, pas même toi, Sherlock. Il ne la contrôlait pas seulement, j'avais l'impression qu'il ne la ressentait pas du tout, et dieu sait pourtant que je peux être très imaginatif en terme de torture. Mais j'avais devant moi... un fantôme. Comme tu le sais, la seule chose qui l'a amené à s'ouvrir un peu, ça a été de… lui parler de toi.

- De me trahir, rectifia Sherlock, les yeux réduits en deux fentes lui donnant un air férocement reptilien.

Mycroft hocha la tête, sans le regarder.

- Sherlock, je lui ai confié des choses que toi et moi sommes les seuls à savoir. Des choses qui, je le savais, seraient susceptibles de te détruire, et dont il ne manquerait pas de se servir à cette fin... Étrangement, personne n'était venu le délivrer, je veux dire, aucun membre de son réseau pourtant vaste et puissant. Je le détenais depuis plusieurs semaines et le monde semblait se ficher éperdument du napoléon du crime. On n'emprisonne pas quelqu'un comme lui, pourtant. Je dois avouer que je ne m'y attendais pas du tout, mais Moriarty est un être imprévisible et je ne me faisais pas d'illusion, je savais qu'un jour où l'autre ça nous retomberait dessus. Le temps m'était compté, j'ai donc... fini par céder en lui confiant tout ce qu'il voulait savoir sur toi. Pourtant, un seul snipper est venu pour le délivrer, un seul. Au bout d'un mois. Un mois d'enfermement et de torture.

- Sebastian Moran, trancha Sherlock.

Myrcoft lui lança un regard, sans bouger la tête, le menton au creux de la main.

- Sebastian Moran, en effet.

Il fit une pause, semblant perdu dans ses pensées. Fasciné malgré lui, l'esprit tournant à cent à l'heure, Sherlock attendit impatiemment qu'il reprenne, sa jambe s'agitant frénétiquement.

- Pourquoi attendre tout ce temps ? Ca aurait pu se justifier si ça avait été plusieurs snipers, des hommes de son réseau, mais à ce qu'on sache Moran a toujours agi de son propre chef et non sur ordre. Ce que je veux dire, c'est que Moran n'a jamais parti du réseau de Moriarty à proprement parler. S'il restait à ses côtés, c'était uniquement par fidélité et non par obligation. Ca ne collait pas. Rien ne collait. S'il avait voulu le délivrer, pourquoi avoir attendu tout ce temps quand j'aurais pu le tuer à n'importe quel moment ? Est-ce que Moriarty lui en avait donné l'ordre ? Dans quel but ? Supporter tout ce que je lui faisais subir jusqu'à ce moi je craque et finisse par lui raconter ce qu'il voulait ? Ca aurait pu être ça et je me suis arrêté à cette possibilité, la plus probable. Après tout, Moriarty reste Moriarty, et pas un criminel de petite envergure.

Il n'y a pas eu de représailles. Moran a menacé de te descendre si je ne le libérais pas. Il m'a donné les preuves qu'il te suivait, et peu de temps après des snipers sont venus s'installer à Baker Street. Bien sur, je les surveillais, mais tu n'étais pas à l'abri pour autant. Alors je l'ai laissé partir.

Il se leva, faisant monter le suspense, pour se diriger vers le placard duquel il sorti une bouteille de scotch. Sans lui demander son avis, il en versa deux verres dont il lui en tendit un. Sherlock l'accepta, plus à cause du malaise qui grouillait en lui depuis le visionnage de la vidéo que par réelle envie. Mycroft se rassit, et se frotta l'arcade sourcilière avant de poursuivre :

- Une chose qui m'a interpellé, cependant...

Il attrapa un dossier sur son bureau, caché sous une pile d'autres dont il ne semblait pas avoir utilité. Ce qui voulait dire qu'il le consultait régulièrement, sans doute même très récemment, et qu'il souhaitait le cacher. Il en sorti un cliché sans même avoir à chercher, qu'il lui mit sous le nez. Sherlock s'empara de la photo et fronça les sourcils. C'était un bout de mur, sans doute celui de la cellule dans laquelle avait été enfermée Moriarty. Des bouts de son prénom, partout, qui devait se poursuivre hors du cadre. Au centre de la photo, une inscription. De drôles de symboles codés qu'il avait déjà vu quelque... le pigpen code sur son blog, laissé par Moriarty avant que tout ne commence... il cligna plusieurs fois des paupières, troublé.

- Je suppose que tu n'as pas besoin de mon aide pour traduire ce qui est écrit ici ?

Sherlock baissa le bras sur ses genoux, le cliché encore dans la main. Il déglutit, incapable de maîtriser l'émotion indéfinissable qui montait en lui. Il but son verre de scotch cul sec et le reposa brusquement sur le bureau sous le regard soucieux de Mycroft.

- « going to kill him. Save him. » déclara celui-ci à voix haute, comme si ça rendait les choses plus délicieusement dramatiques.

Une main sur le bas du visage, Sherlock ne le regardait pas. Il ressemblait à un mauvais écolier avachi dans le bureau du directeur.

Mycroft but une gorgée, s'accouda au bureau, mains jointes, et soupira.

- De toute évidence, c'était une menace. Il me prévenait qu'il allait te tuer. Pourquoi me prévenir, ça, je peux comprendre, Moriarty aime le jeu et ne doute jamais de sa réussite. Mais me demander de te sauver ? Ca n'avait aucun sens. Je ne comprenais pas ce geste, pas plus que l'absence de sujet de sa phrase. Pourquoi n'avait-il pas utilisé la première personne du singulier, lui qui était toujours si fier de ses actes ? Si c'était une question d'économie d'énergie, il n'aurait pas rempli l'intégralité des murs de sa cellule de ton prénom...

Sherlock frissonna violemment, sans pouvoir se retenir. Mycroft fit une pause, haussa les sourcils, reprit :

- N'ayant aucune explication, j'ai décidé d'élucider le problème par moi-même et j'ai intégré son réseau. Le fait est que Moriarty ne prend pas la peine de venir sur place, donc il n'aurait pas pu me reconnaître, et je pouvais ainsi surveiller par moi-même ce qui se passait là-bas... cependant, je me suis vite rendu compte qu'aucun d'eux ne savaient que leur boss avait été fait prisonnier. Ils le craignaient, c'est certain, mais ne le respectaient absolument pas, et ne le connaissaient pas non plus. Comme je le devais, je t'ai aidé à feindre ton... suicide. Puis, j'ai suivi tes faits et gestes alors que tu étais parti en quête de détruire un à un tous les réseaux de Moriarty. J'ai réussi à te retrouver en prévoyant que tu allais t'en prendre à son réseau russe au bon moment. J'ai donc intégré ce réseau, et t'ai fait t'échapper comme tu le sais, sans que personne ne le sache. Puis j'ai continué à en faire parti, pour surveiller tant que je le pouvais. En fait, ils ne te connaissaient qu'à peine. Si le but de Moriarty avait été de te détruire, et qu'ils suivaient ses ordres, ils ne savaient rien à l'époque des intentions véritables de leur patron. Nous pouvons présumer que seul Moran était au courant, et encore. Comme tu le sais ils se sont mis à suivre leurs propres règles, principalement après ton passage. Tu voulais les détruire et tu représentes encore aujourd'hui un danger de taille qu'ils cherchent à anéantir. Je n'avais pas accès à toutes les informations, bien entendu... puis un jour... un jour, on m'a demandé de suivre l'un d'eux pour aller « visiter » un prisonnier. Je savais ce que cela voulait dire. N'ayant pas le choix, j'ai accepté.

Il but une autre gorgée, cherchant à capter son regard mais Sherlock semblait loin, bien qu'il écoutait attentivement.

- Sherlock, le secoua Mycroft d'une voix faussement maternelle, c'était lui qu'ils détenaient prisonnier.

Sherlock le foudroya de son impitoyable regard glacier. Pourtant, il ne dit rien, ce qui, il fallait en convenir, si c'était pratique, n'était pas spécialement une bonne nouvelle. Mais il continua quand même.

- Moriarty était mort. Il est mort. Aucun doute là-dessus. Nous avions nous-mêmes emporté son corps et j'ai même accepté que Sebastian Moran aille le voir. Pourtant, deux ans et quelques mois plus tard, il se trouvait juste sous mes yeux, dans un état lamentable dont je n'ai pas besoin de te faire état. Ils s'étaient retournés contre lui, cherchant à obtenir des informations sur leur ennemi public numéro 1... toi. Toute information susceptible d'accéder à toi et de te détruire. Lui ayant moi-même dit, je savais qu'il le savait, il n'avait aucune raison de se taire. Pourtant il l'a fait. J'ignore pourquoi il n'a rien dit non plus me concernant. Peut-être ne m'a-t-il même pas reconnu...

Sherlock ne bougeait pas. Parfaitement immobile, il regardait toujours fixement le sol. Pourtant, des tremblements l'agitaient, de plus en plus forts. Mycroft se leva pour se mettre devant lui afin de capter son attention, ce qui ne fonctionna pas.

- Sherlock, je ne suis pas stupide et toi non plus. Je n'ai pas besoin de te dire que la seule explication possible est qu'il n'y est jamais eu qu'un seul Moriarty, mais deux. Et de toute évidence, l'un d'entre eux cherche à te protéger à tout prix. Je réfléchi là-dessus depuis... depuis deux mois, et je n'ai toujours pas trouvé de...

- Deux mois ?

Sa voix était nette, tranchante. Mycroft baissa les yeux, surpris. Sherlock se leva, son visage à quelques centimètres seulement du sien, le fixant avec une lueur dangereuse et un peu folle dans le regard.

- Deux mois, Mycroft ? Et quoi d'autre, deux ans, trois ans, depuis que tu l'as retenu prisonnier ? A aucun moment tu n'as pensé, par hasard, à me prévenir ?

Mycroft déglutit, essaya de sourire, sans succès.

- Sherlock... si je t'en avais parlé... je ne voulais pas...

- Me mettre en danger ? Le coupa Sherlock dans un petit rire effroyablement sincère, mais c'est un peu tard pour penser à ça, Mycky.

Mycroft ouvrit la bouche, n'eut pas le temps de prononcer un mot. Sherlock l'empoigna violemment, le bousculant contre le bureau derrière lui sans lui laisser une seule chance de s'échapper.

- Est-il toujours en vie ? Assena-t-il froidement

Mycroft hocha la tête, hésitant.

- je... je ne crois pas, je ne suis pas... certain.

- Tu n'es pas certain, répéta Sherlock d'une voix neutre, le visage déformé par une expression de haine et de dégoût mêlés. Où est-ce qu'ils le retiennent ?

- Sherlock, tu n'es pas sér... !

- OU EST CE QU ILS LE RETIENNENT ?! Lui hurla-t-il à la figure en le cognant de nouveau contre le meuble.

Mycroft s'accrocha aux rebords du bureau.

- Toujours au même endroit, là où tu étais.

Alors, Sherlock le lâcha et sans ajouter quoi que ce soit, fit volte face pour quitter la pièce à grandes enjambées.


Ca n'avait aucun sens. Tout ça n'avait aucun sens. Penché par dessus la rambarde, Sherlock inspira à fond, yeux clos, pour résister à une nouvelle vague de nausée. Puis il s'essuya la bouche et se retournant dans l'autre sens, se laissa glisser vers le sol. Il tremblait et avait du mal à respirer correctement. Il n'était pas ivre comme le pensaient les gens qui passaient devant lui.

C'était juste... toutes ces informations qui fusaient en même temps, elles hurlaient, elles giclaient dans tous les sens et les rouages de son esprits grésillaient, les murs de son palais mental se fissuraient.

Il possédait l'esprit le plus intelligent du monde. Rien ou presque ne l'atteignait ni ne le déconcentrait jamais de l'essentiel.

Alors pourquoi, quand ça concernait Moriarty, avait-il autant de mal à rester calme ?

Ne supportant plus les regards, il noya son visage entre ses mains.

L'image de Moriarty, les poings cinglés par les chaînes, ensanglanté, torturé, et trouvant la force de dire à son bourreau « va te faire foutre » pour lui sauver la vie le percuta de nouveau. Il sursauta. Ses ongles marquèrent la peau de son front.

Il pouvait oublier. Se droguer, fumer, dormir pendant deux jours et en se réveillant croire que ce n'était qu'un mauvais rêve, qu'on oublie après deux tasses de café bien corsé et une bonne douche. Oh, oui, il avait tellement envie d'oublier...

« Vous n'êtes qu'un enfoiré de première qui derrière ses grands airs a aussi peur de la réalité qu'un môme de 8 ans. »

Il frissonna, et envoya son poing contre le sol à s'en faire saigner.

Moran avait raison. Il avait peur de la réalité. Et maintenant qu'elle lui éclatait en pleine face avec toutes ses questions sans réponses, il n'avait qu'une envie : fuir. C'est ce qu'il était en train de faire, d'ailleurs. Fuir dans le dédale des rues de Londres comme un ado qui fugue. Croyait-il vraiment que ça allait régler la situation ? Pour la première fois, il n'entendit même pas la voix de Mycroft le sermonner de son petit air arrogant. Ce fut sa propre voix, claire, et nette, qui le lui dit. C'était puéril. Ca n'allait avancer à rien.

Il ne pouvait pas changer la réalité. Les faits étaient là, et il devait... il devait bien... y faire face.

Moriarty était mort ! Mort ! Mort depuis longtemps, mort comme un vieux souvenir douloureux, un souvenir que l'on peut laisser derrière soi avant de reprendre le cours de sa vie. Un souvenir que l'on peut oublier.

Bordel, Moriarty ne pouvait pas être prisonnier de son propre réseau, torturé par ses hommes essayant de lui soutirer des informations sur lui, Sherlock Holmes, son ennemi juré. Moriarty le haïssait, c'était un monstre totalement fou et rien de plus, il n'avait aucune raison de souffrir bien plus que la mort pour lui... sauver la vie.

Et nom d'un chien, Moriarty n'avait pas de jumeau ! C'était impossible. Il n'y a jamais de jumeaux ! Scénario trop facile d'un bon petit film de famille du dimanche après-midi.

Il ne pouvait pas y avoir de jumeau...

La panique l'envahit à la seule mention de cette possibilité qui se révélait de plus en plus probable.

Ce que ça cachait et signifiait... il ne voulait pas y penser, il ne voulait même pas y réfléchir. Il devait user de toute ses forces pour bloquer son esprit en ébullition et les multiples théories qui jaillissaient dans son esprit dans un torrent d'émotions entremêlées.

Il devait en avoir le coeur net. Pas à cause de cette stupide menace de Moran, mais pour lui. Il devait savoir. Peut-être que Mycroft avait tout orchestré depuis le début ? Qu'ils avaient mis en scène tout ça ensemble, et qu'aujourd'hui Moriarty était bel et bien mort...

C'était étrange, de ressentir à la fois une si grande peur, et une si grande... non, il ne pouvait pas le dire. Ce n'était définitivement pas de la joie. Alors pourquoi, soudain, au cœur de toute cette horreur, avait-il l'impression qu'on lui injectait une dose de vie dans les veines ? Comme un sursaut intérieur, un spasme secouant la poitrine d'un patient plongé dans le coma...

Et alors il y avait l'espoir puis la détresse, le soulagement et de nouveau la détresse...

De toute façon, il n'avait pas le choix. Il était Sherlock Holmes. Il s'était attaqué à tous les réseaux de Moriarty, ne restait que le dernier, il devait régler ça une bonne fois pour enfin pouvoir l'enterrer définitivement.

Seulement pour ça ?

Ah, Mycroft n'avait pas tardé pour se réinstaller dans sa tête.

N'essaye pas de me faire croire que tu fais tout ça seulement par « éthique professionnelle », Sherlock. Je serais curieux de savoir ce que tu en ferais, de ton « éthique professionnelle », si c'est son corps froid que tu retrouves là-bas... son corps froid toujours pendu à ses chaînes...

Sherlock poussa un hurlement bestial et bondit sur ses pieds pour disparaître dans les rues de Londres, direction Baker Street.


Il était en train de préparer ses affaires lorsque son téléphone portable, posé devant lui sur le drap de lit, sonna. Il jeta un regard au nom de Mycroft qui s'affichait pour la énième fois avec une ardeur désespérante, mais cette fois-ci il s'agissait d'un message. Il s'empara du téléphone et afficha le sms.

Ne réserve pas de billet d'avion. Nous partirons dans un jet privé que j'ai déjà réservé, après quoi nous nous rendrons là-bas en hélicoptère. Je suppose que tu as l'intention de partir dès ce soir et je n'ai aucun moyen de te retenir de te lancer dans cette mission, mais seul et à cette heure-ci, c'est du suicide. Une voiture viendra te chercher demain à 7 heure devant chez toi. Je t'accompagne. MH

Sherlock rejeta le téléphone sur le lit dans un grognement et se concentra de nouveau sur son sac. Mais comme de toute façon, il avait fini, il s'énerva sur la fermeture éclair avant de quitter la chambre d'un pas furieux.

Même là, il fallait encore que Mycroft se débrouille pour être , pour le contrôler comme un gamin ! Comme s'il en avait besoin ! Mais c'est lui qui avait détruit tous les réseaux de Moriarty, lui qui avait combattu tous ces hommes, lui encore qui s'était infiltré dans leur rangs pour les neutraliser et ensuite les dénoncer. Il n'avait pas besoin de Mycroft pour ça.

En même temps, qu'il soit là le rassurait étrangement, et il se haïssait pour ressentir ça.

De toute façon, il avait mieux à faire que s'inquiéter de Mycroft. Ca lui éviterait au moins un billet d'avion coûteux. Il fit chauffer de l'eau pour se servir une tasser de thé, puis se laissa tomber dans son fauteuil.

La panique première s'était estompée, pour laisser place à un vide désagréable et à une angoisse sourde qui rendait douloureuse chacune de ses respirations.

De toute évidence, « Moriarty » n'était pas celui qu'il pensait. Jamais Sherlock n'avait éprouvé de remords. Il avait haït, détesté, s'était détesté, mais s'en était rarement voulu pour des choses faites. Pourtant, là, maintenant, quelque chose en lui savait que si Moriarty ou qui que ce soit mourrait là bas, jamais il ne pourrait se le pardonner. Il ne savait pas très bien pourquoi, en fait...

Une évidence le frappa soudain. Dans l'éventualité – seulement l'éventualité – qu'il n'y ait pas un mais deux Moriarty, cela voulait dire qu'il n'avait jamais fait face à un seul homme, mais à deux.

« Jim ? Le Jim de l'hôpital ? »

les yeux grands ouverts, il sentit son rythme cardiaque s'accélérer.

Le Jim de l'hôpital et... Richard Brook. L'homme fragile et maladroit qu'il avait rencontré chez cette pimbêche de journaliste. « C'est votre problème, vous voulez toujours que les choses soient si intelligentes »... Et s'il n'y avait eut aucun trucage ? Et si cet homme n'avait pas fait semblant ? Du moins, dans une certaine mesure... et si Richard Brook existait « réellement » ? Il n'avait jamais pris la peine de jeter un œil à ces fameux documents...

Il bondit de son fauteuil pour se ruer à toute vitesse sur son ordinateur portable qu'il emporta avec lui sur le fauteuil, ouvrit le moteur de recherche et tapa « Richard Brook » à toute allure.

Ses yeux parcoururent les résultats. Le visage de Moriarty s'afficha. Cheveux en bataille, vêtements simples, tee-shirt gris fluide et légèrement échancré, sourire timide. Il afficha l'image en grand et plongea plus profondément dans son regard. Il y avait une lueur étrange dans ses prunelles sombres... quelque chose d'impénétrable, d'absent et de douloureux à la fois. Son visage sur l'écran devint flou, ses yeux seulement demeurèrent nettes, semblant s'agrandir... Sherlock fronça les sourcils. Ce n'était pas le même regard. Au début il avait mis ça sur le compte du talent de Moriarty, mais en y regardant de plus près il y avait quelque chose de fondamentalement différent. Perturbé, il referma l'image pour lire ce qu'il y avait en dessous.

« Richard Brook est un acteur et conteur d'une émission télévisée pour enfants.

Date de naissance inconnue. Origine Irlandaise.

Il a mis en scène et joué plusieurs pièces de théâtre pour enfants dont les dons ont été reversés à des associations caritatives contre l'enfance maltraitée. »

Sherlock cligna des yeux plusieurs fois de suite. Il ouvrit une vidéo. Un extrait de spectacle, sûrement.

Moriarty, ou plutôt Richard Brook, au milieu d'un cercle d'enfants excités. Il porte un masque et des cornes de dragon, et sur le fond noir de la scène l'image de flammes se reflète. Il se tord, grogne, imitant un dragon furieux et les enfants reculent, terrifiés. Puis il ôte son masque et jetant des regards furtifs autour de lui, se rapproche des enfants à pas de loups pour leur parler sur le ton de la confidence. Il est en train de raconter une histoire de chevalier.

C'est absolument ridicule, un petit spectacle pour faire sourire et faire peur aux enfants, mais pour une raison inconnue il ne clique pas sur « précédent » et fasciné, le regarde se mouvoir sur scène, moduler sa voix, tordre son corps, le transformer, devenir dragon, chevalier ou princesse et faire vivre tout cet univers imaginaire pour cette troupe d'enfants émerveillés... Puis il clique sur une autre vidéo... Il y a quelque chose, chez lui... quelque chose de particulier. Il ne peut s'empêcher de sourire. Quelle bonne idée, que ce soit le dragon qui tombe amoureux de la princesse et la sauve d'un chevalier profiteur qui ne veut que le pouvoir et son royaume...

A leur âge, tu aurais adoré être parmi eux, n'est-ce pas ?

Il balaya cette pensée d'un froncement de sourcils et referma l'ordinateur, comme lorsqu'il était ado et que Mycroft le surprenait en train de lire des romans policiers pour adultes.

Il récupéra sa tasse de thé, but une gorgée, le regard perdu dans le vague. Richard Brook n'était certainement qu'un faux nom, cependant il devait bien admettre que ces vidéos étaient réelles. L'un des jumeaux Moriarty avait de toute évidence pris cette identité.

Était-ce le même homme qui avait prétendu être Richard Brook, ce soir là ? Et à l'hôpital ?

Il y avait quelque chose d'horrifiant à imaginer ce même homme inventer toutes ces merveilles pour les enfants et d'un autre côté commettre les crimes les plus sordides et les plus intelligents « sans se salir les mains ».

Lequel d'entre eux s'était tiré une balle juste devant lui ? Lequel d'entre eux était actuellement prisonnier de son propre réseau ?

Une autre question le saisit soudain et il sentit une vague particulièrement glacée parcourir sa colonne vertébrale.

Lequel d'entre eux couchait avec Moran ?

La tasse de thé trembla entre ses mains.

Était-ce le même qui avait gravé « going to kill him. Save him » sur les murs de la cellule ? Lequel des deux avait été torturé par Mycroft ? Lequel des deux s'était assis dans son salon, en face de lui, pour boire le thé et lui promettre cette fameuse chute ? Lequel des deux avait cherché à le protéger, si ce n'était pas une manigance – ce que c'était certainement. Tout cela ne devait être qu'une foutue manigance, peut-être même que Mycroft était de mèche depuis le début, et si... s'il n'y avait jamais eu de Moriarty, mais un acteur payé par son cher frère pour le tourmenter ? Prouver à quel point son insensibilité pouvait être mise à l'épreuve... Il poussa un ricanement mauvais.

La bouche qui avait dit au bourreau « allez vous faire foutre », était-ce la même que celle qui suçait la bite de Moran ?

Il se leva d'un bond et balança la tasse de thé à moitié pleine à l'autre bout de la pièce. Elle explosa contre la porte pour échouer sur le plancher sans qu'il ne lui prête la moindre attention.

Il devait se calmer. Tout de suite. D'où venait cette colère ?

Tu sais très bien d'où elle vient. Tu as l'impression d'avoir été trahi par le seul être en ce monde que tu estimes véritablement. Et maintenant qu'il y a un risque pour que tout ceci n'ait été qu'une illusion, tu es effrayé de perdre ta chère Némésis.

Sherlock tremblait. Dangereusement.

Au fond, tu aimais, n'est-ce pas, te savoir la seule obsession du criminel le plus dangereux de la planète ?

Dans un hurlement de rage, il renversa d'un même élan le contenu de la table basse.


Et voilà pour le chapitre 2 ! En espérant que vous aimez !

Je vous avoue qu'à ce stade de l'histoire, je ne savais pas lequel des deux je ferai survivre... J'ai vraiment vraiment hésité...

Imaginez un peu que ce soit le mauvais qui survive et alors que " le bon " est mort, Sherlock découvre toute la vérité... délicieusement dramatique, isn't it ? Tomber amoureux de quelqu'un qui est déjà mort et que vous avez passé votre vie à blesser, qui plus est...

N'oubliez pas les reviews ! Bonne journée :)