Drago marchait d'un pas vif, son balai à la main. Voler lui ferait du bien. Plus jeune, il avait appris à voler pour faire plaisir à son père et était entré dans l'équipe de Quidditch pour la frime. Et pour ne pas laisser Potter être le meilleur dans un domaine de plus. Mais depuis qu'il était sorti de prison, voler était devenu une échappatoire, c'était un excellent moyen de se défouler et de laisser les pensées négatives au sol. Il avait passé trop de temps à Azkaban à scruter le ciel gris en espérant pouvoir s'évader en fendant les airs comme un dragon. Etre libre et puissant, fier et majestueux, comme un dragon…
Il était arrivé au terrain de Quidditch et avait relâché le vif d'or emprunté à madame Bibine. La petite boule avait déplié ses ailes délicates et avait filé à toute vitesse. Un sourire apparu sur ses lèvres fines. Voler l'aiderait à oublier ce sentiment dérangeant qui lui tordait les entrailles. Ce sentiment, il le connaissait trop bien désormais pour ne pas le reconnaître.
De la culpabilité. Il frappa le sol du pied et s'éleva dans les airs à toute vitesse. Drago se sentait coupable, comme à chaque fois qu'il agissait ou parlait trop vite, sans utiliser sa jolie petite tête blonde pour réfléchir. Il se laissa planer un moment, ferma les yeux, savourant la sensation de flottement qui l'envahissait. L'impulsivité faisait partie de ses défauts, il parlait trop vite par fierté, par lâcheté, par colère… Ce qui était peu digne d'un Serpentard supposément froid et calculateur. Hier, il l'avait laissé le provoquer et il avait répliqué avec précision, frappant exactement là où il fallait pour la blesser. Et maintenant il regrettait ses paroles. Et il était trop fier pour s'excuser. Imbécile.
Il secoua vigoureusement la tête pour en faire sortir ces réflexions stériles et balaya le terrain du regard. Un regard doré attira son attention. Se penchant sur son balai, il se lança à la poursuite du vif d'or à toute allure.
La journée s'était résumée à un défilé de collègues revenant de vacances, échangeant des banalités, commentant les nouveaux emplois du temps, accueillant la nouvelle enseignante. Drago avait évité la furie rousse et Neville au regard accusateur toute la journée, ce qui n'était pas dur dans un château aussi grand. Neville… celui-là, il irait lui dire deux mots. Comment avait-il pu imaginer une seule seconde que Drago Malefoy et Ginny Potter arriveraient à s'entendre ? C'était ridicule, digne de la naïveté du vieux fou, paix à son âme. Cette dispute avait ranimé des souvenirs qu'il aurait préféré oublier pour de bon…
Avec une exclamation de victoire, Drago resserra la main sur la petite boule froide qui battit des ailes misérablement. Trop facile. Il s'envoya des fleurs pendant une bonne minute avant de remarquer la petite silhouette qui l'observait, tout en bas. Il fronça les sourcils. Même ici, il ne pouvait pas être tranquille ? Il descendit en piqué vers le sol à une vitesse vertigineuse destinée à impressionner l'intrus. Il allait lui dire sa façon de…
…penser. Il s'était arrêté net à quelques mètres du sol, figé par la surprise. Cette chevelure rousse, ces yeux noisette… c'était Ginny. Elle avait apporté son balai, qu'elle enfourcha avec aisance avant de le rejoindre dans les airs. Son visage était fermé, son regard d'un froid polaire, et Malefoy se demanda avec appréhension s'il devait craindre pour sa vie… ou du moins son intégrité physique. Ginny dirigea son balai droit sur le sorcier et s'arrêta à deux mètres, lui faisant face. Elle l'observa sans dire un mot.
-Euh… Tu comptes me faire tomber de mon balai, Potter ? demanda-t-il d'un ton léger, qui trahissait néanmoins une pointe d'angoisse.
Elle répondit d'une voix sourde et sans appel :
-Lâche le vif.
Décontenancé, Drago obéit et libéra l'objet qui s'échappa. Ginny ne bougea pas d'un poil.
-Et maintenant… ?
Ginny esquissa un étrange sourire.
-Maintenant, on l'attrape.
Et avant qu'il n'ait eu le temps de faire le moindre mouvement, elle fonçait dans la direction opposée. Ils patrouillèrent un moment autour du terrain, se tenant à distance l'un de l'autre, quêtant l'objet de leur convoitise. Le temps passant, Drago commença à se lasser. Sa séance de détente prenait une drôle de tournure…
Soudain, il aperçut un éclat doré vers les gradins, non loin de la rouquine. Elle ne semblait pas l'avoir vu, il avait une chance. Sans lâcher le vif des yeux, il poursuivit sa ronde comme si de rien n'était, attendant qu'elle s'éloigne. Puis il fonça à toute allure vers le vif d'or, le regard rivé sur sa cible. Ginny se lança à sa poursuite. Il avait de l'avance, mais son balai était plus rapide. Ils se trouvèrent bientôt au coude à coude et filaient derrière l'éclat doré, exhortant leurs balais à se surpasser. Ils tendirent le bras au même instant et leurs deux mains se refermèrent simultanément sur le vif d'or.
-J'ai gagné, clama Ginny tandis qu'ils perdaient de la vitesse et s'arrêtaient en vol stationnaire.
-Comment ? s'offusqua Drago, on l'a attrapé en même temps.
-Ma main est en dessous.
Drago baissa les yeux sur sa main, qui recouvrait celle de la sorcière, elle-même refermée sur le vif d'or. Il desserra sa prise et haussa les épaules. Elle avait raison, mais il n'allait certainement pas le reconnaître. Ginny leva le bras en signe de victoire, brandissant le vif d'or devant un public imaginaire et adressa un sourire resplendissant à son adversaire.
-Allez viens, lui dit elle, le Poudlard Express va bientôt arriver.
Ils se posèrent et rentrèrent au château côte à côte, en silence. Drago comprit qu'il était pardonné, que la dispute de la veille, sans être oubliée, ne serait plus évoquée. C'est Neville qui va être content ! songea Drago avec un certain soulagement.
La grande salle se vidait de ses derniers élèves sous le regard pensif de Drago. A côté de lui, Neville discutait avec une Minerva McGonagall livide. La directrice était tassée dans son siège, des mèches de cheveux blancs échappant de son chignon. Elle avait réussi à faire illusion pendant le banquet de bienvenue mais elle semblait désormais s'affaisser sous le regard inquiet de son jeune collègue, qui lui vouait une admiration et un respect sans bornes. Neville s'était donné pour mission de soutenir au mieux sa supérieure, dont les guérisseurs de Sainte Mangouste avaient tant de mal à diagnostiquer le mal.
Pourtant ce n'étaient pas les étranges symptômes de la directrice qui occupaient les pensées du directeur de Serpentard. Il était préoccupé par la maladie dont sa maison était atteinte. Celle-ci était victime d'un certain dépeuplement depuis quelques années, et c'était de pire en pire. La répartition qui venait de s'achever en témoignait… Est-ce que tout le monde le fuyait, même les élèves ? Drago était fier d'être le directeur de cette maison qui l'avait vu grandir, qui était synonyme de grandeur de et de puissance. Depuis quand était-ce une honte d'être un vert et argent ?
La voix de Ginny Weasley interrompit le cours de sa réflexion. Une part de gâteau à la main, elle l'observait avec un air étonné.
-Seulement trois nouveaux élèves chez Serpentard ? Et quinze chez Gryffondor ? C'est sûrement un nouveau record, non ?
Drago dévisagea la jeune femme, s'attardant sur ses pommettes piquetées de tâches de rousseur, ses sourcils expressifs, sa bouche fine et rosée. Elle était séduisante, c'était indéniable. Elle dégageait une détermination mêlée d'innocence, d'une certaine pureté même. La parfaite Gryffondor.
-C'est comme ça depuis quelques années, répondit-il d'une voix sombre, sans chercher à dissimuler son ressentiment. A croire que le Choixpeau est devenu sénile. Ou que les élèves fuient délibérément ma maison… Mais ce n'est pas comme s'ils avaient le choix de leur répartition !
-Harry a choisi.
Drago se redressa, surpris. Potter avait choisi Gryffondor ?
-Comment est-ce possible ?
-Il m'a raconté que le Choixpeau a hésité longtemps à le placer à Serpentard, mais qu'il l'a supplié de ne pas l'y envoyer.
Fronçant les sourcils, Drago médita cette information. Il se leva et Ginny et lui prirent machinalement le chemin de la salle des professeurs.
-Saint-Potter, l'Elu, Celui Qui A Survécu, a failli être un vert et argent… C'est intéressant. Je me demande dans quelle mesure l'Histoire aurait été différente s'il avait été envoyé dans ma maison.
Drago songeait à cette humiliation que Potter lui avait infligée dès son premier jour à Poudlard, en ignorant délibérément sa main tendue, en refusant cette amitié qu'il lui proposait. Bon, amitié était sans doute un trop grand mot. Alliance convenait mieux. Que se serait-il passé si Potter avait fait des choix différents, ce jour là ?
-Il n'aurait sans doute pas été ami avec Ron et Hermione, n'aurait probablement pas découvert l'existence de la pierre philosophale et Voldemort serait revenu bien plus tôt d'entre les morts.
-Peut-être que ça aurait été mieux, qui sait ? Potter l'aurait achevé plus tôt, c'est tout.
Ginny afficha une moue dubitative, mais préféra détourner le sujet de conversation.
-En tout cas je ne l'aurais sûrement pas épousé, il serait devenu arrogant, ambitieux, calculateur…
-C'est mieux qu'ennuyeux… Mais si c'est la modestie et la naïveté qui te plaisent chez un homme, mieux vaut un Gryffondor en effet.
-Il n'y a pas de mal à traiter les gens avec respect et sincérité, répondit-elle vertement.
Son ton acide en disait long. Ils entrèrent dans la salle des professeurs qui était vide. Drago transforma une chaise en un confortable fauteuil dans lequel il s'effondra avec délice tandis que Ginny s'installait à une table, feuilletant un exemplaire de la Gazette. Elle lui tournait le dos et il laissa son regard errer sur ses cheveux flamboyants à la coupe folle. De sa voix trainante, il posa la question qui lui trottait dans la tête.
-Pourquoi est-ce que tu recherches ma compagnie alors que nous sommes visiblement incapables de nous entendre ?
Il la vit se raidir sans se retourner. Sans doute cherchait-elle la réponse adéquate. C'est alors que Neville entra dans la salle à son tour, une bouteille de Whisky Pur Feu à la main et un sourire jovial aux lèvres.
-Allez les enfants, s'exclama le professeur de botanique, hier vous avez plombé l'ambiance mais ce soir nous allons fêter comme il se doit l'arrivée de Ginny et le commencement d'une nouvelle année !
Neville perçut le regard noir de Drago mais n'en tint pas compte et fit apparaître trois verres qu'il remplit généreusement. Drago abandonna son fauteuil avec un soupir et rejoignit ses deux collègues autour de la table.
-On trinque !
Ils levèrent leurs verres haut et trinquèrent. Ginny évita le regard de Drago pendant un moment mais Neville se chargeait d'entretenir la conversation avec un enthousiasme contagieux. Le niveau de la bouteille diminua rapidement et, fatalement, Neville finit par s'affaler sur la table en ronflant. Drago ébouriffa les cheveux de son ami, amusé, tandis que Ginny le regardait avec consternation.
-Il n'a jamais tenu l'alcool, expliqua Drago.
-Je sais, je ne sais pas ce qui lui a pris de boire comme ça !
-Il veut que tout se passe bien pour ton arrivée, je suppose. Neville est quelqu'un qui s'inquiète beaucoup et qui fait tout pour que les autres se sentent à l'aise.
Drago avait d'ailleurs du mal à concevoir une telle attitude mais, au fil du temps, il avait fini par accepter les intrusions de Neville dans sa vie, comprenant que c'était une façon pour son ami de se rassurer, de garder le contrôle et d'aider les gens.
-Ce qui me ramène à ma question de tout à l'heure.
Avec un sourire en coin, il adressa un regard inquisiteur à la rouquine. La jeune femme avait les joues rougies et une expression détendue, conséquences de l'alcool. Sans se laisser déstabiliser par les deux pupilles grises qui la fixaient avec intensité, elle répondit d'une voix douce :
-J'ai parlé de toi avec Hermione avant de venir…
-Granger ? Qu'est-ce qu'elle t'a dit, de m'étrangler dans mon sommeil ?
-C'est Weasley, maintenant.
Drago fit un geste impatient de la main, l'enjoignant de continuer.
-Hermione m'a dit que je devais faire l'effort d'essayer de te connaître, que tu n'étais certainement pas le même imbécile que dans notre jeunesse si Neville t'appréciait tant, et qu'il fallait se méfier des apparences, et…
-Conneries, coupa Drago avec un geste de la main. Tout le monde sait que Granger est la grande prêtresse de la tolérance, la sauveuse des elfes de maison, la protectrice des loups-garous, l'avocate des faibles et des opprimés et j'en passe… Mais je ne pense pas que tu me parles par charité, par pitié, ou pour faire plaisir à Neville…
-Pourquoi alors, toi qui sais tout ?
-A toi de me le dire.
Il passa une main dans ses mèches blondes, les rejetant en arrière. Il se balançait sur sa chaise avec nonchalance, ses lèvres étirées en une moue arrogante. Son regard gris s'était fait moqueur, son attitude provocante. Ginny le considéra un moment, pensive, puis se leva avec grâce. Elle agita sa baguette, prononça une formule du bout des lèvres et une douce musique retentit dans la salle. Avec un doux sourire, elle tendit la main.
-Danse avec moi, Malefoy.
Haussant ses sourcils de surprise, Drago se leva saisit prudemment la main de la jeune femme. Il passa un bras autour de la taille de la sorcière et ils se mirent à danser.
Drago ne comprenait pas. Il ne comprenait pas l'attitude de cette jeune femme qui se montrait tantôt joviale, amicale, tantôt provocante, agressive. Sur un ton de confidences, Ginny tenta de lui répondre.
-C'est vrai que je pourrais passer du temps avec Neville, c'est vrai aussi que j'ai sûrement plus de probabilités de m'entendre avec les autres qu'avec toi, mais… j'ai l'impression de tout connaître à l'avance, les conversations convenues, les gens polis et aimables, la vie de famille toute tracée… Harry veut un bébé…
Drago se raidit, embarrassé par cette information qu'il aurait préféré ne pas connaître. Cela ne la regardait pas, pourquoi est-ce qu'elle lui avait dit ça ? Mais Ginny semblait perdue dans ses pensées et elle continua à parler d'une voix douce, plus pour elle-même, suivant le fil de ses réflexions.
-Quelque chose me dérange dans tout ça, quelque chose ne va pas. Le monde magique est plongé dans un univers rose bonbon dégoulinant d'enthousiasme depuis la fin de la guerre. Tout le monde est heureux et agit comme si nous n'avions pas vécu une expérience traumatisante. Mais c'est pourtant le cas. Voldemort a disparu, mais le mal est toujours là.
Son regard se fit dur. Avec un soupir, elle posa sa tête sur l'épaule de Drago qui se figea, les yeux écarquillés. Par la barbe du vieux fou, Neville n'était pas le seul à avoir du mal à tenir l'alcool !
Que faisait une Weasley-Potter abandonnée dans ses bras, en pleine confidences ? Il resserra doucement ses bras autour de la jeune femme et ils recommencèrent à danser avec lenteur. Il lui répondit de sa voix trainante caractéristique, embarrassé par cette proximité soudaine.
-Ce n'est pas ce que tu voulais, un happy end post-chute de Voldemort avec ta joyeuse bande de l'AD ? Une vie tranquille et sans danger ?
Elle étouffa un petit rire.
-Ils se marièrent, ils vécurent heureux et ils eurent beaucoup d'enfants ? C'est ce que je croyais.
Elle redressa la tête et le fixa avec sérieux, de son regard noisette. Ils étaient si proches qu'il pouvait sentir son parfum, léger et fruité. Troublé, Malefoy se racla la gorge.
-Hum… Qu'est-ce que tout ça a à voir avec moi ?
Elle baissa les yeux et répondit :
-Tu m'énerves, Malefoy, il y a tellement de choses en toi qui m'exaspèrent qu'il serait trop long d'en faire la liste… Et quelque part c'est rassurant. Toi, je n'ai pas l'impression de te connaître à l'avance. Tu es imprévisible, et tu n'hésites pas à dire ce que tu penses, même si c'est pour étaler ta vision des choses déformée et étriquée…
-Merci, s'indigna-t-il.
-Tout à l'heure au terrain de Quidditch, je ne me suis pas ennuyée. Et ce soir avec Neville et toi, je ne me suis pas ennuyée. Je n'arrive même plus à me souvenir de la dernière fois où Harry et moi avons volé ensemble, il est tellement occupé au ministère et avec ses diners mondains… Nos discussions finissent invariablement par me mettre en colère. Mais tu sais quoi ? Je n'avais pas été en colère depuis bien longtemps, et ça fait du bien.
Sur ces bonnes paroles, la jeune femme redressa la tête, affichant un visage éméché, et déposa une légère bise sur la joue du Serpentard. Puis elle quitta la salle des professeurs d'une démarche peu assurée, laissant derrière elle un Drago Malefoy éberlué.
Drago balaya la salle du regard, cherchant à mettre de l'ordre dans ses idées. Neville dormait toujours aussi profondément, ronflant légèrement.
-Finite Incantatem.
La douce mélopée s'arrêta. Drago s'apprêta à partir à son tour lorsqu'il vit le sac de Ginny. Elle l'avait oublié. L'instinct serpentardesque du sorcier se réveilla. Sa curiosité éveillée, il ne put s'empêcher d'ouvrir le sac et de jeter un coup d'œil à l'intérieur. Au milieu d'un bazar typiquement féminin, il remarqua un gros cahier à la couverture en cuire verte bouteille. Un journal intime, constata-t-il en l'ouvrant sans gène.
Il ne pensait pas que Ginny Weasley tenait un journal, pas après ce qu'elle avait vécu. Pourtant il feuilleta un grand nombre de pages couvertes d'une écriture ronde et rapide. Pendant un instant, Drago fut tenté de subtiliser le journal pour en faire son livre de chevet, mais il s'abstint. Etant donné l'étrange comportement de sa collègue, mieux valait éviter. Pourtant il lut les dernières pages, que Ginny avait à en croire la date écrit la veille.
La jeune femme avait noirci deux pages du journal, et son nom y apparaissait à plusieurs reprises. Drago lut tout avec un sentiment de colère grandissant, puis laissa tomber le journal dans le sac, le regard dur.
