Je dessine le dernier trait de mon nouveau personnage de BD. Comme d'habitude, c'est une femme badass avec un corps aux proportions normales, un costume stylé mais pas trop sexy, des super-pouvoirs et un moral d'acier. J'aime beaucoup mes personnages. Peut-être parce qu'ils sont ce que j'aurai voulu être. Peut-être parce qu'ils m'ont aidé à remonter la pente. En partie. Bien sûr il n'y a pas que ces personnages imaginaires qui m'ont permis d'aller mieux. Il y a Ben, mon merveilleux Ben, qui m'a soutenu tout le long. Ce dernier est au travail, car même si j'ai acquis une certaine notoriété grâce à mes BDs et que mon salaire est plutôt confortable, il nous faut toujours plus afin de satisfaire...
"Maman !"
Mon trésor. Mon chaton. Mon amour. Ma chérie.
Celle qui transforme chacune de mes idées sombres en dessins multicolores. Celle qui brise les silences les plus lourds par son rire cristallin. Celle qui rend le soleil à mes jours gris, rend les étoiles à mes nuits noires.
Ma fille. Notre fille. Notre meilleur accomplissement à Benjamin et moi. Notre fierté et bonheur.
Maggie.
On l'a appelée Maggie.
Evidemment qu'on avait pensé à Magalie. Jusqu'à l'accouchement, j'avais pensé à ce prénom pour mon bébé. Ce n'est qu'une fois que cette petite fille a atterri contre ma poitrine que j'en ai décidé autrement. Ben et moi n'avions pas fait un enfant pour remplacer Magalie, nous l'avions fait pour nous construire. Pour fonder une famille. Pour aller jusqu'au bout du plus grand des projets. J'ai alors dit à Ben que nous ne pouvions pas l'appeler comme l'incroyable petite fille à barbe qui avait changé notre vie, et il avait proposé "Maggie". Ce n'était pas exactement le même prénom, mais ça lui rendait hommage. Un petit peu. J'avais adoré.
Et voilà notre petite Maggie, 3 ans et demi, courant vers moi en me montrant le dessin qu'elle vient de faire. Elle est terriblement adorable avec ses yeux verts, probablement les miens, et ses cheveux noirs frisés, probablement ceux de Ben, dans lesquels elle ajoute des barrettes roses et des chouchous, des couettes et des petites tresses. Elle a la peau foncée comme les Choco Délire que je lui prépare tous les matins. Les Choco Délire... Elle aussi regarde "Salut les Kidous" en mangeant ces céréales. Et aussi... elle aime chasser les mouches dans l'appartement, elle aime quand je lui raconte une histoire avant de dormir, elle aime se dessiner des moustaches sur les joues, elle aime dormir avec la guirlande allumée, elle aime les colliers de bonbons, les figurines en plastique de dinosaures, les M&Ms, les t-shirts avec des fraises ou des glaces dessus, les feutres parfumés, les bagues qui changent de couleurs, les costumes de super-héros. Mais... tous les enfants à cet âge-là aiment les mêmes choses... pas vrai ?
"Regarde maman ! J'ai dessiné le monsieur dans la télé !
- C'est bien ma chérie, dis-je en souriant."
Mon Dieu comme je l'aime. Je ferais n'importe quoi pour elle. Je donnerais ma vie pour elle. Je...
La sonnerie de la porte d'entrée me fait sortir de mes pensées. Qui peut bien venir me déranger à cette heure-ci ? Je me lève pour regarder à travers l'oeilleton, intriguée. Ca ne peut ps être mon manager, il est parti en vacances. Ca ne peut pas être Ben, il va rentrer tard ce soir. Et puis il a les clefs de l'appartement alors franchement pourquoi est-ce qu'il sonn...
"Lily ?"
Je reconnais cette voix. Impossible de me tromper. Je jette un coup d'oeil histoire d'être sûre, mais évidemment... c'est lui. Lui et ses cheveux indomptable. Lui et ses yeux noisette. Lui et sa barbe brune. Lui et son visage... un visage que j'ai porté il y a des années. Je ne peux pas m'en empêcher, je lui ouvre la porte.
"Qu'est-ce que tu fous ici Sacha ?"
Il a vieilli. En 5 ans, il a énormément vieilli. Peut-être les missions. Ou autre chose.
"Bonjour Lily.
- Qu'est-ce que tu fous ici ? je répète."
Je sais que je devrais être plus gentille avec lui. Il n'est pas méchant après tout, il ne m'a rien fait de mal... pas vraiment. Mais je ne peux pas m'en empêcher. Le voir m'insupporte. Me torture. Me rappelle de mauvais souvenirs.
"J'ai besoin d'aide... Nous avons besoin d'aide...
- Tu peux dire à Chantal d'aller se faire voir.
- Ce n'est pas Chantal qui m'envoie. D'ailleurs, il n'envoie plus personne, c'est Georges notre chef maintenant.
- Et bien je suis contente pour toi, maintenant barres-toi.
- Mais ce n'est pas Georges non plus qui m'envoie. Je... J'ai eu l'idée... J'ai pensé que Ben et toi vous pourriez revenir...
- Revenir chez les Dissociés ? T'es dingue ?"
Mes poings se ferment de rage. Je n'avais pas revu les Dissociés depuis l'"enterrement" de Magalie. Après ça, Ben et moi avions coupé les ponts avec eux, et tout ce qui les rapprochait. Du moins on essayait.
"Non, je suis pas dingue, je suis lucide ! Ben et toi, vous adoriez être dissociés, n'essaie pas de me mentir ! Je suis même sûre que vous avez échangé vos corps plusieurs fois ! Avoue !"
Pendant la grossesse. On a échangé nos corps si souvent pendant la grossesse. Au début j'avais peur que ça affecte le bébé, mais c'était si bien de partager les nausées, si bon de faire sentir les coups de pied du bébé à Ben, si fort de vivre l'accouchement ensemble.
"Mais c'est du passé maintenant Sacha. On ne veut plus être mêlés à vos histoires.
- Je t'en prie. Vous êtes les seuls suffisamment puissants pour vaincre le Modeleur !
- Le... quoi ?
- Un homme qui vole les âmes des gens et tente de les modifier pour en faire ce qu'il veut. Il a réussi à transformer une féministe en partisan du FN.
- C'est glauque ce que tu me racontes.
- Je sais ! C'est pour ça qu'il nous faut les meilleurs ! Georges ne m'a pas écouté quand je lui ai proposé de venir vous voir, il m'a dit que nous devions vous laisser tranquille mais...
- Et bien il avait raison.
- MAIS ON NE PEUT RIEN FAIRE SANS VOUS !
- Maman ?"
Ma petite Maggie trottine jusqu'à la porte et regarde l'homme aux cheveux de l'espace avec de grands yeux. Celui-ci se met à sourire, et mon coeur se serre alors que je me souviens du discours qu'il avait prononcé la dernière fois qu'on s'était vu. Ravalant mes larmes, je lui dis :
"Je dois m'occuper de ma fille. Je suis désolée.
- D'accord, dit-il en secouant la tête. D'accord je comprends. Je vais te laisser tranquille. Ca m'a fait plaisir de te revoir."
Et il part en faisant un signe de la main.
"Au revoir Sacha !"
Ma respiration se bloque. Ma poitrine me brûle. Mon crâne me cogne.
"Chérie ? dis-je à Maggie. Co... Comment est-ce que tu connais son prénom ?"
Sacha se retourne, perdu.
"Je ne t'ai jamais parlé de lui, dis-je en ayant du mal à respirer. Comment est-ce que tu connais son prénom ?
- Bah c'est Sacha. Je l'ai rencontré en sortant de l'école.
- De... de l'école ?
- Bah oui ! Et même qu'il y avait Gwen...
- Lily ? Je ne sais pas ce que te raconte ta petite mais je te jure que Gwen et moi on n'est jamais allé la voir à l'école...
- Elle a 3 ans Sacha. Elle ne va pas à l'école.
- 3 ans et demi !"
Sa façon de dire "et demi". Sa façon de sourire. Sa façon de bouger son pied. Sa façon de parler. Je le voyais déjà avant mais j'essayais d'enfouir tout ça en moi. De me dire que c'était impossible. De m'obliger à oublier Magalie pour ne pas risquer de ne pas aimer ma fille. Mais là... c'est juste...
"Hey, fait Sacha. Petite ?
- Je m'appelle Maggie.
- Dis-moi... Maggie. Un jour, j'ai fait une promesse à une petite fille. On était dans mon salon et je lui brossais les cheveux en regardant la télé avant de manger une pizza quatre fromages. Est-ce que tu sais c'est quoi la promesse que je lui ai faite ?"
Maggie rigole, comme si elle vient de se rappeler d'une bonne blague.
"T'as dit que tu lui couperas jamais sa barbe comme ça elle peut se déguiser en Thibault de Salut les Kiddous."
Sacha met la main devant sa bouche, et je comprends. Je comprends, et j'ai l'impression de flotter. J'ai l'impression de flotter, et je pleure. Je pleure, et je suis heureuse.
Je suis si heureuse.
Car Magalie va pouvoir à nouveau jouer à chat.
