Notes de l'auteur:

Je remercie chaleureusement Steamboat Willie, Ilys, Alixe, Shima-chan, KaKa la Zen, Harana, héloiz, Kaorulabelle, Andromède, fénice, Bartiméus, Yliryo, Colibri Noir et Fée Fleau pour les reviews. Vos compliments m'ont beaucoup touchée. Vous trouverez une réponse à vos messages sur mon live-journal, à une entrée datée du 23 janvier. Merci à tous.

J'envoie aussi une montagne de remerciements assortis de câlinous sauvages à miss Andromède pour ses relectures et ses encouragements au fil de la rédaction de ce chapitre.

Bonne lecture à vous tous!

Chapitre 1: le lapin au fond du trou:

Je répondis rapidement au hibou d'Alice avant de me rendre à Pré au Lard. J'envisageai un moment d'écrire aussi un mot à Ginny pour lui dire de se passer de moi au dîner chez Ron et Hermione. En effet, maintenant que je tenais une enquête digne de ce nom, je n'avais pas de temps à perdre à faire le zozo chez d'anciens amis à qui je n'avais plus grand-chose à dire. Mais alors que ma plume gouttait de l'encre au-dessus du parchemin vierge, je me dis que ce ne serait peut-être pas une bonne idée. Il valait mieux que je profite de l'enthousiasme que me procurait cette nouvelle affaire pour faire une trêve avec ma femme. Je renonçai donc à mon idée, et la chouette d'Alice quitta le ministère, chargée du petit mot suivant: "La Grande Enquête est arrivée, mon poussin! Mais ne le dis pas à ta mère. Je te donnerai des détails plus tard, je dois tout de suite partir sur le terrain. Désolé de ne pas avoir été là quand tu t'es levée. Je ferai des efforts par la suite. Je t'aime et je t'embrasse très fort. Papa."

Lorsque le volatile eut disparu par un soupirail dérobé, je rejoignis Olivier qui était déjà sur le pied de guerre.

— Prêt, collègue?

— Prêt. Putain, Harry… Une véritable affaire criminelle! J'y crois pas!

— T'y croiras quand on sera sur place. On y va.

Nous étions excités comme des gamins. Nous transplanâmes pour Pré au Lard, à proximité des Trois Balais. Nous devions y retrouver la personne qui avait découvert le lieu du crime, ainsi que le sorcier légiste chargé d'examiner le cadavre. Nous ne savions pas vraiment à quoi nous attendre. D'après Kingsley, l'individu qui avait alerté les Aurors par cheminée, en proie à une véritable crise d'hystérie, s'était contenté de hurler: "Meurtre à Pré au Lard! Crime! Cadavre! Du sang partout, c'est dégueulasse, c'est affreux! Au secours! Aaaaaargh!" Le chef avait tenté de calmer l'homme, lui avait promis d'envoyer des hommes dans la demi-heure, et était parvenu à convenir avec lui d'un lieu de rendez-vous pour tout le monde. Le spectacle allait donc commencer.

oOØOo

Le sorcier légiste était une sorcière. Je la connaissais plutôt bien. Elle s'appelait Susan Bones, nous avions été à Poudlard ensemble. Après l'école, elle avait suivi des études de guérisseuse. Elle travaillait à l'hôpital Sainte Mangouste, mais elle était également au service du Département de la Justice magique, en cas de nécessité d'expertises médicales. Elle était assise près d'un petit sorcier chauve et tremblotant qui buvait tasse sur tasse de thé fumant. La sueur faisait luire son crâne comme un miroir, et il ne cessait de renifler nerveusement. Lorsqu'elle me vit, Susan se leva, donna une petite tape sur l'épaule du bonhomme, et vint à ma rencontre.

— Salut, Harry, dit-elle.

— Hello, Susan.

Elle salua également Olivier, qui lui sourit en retour avec sa politesse bien française. D'un geste du menton, Susan indiqua le petit homme tremblant, occupé à verser une tonne de sucre dans son thé à coups de baguette magique.

— Le pauvre homme est sous le choc, dit-elle. Il me répète depuis que je suis arrivée qu'il n'a jamais rien vu de pareil alors qu'il a vécu les deux guerres contre Tu-sais-qui. Ça doit être assez effrayant.

— On ferait mieux d'y aller tout de suite, dis-je. Plus tôt ce sera fait, plus tôt on laissera ce type tranquille.

Nous nous rendîmes donc auprès de l'homme. Il se versait une autre tasse de thé. Susan l'interpella avec douceur:

— Manfred? Voici les Aurors Potter et Leroy.

— Bonjour, répliqua ledit Manfred d'un ton absent. Son regard glissa machinalement sur ma cicatrice (ben oui, Harry Potter, c'est moi), mais il ne fit aucun commentaire supplémentaire.

Je m'assis. Olivier et Susan aussi. Mon coéquipier débuta l'interrogatoire avec la douceur et le sens de la psychologie qui lui étaient coutumiers:

— Monsieur, dit-il, nous nous doutons parfaitement que vous avez vu quelque chose de terrifiant. Alors nous allons vite prendre votre déposition, comme ça vous pourrez rentrer chez vous et vous reposer.

— Je n'ai jamais rien vu de pareil, dit l'homme d'une voix blanche. Rien. Pourtant, j'ai soixante-dix ans passés, j'ai été témoin des deux guerres contre Vous-savez-qui, et de certaines horreurs qu'il a commises. Mais ça, jamais. Jamais.

Il se remit à renifler. Il sortit un mouchoir de la poche de sa robe, et s'essuya le bout du nez avant d'entrer dans le vif du sujet.

— Je m'occupe de l'entretien des rues du village, expliqua-t-il. Mais je ne vis ici que depuis dix ans. Avant, j'avais un petit magasin de farces et attrapes que j'ai dû fermer à cause d'une avalanche de nouveaux produits qui se vendaient mieux que les miens. Je me suis retrouvé ruiné. Ma femme m'a quitté. J'étais tout seul, sans une Noise devant moi. Alors j'ai dû déménager, et accepter le premier travail honnête qu'on me proposerait pour garder un minimum de dignité. Bref. Je ramasse les feuilles mortes et les ordures dans la rue, et je les fais habituellement brûler dans la cheminée de cette petite maison en bordure du village qu'on appelle la Cabane Hurlante. Ce matin, j'ai pris mon travail comme d'habitude. J'ai ramassé plein de sacs et de papiers cadeaux de Noël. Et quand je suis entré dans la cabane pour tout mettre au feu…

La voix du dénommé Manfred se brisa. Il avala d'un trait sa tasse de thé. Il était d'une pâleur cadavérique. Je lui proposai:

— Vous voulez peut-être boire quelque chose de plus fort avant de reprendre votre récit?

— Ce n'est pas de refus, répliqua l'homme.

J'appelai la patronne du bar, et elle prit commande d'un whisky Pur Feu et de trois cafés. Tandis que nous attendions notre consommation, pas un mot ne fut échangé. Manfred se rongeait nerveusement les ongles. Susan croisait et décroisait les jambes. Olivier et moi nous dévisagions l'un l'autre, sans savoir quoi penser.

Lorsqu'il eut avalé son whisky cinq minutes plus tard, Manfred sembla avoir l'esprit plus clair. Il se redressa, essuya son crâne luisant de sueur avec son mouchoir, et nous regarda bien en face:

C'est dans la Cabane Hurlante, dit-il. C'est là qu'il est. Le mort.

— C'est un homme ou une femme, demandai-je.

— Je ne sais pas. C'est dans un état épouvantable. Et il y a des rats. J'aime pas les rats. C'est dégueulasse. Il y a du sang partout, et une espèce de bouillie toute rouge. Mais avant de refermer la porte et de m'enfuir en hurlant, j'ai vu… (Sa voix se brisa à nouveau.)

— Qu'avez-vous vu?

— Des cheveux. Il… ou elle, ou Merlin sait quoi, avait des cheveux blonds. Et longs.

— Nous allons voir ça, dis-je en me levant. Merci, Monsieur, ajoutai-je en tendant la main à Manfred. Vous pouvez rentrer chez vous, à présent.

— Mais je suis tout seul, répliqua-t-il d'un ton plaintif.

— Je m'en occupe, déclara Susan. Harry, Olivier, allez à la Cabane. Attendez-moi là-bas, et n'y entrez pas sans moi.

oOØOo

Olivier et moi parcourûmes à pied les routes enneigées de Pré au Lard, en discutant de tout, sauf du crime. Nous n'osions émettre le moindre mot sur le sujet avant d'avoir vu le cadavre. Et au vu du regard de mon coéquipier, il avait la même angoisse que moi concernant ce qui se trouvait à l'intérieur de la Cabane Hurlante.

— Tu crois que c'est tes beaux-frères qui ont coulé la boutique de farces et attrapes de ce pauvre Manfred, me demanda Olivier.

— C'est probable, répondis-je.

En effet, l'entreprise de Fred et George, "Farces pour sorciers facétieux", était devenue numéro un en Europe dans la vente de produits plaisantins. Ils étaient riches. Ils prospéraient. Et ils étaient plus conscients que jamais que c'était à moi qu'ils devaient leur fortune. Ils étaient ceux des Weasley avec lesquels je m'entendais le mieux. L'argent et le succès n'avaient en rien entamé leur esprit créatif et leur humour, et j'aimais les entendre se moquer gentiment de ma femme comme si elle était encore une enfant. De plus, Alice les adorait. Elle était à ses propres dires leur plus grande fan, et je la suspectais d'écouler en douce certaines trouvailles de mes beaux-frères dans les salles de Poudlard quand elle y était. Elle était bien leur nièce. Et accessoirement, elle était aussi la petite-fille d'un Maraudeur. Une lourde hérédité en matière de mauvais coups.

Je profitai du fait que nous parlions de ma famille pour raconter à Olivier le merveilleux dîner chez Ron et Hermione qui se profilait à l'horizon. Il compatit gentiment. Lui était célibataire. Ses parents vivaient en France, et ils étaient Moldus. Il vivait tout seul à Londres. Et il soupirait accessoirement auprès d'une dénommée Seraphina Marlowe, une petite avocate du département de la Justice magique, qui ne s'en doutait même pas.

Nous pérorions à loisir sur nos vies privées lorsque la Cabane Hurlante devint visible au bout d'une route. J'eus soudain l'impression d'avoir plus froid que jamais. Je resserrai autour de mon cou l'écharpe tricotée main que m'avait offerte ma belle-mère. Olivier se blottit dans sa cape. Nous étions tout à fait conscients d'être aux portes de l'Enfer, mais comme promis, nous attendîmes Susan pour les franchir avec elle.

oOØOo

Elle arriva un petit quart d'heure après nous, la chevelure ébouriffée et le souffle court.

— J'ai envoyé Manfred à Sainte Mangouste, dit-elle. Il avait l'air un peu perdu, alors j'ai pensé que lui faire rencontrer un psychomage ne serait pas une mauvaise chose.

— Tu as bien fait, répondis-je.

Nous regardâmes tous les trois la porte de la cabane. Nous retînmes notre souffle. Puis je tendis la main, et, lentement, je poussai le battant.

Il régnait une obscurité absolue. Olivier, un peu tremblant, sortit sa baguette magique, et murmura:

Lumos!

La lumière se fit, et nous vîmes ce qu'il en était.

À la vue du cadavre, je frémis, et manquai de tourner de l'œil. Olivier laissa échapper un flot de jurons en français, et Susan gémit: "À la grâce de Merlin…"

Effectivement, il était impossible de définir à première vue s'il s'agissait d'un homme ou d'une femme. Des flaques de sang figé s'étalaient au sol. Et dans un coin, non loin de la cheminée, se trouvait ce qui n'était ni plus ni moins qu'un tas de viande hachée. Cela n'avait plus grand-chose d'humain. Bras, jambes, torse, on ne distinguait plus rien. On ne voyait que ce qui avait dû être jadis une tête, une tête avec des cheveux blonds attachés par un ruban bronze et bleu sanguinolent.

Quelques rats, qui s'affairaient autour du cadavre, se sauvèrent dans la lumière. Avant que nous entrions dans la pièce, je sortis ma baguette magique et marmonnai un sortilège qui figea totalement la scène du crime. Ainsi, nous pourrions examiner le corps, marcher partout, y compris sur le sang, sans que le moindre élément ne fût dérangé. Un sort classique utilisé par tous les Aurors lors de quelque investigation que ce soit.

Susan entra la première, et elle marcha droit sur le cadavre. Elle tenait un mouchoir contre sa bouche car, malgré le froid, la puanteur de la décomposition se faisait déjà sentir. Elle examina le mort au son de nos commentaires.

— À mon avis, c'est une femme, dit Olivier. Il y a un nœud dans les cheveux.

— Tu sais, les hommes à cheveux longs qui se les attachent dans le cou, ça existe, répliquai-je en pensant à mon beau-frère Bill qui se coiffait comme ça depuis vingt ans que je le connaissais.

— Ouais, mais il est où, son cou?

— Putain…

Soudain, alors que mon regard se posait à nouveau sur ledit ruban, une curieuse association d'idées se mit en place dans mon esprit. Ruban bronze et bleu. Cette personne aimait le bleu. Comme ma propre fille, qui vouait une passion à cette couleur depuis son entrée à… oh putain! Au nom de Merlin! Je m'éclaircis la gorge, et interpellai ma camarade sorcière légiste :

— Susan ?

— Attends, Harry.

Susan, insistai-je. Elle était penchée sur le cadavre, et elle le sondait à l'aide de sa baguette magique.

Quoi ?

— Tu étais dans quelle maison, déjà, à Poudlard ?

— Pouffsouffle, pourquoi ?

— Hum… Regarde le ruban, dans les cheveux. Ça ne te rappelle pas quelque chose ?

Susan regarda de plus près, puis elle se redressa. Elle avait l'air effrayé.

— Bronze et bleu… Bon sang, Harry, tu crois vraiment que c'est un ou une élève de Poudlard ? Un élève de Serdaigle ?

— C'est la seule piste que nous ayons pour découvrir son identité dans un premier temps.

— Dites, je peux savoir de quoi vous parlez, intervint Olivier qui, en tant que Français, avait fréquenté Beauxbâtons et ne connaissait pas grand-chose de Poudlard.

Pendant que j'expliquais à Olivier le système des maisons, leurs significations et tout le fourniment, Susan était retournée à ses investigations sur le cadavre. Du coin de l'œil, je la voyais l'examiner du bout de sa baguette magique, comme si ce n'était pas un corps humain qu'elle manipulait, mais un kilo de blanquette de veau. Au bout d'un instant cependant, elle se redressa, très pâle. Elle apposa à nouveau son mouchoir contre sa bouche, elle passa devant nous en coup de vent, puis elle sortit en courant de la cabane.

— Qu'est ce qu'il lui arrive, demanda Olivier en fronçant les sourcils.

— Elle craque, répondis-je, ne trouvant aucune autre explication. Faut dire qu'un macchab' dans cet état-là, ça se voit pas tous les jours.

— Tu m'étonnes…

oOØOo

— C'est un homme. Ou du moins, c'en était un.

Susan était revenue au bout de cinq minutes, encore un peu pâle, et se répandant en excuses sur son manque de professionnalisme. Elle voulut étayer ses dires en nous en montrant la preuve sur le corps, mais Olivier et moi refusâmes de nous en approcher. J'aimais autant que mes deux tasses de café de la matinée et le petit-déjeuner que j'avais pris chez Fatality restent tranquilles dans mon estomac.

— T'en fais pas, on te croit, dis-je. Après tout, c'est toi l'experte.

— Ce n'est pas tout, reprit ladite experte. Cet homme a été découpé en morceaux avec le plus grand soin. Et il a été désossé comme un ragoût. Les os des membres, tibias, péronés, fémurs, humérus, etc., tout a été prélevé. Pareil pour le bassin, les côtes, les vertèbres. En gros, vous avez là un corps sans squelette. Il ne reste plus que le crâne. En fait, si ce pauvre Manfred a repéré les cheveux en premier, c'est parce que la tête est la seule partie du corps qui soit à peu près entière. Mais elle était en partie dissimulée sous d'autres morceaux, donc…

— Ben putain, fit Olivier, impressionné et effrayé à la fois. Moi qui croyais que ce gars s'était fourré bâton de feu d'artifice dans le c…

— Harry, interrompit Susan avec humeur, tu peux pas dire à ton coéquipier débile de la boucler et de cesser ses blagues douteuses ?

Je ne sus exactement pourquoi, mais la situation me sembla comique, et je masquai un fou rire derrière une quinte de toux. Puis, en bon garçon obéissant, j'énonçai :

— Olivier, ta gueule.

Il me tira la langue. Mais lorsque mes regards retombèrent sur le cadavre, il me sembla soudain malvenu de me chamailler comme un gamin avec mon collègue. Alors nous remontâmes nos manches, et nous mîmes au travail. Le corps ayant été retrouvé nu, il s'agissait dans un premier temps de chercher des vêtements qui nous donneraient de plus amples informations sur l'identité du mort.

oOØOo

Ce fut Olivier qui trouva les habits. Et, hélas, mes doutes premiers furent corroborés. Les vêtements, cachés dans l'âtre de la cheminée, étaient composés de sous-vêtements masculins, d'un pantalon, d'une chemise, d'une paire de souliers, et d'une robe noire de Poudlard arborant l'écusson bleu et bronze de la maison Serdaigle.

Un élève de Poudlard était mort assassiné. Un événement macabre qui n'avait pas eu lieu depuis dix-sept trop courtes années. Je frissonnai.

Les vêtements étant de grande taille, la victime était certainement âgée de plus de quinze ans. Il s'agissait donc d'un étudiant de cinquième, sixième ou septième année. Ce qui réduisait largement nos investigations. Ceci dit, une question s'imposa à mon esprit. Si ce jeune homme était mort, d'après les dires de Susan, depuis deux à trois jours, pourquoi n'avait-on pas signalé sa disparition ? Il n'y avait qu'une seule réponse à cette question, et elle se trouvait à Poudlard. Là était l'endroit où nous pourrions découvrir le plus rapidement le nom de ce malheureux garçon, et où nous pourrions obtenir le plus d'informations.

Je laissai Susan et Olivier dans la cabane, après leur avoir expliqué où je comptais me rendre, et je sortis.

L'air pur me frappa de plein fouet. Je me rendis compte à quel point l'atmosphère de la Cabane Hurlante était putride et confinée. Je fonçai sur la route vers le centre de Pré au Lard, comme si j'avais le feu aux fesses.

oOØOo

Je traversai le village pour me rendre à Poudlard. Ce n'était pas le chemin le plus rapide, mais j'avais besoin d'un contact avec la civilisation, avec un monde normal bourré de gens ignorant encore qu'un cadavre reposait à dix minutes de chez eux, avant de commencer mon enquête à l'intérieur de l'école. Alors que je repassais près des Trois Balais, je vis, à l'entrée du café, une silhouette à la fois familière et amie. J'avais un doute sur la présence de cette personne dans le coin. Car quand un événement particulièrement sordide se passait dans la communauté sorcière, les nouvelles filaient aussi rapidement que le dernier Nimbus 3500.

Même si je n'avais pas spécialement envie de lui parler, et qu'elle était sans doute là pour me poser des tas de questions sur ce que je venais de voir, je m'approchai de ma vieille amie pour la saluer.

— Hello, Luna.

— Harry, mon grand…

Elle me prit dans ses bras, et me serra affectueusement contre elle. Je sentis se balancer contre ma figure une de ses boucles d'oreille de céramique en forme de radis. Ma Luna ne poussait plus le vice jusqu'à se faire des bijoux avec de vrais légumes.

­— Quel bon vent t'amène, demandai-je, quoique je me doutais parfaitement de la réponse à cette question.

— Un de mes informateurs m'a dit qu'il y avait un cadavre dans la Cabane Hurlante, dit-elle, confirmant mes soupçons.

Luna avait repris, à la mort de son père, la direction du Chicaneur. Elle en avait fait cependant changer la ligne de rédaction. En effet, du fait qu'elle avait pris une part active à la dernière guerre, elle avait renoncé aux légendes un peu stupides de Ronflack Cornu et autre pâté de gobelins. Son magasine traitait à présent de toutes les polémiques imaginables dans notre monde. Intrigues politiques, scandales dans le milieu du Quidditch, affaires douteuses de tout crin, rien ne lui échappait, ni à elle, ni à ce qu'elle appelait ses "contacts", à savoir des espions qui écoutaient et rapportaient toutes les rumeurs semblant un minimum plausibles. Pour Luna, un meurtre à Pré au Lard représentait un butin juteux à souhait. Cependant, je la regardai gravement avant de lui répondre :

— C'est exact, mais c'est moi qui suis chargé de l'enquête, et je n'ai aucune déclaration à te faire pour le moment.

— C'est grave ?

— Encore assez.

— Tu comptes donner une conférence de presse ?

— Dans un premier temps, non. Et puis tu sais parfaitement que ce genre de choses ne dépend pas de moi, mais de mon chef.

— Très bien.

Elle me fixa un moment de ses yeux bleus un peu globuleux.

— Harry, dans quel état il est, ce cadavre?

— Luna, je…

— Mon grand. Ce n'est pas la journaliste qui te parle, mais ton amie. Tu es tout pâle, je m'inquiète.

— C'est de la bouillie, Luna. C'est ni plus ni moins que de la putain de bouillie.

— Oh…

Elle sembla se réfugier dans ses pensées. Et je savais parfaitement en quoi elles consistaient. Elle se souvenait de ces choses que je lui avais racontées dix-huit ans auparavant, et que je m'étais refusé d'évoquer quand je m'étais trouvé dans la cabane. La dernière bataille, celle où j'avais vaincu Voldemort. Le champ de cadavres mutilés par des sortilèges dont je ne soupçonnais même pas l'existence. Beaucoup de ces morts avaient compté parmi mes amis. Et même si plus de quinze ans étaient passés depuis lors, certaines images de sinistre mémoire me poursuivaient encore dans mes cauchemars.

En faisant face à ces vieilles névroses, je faillis craquer, mais je me repris rapidement. J'allais résoudre cette enquête. J'allais attraper le salopard qui avait massacré un adolescent, et je lui ferais passer un sale quart d'heure. Je me redressai, et regardai Luna dans les yeux:

— Je sais à quoi tu penses, ma douce. Mais ne t'en fais pas. Ça va aller. Ce ne sont pas de vieux souvenirs décrépits qui auront ma peau.

— Je l'espère, Harry. Vraiment. Et puis si tu as besoin, tu sais que je serai là.

Je lui serrai affectueusement les doigts:

— Je sais, Luna. Je sais. Mais pour le moment, il faut que j'aille à Poudlard.

— À Poudlard? Mais qu'est-ce que tu vas faire là-bas? Ne me dis pas que…

— Si. La victime est un élève. Mais je te préviens: si tu y mets la moindre allusion dans ton canard, tu vas m'entendre.

— Ne t'inquiète pas. Je peux marcher jusqu'à l'école avec toi? Il fait un froid polaire, et je suis trop gelée pour transplaner directement jusqu'à mon bureau.

— D'accord.

Elle me sourit, et nous nous engageâmes, bien blottis dans nos capes, sur la route de Poudlard.

Alors que nous marchions, Luna me demanda:

— Tu as vu Fatality, récemment?

— Hier soir.

— Tu as encore eu des mots avec Ginny.

— À cause d'Alice, oui.

— Tu devrais faire un effort, Harry. Pauvre Ginny. Je comprends que parfois elle te fatigue, je veux bien fermer les yeux sur le fait que tu la trompes, mais quand tu es avec elle, tu pourrais essayer d'être patient. Je me demande si ce n'est pas elle la plus malheureuse de vous deux.

— Je sais, mais bon…

Elle me fit un clin d'œil. Si personne ne soupçonnait ma relation adultère avec Fatality Lake, la rumeur avait couru fut un temps sur une éventuelle liaison entre moi et Luna. Il faut dire que nous n'étions guère avares tous les deux en câlins fraternels et affectueux. Mais mon amie journaliste avait à sa disposition des armes qui empêchèrent cette fameuse rumeur d'exploser, et de même, quand certaines insinuations arrivèrent aux oreilles de Ginny, ma femme avait bien ri au nez de toutes ces langues de vipère, affirmant qu'elle était tout à fait au courant du genre de relation que j'entretenais avec Luna, et qu'il n'y avait rien à en dire. Ce qui était exact. Ginny et Luna étaient très liées, et je savais que si mon amie et moi avions eu le moindre geste déplacé, Luna aurait tellement culpabilisé que ma femme l'aurait su immédiatement.

oOØOo

Luna me quitta pour regagner son travail lorsque nous arrivâmes aux grilles de Poudlard. Nous regardâmes un moment les hautes tours qui, dans le soleil de cette fin de décembre, projetaient leur ombre sur nous.

— Poudlard, dit Luna en observant le château d'un air rêveur. Le théâtre de nos meilleurs comme de nos pires souvenirs, n'est-ce pas, Harry?

— C'est vrai, admis-je.

— Et aucun élève n'est mort depuis dix-sept ans.

Je ne répondis pas. Cette phrase me rappela simplement à mon enquête. Les souvenirs qui affluaient vers moi et ma conversation avec mon amie sur toutes sortes de sujets m'en avaient un peu écarté. Je me concentrai donc à nouveau dessus.

Luna me serra affectueusement contre elle.

— Je te fais confiance, me dit-elle. Je sais que tu vas attraper le coupable coûte que coûte. Mais souviens-toi bien que tu peux compter sur moi.

— Je n'y manquerai pas.

— N'oublie pas de me contacter si par hasard Shackebolt organise une conférence de presse.

— Tu en seras la première informée.

— Et puis essaie de faire des efforts avec Ginny, aussi.

— Promis, dis-je, sans savoir si j'étais vraiment sincère.

Luna m'embrassa sur la joue, puis, l'instant d'après, elle disparut. Elle avait transplané.

Je me retrouvai seul dans le froid devant le portail aux sangliers ailés. Je pris cinq minutes de réflexion pour décider de comment j'allais commencer mes investigations dans l'école. Il faudrait que j'interroge le professeur McGonagall, bien sûr. Peut-être aussi Rusard (beurk!). Et puis le garde-chasse qui remplaçait Hagrid. Après avoir énuméré mentalement les personnes auxquelles je devais m'adresser dans le cadre de mon enquête, je me glissai dans l'enceinte de l'école par la grille qui, Merlin savait pourquoi, était entrouverte.

Et lorsque j'eus grimpé les marches menant à la grande porte, je vis, grelottant dans une cape écossaise bordée de fourrure grise, l'illustre et austère directrice de Poudlard qui m'observait à travers ses sempiternelles lunettes carrées.

— Bonjour, Monsieur Potter, me dit-elle. Nous vous attendions.

Ah bon, pensai-je, un peu étonné, car je ne me souvenais pas avoir prévenu de mon arrivée. Je suivis malgré tout en silence le professeur McGonagall à l'intérieur du château.

(à suivre…)