Deux semaines après le départ des 4-5-6, Jack était retourné sur les ruines du hub. Il ne savait pas pourquoi il avait eu besoin de revoir sa base, son chez-lui ; il avait simplement suivi son instinct. Des membres de UNIT étaient encore présents sur le site, s'assurant que rien de ce qui avait été entreposé dans le hub ne représente plus la moindre menace. Aucun être vivant n'avait survécu à l'explosion. En cinq jours, il avait perdu son amour et toute sa famille. Il s'était entretenu avec le commandant en charge de l'opération de nettoyage et il avait obtenu la permission de passer en revue le matériel intact, qui était stocké au fur et à mesure dans de grandes malles métalliques. Il en avait profité pour subtiliser un sachet rebondi, contenant une centaine de cachets de retcon dit "à court terme". Ce type de dosage permettait d'oublier les 2 ou 3 heures précédant la prise. Jack, le sachet en poche, avait remercié les soldats de UNIT pour leur travail et avait traversé Roald Dahl Plass pour la dernière fois.

Jack replongea le petit sac presque vide dans sa poche. Il devait arrêter une fois pour toutes d'effacer de son esprit ses amants de passage. Et ce même s'il avait l'impression de tromper Ianto. Il revoyait le jeune homme agonisant dans ses bras, il s'entendait lui jurer de se rappeler de lui pendant un millénaire. Et jusque là, il tenait très bien sa promesse. Trop bien. Ianto était dans sa tête, sur sa peau, à chaque minute. Mais Jack ne pouvait pas s'empêcher de passer la nuit avec des inconnus rencontrés au hasard. Il avait des besoins. D'ailleurs, il savait que Ianto ne trouverait rien à y redire. Ianto et Jack n'avaient pas souvent abordé de questions personnelles lors de leurs tête-à-tête, mais s'il y avait un sujet dont Ianto ne se lassait jamais, c'était bien "La libido du capitaine Harkness". Jack avait régalé le jeune homme de dizaines d'anecdotes sur ses nuits avec nombre d'amants humains, humanoïdes ou créatures demandant un effort d'ouverture d'esprit (voire d'imagination). Ianto était suspendu à ses lèvres, riant à gorge déployée, demandant des compléments d'information ou dissimulant à grand peine son trouble. Bien sûr, il était rare que Jack arrivât au bout de ses explications, une chose en entraînant une autre…

Jack redressa la tête et regarda droit devant lui. Il allait arriver sur l'artère principale de Zaggit Zagoo et se remit à marcher d'un bon pas. Il avait honte de s'être conduit comme un lâche, gobant du retcon pour ne pas avoir à garder ces quelques souvenirs en plus. Le capitaine décida qu'il pourrait vivre avec l'image cuisante d'Alonso nu et souriant, couché tout contre lui.

Il eut tout juste le temps de sauter sur le trottoir : deux autruches-taxis, soulevant un petit nuage de poussière, venaient de le dépasser en le frôlant.

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Alonso jura silencieusement en passant la porte de la salle de pilotage. Pour la première fois, son travail à bord du Galactic Princess lui semblait ennuyeux. Il s'installa devant la console et commença les vérifications d'usage.

Alonso avait quitté l'école de la Flotte son diplôme en poche et la tête pleine de rêves. Sa première sortie professionnelle dans l'espace avait eu lieu à bord du Titanic. Une fois la catastrophe terrienne évitée, Alonso, escorté par un vaisseau de secours, avait mis le cap sur Sto pour rentrer le plus vite possible. Ceux qui avaient échappé aux anges étaient en relative bonne santé et le Docteur s'était lui-même occupé de la plaie au ventre d'Alonso. D'ailleurs, ce dernier, à demi conscient lors des soins prodigués par le Docteur, avait été incapable d'expliquer comment le Seigneur du Temps s'y était pris.

À peine débarqué sur sa planète natale, Alonso n'avait eu qu'une envie : s'envoler à nouveau. C'est à ce moment que Slade avait joué un rôle déterminant dans sa vie. Le millionnaire, imbu de sa personne et désagréable, avait sympathisé avec Alonso. Les deux hommes, secoués par cette croisière où tellement de personnes avaient trouvé la mort, avaient discuté de solutions pour rendre les croisières encore plus sûres et plaisantes pour les touristes… et les habitants des planètes visitées. Alonso, quoique enthousiaste pendant leurs longues conversations, ne s'était pas vraiment fait d'illusions sur les suites de ce projet : être millionnaire et frôler la mort vous pousse parfois à voir trop grand.

Alonso se souvenait très clairement du matin où il avait reçu l'enveloppe portant le liseré de la Casivanian Line. Slade, en personne, l'invitait à rejoindre le personnel navigant. Il pourrait terminer sa formation à bord du Galactic Princess, un paquebot flambant neuf, et jouirait de privilèges en tant qu'ami du grand patron. L'aspirant Frame avait vite pris ses habitudes sur le pont. Tant et si bien que l'année suivante, on avait confié à l'enseigne de nouvelles responsabilités. Alonso était apprécié de tous ceux qui travaillaient avec lui. Parfois, il avait du mal à croire que seulement deux ans plus tôt, sa carrière de marin était au point mort. Le retour sur Sto avait été décourageant. Les employeurs potentiels s'étaient montrés suspicieux quant aux événements qui s'étaient déroulés sur le Titanic.

Alonso étouffa un bâillement et entra machinalement une séquence de chiffres sur un clavier. Vérifiant que les coordonnées voulues s'affichaient sur l'écran mural, il décida de fixer son train de pensées sur un sujet bien plus intéressant : les jolies fesses du capitaine Harkness.

Alicia Taylor, qui était assise à la droite d'Alonso, le vit sourire sans raison. Elle se désola de surprendre son collègue affichant un air aussi niais.

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Jack s'arrêta devant la façade de la ZZB. Deux hôtesses, vêtues simplement d'un mini-short, souriaient de toutes leurs dents et invitaient les passants à entrer dans le bâtiment. Le capitaine dut se faire violence pour monter les quelques marches sans adresser la parole aux deux jeunes femmes stratégiquement postées de part et d'autre de l'escalier. Chacune exposait sa poitrine parfaite et se dandinait sous les regards envieux ou libidineux.
Jack, de par leur plastique, se dit qu'il devait s'agir d'étudiantes de Sto passant leurs vacances sur Zog. Les habitantes de Sto avaient un physique similaire à celui des Terriennes si ce n'était qu'elles possédaient deux paires de seins, la première disposée au même endroit que les Terriennes et la deuxième juste au-dessous. Jack, au cours de sa carrière d'agent du Temps, avait passé une nuit en compagnie d'une femme de Sto ; de son point de vue, quatre seins, c'était encore mieux que deux…

Le capitaine essaya de ne pas s'attarder sur leur peau enduite de lotion pailletée et poussa la lourde porte de la ZZB. Sur Zog, les techniques de marketing étaient décidemment plus pointues que sur Terre. Jack ne prit pas son tour dans une des files qui menaient aux guichets au fond du grand hall et se dirigea sur sa gauche, vers les cabines individuelles. Il s'assit dans un des cubes de verre libres et commença à pianoter sur son bracelet tout en fixant l'écran en face de lui. Après quelques secondes d'attente, un bourdonnement caractéristique et le clignotement de plusieurs voyants, Jack obtint enfin ce qu'il était venu chercher. Une carte sortit d'une fente discrète située sous l'écran. Le capitaine se saisit du petit rectangle de métal extraterrestre et le retourna dans ses mains. Il vérifia les inscriptions, mit la carte dans une poche intérieure de son long manteau, fit biper une dernière fois son bracelet et quitta le box de verre.

Une fois à l'extérieur, il se surprit à chantonner quelques phrases de "Blow, Gabriel, blow". Encore une des épines plantées dans son cœur qui venait lui rappeler Ianto. Jack, qui ne sentait plus vraiment à sa place au XXIe siècle, avait fait découvrir la musique des années trente à son employé et amant. Ianto s'était pris de passion pour "Anything Goes". Parfois, Jack s'était amusé à espionner Ianto qui profitait de l'acoustique incroyable du hub pour chanter les mélodies les plus entraînantes de Cole Porter de sa belle voix grave.

Dans tous les cas, la chanson qui venait de faire irruption dans sa tête était de circonstance : Jack était arrivé à la conclusion qu'une croisière était tout ce dont il avait besoin avant son retour sur Terre. Il n'avait véritablement pris sa décision qu'en passant les portes de la banque ; une fois sa carte rechargée des crédits nécessaires pour régler la traversée, il s'était senti libéré d'un poids. La douleur était toujours vive, mais fuir la Terre n'avait pas été le soulagement escompté. Alors il entendait bien profiter pendant plusieurs semaines d'une vie calme et routinière à bord du paquebot avant de retrouver sa planète d'accueil. Et si Alonso Frame faisait partie du personnel navigant, il n'était pas impossible que le capitaine lui réserve une place importante de son emploi du temps.


Si vous avez lu... vous pouvez me laisser un p'tit mot? J'ai l'impression que pas grand monde ne s'aventure sur les crossovers et je voudrais bien avoir quelques avis! ^^'