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Réveils 2.0
Environ mille ans plus tard, nébuleuse de la lagune …
Venant s'ajouter aux nausées, à la soif, au froid, à la vue trouble et au mal de tête : la désorientation. Kanon mit un certain temps avant de reconnaître son environnement. Sol et plafond blancs, murs gris, portes noirs, caissons blancs par dizaine, écrans, boîtes qui clignotaient d'une petite lumière bleue, froid, froid, froid. Et ses compagnons qui, réveillés les uns après les autres, revenaient lentement à eux, nus, regardant tout autour d'eux d'un air hébété, perdus tout comme lui. Finalement, il se souvint : l'immense salle au pont inférieure du vaisseau, remplie de caissons cryogéniques.
Surpris, Kanon constata que, bien qu'il entende encore sourd, que sa vision soit encore très floue et que ses membres engourdis commençaient à peine à lui obéir, son cerveau, lui, maintenu en état par ce sommeil forcé, fonctionnait à plein régime, et il se remémora. Leur fuite près de l'Institut, pour monter à bord ; la perte de son bras ; l'explosion du Soleil et la disparition de la Terre ; la découverte de Pacifitia ; Espérance. Plus de cinq cent ans de sommeil pour y parvenir. Et à présent, ils étaient tous réveillés
Le souffle coupé, frissonnant de froid et la peau recouverte du liquide épais du caisson, Kanon suivit ses compagnons du regard. Quelques-uns tentaient déjà de se mettre debout, d'autres regardaient autour d'eux, assis au bord de leur caisson, paralysés. Cinq cent années venaient de s'écouler. Cinq cent ans qu'ils avaient quitté la Terre, et que le système solaire avait disparu. Lorsqu'il prit la pleine mesure de cette information, Kanon se mit à trembler. Ils étaient des humains à la dérive, loin de ce qui avait été, durant des milliers d'années, le berceau de l'humanité.
Une goutte épaisse coula le long de son nez et Kanon leva le bras droit pour la retirer, car elle le chatouillait. Il tremblait. Puis constata que, parmi tous ces frissons et ce froid, une partie de son corps ne ressentait rien : son bras gauche. Interdit, il le scruta avant de le toucher du bout du doigt. Il était complètement insensible et immobile, comme s'il dormait encore. Etant un membre artificiel, il lui faudrait sans doute plus de temps pour se réveiller. Il chercha Aioros du regard. A environ dix caissons de lui, ce-dernier tâtait son pied, hésitant. Manifestement, il avait le même problème.
- Putain de merde ! gronda brusquement une voix, les faisant tous sursauter. On se gèle les miches ici !
Kanon fronça les sourcils et regarda Rhadamanthe, qui se tenait maladroitement sur ses pieds, frissonnant et dégoulinant. A voir l'expression de son visage, il était fort possible qu'il se mette à mordre si on s'approchait trop de lui.
Athéna apparut alors sur l'un des écrans de contrôle, souriante, et leur annonça que les boîtes noires sur les murs, appelées des Surviseurs, leurs fourniraient à tous de quoi se vêtir jusqu'à ce qu'ils rejoignent leurs cabines.
...
Quelques instants plus tard, salle de contrôle …
- Aucun incident ? demanda immédiatement Poséidon lorsqu'Athéna apparut.
- Aucun. Ils se sont tous réveillés en pleine forme, mis à part Kanon et Aioros. Ikki semble être encore malhabile sur ses jambes et les nausées de Shaka ont vite repris mais …
- Je viens d'envoyer la sonde. Elle atteindra Espérance dans soixante-quatorze heures terriennes exactement, le temps qu'elle analyse la surface et nous renvoie les données, nous n'aurons pas de nouvelle d'elle avant au moins cent soixante heures.
Athéna sourit. Poséidon était l'exemple même de la figure paternelle : du moment que tout le monde allait bien, il se fichait de savoir les détails. Etonnée par le silence, elle parcourut la salle du regard et demanda :
- Où est Hadès ?
- Il vadrouille dans la salle des machines.
- Encore ?
- C'est le seul endroit où je n'aime pas aller.
- C'est dangereux pour nous en bas, s'inquiéta Athéna.
- Voilà pourquoi je n'aime pas y aller.
Un nouveau silence s'installa. Sur l'un des trois écrans principaux figurait une représentation de la trajectoire de la sonde que Poséidon disait avoir envoyé ; elle s'éloignait lentement de Pacifitia, petit point bleu immobile malgré sa vitesse, et se dirigeait tranquillement vers Espérance, énorme boule verte tout à l'opposé, en suivant des pointillés rouges. Un décompte en minutes et heures faisait défiler les nombres en hauteur. Plus que cent cinquante-neuf heures et trente-huit minutes à attendre. Presque sept jours.
Une fois reçues les données analysées de la sonde, ils allaient devoir les étudier durant les huit jours supplémentaire nécessaire afin d'atteindre Espérance.
- Je me demande si ce sera suffisant, reprit Athéna, sa voix raisonnant dans le silence de la salle. Quinze jours pour les préparer, je trouve ça peu.
- Peu ? répliqua gravement Poséidon. C'est beaucoup trop à mon goût.
- Comment ça ?
- Tu as refusé de leur administrer l'acétate de cyprotérone.
Athéna ne répondit pas mais l'expression de son visage pixélisé signifiait clairement qu'elle tiendrait ses positions.
- Ils ont été drogués bien assez longtemps, dit-elle durement.
- L'acétate n'est pas une drogue mais une mollécule qui !
- Ce ne sont pas des cobayes !
Poséidon soupira, ce qui fit un bruit étrange, comme si quelqu'un soufflait dans un micro. Athéna serra les mâchoires mais s'en voulu immédiatement d'avoir haussé le ton. De plus, elle savait qu'il avait raison, mais rien que l'idée de droguer de nouveau ceux qui étaient désormais sous sa protection l'avait révolté.
- Dès qu'ils auront repris possession de leurs moyens, dès qu'ils se seront pleinement réveillés, ce seront de vraies locomotives ! déclara Poséidon avec dureté. Et tu ne viendras pas dire que je ne t'aurais pas prévenu.
Hadès se matérialisa sur l'un des petits écrans, tout sourire, et dit :
- Pacifitia va se transformer en véritable baisodrome !
Et il se mit à rire. Malgré elle, Athéna sourit aussi. Poséidon, lui, s'en alla, les laissant seuls. Il était vexé mais s'en remettrait vite.
L'acétate de cyprotérone était une molécule utilisée dans le cas d'une castration chimique et qui annihilait le désir sexuel chez l'homme. Tous ceux qui, dans les Instituts, avaient été placés en cryogénisation, en avaient reçu des doses massives, afin de permettre aux Tutélaires d'avoir une meilleure emprise sur leurs esprits et leurs corps. Lorsque les survivants étaient parvenus jusqu'à la navette, plus de la moitié n'étaient pas sevrés de cette substance, mais en les plaçant dans les caissons, Athéna avait refusé de les droguer de nouveau. En cinq cent vingt-huit années, leurs corps avaient donc parfaitement eut le temps de se débarrasser des derniers résidus de l'acétate. Leur désir sexuel allait s'éveiller brusquement, et Poséidon craignait que ça ne soit dangereux, mais Athéna voulait avant tout que ceux qu'elle considérait comme ses enfants redeviennent des humains maitres d'eux-mêmes et de leur corps.
Mais qui disait activité sexuelle disait aussi jalousie, envie et violence.
...
Ils ne reprirent pas tous pleine possession de leurs membres au même moment. Certains se trouvaient déjà dans leur cabine à se doucher que les autres étaient toujours au pont inférieur, à tenter de se lever. Aioros, plus particulièrement, peinait beaucoup, car sa jambe artificielle, tout comme le bras de Kanon, se réchaufferait beaucoup plus lentement qu'un membre naturel.
L'état d'Ikki semblait s'être amélioré, car il ne tanguait plus que légèrement, mais Shiryu restait tout de même à ses côtés ; et Camus, dont le corps avait été nourri à l'insuline durant son sommeil, semblait bien plus fort et soutenait un Milo hébété. Shun, quant à lui, vêtu d'une robe en papier très fine, se sentait bien mieux qu'avant son sommeil – certainement le mal de l'espace reviendrait-il plus tard. Un peu troublé par cet état de fait, le garçon s'étira et regarda autour de lui. Ces centaines d'années de sommeil avaient été noires et chaudes. Il n'avait pas rêvé, ne s'était pas cru enchaîné à se noyer. Rien que l'obscurité et la chaleur, et rien d'autre.
A quelques mètres de lui, Aiolia était encore assit sur le bord de son caisson, à frissonner et à se frotter les yeux, hagard. Shun ferma le couvercle du Surviseur, attendit que la lumière clignote de nouveau puis le rouvrit et sortit une autre blouse fine, qu'il apporta à son compagnon. Ce-dernier leva sur lui des yeux vitreux et dit :
- J'ai des nausées horribles.
Shun sourit, les muscles du visage encore tirés et douloureux, et lui tendit le vêtement. Aiolia s'en empara d'une main tremblante puis, les membres un peu raides, tenta de l'enfiler sur son corps nu. Shun l'aida. Leurs regards s'accrochèrent ensuite. Si le garçon sentit son cœur louper un battement et repartir de plus belle, envoyant dans son corps une vague de frisson étrange, il mit cela sur le compte de son réveil récent et l'ignora. Mais Aiolia, ébranlé, sentit quelque chose de plus troublant s'éveiller en lui et fronça les sourcils. C'est alors que le souvenir de ce qu'il s'était passé entre eux sous leur petit abri, sur Terre, avant que les chats-teigne ne les attaquent, lui revint en mémoire et il retint son souffle. C'était encore faible, en dormance, mais c'était là, il le sentait : le désir.
- Ce truc sent mauvais, déclara soudain Shun en portant l'une de ses mèches de cheveux émeraude à ses narines. C'est dégueu !
Aiolia regarda le fond de son caisson, sur lequel il était encore assit. Une petite flaque de liquide vert translucide subsistait, malodorante. Leurs sens n'étaient pas encore pleinement réveillés, mais l'odeur était tellement forte qu'il la sentait quand même. Son estomac se souleva et il ferma les yeux en grognant. Le petit rire de Shun le fit frémir.
- Petite nature, se moqua gentiment le garçon.
- Attends voir toi, sourit Aiolia en rouvrant les paupières. Quand j'aurais retrouvé tous mes moyens …
Il ne termina pas sa phrase. Fixa Shun en face de lui sans trop comprendre lui-même ce qu'il avait voulu dire, et vit que la peau de son compagnon s'était recouverte de chair-de-poule. Durant un bref instant, il pensa que ce qui lui arrivait n'était pas naturel, que c'était dû à la cryogénisation, à une quelconque substance que son corps avait ingéré durant toutes ces années de sommeil. Mais n'était-ce pas le contraire qui était censé se produire ? Ses sens et son corps n'étaient-ils pas censés être totalement engourdis ?
- Allez on se magne ! lança Angelo non loin d'eux. N'oubliez pas ce qu'Athéna a dit, on peut aller se doucher en vitesse, mais il faut qu'on mange le plus vite possible, c'est important !
Les derniers à se trouver dans la pièce se dirigèrent à pas lents vers la porte, étourdis. Aiolia se mit finalement debout. Athéna avait été claire et exigeante sur ce point : ils devaient se restaurer convenablement, car leur corps n'avait été nourris que de solution vitaminée durant tout ce temps, et avait besoin rapidement d'un nouvel apport en glucide.
Tous ensembles, ils gagnèrent l'élévateur. Pendant un instant ne se firent entendre que des claquements de dents, des bâillements, des soupirs et des reniflements, avant que Kanon, qui soutenait un Aioros boiteux, ne murmure, troublé :
- Cinq cent ans …
Shun, les sourcils froncés, lui adressa un regard en coin, avant de réaliser à son tour. Oui, ils avaient dormis plus de cinq cents ans. Cinq centaines d'années depuis sa dernière goulée d'air prise sur Terre. Une terre lointaine, qui n'était plus que de la poussière. Une tristesse intense s'empara du garçon, qui baissa la tête et fixa ses pieds nus. Ses orteils étaient bleuis par le froid. Leur réveil ne signifiait qu'une seule chose : ils avaient atteint Espérance.
La large porte de l'élévateur s'ouvrit sans que d'autres mots n'aient été prononcés. Ils étaient tous plongés dans leurs pensées, qui ne différaient pas beaucoup les unes des autres. Mais ils étaient trop ébahis pour le moment pour réaliser pleinement ce qu'ils venaient de traverser. Tous, ils ne désiraient qu'une chose : se réchauffer et faire disparaitre de leur corps les résidus du liquide verdâtre des caissons.
Se laissant guider par ses souvenirs, Shun s'approcha de sa cabine, la numéro seize, et entra à l'intérieur. Voyant que quelqu'un l'avait suivi, il se retourna. Aiolia lui adressa un regard amusé.
- Coucou, rigola-t-il.
- Pourquoi tu ? tenta Shun avec un sourire.
- La dernière fois que t'as pris une douche tout seul, t'as fait une crise de panique. On va la prendre ensemble.
- Euh …
Mais Aiolia n'écouta pas et se dirigea derechef vers la minuscule salle de bain.
- D'accord, accepta finalement le garçon dans un souffle.
- Fermeture, annonça la voix froide de la navette.
La porte de la cabine se ferma sans bruit. Aiolia, frissonnant de froid, s'était déjà débarrassé de sa blouse en papier et, nu, fit jaillir l'eau dans la douche. Shun, évitant soigneusement de poser les yeux sur le corps de son compagnon, se déshabilla lui aussi. Finalement, satisfait de la température de l'eau, Aiolia se mit dessous et poussa un grognement de bonheur avant de le regarder et de lui dire :
- Viens.
Shun se mit lui aussi sous l'eau et retint un cri de justesse. La sensation de l'eau chaude sur son corps froid était un pur délice et il sentit tous ses muscles se décontracter d'un seul coup. Il gémit de plaisir et ferma les yeux, levant le visage pour apprécier la sensation des milliers de gouttelettes heurtant sa peau. L'espace était étroit et tout juste suffisant pour deux personnes, mais Shun était assez mince pour qu'ils ne se gênent pas. Cependant, dès que l'un d'eux faisait un geste, forcément, il touchait l'autre. Aussi, lorsqu'Aiolia bougea le bras pour saisir un petit savon, le dos de sa main heurta les reins de Shun, qui sursauta.
Mais Aiolia ne sembla pas le remarquer, car il se contenta de présenter la savonnette au garçon en lui disant :
- Tiens.
Shun s'empara du petit morceau blanc et dur dans le creux de sa main en lui souriant et commença à se frotter. Aiolia fit de même. Ils restèrent silencieux un petit moment, mais cela ne sembla déranger ni l'un ni l'autre. Ils étaient trop heureux de pouvoir se débarrasser du liquide visqueux et malodorant des caissons.
Au bout d'un moment, Shun se tordit le bras pour atteindre son dos, mais n'y parvint évidemment pas. Il allait se contenter de se tourner sous le jet d'eau lorsqu'Aiolia, tout en lui prenant le savon des mains, lui dit :
- Je vais t'aider. Ça va ?
Shun lui adressa un coup d'œil en remerciement.
- Ça va, répondit-il en lui présentant son dos. Pas de panique.
Aiolia pouffa de rire et, de sa main gauche, l'attrapa par l'épaule. Le garçon sursauta, le souffle coupé, puis se mit à trembler. La main droite d'Aiolia, qui tenait le savon, allait et venait sur son dos. Soudain, Shun sentit ses jambes devenir flageolantes et, inquiet, il baissa la tête, adressant un coup d'œil à son bas-ventre. Rien, aucune réaction. Pourtant, il se sentait frémissant, et la chaleur et le désir dans ses reins ne trompait pas, mais son sexe ne réagissait pas. Il était réveillé depuis trop peu de temps pour ça et, durant un bref instant, ça le contraria.
De son côté, Aiolia appréciait de plus en plus la douceur et la souplesse de la peau de Shun sous ses mains. Distraitement, du pouce il commença à caresser la nuque fine de ce-dernier. Sa respiration devint plus rapide, plus courte, alors que son regard tombait sur les fesses du garçon, qu'il sentait frémir sous ses doigts. Un bref instant, il eut la sensation d'avoir déjà connu ça, cette douceur et ce contact. Ses mains trouvaient toutes seules le chemin sur le corps de Shun, instinctivement. Elles se souvenaient pour lui. A lui aussi, son sexe restait inerte, mais ça n'avait pas d'importance. Ça n'était pas ce qu'il voulait pour le moment.
- Shun ? appela-t-il doucement.
Le garçon se retourna lentement, sans que les mains d'Aiolia ne quittent son corps : désormais, elles reposaient sur ses hanches.
- On a déjà fait ça, constata Aiolia en souriant.
- Oui, lui répondit Shun dans un souffle, je crois …
Les lèvres d'Aiolia sur les siennes lui coupèrent la parole. Surpris, Shun recula d'un pas, mais son compagnon suivit doucement le mouvement jusqu'à ce que son dos rencontre le mur de la douche. Il était froid et glissant, et Shun gémit mais ne refusa pas le baiser. D'elles-mêmes, ses mains vinrent s'accrocher aux hautes et larges épaules d'Aiolia, qui colla son corps plus au sien en réponse, et approfondit l'échange, jusqu'à ce que sa langue s'engouffre dans la bouche du garçon, qui gémit de nouveau.
Encore une fois, leurs corps se souvinrent pour eux. Shun l'avait déjà constaté à de nombreuses reprises, et ça l'avait un temps contrarier de ne pas se souvenir, mais à présent il s'en fichait. Il était tout à l'échange présent, tout entier tourné aux sensations qu'Aiolia faisait naître en lui en cet instant. Grâce à lui son corps et son âme étaient plus chauds, grâce à lui il se sentait plus vivant.
Mais soudain, le baiser prit fin et Shun sentit les mains d'Aiolia le serrer si fort qu'il en eut le souffle coupé. Il rouvrit les yeux.
- Ça va ? lui demanda Aiolia, inquiet.
- Hein ? répliqua Shun, surpris. Euh … oui …
- T'as failli tomber.
Ses jambes, tremblantes, s'étaient dérobées sous lui. Shun sourit.
- Ouais, dit-il en s'essuyant le visage, sur lequel tombait encore l'eau de la douche. Ouais …
Aiolia, voyant que les bras du garçon tremblaient également, arrêta le jet d'eau et dit :
- Tu vas aller t'assoir.
- Ouais, confirma de nouveau Shun, un peu groggy.
Son compagnon sortit pour lui, du Surviseur, une large serviette en coton, dans laquelle Shun s'enroula des épaules jusqu'aux chevilles. Ses tremblements n'étaient pas dû au froid, ni au mal de l'espace, toujours pas revenu, mais à ce désir en lui qui ne pouvait, pour l'instant, que rester enfermé.
Le garçon s'assit sur le lit et, doucement, commença à frotter la serviette contre son corps. Il se sentait bien, quoi qu'un peu absent. Certainement des résidus des drogues envoyées par vagues successives dans son corps pendant ce long sommeil glacé. Une serviette autour des hanches et une autre sur la tête, Aiolia vint jusqu'à lui et, inquiet, lui demanda pour la énième fois s'il allait bien. Shun lui répondit d'un sourire, avant d'entendre l'estomac de son compagnon grogner.
- Athéna a peut-être pas tort, rigola Aiolia, on ferait bien de manger.
Shun, lui, n'avait pas faim pour l'instant, mais ce petit moment d'absence qu'il venait d'avoir sous la douche le convainquit qu'il fallait qu'il se restaure également.
...
La cantine était bruyante. Ils étaient tous présents, sans exception, et si les premiers arrivés, ayant déjà terminés leur repas, digéraient à présent tranquillement sur leur chaise, riant et taquinant leurs camarades à qui mieux-mieux, les autres, arrivés plus tard – comme Shun et Aiolia, les cheveux encore humides – attaquaient leur plateau repas.
Ce n'est qu'une fois devant la nourriture que Shun réalisa qu'effectivement, il était affamé. D'ailleurs, sa perte d'équilibre sous la douche était sans doute due à ça. Il attaqua donc voracement son repas tout en souriant à certaines blagues de ses camarades, certaines de leurs taquineries, et en leur jetant des coups d'œil curieux. Angelo, manifestement arrivé sur les lieux avant tous les autres malgré qu'il ait quitté le pont inférieur parmi les derniers, était avachi sur sa chaise, les jambes étendues si loin sous la table qu'il en était presque allongé, et grignotait distraitement un gâteau au miel. A force de l'observer, Shun constata que, très souvent, Angelo adressait des regards par en-dessous à Shina. Lorsque la jeune femme le remarqua, elle s'amusa à en jouer et, l'air de rien, croisa les bras sur la table en faisant mine d'écouter ce que lui disait Marine, faisant ainsi généreusement ressortir sa poitrine. Angelo avala un morceau de son gâteau de travers et toussa. Shun sourit.
A ses côtés, Aiolia, qui n'avait rien remarqué, s'inquiétait de son grand-frère.
- Ça va ta jambe ? lui demanda-t-il.
- J'arrive à peine à bouger les orteils, répondit Aioros dans un sourire un peu raide. Mais ça va.
- Tu devrais aller à l'infirmerie non ?
- Athéna nous a assuré, Kanon et moi, que c'était normal, que les circuits se réveillaient plus lentement. T'inquiètes pas.
- Mmh …
Aiolia piquait sa fourchette dans son assiette lorsqu'il entendit, à sa droite, Shun éternuer. Immédiatement, il le regarda et lui demanda, encore, s'il allait bien. Le garçon leva les yeux vers le plafond.
- Arrêtes de me demander ça, répliqua-t-il, faussement agacé. Sinon je vais finir par me lasser.
Aiolia rigola et, distraitement, caressa le dos du garçon. Il le sentit frissonner à travers le vêtement, et retira immédiatement sa main, troublé. Shun lui adressa un regard en coin, pas le moins du monde gêné, et un sourire. Aiolia reporta son attention sur son assiette. Son sang battait à ses tempes.
Lorsqu'il releva la tête, sentant un regard sur lui, il croisa celui de Kagaho. Ce-dernier le fixait intensément, les yeux brillants de colère. Aiolia fronça les sourcils, surpris, et détourna la tête. Il savait que Kagaho, qui avait pris l'habitude de s'isoler des autres, comme s'il n'était jamais à sa place, avait tendance à regarder tout le monde du coin de l'œil, mais de là à l'agresser ouvertement du regard, il ne s'y attendait pas. Et puis il regarda Shun, qui s'était penché vers un Shaka pâle qui ne parvenait pas à manger, déjà rattrapé par son mal de l'espace. Et il regarda Kagaho de nouveau, qui, les mâchoires serrées, l'ignorait désormais. C'était évidemment de la jalousie.
Le visage d'Athéna apparut sur l'écran principal de la cantine, derrière Angelo qui se redressa et se retourna lorsqu'elle les interpela tous.
- Tout va bien ?
- Tout dépend pour qui, rigola Kanon avec un coup d'œil sur Shaka, qui virait au vert.
- Pas trop désorienté ?
- Complètement perdu ! répondit Angelo avec énergie. J'ai l'impression de dormir encore …
Il se tut, l'air de se trouver idiot, mais ses camarades comprenaient. Eux aussi ils étaient encore assez perturbé pour ne pas croire à leur réveil, ils agissaient instinctivement, s'étaient douchés parce qu'il le fallait, s'étaient habillés pour se réchauffer, se nourrissaient parce qu'ils en avaient besoin, mais agissaient uniquement par réflexe. Ils ne réalisaient pas qu'ils venaient de faire un bon de plus de cinq cent ans dans l'espace.
- Je comprends, leur dit Athéna dans un sourire pixélisé. J'étais venu vous tenir au courant de la situation, mais je devrais peut-être attendre.
Le silence qui avait coulé sur la tablée à l'arrivée d'Athéna se fit plus tendu. Shun retint son souffle. Ikki, en face de lui, qui s'était retourné pour regarder l'écran, arrêta de mâcher momentanément le morceau de gâteau qu'il avait dans la bouche. Angelo fronça les sourcils et se pencha vers l'avant.
- C'est-à-dire ? demanda-t-il, prudent. Un problème avec Espérance ?
- On n'a pas pu y arriver ? demanda Milo à son tour.
- Je parie que c'était des conneries, elle n'est pas habitable, lança Rhadamanthe d'un ton grinçant.
Shun ouvrit la bouche à son tour, prêt à demander si le problème ne venait pas plutôt de la Terre. Et si, en cours de route, ils s'étaient aperçus qu'en réalité, elle n'avait pas explosé ? Mais ses camarades l'ayant déjà oubliés, plus préoccupés par cette autre planète qu'ils ne connaissaient pas, qu'il n'osa rien. A la pace, il se crispa et serra les mâchoires.
- Non, rien de tout ça, répondit Athéna avec douceur. Mais nous préférons savoir le plus de choses possible sur l'état de cette exo-lune avant d'y parvenir. N'oubliez pas que plus de cinq cent années se sont écoulées et la faune, ainsi que la flore, et peut-être toute la biosphère de la planète ont pu évolués. Il est préférable de s'assurer qu'il n'y ait aucun danger pour vous.
Un soupir de soulagement collectif et quelques sourires accueillirent cette déclaration mais Shun baissa les yeux sur son assiette. Il était indigné, autant par la réaction de ses compagnons, que par la sienne.
- Danger de quel genre ? demanda néanmoins Angelo, curieux.
- Les dernières informations faisaient état de l'apparition de petits animaux, des mammifères, comme des petits rongeurs. Et si, avec les années, des prédateurs sont apparus, nous préférons le savoir.
- Des prédateurs ?
- Dès qu'il y a des proies, il y a des prédateurs, annonça Marine avec sérieux. C'est dans l'évolution, c'est comme ça. Le plus rassurant c'est que les prédateurs des rongeurs sont le plus souvent de grands oiseaux, tout simplement. Alors il n'y aura sans doute aucun danger pour nous.
- Nous serons tout de même rassuré en ayant le plus d'informations possible, reprit Athéna. Poséidon a envoyé une sonde il y a quelques heures, et nous recevrons les réponses de ses analyses d'ici cent soixante heures terriennes.
Un court silence s'installa, pendant qu'ils faisaient tous le calcul. C'est finalement Camus qui dit :
- Presque sept jours à attendre. On va stationner en orbite autour de la planète en attendant ?
- Non, répondit Athéna avec un regard satisfait en direction de Camus. Nous sommes encore à quelques milliers de kilomètres du petit système solaire d'Espérance. En orbite, nous n'aurions pu garder qu'une gravité faible, alors que je préfère que vous vous habituiez à celle, plus forte, de la petite planète. Elle est une fois et demi plus grande que la Terre, à première vue ça n'est pas grand-chose, mais ça demande quand même de la résistance.
- Ah ok, acquiesça Angelo, ce qui lui attira un regard agacé de la part de Rhadamanthe.
- On y sera dans combien de temps ? demanda Shiryu avec curiosité.
- Un peu plus de quinze jours, répondit Athéna, manifestement rassurée de leur réaction à tous. Si les résultats de la sonde nous apprennent des choses inquiétantes, nous aurons le temps de vous préparer convenablement.
- A nous défendre ? demanda Ikki après avoir enfin avalé sa bouchée de gâteau.
- Et à vous débrouiller sur une planète presque totalement boisée surtout.
- Nous débrouiller … c'est-à-dire ? demanda Hyôga à son tour.
Athéna prit le temps de réfléchir avant de répondre à cette question. La plupart des hommes et des femmes étaient pendus à ses lèvres, mais Aiolia pensait avoir un début de réponse. Il était évident que cette navette avait été conçu pour les voyages, courts ou longs, mais pas pour que des hommes y vivent éternellement. Ce qu'ils allaient devoir faire en arrivant sur cette planète, c'était apprendre à y survivre : construire des habitations, se nourrir eux-mêmes. S'installer définitivement. Voilà ce qu'Athéna voulait qu'ils apprennent.
Lorsqu'elle leur répondit et leur annonça cette réalité, certains restèrent figés, surpris, alors que d'autres, ceux qui, comme Aiolia, s'attendaient à cette déclaration, acquiesçaient simplement.
Shun écouta Athéna parler, puis écouta certains de ses camarades émettre quelques suppositions et quelques idées, perdu dans ses pensées, réfugié derrière son mutisme. Il n'arrivait pas à se sortir la Terre de la tête, cette planète qui les avait vu naître, et qu'ils avaient tenté de sauver bien qu'il ne se souvienne pas comment – tous ces souvenirs perdus le hantait – mais il savait que c'était idiot. Espérance c'était un nouveau départ, et s'installer là-bas c'était apprendre de nouvelles choses, presque une nouvelle aventure. Ça lui faisait certes un peu peur, mais en même temps, et ça le surprit, il avait hâte.
...
Quelques heures s'étaient encore écoulées depuis la petite réunion à la cantine et Poséidon, occupé à surveiller la progression de la sonde dans l'espace, qui se dirigeait, lentement mais sûrement, vers Espérance, entendit un bip d'avertissement venir d'un autre moniteur. Distrait, il téléchargea les informations survenues, mais il eut à peine le temps de les regarder qu'Athéna apparut.
- Tout se déroule comme prévu ? lui demanda-t-elle.
Bien que les chances soient très faibles, il n'était pas rare qu'une sonde sans protection dans l'immensité de l'espace voit sa trajectoire coupée par celle d'un objet stellaire, peu importe lequel. Voilà pourquoi Poséidon gardait un œil dessus.
- Tout va bien, répondit-il, les sourcils néanmoins froncés d'inquiétude.
Athéna, depuis qu'elle avait informé les passagers qu'ils allaient passés quinze jours entiers dans cette navette les uns sur les autres, souriait plus facilement. Ils avaient mieux réagis qu'elle ne l'avait espéré. Mais Poséidon, lui, n'était pas tranquille. Elle ne voyait pas le danger que lui percevait.
Certes, comme elle le leur avait recommandé, après s'être restaurés ils s'étaient presque tous rendus dans la salle de sport, à la poupe du vaisseau, au pont supérieur, afin d'habituer leur corps à la gravité et empêcher l'atrophie musculaire. Pour le moment, ils obéissaient tous sans poser de question, un peu perturbés et perdus par la situation dans laquelle ils se trouvaient. Mais les choses n'allaient pas durer. Et manifestement, ça commençait déjà à changer.
- Rapport du déjeuner, annonça-t-il gravement.
- Encore ? rigola Athéna. Je croyais l'avoir désactivé, c'est inutile ce genre de rapport.
- Je l'ai réactivé derrière toi.
Court silence entre les deux intelligences, qui se jaugèrent du regard.
- Pourquoi ? demanda Athéna.
- Par précaution.
- Tu ne vas pas recommencer ! J'ai confiance en eux !
- Pas moi ! Et j'ai eu raison de me méfier.
Interpelée, Athéna fronça les sourcils.
- Pourquoi ça ? Qu'est-ce qu'il y a ?
- Ils sont trente-et-un on est d'accord ?
- Jusqu'ici oui.
- Le rapport fait état du nettoyage de trente-et-un plateaux, trente-et-un verres, trente-et-une fourchettes et vingt-neuf couteaux.
Athéna ouvrit la bouche pour répondre, mais ne dit rien. Elle ne pouvait pas défendre ses enfants avec ce genre d'information. Poséidon dit alors tout haut ce qu'elle pensait en silence :
- Ça veut dire que deux d'entre eux se promènent maintenant avec un couteau sur eux.
Tadaaaaa ! Ils sont à peine réveillés que des dangers et des mystères arrivent déjà ! Je précise pour qu'on soit bien d'accord, même si c'est peut-être pas utile, mais les mille ans écoulés indiqués au début du chapitre, c'est par rapport au prologue et non pas à la fin de "Le Soleil, la Lune et l'Orage".
Alors, avez-vous peur ? D'après vous, qui a prit les couteaux ?
Je vous laisse mariner et je vous dis à dans quelques jours (là je pars chez ma sœur, on va se faire un MacDo ;))
Ps : j'ai appelé ce chapitre Réveils 2.0 parce que le premier chap de la première partie s'appelait Réveils, tout bêtement xD
