Chapitre 1 : Équation fatale

A. Comme Alexie. Elle aimait à dire que non : L. Comme Lexie.

A. était la fille d'un riche homme d'affaires de Londres. Blonde comme les blés, le visage mutin, de longues anglaises, A. avait tout de la fille de bonne famille.

Sa mère s'était donnée la mort peu après sa naissance.

A. avait été proche de la gouvernante à laquelle elle avait été confiée.

A. fréquentait les meilleurs écoles privées du pays. A. voyageait avec son père lorsque ce dernier était en déplacement professionnel.

Mais A. était différente. Différente des autres filles de son âge. A. aimait se trouver à l'écart et n'avait aucun goût pour les centres d'intérêts des autres jeunes de son âge.

A. fut diagnostiquée Asperger. A. était dans sa bulle.

Et le cas empirait lorsque le père de A. décéda d'une maladie tropicale.


"A. ?"

Le nez en l'air, humant le vent frais qui s'abattait sur l'automne, A. n'avait pas envie de rejoindre la salle de classe. Le cas était fréquent. Les professeurs avaient été formés pour gérer ce type de crise.

"C'est L." ronchonna-t-elle.

Un petit rire secoua les épaules plantées derrière le tronc. Il fit son apparition.

"C'est ridicule."

A. le fixa.

Le vent balaya un instant les mèches épaisses de ses cheveux hirsutes.

"Fiche moi la paix, B."

Les yeux vairons ne la lâchaient pas, l'enserrant sans pitié.

"Je t'ai dit de me laisser tranquille !..." s'énerva-t-elle.

B. leva les mains en signe d'apaisement. Il avait longuement observé la façon dont les professeurs géraient les crises de A. Observer et imiter. Voilà l'un des points forts de B.

B. envahissait régulièrement la bulle protectrice de A. mais ces derniers temps il tentait de respecter les périodes où sa seule vue devenait intolérable.

B. connaissait par cœur les petites manies de A. Elles étaient légion, à dire vrai. Mais B. les connaissait toutes, sans exception. Il avait disséqué mentalement A.


"Pourquoi t'aimes être sous la paillasse de l'escalier central, B. ?"

"Parce qu'il y fait noir. Et que nul ne peut savoir ce que j'y fabrique."

"Et tu y fabriques quoi ?"

"Des poupées de paille."

L'image tournait en boucle dans l'esprit de A. Des poupées de paille ?... A quelles effigies ?... Des professeurs ? Des surdoués ? De L. lui-même ?...

La question hantait A. Et pour percer le mystère insufflé par B., l'équation était simple : il fallait se rendre sous la paillasse de l'immense escalier pendant que B. s'y trouvait.


"Tes médicaments, B."

Il haïssait cette phrase. Ces mots qu'il se trimballait depuis cette saloperie de séjour en hôpital psychiatrique. Pour avoir dépiauté le précieux lapin de compagnie de l'établissement : Arthur. B. s'était amusé à lui tordre les pattes jusqu'à la rupture. Il en avait été couvert de sang mais cela n'avait en rien enrayé son action. B. allait jusqu'au bout de ses idées. Implacable. Comme L. dans sa logique.

Le séjour en établissement psychiatrique avait été terrible pour B. Shooté aux médicaments du matin au soir, ses nuits étaient parsemées de cauchemars et de rêves inappropriés et éprouvants dans lesquels il distinguait des épouvantails étranges, vivants, membres manquants, faire la ronde autour de lui, se moquant, bouches énormes s'étirant pour l'engloutir dans des rires spectaculaires.

B. était également victime d'hallucinations constantes du fait des narcotiques et autres neuroleptiques.

B. avala ses médicaments, les conservant un instant en bouche avant de les recracher dans le lavabo.

Entre les doigts fins de B., la paille prenait corps. En pleine activité (ré)créative, B. en profitait pour peaufiner ses acquis en mimant les gestes atypiques de L.

Non que L. était un modèle à imiter mais il faisait partie d'un plan que B. avait élaboré durant son séjour en asile psychiatrique.

Pendant qu'il nouait et tressait ses poupées, B. échafaudait son plan. Le but ultime était d'offrir à ce maudit L. une énigme insoluble. Ce faisant, le sourire de B. s'élargissait devant la perspective de mettre L. à genoux !...


En classe, B. était toujours installé au fond, près de la fenêtre. C'était là sa place de prédilection.

Il lui était arrivé plusieurs fois de passer à l'avant et ce fait, suffisamment rare pour avoir été noté, désignait qu'il avait envie de supplanter ses professeurs, à tour de rôle. Généralement, l'enseignant s'installait à son bureau et laissait la parole à B. Ce dernier cessait par lui-même devant tant d'abnégation, lâchant un juron avant de quitter la salle, mettant fin à la crise, rejoignant la paillasse de l'escalier imposant pour y tresser ses précieuses poupées.


C'était la fête à la Wammy's : L. venait de se connecter et leur parlait à tous par écran interposé.

A. faisait partie du groupe, posant des questions au détective renommé.

Mello se tenait à l'écart, trouvant plus d'intérêt à sa tablette de chocolat qu'au discours raisonné du grand L.

B. faisait semblant, pensées assassines. Poings serrés dans ses poches, B. arborait un visage souriant et détendu qui trompait son monde. Il riait même aux blagues miteuses de L. tandis qu'au fond il bouillonnait !...


"Pourquoi n'apprécies-tu pas L., B. ?" questionna A.

"Voilà une question intéressante !..." se moqua d'emblée B. "Je te l'explique à condition que tu viennes me rejoindre sous la paillasse de l'escalier."

"Hors de question !... Tu sais, L. parlait des monstres. Des monstres de toute nature : des monstres dévoreurs de rêves, des monstres qui pratiquent le mens..."

"J'ai assisté à la conversation, je te rappelle." objecta B. "Le seul monstre présent sous la paillasse est fait de paille."

"Ça reste un monstre."

"Ça reste du folklore." circulant dans les couloirs éclairés par les vitraux colorés.

A. stoppa son pas. "B., est-ce toi qui as fait tant de mal à Arthur ?..."

"C'était une expérience."

"C'est horrible, B."

"Des sornettes."

A. pâlit puis tituba. Elle déversa le contenu de son estomac sur le plancher.

B. crut un instant qu'il allait ployer les membres pour laper ce qui venait de maculer les lames en bois.

"Le... monstre... c'est toi..." sanglotait A., désignant B. d'un index tremblant.

B. s'approcha et la prit soudain par l'épaule, crispant fort, au point de lui arracher une grimace tandis que son sourire s'étendait, dans un pur élan carnassier.

"B..."

La lueur dans le regard aux couleurs dissemblables était furtive, hautement volatile et dangereuse. D'un mouvement de corps, il fit heurter l'épaule au mur arrière, juste sur l'angle saillant, luxant ainsi le membre, dans un craquement sourd qui tenait du sinistre.

A. ouvrit la bouche, dans un cri muet tant la douleur fut vive !... Elle escaladait ses terminaisons nerveuses pour aboutir au cerveau qui répercuta l'alerte en un cri et des larmes.

B. venait de mettre à mal. Étrangement, lui jubilait.

La mise en scène pour boucler un dossier classé sans suite : B. projeta A. au sol et appela à l'aide, penché sur elle avec une bienveillance feinte. Il avait d'ores et déjà repéré la lame de plancher soulevée sur laquelle A. aurait malencontreusement trébuché. Elle observa son bourreau, clignant par instant tant la douleur est aiguë. Puis tout se mit à tourner. L'image de B. se floutait. Elle sombrait.

Immonde saloperie...


A. fixait le monde, bras porté en écharpe, à son retour. Son regard s'arrêta sur B. Ce dernier prit l'air penaud mais A. connaissait à présent le tempérament imprévisible de B. Elle le connaissait pour l'avoir expérimenté à même la chair !... A. le fixait. Et plus A. le fixait, plus les épaules de Beyond rentraient vers l'intérieur et son dos se faisait rond. De plus près, il lui échappait même un certain ronronnement déplacé.


Assis en tailleur sur le lit, B. passait en revue le drap blanc, faisant cheminer le bord entre ses doigts, cherchant le détail d'un accroc ou d'une maille filée. Il pouvait y passer des heures, dans le silence le plus complet. Recommencer, encore et toujours.

Lorsqu'il trouvait un défaut, il s'amusait à tirer sur l'étoffe jusqu'à faire courir une maille, déchirant lentement le tissu - B. disposait d'une force absolument prodigieuse, décuplée en cas de crise !...

Il avait agit quasiment de la même manière lorsqu'il avait lentement disloqué les membres d'Arthur, tenant le corps et effectuant un lent mouvement de rotation à la jointure.

Aucune expression particulière ne s'installait dans ses traits lorsqu'il procédait à de telles expériences. Son faciès demeurait d'une neutralité absolue.

Il en était de même lorsqu'il remplissait l'ardoise sombre de raisonnements mathématiques et autres démonstrations. Il ne grimaçait que lorsque la craie crissait excessivement sur le tableau - B. souffrait d'hyperacousie. Il lâchait alors le craie pour se boucher les oreilles, toujours en silence, paupières étroitement closes. Il fallait attendre que son ouïe se rétablisse pour qu'il reprenne, dans la même régularité, l'équation complexe en cours.

Par contre, avoir luxé l'épaule de A. avait été le franchissement de la ligne. Ce fut surtout d'y lire la souffrance et la surprise sur le visage de la victime qui rapprochait B. de la jouissance. Le moment précis où il béboîta le membre fut un paroxysme de sensations agitées, le remplissant des orteils au cerveau.


Une chose que B. détestait par-dessus toutes autres était le bruit que pouvaient émettre les gens lorsqu'ils faisaient l'amour. Que ce soit télévisuel ou public, ce genre d'échanges provoquait des frissons désagréables à l'intérieur du corps de B., le rapportant à l'enfance, lorsqu'il jouait dans la petite pièce fermée tandis que sa mère recevait ses amants. Tout d'abord fasciné par les sons, il glissa son oeil de shinigami dans la serrure, observant le mouvement empressé des corps serrés. Il demeura là pendant tout l'acte, poings serrés, incapable de donner sens à ce que son oeil voyait - hormis la série de chiffres qui dansait sur les têtes.

"Maman ? Qu'est-ce que tu fais avec les Messieurs ?... Pourquoi tu cries ?... Ils te font m..."

"Occupe toi de tes jouets." avait claqué en retour.

Dès qu'il fut en âge de comprendre, B. développa un fort dégoût de tout ce que représentait le sexe ou l'amour. Pourtant, il était attiré par ce besoin. Il se masturbait à l'occasion, toujours en silence, tentant de conserver une expression neutre, maîtrisant chaque crispation, chaque spasme, chaque expression lui montant dans la gorge.


B. était capable de jongler entre une voix grave et profonde et une beaucoup plus aiguë. Il était fréquent de l'entendre couiner comme un animal blessé. En outre, B. savait parfaitement imiter le timbre de voix de L. sans se donner trop de peine.

B. aimait réciter du latin. Il trouvait cela monacal.

Les messes noires dites en latin.

B. possédait également la plus belle panoplie d'insanités latines dont il distillait des bribes à tous ceux et celles qui lui opposaient de la résistance. Insulter en latin, quoi de plus classe ?... Même L. n' y avait jamais songé !...


"Pourquoi tu rebrousses chemin ou tu t'enfuies en me voyant, A. ?"

A. le fixa; regard allant de son épaule jadis luxée, qui avait conservé une bosse inesthétique du fait de l'incident, aux yeux vairons de l'animal courbé.

"Ne me colle pas ta maladresse sur le dos." asséna B., assorti d'un sourire rusé.

"Si je pouvais te faire disparaître... mais tu t'obstines à demeurer devant mes yeux !... FAIS COMME SI JE N'EXISTAIS PAS !"

B. s'approcha, traînant l'épaule le long du mur, avisant le haut brodé de A., dévoilant, au moyen d'un geste presque délicat, l'épaule marquée. "Tu es une œuvre d'art, A. Une œuvre d'art." venant poser ses lèvres sur le creux subsistant malgré l'intervention. "Quelle modification souhaites-tu que j'apporte encore pour que tu sois parfaite, A., dis moi ?"

"Va t'en..." bloqué dans la gorge.

"Ah, ce n'est malheureusement pas la bonne réponse, petite A."

"Va t'en ou je hurle." le repoussant au mieux.

"Ta faiblesse me touche et me parle, tu sais. Ton combat intérieur m'intéresse aussi puisque j'y joue une part." la fixant, de toute sa hauteur courbée.

Les larmes vinrent inonder les yeux clairs. "Je t'ai demandé de... t'en aller."

"Je suis déjà installé dans ton cerveau, A. Et à moins de te lobotomiser..." sur un sourire carnassier.


A. se redressa dans le lit, souffle court. Ce n'est qu'au bout de quelques minutes qu'elle nota l'impression de moiteur qui filait entre ses jambes.

Ah oui... nous étions donc déjà si avancés dans le mois ?... Elle ne s'en était pas rendue compte.

Que pouvait-il faire à cette heure ? Confectionner une de ses innombrables poupées de paille, là, sous la vaste paillasse de l'escalier central ?... Ou lui arrivait-il de dormir ? Se privait-il vraiment de sommeil dans le but d'obtenir les mêmes cernes que L. ?...

Il était présent chaque instant. Et quand il ne parvenait pas à frapper son conscient, il se rabattait vicieusement sur le subconscient !... Des rêves d'une intensité incroyable, sans lesquels se mélangeaient deux corps ou même trois. Des mèches hirsutes qui s'enfoncent par touffes entières jusque dans la gorge, asphyxiant le souffle. Des dents qui découpent, scient de manière rotative. Une présence entêtante plus bas, ô combien pénétrante. Des pointes de seins dressées que l'on malmène. Un souffle, pris, court. Puis le néant. L'impression de flotter. De perdre les membres. De n'être plus qu'un tronc.


A. était exténuée. B. la menait droit vers le seul endroit où elle pourrait enfin trouver du repos : la tombe. Cependant, le sosie de L. en avait décidé autrement : il pillerait jusqu'au dernier bastion la raison de A.