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L'avertissement
Le soleil se levait sur les cimes vert-émeraude du Bois Kokiri. Comme à son habitude en cette heure matinale, l'endroit était paisible et silencieux. Les seuls sons provenaient du gazouillis des oiseaux, qui chantaient à cœur-joie le beau temps qui s'annonçait, et du bruissement des arbres dans la bise fraîche et légère du matin. Et à vrai dire, ce n'étaient pas là des sons propres à troubler le sentiment de calme et de sérénité qu'apportait la forêt.
Pourtant, quelque part sur un petit sentier, un bruissement inhabituel fit fuir une volée de moineaux d'un buisson d'aubépine, puis une voix s'éleva des fourrés. De quoi s'agit-il ?
- Alors, prêt pour une nouvelle petite excursion, Corny ?
- J'en suis impatient ! Où allons-nous aller cette fois, Stany ?
- Je pensais aller faire un petit tour à Bourg-Castel, cela fait longtemps !
- Excellente idée, j'en suis !
Tiens ! Nous sommes tombés sur les deux inséparables et facétieux Kokiris, Stany et Corny. Ces deux là prenaient un malin plaisir à enfreindre les règles. Ils étaient les deux seuls Kokiris à avoir déjà vu la plaine d'Albirum et même à avoir déjà mis le nez dans la ville forte de Bourg-Castel. Ces lieux étaient totalement inconnus des autres Kokiris car leur loi leur interdisait de sortir de leur village au sein de la forêt.
Les Kokiris étaient de petits elfes tout de vert vêtus, des pieds jusqu'à la tête, surplombée par un petit bonnet. Ils gardaient à tout jamais l'apparence d'un enfant de dix ans, ce qui les rendait particulièrement vulnérables, d'où l'instauration de cette loi leur interdisant de sortir de leur forêt. Heureusement, prenant sa source au cœur même de la Barrière de Pierre, une immense chaîne de montagne délimitant le continent du nord au sud et au pied de laquelle la forêt s'étendait, une petite rivière dont l'eau possédait des vertus revitalisantes et nourrissantes alimentait le Village Kokiri, aidant ses habitants à être plus résistants. D'ailleurs, Stany et Corny ne manquaient pas de remplir une gourde de cette précieuse eau avant leurs petites expéditions secrètes.
Bien qu'ils soient les seuls Kokiris à être déjà sortis, Stany et Corny n'étaient pas les seuls à connaître le monde extérieur. En effet, un timide et discret Kokiri du nom de Link partageait toujours leurs aventures – du moins virtuellement, lorsqu'ils lui en faisaient un compte-rendu détaillé. En effet, Link était bien trop sage et attaché aux règles pour les enfreindre. Cependant, cette vertu ne lui valait guère d'être renommé dans le village, à cause de sa petite taille (chez les Kokiris, qui sont d'un naturel petit, la taille est un critère majeur de notoriété), ainsi que de sa timidité excessive qui l'enfermait presque constamment dans sa cabane, ou bien l'isolait dans une petite clairière en retrait où il avait l'habitude de s'asseoir seul sur une vieille souche pour contempler la forêt avec mélancolie. Car ce que Stany et Corny ignoraient, c'était que Link était également très attaché à la belle Cyria, une Kokiri qui ne laissait personne indifférent et dont les yeux d'un bleu profond qui perçaient sous ses boucles noires lorgnaient beaucoup trop à son goût sur le bellâtre Caspy, le plus populaire des Kokiri de par sa grande taille et sa chance légendaire. Link savait que ses chances de la séduire étaient plus que minces, mais il se plaisait à rêver qu'un jour, elle se rende compte que ce Caspy ne valait pas mieux qu'un autre et qu'elle le remarque, lui, le petit Kokiri sage et rêveur. Mais malheureusement, la solitude de Link n'inspirait que l'indifférence et l'ignorance de ses congénères, y compris Cyria, à son égard. A l'exception bien-sûr des deux Kokiris dont nous venons de surprendre la conversation, et qui voyaient en lui un ami inestimable, et un confident sur qui ils pouvaient compter en terme de discrétion.
- Dis moi, Stany, tu crois que Link va nous suivre un jour ? demanda le plus trapu des deux. Il avait un visage assez rond, des yeux d'un gris inhabituel et une masse de cheveux blonds en bataille qui dépassaient sous son bonnet.
La taille légèrement plus haute, le visage fin, parsemé de quelques tâches de rousseur, et les cheveux roux tombants en mèches devant ses yeux bruns au regard malicieux, donnaient à son compagnon l'air d'être le meneur des deux.
- Malheureusement Corny, j'ai essayé de le convaincre une fois de plus et cela n'a encore rien donné.
- Pourtant ça lui ferait du bien de sortir un peu, au moins une seule fois, d'autant plus qu'il n'a aucun autre amis au village.
- Je suis bien d'accord avec toi… mais nous arrivons à la source, il est temps de remplir nos gourdes !
Les deux Kokiris détachèrent des gourdes en peau de bêtes de leurs ceintures, puis les plongèrent dans l'eau pure de la Source Mystérieuse.
- Tu sais, Stany, je pense qu'un jour, on devrait essayer de franchir cette montagne, lança Corny, le regard perdu dans les hauteurs de la Barrière de Pierre qui les surplombait.
Ce n'était pas une chaîne de montagne ordinaire. Elle s'élevait là, brusquement, quasiment à la verticale, comme un mur de plusieurs kilomètres.
- Tu sais bien qu'on a déjà essayé, Corny, mais c'est trop abrupt, on ne peut même pas escalader deux mètres...
- Mais il faudrait réessayer, peut-être pourrait-on trouver un autre endroit où c'est moins escarpé ?
- De toute manière, il nous faudrait des semaines pour un tel projet, nous n'avons pas assez de réserves pour cela, et nous ne pouvons pas non plus laisser Link seul si longtemps…
- Il pourrait venir avec nous, fit alors remarquer Corny.
- Il est vrai que rien n'empêche Link de le faire, aucune loi ne nous interdit de franchir la Barrière de Pierre puisque cela est considéré comme impossible, nota Stany. Mais justement, c'est bien là le problème : c'est impossible ! Tu as entendu comme moi les histoires de Bourg-Castel : des hommes ont déjà essayé de l'escalader depuis des générations. Ils ont essayé de la contourner par la mer au sud comme au nord, mais des courants trop forts et des tempêtes leur empêchaient tout accès derrière. Et même par la voie des airs, il y avait toujours de puissantes bourrasques pour les repousser ; beaucoup y ont laissé leur vie...
- Oui, je me souviens de ces histoires, mais c'est tellement frustrant de ne pas savoir, et tellement mystérieux aussi, toutes ces manifestations naturelles pour nous empêcher de passer, ça ne peut pas être là par hasard…
- Bah, oublie ça et finit donc de remplir ta gourde, la ville nous attend !
Corny hocha la tête, plongea une dernière fois sa gourde dans l'eau avant de la reboucher, et les deux amis reprirent la marche. Ils connaissaient bien la direction à prendre pour sortir de la forêt, ils l'avaient suivie tellement de fois qu'un petit sentier avait commencé à se former à l'endroit où ils passaient régulièrement. Bien sûr, il existait un vrai chemin, partant du village, mais ils ne pouvaient pas se permettre de l'emprunter car il était continuellement gardé par un Kokiri. Quelques minutes plus tard, ils avaient ainsi atteint l'orée de la forêt. Ils sautèrent alors par-dessus un fossé qui séparait la forêt de la plaine, puis se mirent à courir joyeusement parmi les hautes herbes vers les remparts de Bourg-Castel qui s'élevaient au loin. Ils rejoignirent ainsi le petit pont du Cristallin, la rivière qui s'écoulait depuis la Montagne Quartz au nord. Stany et Corny avaient entendu dire qu'elle naissait d'un imposant et mystérieux rocher appelé « Dent du Goron », et qu'elle regorgeait de ce minéral que l'on appelait quartz – d'où le nom de la montagne à laquelle elle était associée. La rumeur disait que le quartz de la rivière venait de sous la Dent du Goron. Mais personne n'avait jamais réussi à faire sauter ce roc.
Stany et Corny arrivèrent bientôt au niveau de la Route du Lait, un large chemin en terre tassée où tous les matins, le propriétaire du Ranch Lon-Lon, qui se trouvait au pied de la Montagne Quartz, passait avec sa charrette pour livrer son lait à Bourg Castel. Ils ne leur restaient plus que quelques mètres à parcourir pour atteindre l'entrée de la ville fortifiée. Ils Comme ils l'avaient déjà fait tant de fois auparavant, ils franchirent une profonde douve grâce à un pont-levis, puis passèrent sous l'arche ouverte dans les remparts en jetant un regard inquiet aux extrémités pointues des barreaux de la herse qui pointaient au dessus d'eux, et qui les avait toujours impressionnés.
- Je plains le poivrot qui passerait la nuit là-dessous après avoir été incapable de retrouver sa porte, avait dit Stany la première fois qu'ils avaient vu ces pics de fer forgé noirs émerger au dessus de leur tête. Depuis, cette image menaçante ne les avait jamais quittés.
Derrière les remparts, la rue principale continuait tout droit vers le château, mais les deux Kokiris avaient pour habitude de se promener dans les boutiques de la place marchande qui s'étendait tout de suite à leur droite, et au milieu de laquelle s'élevait une majestueuse fontaine. Puis, ils allaient généralement jouer avec la basse-cour de ceux qu'on appelait communément « la-fille-aux-cocottes-et-son-fiancé-aux-cheveux-violets » qui vivaient un peu plus loin dans la rue principale dans une modeste petite maison. Et enfin, s'il leur restait du temps, ils terminaient souvent leur excursion en allant admirer le château royal au bout de la rue principale. Cependant, ce matin, leur routine fut compromise car ils trouvèrent la population très agitée. Un important attroupement d'où s'élevaient des voix enjouées fourmillait sur la place du marché. Stany et Corny s'approchèrent pour en savoir plus et se faufilèrent entre les jambes des badauds. Ils comprirent bientôt qu'un homme, au milieu de la foule, était l'objet de toute cette excitation.
- … la princesse Tetra, disait-il en faisant de grands gestes avec ses bras, elle est si belle, divinement belle !
- Comment ça, tu l'as vue ? s'éleva une voix. Elle ne s'est jamais montrée ne public, elle est trop jeune !
- Je l'ai vue de mon balcon, avec mes jumelles, elle traversait la galerie du premier étage ! Magnifiquement belle ! Cette majestueuse chevelure d'or, ses grands yeux bleus, sa somptueuse robe rose à dentelles…
Alors que l'agitateur continuait de s'extasier sur la princesse, Stany tira Corny par la manche en dehors de la foule.
- Nous en savons assez, souffla-t-il. Tu viens ?
- Où ?
- Au château, Pardi ! Essayer de voir cette princesse, avant que tout le monde ne s'y précipite !
Sur ce, les deux amis quittèrent la place du marché et coururent dans la rue principale, effrayant au passage les quelques volailles qui traînaient devant la maison de la-fille-aux-cocottes. Plus loin, les maisons se raréfiaient et devant eux s'étendait le pied de la colline au sommet de laquelle avait été bâti le château. La rue principale commençait à monter en altitude à mesure qu'ils s'approchaient, et finissait par tourner vers la droite, longeant alors un mur d'enceinte entourant l'immense jardin du château mais cachant quelque peu la vue du bâtiment royal dont on ne pouvait qu'apercevoir les plus hautes tours dépassant du mur.
Cependant, on pouvait mieux distinguer le palais en avançant un peu plus loin, car un grand portique de pierre grise claire, surmonté d'une statue de hibou, s'ouvrait dans le mur, à l'endroit où la route virait à gauche pour passer en dessous et traversait la grande cour pour aller rejoindre les marches du château. A cet endroit, la vue n'était brouillée que par les barreaux verticaux du haut portail en fer forgé qui barrait le passage au public, au milieu du portique. On pouvait alors voir la grande cour de gazon parsemée de petits arbres au feuillage clair, entre lesquels sillonnaient des chemins de sable secondaires. La cour formait un grand carré, qu'une galerie extérieure, provenant d'un bâtiment annexe au château, refermait à gauche en allant rejoindre le mur d'enceinte à l'avant. Au milieu siégeait une fontaine en forme de statue de chevalier entourée de petites haies bien taillées, vers laquelle convergeaient tous les chemins secondaires.
Mais la première chose que l'on voyait au niveau du portail, c'était surtout le château, construit avec la même pierre grise claire que le portique. Droit devant s'élevait la grande porte en bois de l'entrée principale, au milieu d'un porche surmonté de deux tourelles. Au dessus, les toits en ardoise des différents bâtiments du château émergeaient, noirs et brillants sous le soleil resplendissant. On distinguait des toits fins et coniques, en haut des multiples tours de tailles variées qui pointaient vers la voûte céleste, et des toits plus bas et allongés, qui couvraient de longs bâtiments dont faisait partie, sans nul doute, celui-là même par lequel l'agitateur de la place du marché avait vu la princesse passer, avec ses nombreuses grandes fenêtres de verre voûtées et régulières. Et c'était naturellement sur ces fenêtres que Stany et Corny portèrent particulièrement leur attention ce jour là.
Cependant, après quelques minutes d'attente, ils comprirent qu'il leur faudrait un immense coup de chance pour voir à nouveau passer la jeune princesse dans cette galerie, et ils perdirent très vite patience.
- Qu'est-ce qu'on fait, questionna Corny, on abandonne ?
- Si seulement on pouvait pénétrer à l'intérieur, maugréa Stany.
C'était peine perdue. Le portail était bien fermé, et même si ils parvenaient à passer par-dessus le mur d'enceinte, ils se feraient repérer par les gardes qui grouillaient dans la cour, défendant les marches du château et patrouillant entre les arbres et les haies.
- Alors, on s'en va ? murmura Corny en jetant un regard inquiet au garde qui passait devant le portail.
- Non, attends, je crois que j'ai une idée pour entrer !
- Mais tu es fou ? C'est interdit ! fit remarquer Corny d'une voix basse mais visiblement angoissée
Et se rappelant qu'ils avaient déjà enfreint des règles en venant jusqu'ici, il ajouta :
- Et puis le problème est toujours le même : comment va-t-on faire ?
- J'ai mon idée ! se contenta de répondre Stany en s'éloignant du portail et en rebroussant chemin le long du mur d'enceinte. Il marcha ainsi sans rien dire, jusqu'à l'endroit où la route tournait pour rejoindre la ville, et il s'arrêta. Sous le regard interrogateur de son ami, il expliqua :
- On va aller sur le toit de la galerie extérieure en escaladant le mur par cette ruelle.
Il désigna une petite ruelle très étroite qui longeait effectivement la galerie extérieure, celle qui refermait la cour carrée à gauche. La ruelle était enfermée entre deux murs, à droite, le mur extérieur de la galerie, qui était moins haut que celui de gauche, le mur d'une vieille maison de ville. Le toit de la galerie était triangulaire et possédait donc deux flancs. Stany expliqua que son projet consistait à rester sur le flanc externe du toit, là où, grâce à leur petite taille, les gardes ne pourraient pas les voir depuis la cour.
- Ensuite, expliqua-t-il, on remontera la galerie pour atteindre le bâtiment auquel elle est rattachée. De là, en circulant de toit en toit, on finira bien par trouver une fenêtre ouverte par laquelle on pourra se glisser… ou bien juste jeter un œil, ajouta-t-il sous le regard légèrement désapprobateur de son compagnon.
- D'accord, répliqua alors ce dernier, mais comment comptes-tu faire pour escalader le mur ?
- Tu vas voir, suis moi ! répondit Stany en tirant le bras de Corny, l'entraînant dans la ruelle. Il suffit de se hisser entre les deux murs !
Il se mit dos au mur du château et éleva son pied droit sur le mur d'en face en s'appuyant dans son dos avec ses mains. Il leva alors son deuxième pied et se trouva ainsi maintenu au dessus du sol, s'appuyant sur les deux parois. Répétant les mêmes mouvements, levant les pieds et les mains de plus en plus haut, il parvint de la sorte à se hisser entre les deux murs sous le regard impressionné de Corny. Lorsqu'il arriva en haut du mur du château contre lequel il était adossé, il se redressa d'une pulsion des bras en lâchant ses pieds, et se retrouva assis sur le bord de la toiture de la galerie.
- Voilà ! lança-t-il à Corny. Tu as bien compris comment faire ?
Ce dernier hocha la tête d'un air hésitant, puis se mit en œuvre pour imiter son compagnon. A sa grande satisfaction, il n'en éprouva aucune difficulté, et il eu tôt fait de rejoindre Stany. Tout deux se redressèrent alors sur leurs jambes, œuvrant pour rester tant bien que mal debout sur cette surface oblique.
- Voilà déjà une bonne chose de faite, dit Stany en se retournant vers l'autre bout de la galerie, là où elle rejoignait le bâtiment annexe au château. Maintenant, reste à longer la galerie et à rejoindre le toit de ce bâtiment pour…
- AAAAHH !
Stany se retourna vivement et poussa un cri de stupeur. Corny avait disparu… Ainsi que quelques tuiles du toit. La scène se dessina très vite dans l'esprit de Stany : les tuiles avaient glissé sous le poids de Corny et celui-ci avait été emporté. Il était tombé…
- Corny ? appela-t-il en se dirigeant prudemment vers le bord.
- Stany ! entendit-il, attrape ma main, je vais lâcher !
Stany baissa le regard et aperçut la petite main de Corny qui s'accrochait à une poutre de la charpente dénudée, sur le bord du toit.
- Tiens bon, j'arrive !
Stany se pencha et saisit la main de son ami. Mais il commença alors lui aussi à sentir les tuiles se dérober lentement sous ses pieds. Tentant de prendre appui sur la poutre, il tirait son ami vers lui, mais il n'était pas assez fort.
- Aide… moi, suffoqua-t-il, avec… avec tes pieds… pousse avec… tes pieds…!
Corny essayait tant bien que mal de suivre les conseils de Stany, et se sentit remonter. Lorsqu'il fut assez haut, il attrapa de son autre main le bord du toit et se hissa. Il parvint juste à temps à se redresser et à se dégager car d'autres tuiles tombèrent et ils les entendirent se fracasser en bas, dans la ruelle.
- Viens, ne nous attardons pas ici, souffla Stany.
Ils longèrent rapidement le toit de la galerie, protégés comme ils l'avaient prévu de la vue des gardes qui sillonnaient dans la cour, et atteignirent le bâtiment annexe. Celui-ci était un peu plus haut que la galerie et ils durent l'escalader discrètement, car ils devaient pour cela passer de l'autre côté du toit de la galerie, celui qui était à la vue des gardes. Heureusement, les Kokiris n'étaient pas bruyants et les gardes ne songeaient pas à regarder en l'air. Le toit de ce bâtiment était aplati sur le dessus et ils purent marcher sans problème. Ils escaladèrent ensuite de la même manière un bâtiment un peu plus élevé et se retrouvèrent bientôt entourés de toitures et de tours, cachés de la vue des gardes. De là, ils pouvaient constater qu'un grand parc constellé d'arbres bien plus hauts et bien plus sombres que ceux de la cour occupait l'arrière du château.
- « Cette fois, il ne sera pas là pour m'empêcher de te prendre ce qu'il me revient. C'est la fin, princesse Tetra. Albirum va disparaître ».
- Corny, tu m'as dit quelque chose ? murmura Stany en détournant son regard du parc boisé qu'il observait.
- Non, répondit-il, je n'ai rien dit, mais j'ai entendu quelque chose comme…
- « Albirum va disparaître » !
- Oui, c'est ça ! fit Corny dans un souffle.
- Mais, ce n'est pas moi qui viens de parler, fit Stany, ça venait de…
Les deux Kokiris se retournèrent et virent une fenêtre ouverte à leur hauteur sur la tour la plus proche d'eux, qui était accolée à leur toit. Ils s'approchèrent doucement et tendirent discrètement le cou pour voir ce qu'il se passait à l'intérieur. Elle donnait sur une grande chambre richement décorée. Assise sur un grand lit à baldaquin, une petite fille aux cheveux d'un blond aux reflets dorés, vêtue d'une splendide robe rose et blanche, plongeait sa tête dans ses mains. Elle pleurait. En face d'elle, un grand homme assez corpulent, habillé d'une longue robe rouge, tenait un papier dans la main. Il avait un visage dur, au long duquel descendaient de ses cheveux de longues pattes blanches, et accentué par une barbiche de la même couleur.
- « Albirum va disparaître » ! répéta-t-il en lisant les mots inscrits sur son papier. Et tu dis que tu as trouvé cette lettre sur ton lit ce matin ?
- Oui, sanglota la princesse – car c'était bien d'elle qu'il s'agissait.
- « il ne sera pas là… », de qui peut-il bien parler ? s'interrogea l'homme, qui devait sans nul doute être le roi.
- Je… Je ne sais pas, bégaya la princesse en relevant le visage, révélant de grands yeux bleus noyés de larmes, mais j'ai peur, Père… j'ai peur !
- Ne t'inquiète pas, Tetra, je vais faire redoubler ta garde, tu seras en sécurité. Quant à moi, je vais mettre mes soldats en état d'alerte. Si un intrus a réussi à pénétrer dans ta chambre, il faut prendre cette menace au sérieux. Et je crois, ajouta-t-il en levant les yeux vers la fenêtre – Stany et Corny reculèrent vivement leurs têtes – que la première mesure de sécurité que l'on doit prendre – le roi s'avançait maintenant d'un pas décidé vers la fenêtre – c'est de fermer les fenêtres ! termina-t-il en joignant le geste à la parole.
- AÏE !
Corny s'était assez reculé pour échapper au champ de vision du souverain, mais il était resté agrippé au rebord de la fenêtre et avait poussé cette exclamation lorsqu'elle s'était refermée sur ses doigts. Heureusement, il avait pu retirer sa main à temps pour limiter les dégâts, mais il avait attiré l'attention du roi qui avait rouvert vivement la fenêtre et les regardait d'un œil menaçant.
- GARDES ! ATTRAPEZ-MOI CES DEUX HOMMES ! hurla-t-il tandis que Stany et Corny bondissaient de toits en toits sans vraiment réfléchir où ils allaient, pour se retrouver finalement, en un dernier grand saut, dans le parc boisé de derrière. Ils étaient déjà loin lorsque les gardes arrivèrent à la rescousse du souverain, qui leur ordonna alors de fouiller le château et le parc et de scruter les toits.
- Où trouver une sortie ? suffoqua Stany dans sa course.
- On va bien trouver une issue au bout de ce parc !
Ils coururent à travers les arbres qui devenaient de plus en plus denses et nombreux, mais entre les troncs, ils pouvaient voir la couleur gris clair d'un haut mur qui délimitait la fin du parc. Mais, alors qu'ils s'approchaient, Stany freina sa course et agrippa la manche de Corny pour l'arrêter, avant de l'entraîner derrière un arbre.
- Ce sont les remparts de la ville, expliqua-t-il dans un souffle, nous sommes cuits !
Horrifié, Corny vit qu'il avait raison : le parc du château s'étendait jusqu'aux hauts remparts qu'ils n'avaient aucune chance de franchir. Répondant à son instinct, Corny commença à escalader l'arbre derrière lequel ils s'étaient arrêtés.
- Vite, lança-t-il, grimpons !
Stany l'imita. Les Kokiris avaient toujours été des êtres très habiles et ils parvenaient à monter dans les arbres avec une aisance toute particulière, là où les humains n'y parvenaient pas. Stany et Corny atteignirent alors rapidement les hautes branches de l'arbre juste à temps, car de nombreux gardes commençaient à envahir le parc. Dans leur arbre, Stany et Corny étaient cachés de leur vue grâce à la densité du feuillage. Ils étaient momentanément sauvés, mais pour combien de temps ?
Stany évalua la situation. Ils étaient pris au piège, le rempart se dressait contre eux de ce côté-là, et maintenant que les gardes étaient partout, il était impossible de faire demi-tour. Il n'y avait rien d'autre à faire que de rester là et attendre que les événements se calment. Mais Corny voyait les choses d'une autre manière.
- Ecoute, chuchota-t-il, j'ai peut-être une idée. On pourrait circuler d'arbre en arbre jusqu'aux remparts, peut-être qu'on trouvera un arbre assez grand pour qu'on puisse passer au dessus…
- C'est à voir, répondit Stany. Mais au fond de lui-même, il avait peu d'espoir que ce projet soit réalisable. Cependant, il préféra tenter le coup plutôt que de rester là à attendre indéfiniment. Les arbres étaient assez rapprochés les uns des autres pour leur permettre de circuler de branches en branches, donc la première partie du projet était réalisable. Il commença alors à s'avancer vers les branches de l'arbre voisin et il parvint très facilement à l'atteindre. Corny l'imita, et tout deux continuèrent ainsi à circuler au dessus des gardes à leur insu. Une entreprise qui se révélait cependant un peu difficile car il fallait être discret pour ne pas se faire entendre. Ils étaient déjà en bon chemin, se rapprochant progressivement de la haute muraille, lorsque ce qui devait arriver arriva : une branche émit un craquement sonore sous les pieds des deux Kokiris.
- Par là ! cria l'un des gardes.
- Ne bougeons plus, souffla Stany.
- Je crois qu'il y a quelqu'un dans cet arbre, criait le garde, venez !
Des pas précipités se firent entendre dans l'herbe. Les gardes accouraient voir ce qu'il se passait. La situation semblait désespérée, mais soudainement, et contre toute attente, Corny ouvrit la bouche, sous les yeux horrifiés de Stany :
- Miaou ! fit-il.
- Mais qu'est-ce qu'il te prend, murmura Stany, paniqué, tais-toi, tu vas nous faire repérer !
Cependant son expression changea lorsqu'il entendit un des gardes maugréer :
- Tonnerre ! Ce n'était qu'un chat, sans doute un de ceux de la princesse !
- Et pendant ce temps, ragea un autre garde, les deux autres auront eu le temps de filer ailleurs !
- Très bien, fit un troisième, filons d'ici, ils n'iront pas bien loin.
Et ils entendirent cette fois-ci les pas s'éloigner en vitesse. Ils avaient quitté les lieux. Bouche bée, Stany se tourna vers un Corny rayonnant. Il fallait lui reconnaître que son imitation de chat était vraiment convaincante. Mais elle était risquée, estima Stany :
- Mais comment as-tu su ? demanda-t-il. Ils ont dit que la princesse avait des chats, mais ça aurait pu ne pas être le cas ! Il y aurait alors eu aucune raison qu'il y ait un chat dans le parc, et ça aurait pu éveiller leurs soupçons…
- Tu as raison, admit Corny, mais j'avais remarqué qu'il y avait un panier de chat dans la chambre de la princesse, donc j'ai pensé que je pouvais me permettre de miauler sans risques !
Ils se mirent alors à rire, en gardant tout de même une certaine retenue car les gardes n'étaient encore pas loin. Et d'ailleurs, ils ne pouvaient toujours pas faire demi-tour et il fallait encore qu'ils trouvent le moyen de se sortir de là. Ils continuèrent donc à circuler d'arbre en arbre jusqu'au rempart, mettant en œuvre le plan de Corny, que Stany avait totalement reconsidéré après le succès de son stratagème pour faire fuir les gardes. Mais lorsqu'ils arrivèrent aux derniers arbres, tous leurs espoirs s'envolèrent lorsqu'ils se rendirent compte que non seulement ils n'étaient pas assez hauts pour passer au dessus, mais en plus ils étaient trop éloignés de la muraille pour avoir la moindre chance de la franchir de cette manière. En effet, un petit canal coulait au pied du rempart et par conséquent, aucun arbre ne pouvait pousser là. Dépité, Stany poussa un long soupir de désespoir.
C'est alors que Corny la vit. Là, sous l'eau, juste devant eux, une petite bouche s'ouvrait en bas du rempart, trop étroite pour laisser passer un homme adulte, mais suffisamment large pour laisser passer un enfant… ou un Kokiri.
- Mais bien sûr ! s'exclama-t-il, elle communique avec la douve !
- Qu'est-ce que tu racontes ? interrogea Stany en lui jetant un regard intrigué, de ceux qui vouait dire : « tu as complètement perdu la boule ! ».
Mais Corny entreprenait déjà de descendre de l'arbre. Lorsqu'il arriva en bas, il fut aussitôt rejoint par son compagnon, à qui il exposa son idée :
- Tu vois, dit-il en tendant le doigt, il y a une ouverture dans le rempart, tout en bas, dans le canal !
Stany suivit la direction qu'il désignait et ses yeux s'illuminèrent.
- Bravo Corny ! s'enthousiasma-t-il. Bien vu ! Tu es un génie ! Il suffit juste de se mettre à l'eau et… on est libre ! Après, il nous suffira de contourner la ville pour retrouver notre chemin vers la forêt !
Sans plus attendre, les deux Kokiris descendirent dans l'eau du canal en jetant des regards furtifs derrière eux pour s'assurer de ne pas être vus par un garde, et comme il n'y avait personne, ils plongèrent, franchirent sans difficulté le petit orifice et émergèrent comme ils l'avaient prévu dans la douve, de l'autre côté des remparts.
