Chapitre 2 : Premier jour

6 heures : Mess

Je fus réveillé aux aurores par un coup frappé à ma porte. Un militaire entra et m'indiqua qu'il était temps pour moi de me rendre au mess. Je n'étais pas du tout affamé mais me contraignis tout de même à suivre les habitudes de la base, si je souhaitais m'intégrer le plus rapidement possible. Je m'habillais en vitesse et suivis mon guide. A vrai dire, j'aurais pu me rendre tout seul au mess même si je n'y avais jamais été. Il suffisait de suivre le brouhaha infernal, qui venait d'une pièce au fond du couloir. Le guide m'expliqua que l'étage était réservé aux personnes présentes lors de la réunion de la veille et qu'il était interdit de prendre l'ascenseur. J'en pris bonne note. J'avais plus l'impression d'être un prisonnier qu'autre chose et me promis d'essayer de découvrir ce qui se tramait dans cette base. Car on nous cachait des choses importantes, j'en été sûr !

Arrivé au mess, je m'avançais devant le buffet et j'observais ce qui était proposé. Tout d'un coup je sentis une vague de nostalgie m'emporter auprès de ma bonne vieille nourriture de fouille, déshydratée.

Je ne réussis qu'à identifier une petite partie de tout ce qui était proposé, et me décidais finalement à prendre quelques bananes vertes, de la gelée bleue et ce qui ressemblait très vaguement à du porridge. C'est alors que j'aperçus une femme derrière moi, qui avait l'air, elle aussi, dégoûtée. Dans les un mètre soixante-dix, longiligne, brune aux yeux bleus, elle fronçait le nez, puis voyant que je la regardais, elle sourit :

- Je n'arrive pas à identifier la moitié de ce qu'ils proposent.

- C'est déjà moitié plus que moi.

Elle se mit à rire de bon cœur puis me tendit la main :

- Sarah Peters, physicienne.

- Enchanté, Michael Anderson, agrégé d'histoire et d'archéologie.

Un homme tapait du pied derrière nous, attendant que nous nous avancions, maugréant dans sa barbe des imprécations qui auraient fait rougir un parrain de la mafia.

Aussi finîmes-nous de nous servir puis nous mîmes activement à la recherche d'une table libre pour continuer notre discussion.

Un rugissement retentit soudain à l'autre bout de la salle, faisant se retourner la moitié du réfectoire.

- He ! Michael ! Je suis ici !

J'espérais sincèrement que cet énergumène m'aurait oublié. Je dessinais tant bien que mal un sourire avenant sur mes lèvres et me rendis à la table de Christopher Sanders, suivi de près par Sarah.

Nous nous assîmes et je fis les présentations :

- Sarah Peters, physicienne. Christopher Sanders, militaire.

- Lieutenant pour être exact. Et appelez-moi Chris. Alors comme ça, nous avons une scientifique maintenant ! bien joué Mick, le groupe est formé ! A moins que vous ne soyez déjà prise Sarah ?

- Je… non… répondit l'intéressée.

Chris semblait ne jamais perdre le nord. Il était direct, et j'espérais que cela ne nous apporterait pas trop d'ennuis dans le futur. Quant à Sarah, j'avais l'impression que cela lui enlevait une épine du pied, mais qu'en même temps elle ne savait pas trop quoi penser de nous deux. Rien que de très normal en somme.

- Très bien alors ! On va faire du bon boulot tous les trois ! s'exclama bruyamment mon nouveau collègue.

Une serveuse en laissa tomber son plateau, et plusieurs personnes se levèrent et sortirent de la cafétéria tout en jetant des regards dépourvus d'aménité à Chris, qui ne sembla pas les remarquer.

Sarah sourit timidement, puis demanda à voix basse, comme pour inciter Sanders à l'imiter :

- Savez-vous ce qu'on fait ici ?

Chris haussa les épaules.

- Quelque chose d'important. Si on en croit les ragots, cela coûte très cher à l'Etat. Certains parlent d'une armée, formée pour mener des guérillas sur n'importe quel terrain et à l'aide d'une technologie de haut niveau. D'autres parlent d'une agence secrète créée pour défendre la terre face à des extras terrestres…

Chris se mit alors à rire aux éclats et j'évitais de justesse, en me reculant, une frappe amicale dévastatrice.

- Un peu comme dans « Men in Black ». Vous savez le film de 1997 avec Will Smith et Tommy Lee Jones…

Il était plus que temps pour moi de me lever. Je n'avais aucun doute sur les connaissances de Chris en cinématographie, et je doutais fortement qu'il pouvait en parler indéfiniment. Avant de nous séparer, nous nous donnâmes rendez-vous en salle de gym, pour notre premier cours, une heure plus tard.

Je me rendis soudain compte que je n'avais pas touché au contenu de mon plateau. Je jetais tout ça sans état d'âme à la poubelle et me rendis dans ma chambre chercher deux- trois barres de céréales pour me caler la dent creuse… je craignais que mon stock ne s'épuise bien rapidement…

8 heures : Self-défense

Le plafond en contreplaqué, recouvert d'une couche de crépit granuleux, était ce que je voyais le plus de la salle de cours depuis maintenant presque une heure. J'étais cependant plus chanceux qu'une des personnes du groupe, qui avait été volontaire pour une démonstration. Le professeur Murray était issu, semblait-il, d'un croisement entre un taureau et un gorille. Je n'aurais pas été étonné le moins du monde qu'on vienne me dire qu'il venait d'une autre planète ! Et lorsqu'il demanda une âme charitable pour montrer un exercice, personne ne se proposa pendant ce qui sembla être une éternité. On n'entendit pas un bruit. Tout le monde cessa même de respirer et je doute fortement que Murray ait pu même croiser le regard de qui que ce soit. Puis tout à coup un homme s'avança avec un petit sourire en coin, la tête haute, et un regard méprisant en arrière, vers le reste de ses camarades. Cet homme qui répondait au nom de Jerry Carson ne semblait pas attirer la sympathie autour de lui. Cela ne m'étonna guère, ayant moi-même tout d'un coup la folle envie de l'étrangler de mes propres mains. Sentiment qui sur le moment, ne me fit guère honneur, j'en convins tout à fait. Chris, quant à lui, me murmura à l'oreille un propos fort discourtois, que je ne saurais répéter tel quel, concernant la filiation tendancieuse de cet énergumène.

Un bonheur absolu se dessina rapidement sur le visage de chacun lorsque le professeur Murray envoya le volontaire au tapis avec une torsion de la main et un basculement des épaules. Jerry arriva à terre avec force, et lorsqu'il se releva enfin, au bout de quelques minutes, se fut en boitillant et en se tenant les reins. Il jeta un regard noir à toute la salle et chacun lui répondit par un large sourire.

Ce moment d'euphorie ne dura guère en ce qui me concerne.

En effet, il apparut rapidement que notre camarade Chris Sanders connaissait très bien lui aussi cette technique de combat. Autant s'y prenait-il le plus doucement du monde avec Sarah, prenant en compte sa physionomie et son statut de femme, autant il n'avait pas autant de scrupules avec moi. Je fis quelques jolis vols planés, tel un patineur artistique s'envolant gracieusement dans les airs pour effectuer un de ses sauts. La réception, quant à elle, était bien moins gracieuse et s'apparentait plutôt au hockey sur glace. Nous attirâmes cependant bientôt le regard du professeur qui nous félicita avec sa sobriété habituelle, invitant les autres à nous imiter. Sarah en étonna plus d'un. Derrière son apparente fragilité, elle faisait jouer sa souplesse et sa dextérité, à un tel point qu'elle rivalisait presque avec les meilleurs. Je dois dire avec fierté qu'après une première heure catastrophique et de nombreuses ecchymoses multicolores, œuvres aurait-on dit de quelques peintres impressionnistes très inspirés, je m'en tirais finalement avec les honneurs.

10 heures : Sciences

Après ce cours mémorable, nous nous rendîmes pour les deux heures suivantes dans un laboratoire où l'on fut accueilli par le lieutenant-colonel Carter. Très rapidement j'en fus presque à regretter Murray et ses airs de bouledogue affamé. Je fus obligé de faire preuve de la plus grande concentration, rien que pour suivre ne serait-ce qu'un peu de l'objet du cours. Une histoire de mathématiques quantiques et de calculs de distances spatiales. La deuxième partie du cours porta sur des vaisseaux spatiaux à l'aspect de fers à repasser retournés pilotés par des petits hommes verts, ressemblant à s'y méprendre à la gelée du mess, et qui se dissimulaient derrière la face cachée de la Lune… Enfin, jusqu'à ce qu'un coup de coude vigoureux de Sarah dans mes côtes flottantes me réveilla. Carter me fixait d'un regard interrogateur, et toute la salle était tournée vers moi. Il semblait clair, même pour mon cerveau momentanément indisponible, que le professeur attendait de moi quelque chose. Et cela devait être en relation avec le tableau noircit de chiffre derrière elle. La dernière fois que j'y avais jeté un œil, il était tristement vierge. Je fis mine de réfléchir un moment puis haussais les épaules, avouant ainsi mon incompétence dans ce domaine. Carter secoua la tête puis interrogea une douzaine d'autres personnes qui, à mon grand soulagement, ne s'en tirèrent pas mieux que moi.

A midi, lorsque nous sortîmes de la salle, Sarah semblait dépitée. Lorsque je lui demandais ce qui n'allait pas, elle me répondit qu'à ce rythme là, d'ici les tests, on n'arriverait jamais à aborder toutes les notions relatives à l'espace-temps.

Sanders, discrètement, me fit un geste explicite concernant la santé mentale instable de notre amie.

Midi – 14 heures : Repas

Le repas de midi fut à l'image du déjeuner : tout simplement immonde. Aucun autre adjectif ne saurait décrire aussi clairement ce que nous affrontâmes alors. Mais je n'en écrirais pas plus, ne tenant pas à donner la nausée à mon hypothétique lecteur, s'il n'a pas déjà succombé à mon style littéraire déplorable.

Heureusement, la deuxième partie de la journée apparut plus intéressante, malgré les nombreuses protestations de mon estomac qui semblait vouloir communiquer de manière insistante avec moi. Je craignais fortement qu'il ne se plaignît de maltraitance, ce en quoi je ne pouvais lui donner totalement tort.

14 heures : Histoire

Nous avions cours l'après-midi avec le docteur Jackson. J'attendais ça avec impatience, et je ne fus pas déçu le moins du monde.

Cet homme dégageait une aura de compétence rare. Il semblait connaître ce dont il parlait sur le bout des doigts. On avait l'impression de voyager dans le temps lorsqu'on l'écoutait attentivement. Tout d'un coup, on voyait apparaître devant soi les grandes pyramides d'Egypte dans leur lustre d'origine, flamboyantes sous l'exigeant soleil égyptien. Puis l'on se tenait brusquement à l'intérieur du Parthénon, temple athénien, contemplant la statue d'Athéna chryséléphantine (d'or et d'ivoire), privilège exclusif des prêtres de la déesse. Et cette fois-ci, ce n'était pas un rêve, ne m'étant pas endormi. Comment l'aurais-je pu d'ailleurs avec une conférence d'une telle qualité ? Car à ce niveau-là, ce n'était pas un cours mais bel et bien une conférence. Même si je dois dire que le professeur Jackson avait une bien piètre idée des divinités. Il nous les décrivit maléfiques, même en ce qui concernait les plus aimées des Egyptiens, comme par exemple Hathor qui était pourtant déesse de l'amour et de la musique dans l'Egypte antique !

Le cours ne m'apprit rien de nouveau par son contenu, mais il avait été intéressant de par son coté ludique. Seul incident notable, lorsqu'un archéologue du nom de Stanley Emerson, d'un air suffisant et révolté, interrompit la séance en sortant de la salle, se plaignant assez haut pour que Daniel Jackson l'entende, qu'il ne pouvait rester dans un cours où l'on enseignait de pareilles stupidités concernant l'âge des monuments antiques. Cela ne sembla pas perturber le professeur le moins du monde, qui continua sa démonstration comme si de rien n'était.

Je connaissais Emerson. Il avait rudement attaqué mes théories quelques années auparavant. Je lui devais en grande partie mon statut de paria. Il avait tout fait pour prendre ma place d'universitaire, et il avait d'ailleurs finit par l'obtenir. Ce n'était pas un chercheur, mais un prédateur, un type peu fréquentable, et je décidais de tout faire pour l'éviter. A seize heures nous fûmes libérés pour le reste de l'après midi.

16 heures : Etudes

Nous nous mîmes d'accord, Sarah, Chris et moi, pour nous rejoindre à la salle d'étude afin d'échanger nos notes et nos impressions sur cette première journée. Nous nous séparâmes d'abord, le temps d'aller chercher des livres dans nos quartiers … et de quoi manger. Je saisis deux ouvrages bien illustrés sur l'histoire antique, séduisant l'archéologue averti que je suis, mais peut-être aussi les néophytes que sont mes deux camarades. Or j'avais la désagréable impression que Sarah avait eu autant de mal à suivre le cours du professeur Jackson, que moi celui du major colonel Carter. Chris avait peut-être été plus attentif, ayant passé les deux heures à comparer ce que Daniel disait aux « Dix Commandements » à « Gladiator », « La Momie » ou encore à « Indiana Jones » et « Benjamin Gates ». Cette énumération n'étant pas exhaustive, loin de là !

Je saisis alors quelques barres de céréale que je me mis à engloutir tel un camion poubelle un jour de ramassage. Je ne voulais pas les emmener avec moi, par peur de me retrouver très vite entouré de nombreux admirateurs, la bave aux lèvres. Je ne pouvais me le permettre, cela aurait vidé mon stock comme peau de chagrin. Et je comptais tenir au moins quelques jours de plus à ce rythme, ne voyant pas pourquoi le régime du mess s'améliorerait. Je craignais même que le pire restât à venir. Il fallait que je m'entretienne au plus vite avec le cuistot. Mes livres et mes notes dans mon sac, je me rendis à la salle d'étude. Je croisais en passant Sarah et Chris qui sortaient de leurs quartiers respectifs. Sanders prit le lourd sac de notre amie scientifique sur son dos, et nous continuâmes ainsi notre chemin. J'étais en train de penser au meilleur moyen d'expliquer la théorie du docteur Jackson à mes collègues, lorsque je tapais mon pied droit dans une porte entrouverte et m'affalais de tout mon long sur le sol, mon gros orteil me lançant douloureusement. Mes deux amis partirent d'un fou rire incontrôlable et je me vis me relever et donner un coup rageur de mon pied valide dans la porte, qui s'ouvrit sous le choc.

Tout d'un coup Sarah s'arrêta net de rire et pointa du doigt l'intérieur de la pièce.

- Mon dieu ! murmura t-elle, alors qu'elle devenait blanche comme un linge.

Chris entra en vitesse dans la salle, et je lui emboîtais le pas. Un spectacle de désolation s'offrit à nos yeux. Tout était sans dessus dessous. C'était un bureau, ou plutôt ce qu'il en restait. Sur les trois bibliothèques de la pièce, deux avaient été consciencieusement vidées et leur contenu jeté sur le sol. Des centaines de livres ouverts, face contre terre, donnaient l'impression de quelques oiseaux multicolores prêts à s'envoler au moindre bruit. Les tiroirs du bureau, au milieu de la pièce, étaient grands ouverts, et leurs dossiers et autres documents jonchaient le sol. On aurait dit qu'un cyclone avait traversé la salle. Seul une étagère n'avait pas été touchée. Elle contenait plusieurs coupes et décorations, la plupart au nom de John Crichton. Ainsi nous étions dans son bureau ! Tout d'un coup, une chaise bascula et l'on vit apparaître la tête d'un militaire. Un filet de sang lui coulait sur sa tempe gauche.

- Appelez le colonel Crichton vite ! réussit-il à articuler dans un souffle.

Sarah hocha la tête et partit en courant à la recherche de l'officier. L'homme sortit un mouchoir et se l'appliqua sur sa tempe ensanglantée, cherchant à stopper l'hémorragie.

- Il faut vous emmener à l'infirmerie, proposa Chris, d'un ton grave.

- Non pas question ! Pas avant d'avoir fait mon rapport !

L'homme ne voulut pas en démordre, et ne nous laissa même pas l'approcher. L'obstination des militaires dans ce genre d'affaire me laisse sans voix. N'aurait-il pas pu faire son rapport de la même façon à l'infirmerie ? J'en profitais pour jeter un œil (au sens figuré bien entendu) autour de moi. Je ne touchais rien, évidemment, mais je ne pus m'empêcher d'imprimer chaque détail dans ma mémoire. J'étais plutôt doué pour ce genre de jeu, y passant beaucoup de temps lors des fouilles. Mais je ne remarquais pas grand-chose. Les chemises, les sous chemises et leur dossier étaient mélangés dans toute la pièce. Je me penchai pour étudier leur contenu et il sembla rapidement qu'il s'agissait de dossiers du personnel. Je ne connaissais aucun nom. Je ne me relevai que lorsque j'entendis dans mon dos une coupe dégringoler de la seule étagère intacte. Je découvris ébahi que la salle était désormais remplie d'une dizaine de nos camarades venu voir ce qui se passait. Parmi eux Stanley Emerson, notre volontaire humilié du cours de Murray, Jerry Carson, l'homme qui était sorti en pleine conférence du docteur Jackson et une autre personne à la carrure imposante et à l'œil bovin qui semblait faire parti du groupe des deux précédents. Les trois hommes ricanaient bêtement.

- Qu'est-ce que vous faites tous là bandes de crétins ! C'est une scène de crime bon sang !

C'était le colonel Crichton qui venait de parler ainsi, arrivant à grandes enjambées, Sarah qui peinait à suivre, trottinant derrière lui.

Il nous expulsa tous manu militari, après avoir marmonné un vague remerciement à Sarah, Chris et moi.

Une sirène se déclencha alors rapidement et nous fûmes tous confinés dans nos quartiers pour le reste de la journée. Je n'arrivais pas à travailler ce jour-là, un nombre incalculable de détails me traversant l'esprit. Je restais avachi sur ma chaise, le regard dans le vide, essayant d'assembler les morceaux du puzzle. Quand je levais enfin les yeux vers l'horloge, en face de moi, avec la certitude de ne pas avoir avancé d'un pouce, je vis avec horreur qu'il était minuit passé. Un plateau froid peu ragoûtant m'attendait depuis maintenant plusieurs heures sur mon bureau, mais je décidais finalement de ne pas y toucher. Je mangerais mieux le lendemain. La nourriture ici n'était déjà pas bonne chaude, alors froide…