Chapitre 2 - Le poids d'un nom
- 22 novembre -
Ce matin-là, Scorpius émargea du sommeil brutalement. Liam Ashcombe, son voisin de lit, venait de le réveiller en le secouant sans ménagement. Scorpius n'était pas matinal et chaque réveil était un calvaire, une épreuve. Si Scorpius n'aimait pas se lever, c'est qu'il préférait les rêves à la réalité. Il n'était pas un garçon faible, il n'était pas un lâche. Mais il avait malgré ça depuis longtemps renoncé à lutter. Sa vie sociale était pire qu'une bouse de dragon, même dans sa propre maison, Serpentard, seule une poignée d'élèves lui adressait la parole. Et seul un faisait l'effort de tenir une conversation, Liam Ashcombe.
Liam était un garçon spécial, issu d'une famille moldue, son arrivée chez les vert et argent n'avait pas enchanté tout le monde. Les nés-moldus dans l'histoire de Serpentard se comptaient sur les doigts d'une main. Alors par conséquent, les premiers mois de Liam à Poudlard avaient été quelque peu agités. Beaucoup d'élèves le rejetaient et se moquaient de lui. De plus, il avait cette sorte de naïveté et d'innocence qu'ont les enfants de moldus à leur arrivée au château, cette façon de s'émerveiller pour un rien, de toujours vouloir en savoir plus. Pendant ses deux premières années, il avait été si agaçant pour le reste de sa maison que ses camarades l'avaient tout bonnement ignoré. C'est durant cette période qu'il s'était rapproché de Scorpius, qui le laissait parler sans le rembarrer, qui acceptait simplement de passer du temps avec lui. Le Malfoy n'était pas très bavard, cela ne faisait pas partie de son éducation austère, mais il n'était pas intolérant, et surtout, il n'était pas méchant. À présent, Liam s'était intégré, il avait de nombreux amis dans toutes les maisons, et son physique avantageux lui avait apporté un peu de popularité. Par conséquent, il fréquentait moins souvent Scorpius. Mais il n'était pas ingrat non plus et continuait de lui fournir un soutien de temps en temps.
Si la vie de Scorpius était si cauchemardesque, c'est qu'il était le fils de Drago Malfoy, ancien mangemort, et surtout, le petit fils du bras droit de Tom Jedusor, Lucius Malfoy. Descendant de cette lignée maudite, le monde magique le regardait d'un mauvais œil et ne lui faisait pas de cadeaux. Dès sa première année, on lui avait bien signifié qu'il n'était rien d'autre qu'un scroute à pétard puant, et qu'on ne lui offrirait que du mépris. Au début, il avait essayé de s'imposer, de montrer aux autres qu'il était digne d'intérêt. Il avait fait de son mieux en classe, pour montrer son potentiel, mais les cours, ce n'était pas son truc, et au vu de ses résultats, ses efforts ne lui apportèrent que des railleries. Il avait voulu entrer dans l'équipe de quidditch en deuxième année, mais pour seule attention, on l'avait fait tomber de son balai, et il s'était cassé la cheville. Heureusement que madame Pomfresh était toujours aussi compétente, bien qu'elle ait pris des rides.
« Allez, dépêche-toi, on ne va pas avoir le temps de prendre le petit déjeuner ! s'exclama Liam qui avait visiblement prévu de l'attendre ce matin-là.
- Oui oui, attends une minute Ashcombe, je me change.
- Ce que tu peux être long à te lever ! On dirait que tu traînes ta carcasse, sérieux, ajouta-t-il, blasé. »
Malgré les supplications de son camarade, il s'habilla sans trop se presser, et démêla soigneusement ses cheveux blonds avec ses doigts. Mécontent de l'effet rendu, il les ébouriffa à nouveau, sans tenir compte du soupir d'exaspération de Liam. C'était son rituel du matin, se coiffer, puis se décoiffer rageusement. Scorpius détestait ses cheveux. En fait, il détestait à peu près tout chez lui, tout ce qui était l'héritage Malfoy du moins. Il n'aimait pas sa famille, il détestait porter le nom Malfoy et ce que cela évoquait aux gens : des meurtriers, des assassins, des mangemorts, des monstres. Il n'avait pas été endoctriné comme l'était la tradition familiale, en réalité, il avait été élevé par une elfe de maison, car ses parents brillaient par leur absence. Au fond, c'était peut-être mieux ainsi, après tout, ni Astoria ni Drago ne semblaient lui porter le moindre intérêt, il était même un fardeau. Drago était trop occupé à tenter de racheter une conduite à sa famille et à faire fructifier ce qu'il restait de sa funeste fortune. Quant à Astoria, elle fréquentait assidûment la classe mondaine, les dîners et les bals réservés à l'aristocratie sorcière. Au début, elle emmenait son fils avec elle, jusqu'à ce qu'un homme important lui fasse remarquer qu'il n'avait vraiment pas l'air digne de son nom, pleurnichard comme il était. Elle l'avait alors laissé à la maison, considérant qu'il ne la mettait pas en valeur. Aux yeux d'Astoria, son fils n'était qu'un accessoire qui était passé de mode.
C'était donc l'une des elfes de maison du manoir, Maggie, qui l'avait élevé. Enfin, elle ne s'était occupée que des fonctions vitales, de nourriture et d'hygiène. Il avait appris à lire seul vers l'âge de sept ans et s'était ensuite instruit à travers les livres, qui étaient son seul support pour découvrir le monde.
Même s'il avait manqué d'amour, reçu une éducation passable, en arrivant à Poudlard il y a de cela quatre ans, Scorpius était heureux. Il était enthousiaste comme pouvait l'être n'importe quel enfant en arrivant au collège de sorcellerie. En plus bien qu'il soit l'héritier d'une famille magique, il ne savait pas grand-chose de son monde, et c'était la première fois depuis des années qu'il quittait le manoir. Mais ses espoirs n'avaient pas fait long feu, dès son arrivée, les choses s'étaient gâtées. Il repensa à sa répartition à Serpentard.
Scorpius venait d'entrer pour la première fois dans la grande salle de Poudlard, sur les traces de Hagrid. Il n'avait aucune idée de la maison dans laquelle il préférerait être réparti contrairement aux autres enfants qui l'accompagnaient et donc c'était le sujet de conversation favori. La répartition commença et il y assista légèrement anxieux. Deux élèves à Griffondor, trois à Serdaigle, un à Poufsouffle, deux à Serpentard, il les comptait silencieusement. Chacun d'entre eux fut acclamé par sa nouvelle maison et alla s'asseoir fièrement ou timidement.
« Scorpius Malfoy ! »
Il s'avança jusqu'au tabouret et l'on déposa le choixpeau sur sa tête.
« Un Malfoy ne peut aller qu'à Serpentard ! » s'exclama le couvre-chef rapiécé.
À ce moment-là les élèves auraient dû l'applaudir, comme ils l'avaient fait pour les autres. Mais il ne fut accueilli que par un silence pesant. Soudain, quelqu'un le hua, suivi bientôt d'une cinquantaine d'autres élèves au moins. Scorpius se sentit mal, mais il alla quand même prendre une place à sa table dignement alors que la directrice McGonagal calmait le brouhaha d'un geste de main. Le festin commença, mais Scorpius ne mangea rien. Tous le regardaient avec haine, crainte ou indifférence.
Malgré l'accueil désastreux auquel il avait eu droit, Scorpius avait encore de l'espoir à ce moment-là. Espoir essoufflé quelques heures plus tard dans la salle commune de Serpentard. Ce souvenir était encore désagréable pour lui, car il avait été faible.
Il était excité à l'idée de découvrir la salle commune des verts et argents, déjà le plafond de la grande salle l'avait émerveillé, et il avait hâte d'en voir plus. Il suivit le préfet jusqu'aux cachots où celui-ci laissa les nouveaux seuls. Alors qu'il scrutait la pièce d'un air étonné, trois élèves plus âgés, en sixième année sans doute, l'accostèrent.
« Alors bébé Malfoy ose venir ramener sa face de mangemort à Poudlard ? railla un grand brun alors que ses acolytes encerclaient Scorpius.
- Ça fait quoi d'avoir la mort de dizaines de personnes sur la conscience ? s'exclama le second avec hargne.
- Personne n'est mort à cause de moi, je ne suis pas un mangemort ! paniqua Scorpius, apeuré.
- Pourtant tout le monde sait que ton grand-père était le bras droit du seigneur des ténèbres, d'ailleurs il paraît même qu'il tue un moldu par semaine pour entretenir sa collection...
- Ce n'est pas vrai ! Je ne suis ni comme mon père ni comme mon grand-père, bafouilla-t-il.
- Mensonge ! Tu es l'héritier Malfoy, rien que ton nom fait de toi un monstre, un assassin, cracha le plus baraqué des trois qui le surplombait de toute sa hauteur.
- Je parie que tu assistes aux mises à mort des moldus et que tu aimes ça ! ricana le jeune homme brun.
- Vous mentez ! s'écria-t-il en tremblant.
-Personne ne veut de toi ici, sale mangemort ! Rentre chez ton mangemort de père ! aboyèrent ensembles les trois sixièmes années».
Le plus virulent bouscula violemment Scorpius qui tomba à genou. Les élèves ayant assisté à la scène détournèrent le regard et ne firent pas le moins du monde attention à lui. Toujours prostré sur le sol, il sentit les larmes couler sur ses joues. Pourtant il s'était promis de ne plus pleurer, de tourner une page de sa vie. À partir de ce soir-là, il se renferma sur lui même, incapable de supporter cette haine à son égard.
Scorpius profita du temps qu'il lui restait avant la sonnerie pour aller à la bibliothèque, il n'avait pas terminé son devoir de métamorphose. Madame Pince – qui paraissait aussi vieille que le choixpeau magique – l'accueilli d'un regard mauvais. Il ne s'en formalisa pas, elle était désagréable avec tout le monde. Il s'assit à une table à l'écart et ouvrit un ouvrage conséquent. Alors qu'il s'apprêtait à se plonger dans sa lecture, il perçut des rires suivis d'une conversation venant du rayonnage juxtaposé à sa table.
« Je t'assure Rosie, je ne suis pas gay ! s'exclama une voie masculine, visiblement vexée.
- Tu n'as pas besoin de me le cacher, tu peux tout me dire ! répondit l'autre voix en éclatant de rire.
- Mais arrête ! JE NE SUIS PAS GAY ! hurla l'autre rageusement.
- Tu sais Albus, l'homosexualité n'est pas une tare, je ne te jugerai pas, ajouta la voix féminine avant de rire de plus belle.
- Ce que tu peux être chiante aujourd'hui !
- Oh ça va, je t'embête un peu, baisse d'un ton, sinon la chouette va rappliquer. »
Scorpius n'en entendit pas plus. Il se plongea donc dans son devoir. Il avait reconnu Rose Weasley et Albus Potter. Il ne les appréciait pas vraiment, les deux cousins semblaient avoir une vie si simple, si parfaite que c'en était agaçant. Bon d'accord, Scorpius était peut-être un peu jaloux, mais les enfants du clan Potter-Weasley avaient ce que lui n'aurait jamais, une vraie famille, et un avenir assuré et brillant.
Il ferma brusquement l'ouvrage. C'était l'heure pour lui d'aller en cours de soin aux créatures magiques, sa matière préférée. Il aimait s'occuper des créatures et des animaux, car ceux-ci ne le jugeaient pas. Avec eux, il n'avait pas peur d'être insulté et regardé comme une abomination. En plus, la professeure était une jeune femme très pédagogue qui avait toujours été impartiale à son égard. Il salua le professeur en arrivant et alla s'asseoir avec les autres.
« Aujourd'hui, le cours va être un peu particulier, énonça le professeur Taliah, vous allez vous mettre par groupe de deux ou trois pour aller à la recherche de Horglups dans la forêt interdite. Comme vous le savez, la forêt est dangereuse, vous ne devrez donc vous séparer sous aucun prétexte, et vous utiliserez ce portoloin pour revenir au moindre problème, termina-t-elle en distribuant à chaque élève une plume verte. »
Scorpius attendit que les équipes se forment. Il savait que comme d'habitude il n'en ferait pas partie, au mieux il serait imposé à l'une d'elle par le professeur. Il se tenait un peu en retrait du groupe.
« On dirait qu'il ne reste que nous deux. »
Il sursauta et mit quelques secondes à réagir puis acquiesça finalement d'un signe de tête. C'était la fille Weasley. Celle qui lui avait sauvé la mise en rune le lundi précédent. C'était la première fois qu'elle se retrouvait seule lors de la formation des groupes, il trouva cela un peu bizarre. Il avait toujours pensé que la jeune fille était entourée de nombreux amis, et c'était bien la dernière qu'il s'était attendu à voir venir vers lui.
Elle avait environ une demi-tête de moins que lui, des boucles souples auburn qui cascadaient jusqu'à ses épaules, les joues roses parsemées de quelques taches de rousseur, et des yeux chocolat au lait tantôt rêveur, tantôt malicieux. C'était ainsi qu'était Rose Weasley aux yeux des autres. Elle n'était pas particulièrement belle selon Scorpius, plutôt ordinaire en fait. Mais quand même mignonne, surtout quand qu'elle rougissait.
Ils avancèrent vers l'entrée de la forêt interdite. En pénétrant dans l'ombre, sous les immenses arbres statiques, Rose frissonna. « C'est bien une fille ça, pensa Scorpius, une froussarde, pas étonnant qu'elle ne soit pas à Griffondor avec ses cousins. »
« Euh... Je n'ai aucune idée de ce que peut bien être un Horglups, murmura-t-elle après quelques minutes de marche, le rouge aux joues.
-Voyez-vous ça, Rose Weasley qui ne sait pas quelque chose, mais c'est que ça casse un mythe ! répondit Scorpius avec un sourire en coin.
-Voyez-vous ça, Scorpius Malfoy qui prononce plus deux mots et qui sourit, ça brise une légende, répliqua-t-elle, espiègle.
- C'est qu'en plus elle a de la répartie ! Qualité rare chez les jeunes sorcières de Poudlard.
- Je suppose que tu ne sais pas non plus ce que nous devons chercher... soupira-t-elle en ignorant son commentaire qui avait tout d'un compliment caché.
- Évidemment que si ! s'exclama Scorpius, l'air fier.
- Par Merlin ! Malfoy qui sait quelque chose... C'est plus qu'une légende que tu brises, je vais devoir reconsidérer toutes mes certitudes.
- Très drôle Weasley ! Figure-toi que j'aligne les Optimals dans ce cours. Tu ne trouveras pas meilleur connaisseur.
- Et si tu m'expliquais de quoi il s'agit plutôt que de te jeter des roses ?
- Les Horglups sont des créatures qui ressemblent à des petits champignons de teinte rosée, et ils servent principalement de repas aux gnomes, récita-t-il précipitamment.
-Si j'étais professeur, je te rajouterais des points. Bon, mettons-nous au travail ! s'exclama la rouquine, soudain enthousiaste. »
Scorpius trouvait la situation étrange. Il se retrouvait au milieu de la forêt à discuter avec une fille qu'il ne connaissait pas le moins du monde. En fait, le plus étrange, c'était surtout qu'elle lui adressait la parole comme elle l'aurait fait avec n'importe quelle autre personne, et elle ne l'avait même pas insulté. C'est qu'il n'avait pas l'habitude de parler de manière civilisée à quiconque d'autre que Liam ces derniers temps.
D'ailleurs il se découvrait même une capacité à aligner suffisamment de mots pour faire des phrases. Bon d'accord il exagérait un peu le trait, mais il n'avait pas l'habitude de parler à des inconnus. Était-il sociable finalement ? Non, impossible, sinon il ne serait pas dans cette situation de rebus de la société. Cette journée était définitivement bizarre.
Le cours se termina avant qu'ils trouvent le moindre Horglups, ils revinrent donc penauds, heureusement que la séance n'était pas notée, car Rose ne lui aurait probablement plus jamais adressé la parole si elle avait écopé d'une mauvaise note par sa faute. Mais était-il bête ? Elle ne lui adresserait probablement plus la parole de toute façon, alors cela n'avait pas d'importance.
Il alla ensuite déjeuner dans la grande salle, mais Liam était en pleine conversation avec deux filles de Serpentard plus âgées. Scorpius s'assit à côté de son ami qui lui adressa un regard d'excuse, alors que les deux filles le toisèrent avec dédain. Au final, il ne décrocha pas un seul mot du repas.
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