L'hôpital fourmillait, une populace agitée courant dans tous les sens, criant… C'était un spectacle navrant, et ça contribuait à me rendre à fleur de peau. Ici une femme hurlait, hystérique, là une autre vomissait d'angoisse sur les murs avant immaculés… Je retenais mon rictus de dégoût parce que moi aussi j'étais un proche de victime aujourd'hui, un rôle qui serait parfaitement décliné puisque je n'étais pas tout à fait serein.

Approchant de l'accueil, je tentais un petit sourire, peu sincère puisque dévoré par l'inquiétude. De toute façon je restais dans le ton avec ça. L'hôtesse m'observa avec une froide compassion. Compatissante mais pas du genre à supporter les gens couineurs.

_ Bonjour, je viens à propos d'un petit problème, vraiment mineur…, l'abordais-je d'une voix éraillée.

Je ne reconnaissais pas ma propre voix. Elle était fragile et éraillée… Etais-je moi-même victime de l'angoisse ? Oui, j'avais peur que le corps de Sherlock lâche sans prévenir, mais est-ce que je faisais l'équilibriste ? Etait-ce ça de frôler la crise d'angoisse ? Est-ce que moi aussi j'allais me mettre à hurler et à vomir ?

_ Alors voilà, un patient a été transféré chez vous après l'explosion d'un bâtiment au centre-ville, me repris-je peu assuré.

_ Oui, c'est la procédure, répliqua l'infirmière à l'accueil.

La sécheresse absolue de sa voix me remit sur les rails. Ça je savais gérer. Les clients hargneux ça me connaissait. Mais je ne perdais jamais mes moyens devant eux. Il me suffisait d'imaginer que cette pauvre cruche, infirmière ici parce que son père avait des relations et qu'il ne savait pas quoi faire d'elle, que son mari trompait abondamment, et qui refoulait son homosexualité –bon point pour l'amadouer-, n'était qu'une cliente, ou encore mieux : une victime à pigeonner. Je pouvais le faire, je savais le faire. Prendre un air innocent, afficher de grands yeux pleins de détresse et de larmes contenues ? Pff ! Un jeu d'enfant ! Si Sherlock était un bon acteur, je n'étais pas en reste !

_ Seulement vous êtes un hôpital aux fonds publics, surchargé et attendant nombre de victimes…, poursuivis-je doucereux. Je me suis rendu sur les lieux dès que j'ai appris la nouvelle et j'ai explicitement demandé le transfert de ce patient dans un hôpital privé, à mes frais naturellement.

_ De quel droit réclamez-vous ce transfert ?

Bon, c'était pas encore gagné mais je ne désespérais pas. J'avais encore une très bonne carte à abattre…

_ Le patient est mon époux, vous voyez… Je… Nous étions au téléphone, quand… et…, bafouillais-je avec émotion.

Je ne jouais qu'à moitié le mari angoissé. Je balbutiais exprès –j'étais capable d'être éloquent dans n'importe quelle circonstance-, mais j'avais beaucoup trop d'imagination et aucune peine à visualiser le bâtiment s'effondrer sur Sherlock. Les larmes me montèrent aux yeux en pensant que j'avais peut-être tué le seul homme à la hauteur, le seul homme qui en valait la peine…

_ Excusez-moi, tout ça est si choquant…, m'excusais-je en me frottant les yeux.

Je n'allais quand même pas me mettre à pleurer publiquement. Sherlock, ce fourbe, en était capable comme il l'avait montré pendant notre jeu, ou encore chez Adler. Mais j'avais quand même une réputation à préserver. Et surtout je sentais que si je poussais jusqu'à laisser couler la petite larme, après ce serait les sanglots qui débouleraient, et des authentiques. Je n'avais pas le temps de perdre mon sang-froid, pas quand il s'agissait de la vie de Sherlock, confiée à des mains trop peu expertes. J'avais des spécialistes de tous les domaines sur le pont, ils n'attendaient que leur patient !

_ Nom du patient ?me demanda l'infirmière finalement affectée.

_ William Sherlock Scott Holmes. Je ne pense pas qu'il soit encore enregistré sous ce nom, puisqu'il était inconscient quand je l'ai vu escorté des secours.

Je zieutais son écran pour essayer de reconnaitre Sherlock dans les descriptions des patients et de leurs traumatismes. Quand je l'avais cédé à mes hommes –ces incompétents-, je n'avais pas précisé son nom, justement parce que je ne voulais pas qu'il soit admis avec cette information. Mycroft l'aurait su trop vite. Présentement je ne disposais que de peu de temps. Si maintenant j'avais recours à son identité c'était pour pouvoir le sortir d'ici.

_ Et vous êtes ?

_ James Moriarty.

_ Vous dites être son mari mais vous n'avez pas le même nom de famille. Ecoutez monsieur, je comprends votre angoisse mais nous ne pouvons pas laisser n'importe qui…

M'attirer les foudres de cette femme me serait préjudiciable, cependant je ne pouvais pas masquer mon irritation et mon empressement. Ce que les gens ordinaires pouvaient être lents !

_ Regardez son contact d'urgence, vous verrez que c'est moi. Nous avons choisi de conserver nos noms de famille mais je n'en suis pas moins responsable de lui quand il est incapacité.

Avec toute la mauvaise grâce du monde, l'infirmière consentit à convoquer le dossier médical de Sherlock, certainement plus pour me rabattre le clapet en prouvant que je mentais que pour confirmer l'information. Je ne fis pas vraiment attention aux données remplissant sa fiche. Aucune information médicale concernant Sherlock ne m'était inconnue. J'avais fait mes devoirs depuis longtemps et je me tenais à jour…

_ « Allergies », non… « Personne à contacter : James Moriarty »…

Grimace côté infirmière, jubilation interne du mien. Maintenant on allait peut-être enfin pouvoir avancer !

_ Peut-on faire le transfert maintenant ? Il est grand, il a une peau très pâle et des cheveux bouclés bruns. Il a été admis ici inconscient, avec des côtes cassées et un traumatisme crânien : une grosse entaille sur le front. Il a déjà été réanimé sur les lieux, je pense que ça devrait pouvoir écarter du monde.

L'infirmière fit défiler la liste de nouveaux arrivants. Je trépignais en scannant l'écran. Elle ne lisait pas assez vite ! Moi je savais déjà qu'il n'était pas sur cette première page, il fallait passer à la suivante !

_ James Moriarty… Ce nom me dit quelque chose…, s'interrompit l'escargot pour me regarder.

Ce n'était pas vraiment le moment d'être reconnu comme le seul criminel consultant du monde… Surtout que c'était ce même personnage qui détestait Sherlock Holmes et cherchait à provoquer sa mort… Mais si cette cruche n'avait pas reconnu le nom du détective, je pouvais m'immiscer dans la brèche pour la baratiner.

_ Il est paru dans les journaux. Je dirige une clinique privée dont le nom a été trainé dans la boue à cause d'un chirurgien alcoolique il y a deux ans. Inutile de vous dire que je ne m'entoure que des meilleurs à présent, et j'ai bien l'intention de laisser mon mari bénéficier des plus grands experts… Dès qu'il sera transféré…

Suffisamment convaincue, la femme se remit au travail.

[][][]

C'était une heure plus tard que je me retrouvais à attendre les conclusions de l'équipe de médecins. Tous les meilleurs dans leur catégorie. Ils avaient un étage entier dans ma tour. J'y faisais traiter mes hommes, et parfois moi-même j'y étais soigné. Le top de la technologie et des médecins étaient là.

Nous étions allés au plus pressant avec une IRM et un scanner pour évaluer les plus gros dégâts. Pas d'hémorragie interne toujours, c'était une bonne nouvelle. Maintenant Sherlock était sur son lit d'hôpital amélioré au maximum des capacités de la technologie actuelle, seul dans la chambre avec un brillant chirurgien esthétique qui recousait l'entaille sur son front. J'avais eu deux mots avec l'homme et il m'avait dit qu'il avait bon espoir d'éviter la cicatrice. C'était accessoire, mais j'étais certain que Sherlock apprécierait.

Le chef de neurologie ouvrit la porte de son bureau pour laisser sortir ses confrères après les avoir consultés. M'apercevant très vite, trépignant devant la baie vitrée qui séparait le couloir de la chambre de Sherlock, il m'invita à entrer dans son bureau.

_ Comment est-il ?attaquais-je immédiatement.

Divers scans étaient affichés sur les tableaux lumineux. Je reconnus immédiatement ceux qui appartenaient à Sherlock, à cette jolie tête bien faite. Les autres ne tenaient lieu que de comparaison.

_ Son hématome s'est un peu résorbé depuis son premier scan dans l'hôpital public. C'est presque imperceptible mais c'est encourageant donc je serais tenté de dire qu'il ne risque plus rien. Maintenant il faut attendre son réveil pour estimer les dégâts. Et je ne peux pas vous dire quand il se réveillera. Peut-être dans deux heures, peut-être dans quatre ans…

J'entendais ses non-dits. Sherlock était dans le coma. Il risquait de ne jamais s'en relever. Et je me trahissais trop, visiblement, puisqu'il se censurait par peur de me voir m'effondrer en larmes ou le jeter par la fenêtre –ou les deux. Quand il s'agissait de mes lieutenants il ne prenait pas de gants…

_ Considérant la localisation de la commotion, et la violence du traumatisme, je pense qu'on peut s'attendre à une amnésie, du moins temporaire, mais peut-être plus…

Je tombais des nus. De tous les scénarios, il ne m'était pas venu à l'esprit que Sherlock puisse perdre la mémoire. La mort, oui, la paralysie, oui, j'y avais aussi pensé… Mais l'amnésie ? Sherlock m'oublierait ?

_ Amnésie définitive vous voulez dire ?le poussais-je.

_ Oui, c'est le risque, confirma le neurologue.

Je le congédiais de son bureau d'un geste. Il avait fait son travail pour le moment, et il savait qu'il était tenu de rester à proximité jusqu'au rétablissement total de son patient. Il n'avait aucun besoin de me voir m'inquiéter…

Je restais encore quelques minutes dans cette pièce au silence glaçant, les yeux fixés sur les clichés. Finalement je les détachais du tableau –ces médecins, s'ils faisaient bien leur travail, en avaient forcément une copie numérique, et ils avaient l'IRM en cas d'urgence- pour les emporter avec moi dans le loft que j'avais à l'étage au-dessus. Sherlock n'était pas loin de moi. Je n'arrêtais pas de me le répéter pour échapper à la crise d'angoisse. Il était juste un étage plus bas, avec ce que le monde médical avait de mieux à offrir.

Une fois les documents archivés dans le coffre-fort que je conservais pour stocker tout ce qui concernait Sherlock, je me dirigeais vers ma salle de bain pour une douche brûlante. Sous les gouttes d'eau on ne pouvait pas deviner que mes larmes coulaient aussi. Je ne m'étais jamais senti aussi seul sur terre qu'en ce moment. Bordel, mais qu'est-ce que j'avais fait… ?

[][][]

Londres fêtait pudiquement le changement d'année aujourd'hui, encore endeuillée par « l'attaque aux 145 morts », comme l'avait baptisée les journalistes. Moi-même je n'étais pas d'humeur à la fête. Sherlock ne montrait pas le moindre signe de vie depuis ma bêtise, et si ce n'était pas pour l'électrocardiogramme et l'encéphalogramme actifs, on aurait pu croire qu'il était mort.

Je passais le voir tous les jours, et bien souvent plusieurs fois dans la journée. Parfois je lui parlais, mais le plus souvent je pressais sa main. C'était toujours sans succès. Le bougre refusait d'ouvrir les yeux… Ce soir je me sentais encore plus morose et sentimental que les autres soirs. Ça ne faisait qu'une semaine que Sherlock était dans le coma, et déjà je dépérissais…

Après l'avoir salué –comme s'il allait me répondre-, je refermais la baie vitrée et je tirais les rideaux derrière moi dans un semblant d'intimité. C'était artificiel, il y avait une caméra qui tournait en continu, et que moi-même je regardais le soir pour m'endormir, mais c'était le geste qui comptait ici.

Comme à mon habitude, je m'avançais du meuble sur lequel reposaient carafe, verre, mouchoirs et baume. Je pris ce dernier et je l'ouvris par automatisme. C'était une crème nourrissante pour favoriser la cicatrisation de la peau. La prescription conseillait une à deux applications par jour, mais je ne voyais pas le mal à en abuser. J'étais toujours doux dans mes gestes, comme si Sherlock risquait de grimacer douloureusement. C'était un peu notre moment à tous les deux, bien différent de nos confrontations… Mais en même temps Sherlock était inconscient, il ne pouvait pas me repousser…

Les feux d'artifices commencèrent à illuminer le ciel. Je soupirais tristement en finissant de ranger le baume. Dans la seconde qui suivit j'étais assis sur le lit, la main gauche de Sherlock entre les miennes.

_ Bonne année Sherlock…, murmurais-je.

Pas de réponse. Je l'embrassais tendrement là où je lui avais fait le plus de mal : sur la tête.

_ Nous venons de passer en 2016, il n'y a pas vingt secondes.

Mes mains tremblaient et je parlais pour lutter contre le silence. C'était ridicule d'avoir peur comme ça, mais je refusais de reculer maintenant. Sans libérer sa main, je partis fouiller dans ma poche intérieure de veste un écrin de bijoutier. Dedans il y avait un duo d'alliances, dont je glissais la plus petite à l'annulaire gauche de Sherlock. Je retins ma respiration un instant, comme si Sherlock allait se réveiller uniquement pour me frapper, me repousser, mais rien ne vint. Prévisible… Néanmoins décevant…

Je me glissais la seconde alliance au doigt. A l'intérieur de celle-ci était gravé le nom de mon amant, comme une résolution. J'étais déterminé à ne pas gâcher ma chance si Sherlock me faisait le bonheur de se réveiller. J'allais lui mettre mon cœur à ses pieds et le regarder le piétiner si c'était ce qu'il voulait. Parce qu'il était le seul pour moi. Personne d'autre ne pouvait rivaliser avec moi, personne d'autre ne pouvait me comprendre, personne d'autre n'était digne de mon amour. Je m'étais immiscé dans toutes les alcôves de sa vie pour le regarder et me greffer… La modification de son contact d'urgence pour l'hôpital ne datait pas d'hier ni le formulaire falsifié le jour du pacte de suicide, qui trahissait déjà mes intentions…

Si Sherlock se réveillait en pleine possession de ses moyens, l'alliance l'étonnerait et il m'obligerait à en répondre. S'il se réveillait amnésique… j'allais très certainement en profiter pour recommencer sur des bases vierges… à ma décharge je n'avais vraiment pas l'intention d'être le pire des maris. La ruse serait fourbe mais je me rattraperais sur la suite… Et s'il ne se réveillait pas… je le veillerais comme le mari que je voulais être, perdant parfois espoir mais refusant toujours de le débrancher.

_ Tu sais que la tradition c'est d'embrasser sa moitié pour les douze coups de minuit ?murmurais-je. J'imagine que ça devra attendre.

Pourquoi je chuchotais ? Parce que c'était plus intime… Ça donnait de suite un air de complicité, de secrets partagés après le couvre-feu par des gamins pas très sages… Je m'allongeais contre Sherlock, passant son bras autour de mes épaules pendant que je me lovais contre son épaule.

_ En attendant tu pourrais prendre des résolutions, hein ?

Je laissais passer un temps tout en caressant son torse par-dessus son vêtement d'hôpital. Ça faisait quand même plus naturel que parler sans interruption.

_ Une petite liste de ce qui me ferait plaisir : que tu arrêtes de te droguer –franchement, Sherlock chéri, tu fais mal à tes neurones-, que tu arrêtes de fumer –ça altère les performances sexuelles tu sais-, et que tu arrêtes de perdre ton temps avec la police –tu t'amuserais bien plus avec moi. Naturellement tu peux, au choix, n'en prendre qu'une ou les tenir toutes, précisais-je avec malice.

S'il se réveillait, acceptait mon alliance et tenait toutes ces résolutions… c'était que j'étais mort et monté au paradis… Et le paradis ? Non, pas très crédible pour moi…

_ Mais je serai intransigeant sur une seule résolution : que tu te réveilles Sherlock, repris-je plus sérieusement.

Même en espérant très fort, Sherlock n'ouvrit pas les yeux à ce moment. Scientifiquement cohérent. Moralement déprimant…

_ Je m'ennuie sans toi moi…, geignis-je.

Je jouais les enfants avec cette voix, mais j'avais vraiment envie de pleurer.

_ Je m'en veux tellement d'avoir fait exploser ce bâtiment sur toi… Mais ce n'est pas la peine de prendre ta revanche en roupillant indéfiniment !

Un soupir m'échappa. La frustration ne servait à rien. C'était de ma faute si Sherlock était cloué dans ce lit d'hôpital. Il m'avait déjà fait la faveur de me revenir après son arrêt respiratoire, je ne pouvais pas en demander trop…

_ Bonne nuit Sherlock… et bonne année…

Je lui offris un dernier baiser, sur la joue cette fois, un peu plus long que ce qui était nécessaire –mais était-ce jamais trop long ?- avant de me réinstaller contre lui. Je voulais profiter de sa chaleur corporelle… juste quelques minutes… Et finalement je m'endormis dans ses bras.