« Est-ce que tu connais le père ? »
Plusieurs semaines s'étaient écoulées depuis la rencontre entre les deux jeunes gens. Au plus grand soulagement de Killian, son hôte n'avait pas fui, il l'avait même trouvée en train de l'attendre patiemment devant la cabane alors qu'elle profitait des premiers rayons du soleil de la journée.
Depuis, elle avait pris ses quartiers ici, jusqu'à ce qu'elle ait autre part où aller. Elle n'appréciait pas vraiment dépendre de quelqu'un, puisque le garçon, en plus de lui offrir un logement, lui donnait habits et de quoi manger chaque matin mais il avait tellement insisté pour qu'elle reste qu'elle n'avait su refuser. Il passait le plus clair de son temps libre avec elle, à simplement converser ou se promener dans les alentours. Cependant ils ne dépassaient jamais la lisière des bois ; personne ne devait les voir ensemble à cause du statut du prince et celui de la « simple » paysanne.
Cela faisait des jours que le lieutenant avait cette question qui lui brûlait les lèvres, alors que les robes qu'il faisait passer à la demoiselle – celles de sa défunte mère qu'ils gardaient entassées dans un coin, incapables de les jeter définitivement mais qui ne leur servaient clairement plus – laissait apparaître la grossesse de la blonde. Il avait compris, dès la première fois où il s'était rendu compte de son état, que ce n'était pas un sujet dont elle aimait parler, mais maintenant qu'il commençait à la connaître davantage, il avait laissé sa curiosité prendre le dessus. Il l'appréciait, et souhaitait donc en apprendre davantage sur elle.
Cette dernière, qui savait pertinemment qu'à un moment ou un autre, le thème allait être abordé, même si elle aurait aimé oublier cette partie de sa vie, s'arrêta dans sa marche – ils avaient décidé de profiter des dernières chaleurs de cette fin d'été pour se balader – et posa ses irises sur celles de l'homme qui se trouvait à ses côtés. Elle poussa un long soupir, rassemblant tout son courage, et démarra son récit :
« Oui. Très bien, même. Nous étions fiancés.
– Vraiment ?! s'étonna Killian. Comment a-t-il pu t'abandonner, alors ?
– Laisse-moi parler. Il venait d'une famille dans le besoin, qui n'avait pas beaucoup d'argent. Il devait voler parfois pour pouvoir manger. Je le sais, parce que… c'est de cette façon que nous nous sommes rencontrés. Je lui ai volé le pain qu'il avait lui-même dérobé à quelqu'un. Quand il a appris que je vivais seule dans les rues, il m'a proposé de venir habiter chez lui. Même s'ils avaient du mal à s'en sortir, ses parents étaient généreux et m'ont acceptée parmi eux. Nous étions jeunes, nous étions seuls… Nous sommes donc rapidement tombés amoureux l'un de l'autre. Tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes. J'avais enfin une maison, entourée de personnes qui se souciaient de moi. Nous avions même des projets pour l'avenir, Baelfire – c'est son nom – et moi. Jusqu'au jour où tout a changé. »
Elle fit une courte pause afin de reprendre sa respiration et ses esprits – elle avait mal au cœur rien que de repenser à ce moment – avant de continuer :
« Quand j'ai compris que j'étais tombée enceinte de lui, je me suis empressée de lui en faire part. Je pensais que cette nouvelle le rendrait le plus heureux des hommes. Finalement, ça a été tout le contraire. Il m'a… il m'a "gentiment" demandé de m'en aller et de l'oublier à jamais. Il m'a dit que ses parents ne devaient jamais savoir que j'attendais un enfant de lui. Je ne comprenais pas pourquoi, ce que j'avais pu faire de mal. Il m'a alors expliqué que s'ils l'apprenaient, ils nous feraient partir de chez eux, tous les deux – ou plutôt, tous les trois – parce qu'ils n'accepteraient pas de nourrir une nouvelle bouche, ils ne pourraient pas l'assumer financièrement. Il a donc fait son choix. C'était soit nous, soit eux. Visiblement, il les a préféré eux. »
Une fois son discours enfin terminé, Swan baissa le regard vers le sol. Elle ne pourrait supporter celui du prince sur elle. Elle avait peur d'y voir à l'intérieur de la pitié, quelque chose dont elle n'avait aucunement besoin. Pourtant, seul du dégoût faisait briller les irises du jeune homme. Du dégoût envers ce Baelfire, qui avait osé abandonner une telle femme, et le produit de leur supposé amour qu'elle portait en elle. Lui n'aurait jamais fait cela.
(Lui ne ferait jamais cela.)
Il n'avait aucune idée de comment réagir face à cette déclaration. Il savait qu'aucun « désolé » ni autre phrase du genre ne l'aiderait. C'est pourquoi il se contenta de mettre fin à la distance qui séparait leurs deux corps et positionna ses doigts sous le menton de Swan pour qu'elle pose enfin ses yeux sur lui avant de la prendre délicatement dans ses bras.
Il n'avait jamais osé avoir une telle marque d'affection envers elle auparavant – pourtant, il en avait eu envie, à plusieurs occasions, lorsqu'elle laissait sa vulnérabilité qu'elle cherchait tant à cacher apparaître quelques fois, toujours malgré elle – mais il pensait que le moment était venu de se laisser aller et lui montrer sa présence.
La façon dont elle se retint à lui, comme si elle s'accrochait à sa propre vie, lui fit comprendre qu'il avait eut raison d'avoir ce geste envers elle. Des larmes se mirent à perler dans le coin de ses pupilles mais elle les arrêta avant qu'elles ne coulent le long de ses joues rougies par l'émotion. Contrairement à ce qu'elle s'était imaginé, en parler lui avait vraiment fait du bien. De plus, elle commençait à se rendre compte de la chance qu'elle avait d'avoir croisé le chemin de cet homme – elle se sentait si bien entre ces bras. En sécurité. Elle aurait aimé qu'il ne la lâche jamais.
Malheureusement il finit par se séparer d'elle après plusieurs minutes d'étreinte. Tous deux avaient le cœur qui battait à vive allure dans leur poitrine, mais aucun d'eux ne le laissa paraître. Swan put toutefois apercevoir le malaise du brun alors que sa main se perdait dans sa chevelure d'ébène. Il lui sourit timidement et elle reprit la parole pour détendre l'atmosphère. C'était à son tour à elle d'en savoir plus sur son passé amoureux. Il ne pouvait clairement pas être pire que le sien, selon elle, il n'aurait donc certainement aucun mal à en parler.
(Et puis, au vu du charme qu'il renvoyait – elle ne pouvait le nier –, elle était persuadée qu'il aurait beaucoup d'histoires à lui raconter, qui finiraient sûrement de lui remonter le moral.)
« Et toi alors, le questionna-t-elle, es-tu déjà tombé amoureux ?
– Jamais, répondit le prince avec une pointe de tristesse dans la voix. Ou du moins, pas depuis que j'avais dix ans, mais je ne sais pas si ça compte ? »
La blonde fut étonnée de cette réponse et du comportement renfermé qu'avait adopté le jeune homme suite à cette interrogation, mais elle affirma tout de même en essayant de faire abstraction de tout ceci (elle avait toutefois une petite idée de ce qui pouvait le mettre dans un état pareil) :
« Bien sûr que si ! C'était… c'était ton amie d'enfance, n'est-ce pas ? Celle qui a trouvé la cabane, et cet endroit ?
– Oui. Elle s'appelait Emma. Comme je te l'ai déjà dit l'autre fois, c'était l'une des meilleures personnes que j'ai connues. Elle était la fille des souverains de la Forêt Enchantée et tout ce dont elle aspirait quand elle serait reine était de rendre sa fin heureuse à tout le monde. C'était son devoir, d'après elle. Elle était très têtue et courageuse, aussi – un peu comme toi, en fait. Je pense que vous vous seriez beaucoup appréciées. Avec mon frère, nous nous disputions souvent à son sujet. Nous nous "battions" pour elle. »
Il se coupa un moment dans son récit, un rictus mélancolique au bord des lèvres, alors qu'il se remémorait son enfance et cette « guerre » entre son aîné et lui qui amusait beaucoup la fillette, à l'époque.
« Je savais que je n'avais aucune chance, se reprit-il. Après tout, je n'étais pas l'héritier au trône. Ça ne m'empêchait tout de même pas de vouloir gagner son cœur. Pas en trichant, non ; simplement car elle m'aurait voulu moi. Elle n'a malheureusement jamais eu le temps de réellement choisir l'un de nous. Regina, la méchante reine et ennemie jurée de ses parents, a fini par gagner le combat qu'ils menaient contre elle depuis si longtemps. Elle a repris le royaume et a décimé toute la famille royale. Et ce jour-là, en plus de perdre ma meilleure amie, la fille que j'aimais, celle avec qui je me voyais peut-être marié plus tard… j'ai aussi perdu ma mère. Elle était atteinte d'une grave maladie, à l'époque, et cette nouvelle a fini de l'achever. Depuis, tu comprendras que j'ai un peu de mal avec tout ce qui a un rapport avec l'amour, surtout lorsque les prétendantes que l'on me présente n'en ont soit qu'à mon argent et mon statut, soit qu'à mon physique qu'elles qualifient "d'avantageux". »
Il sembla vouloir ajouter quelque chose, mais s'avisa finalement. Il ne se sentait pas prêt à révéler son terrible secret. A lui avouer que tout ceci était ce qu'il pensait avant de la rencontrer. Qu'il était peut-être en train de lui mentir. Que son avis commençait peut-être à changer.
Parce qu'il était peut-être en train de retomber amoureux, finalement. D'elle, bien entendu.
A quoi bon lui en faire part, de toute façon ? Même si, par le plus grand des hasards, elle venait à ressentir les mêmes sentiments à son égard – ce dont il doutait grandement –, ils ne pourraient jamais vivre une véritable idylle ensemble de part leur différence de statut. Le peuple et son père ne les accepteraient pas. C'est pourquoi il resta silencieux tandis que de son côté, la jeune fille attrapait sa main et la serrait dans la sienne pour à son tour lui faire part de sa présence et ainsi tenter de le réconforter quelque peu.
Ils devaient faire un beau tableau ainsi, ces deux âmes brisées par le passé qui se retenaient l'une à l'autre au beau milieu d'un champ de camélias, seuls au monde, comme ils l'avaient finalement toujours été même lorsqu'ils étaient entourés…
(Il restait cependant un peu d'espoir, au fond. Ils ne seraient pas là, sinon. Peut-être même que cet espoir se trouvait juste devant eux sans qu'ils ne le sachent.)
Les choses avancent peut-être un peu vite mais en même temps, il n'y a que huit OS, d'où le fait qu'il y ait mention de sentiments chez Killian dès le deuxième…
