Bonjour, bonsoir, je suis trèèès contente de vous retrouver sur ce nouveau chapitre, à peine plus long que le précédent et dont une certaine partie m'a donné bien du fil à retordre... Bonne lecture !
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CHAPITRE 2 : DÉCONTENANCÉE
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« Le secret pour avoir une voix écorchée, des cordes vocales d'une beauté aussi rare que celle de Cobain,
c'est évidemment d'être éraillé de l'intérieur. Il chantait avec son âme enrouée. »
99 francs, Frédéric Beigbeder.
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Ce matin-là, je me réveille bien plus tard que prévu. Le soleil est déjà haut dans le ciel et la montre qui traine sur ma table de nuit, rare vestige d'une vie passée, m'indique de ses aiguilles qu'il est bientôt dix heures. Je ne reste pas aussi longtemps au lit en temps normal puisque j'ai la désagréable habitude de passer des mauvaises nuits, mais pour une raison qui m'échappait, je me sentais étonnement bien. Peut-être en raison de la soirée d'hier, cela faisait longtemps que je ne m'étais pas autant amusée. Je m'étire longuement avant de me lever pour observer Woodbury de ma fenêtre. Je ne fais rien de particulier aujourd'hui, pas de ravitaillement ni de surveillance et je me dis qu'avec un peu de chance, Karen non plus. Il n'est pas rare que nous passions nos journées à nous ennuyer ensemble. Il faut bien avouer que malgré la sécurité que nous apporte notre petite ville, la distraction est moindre pour les femmes de notre âge. La plupart des femmes présentent ici sont arrivées avec leur petite troupe, époux, enfants et parfois grands-parents inclus, d'autres comme Karen ou moi sont les derniers membres de leur famille à ne pas avoir le corps qui pourrit sans pour autant mourir. A vrai dire, le Gouverneur a toujours mis un point d'honneur à faire en sorte que la famille reste toujours unie, une valeur importante à ses yeux et c'est bien pour cette raison qu'une mère ne sera jamais envoyée au-delà de l'enceinte. Je crois même que les armes à feu leur sont interdites, et ça doit bien les arranger. D'une certaine manière, c'est une bonne chose. Je ne tiens pas à voir des dizaines d'enfants se retrouver subitement orphelin.
En peu de temps, je suis dehors et je repère Karen, sur une pelouse, en train de passer du bon temps avec deux gamins lorsque l'un d'entre eux pose ses grands yeux bleus sur ma personne.
« Oh, c'est Ama ! Amaaa, coucouuu ! hurle Austin, le garçon le plus bruyant au monde. »
Austin est un drôle de petit bonhomme, du genre à répéter tout haut et tout fort les propos que les adultes tiennent, quitte à embarrasser bien trop souvent ses pauvres parents. Il doit avoir six ou sept ans et je me suis toujours demandée où étaient les piles pour le débrancher de temps à autres afin d'avoir la paix, même quelques secondes. C'est alors que, comme à son habitude, cette petite tête blonde trottine jusqu'à moi tout en poussant de brefs hululements.
« Ama, Ama, Ama, Ama, Ama, chantonne-t-il tout en décrivant des cercles autour de moi. »
Épuisée par ce manège, je l'arrête rapidement en lui interceptant le bras pour ensuite me mettre à sa hauteur.
« Eh, bonhomme, t'as mangé un lion ce matin ?
- Beeen non, pourquoi ? répondit-il en haussant les sourcils avant que ses yeux ne s'écarquillent. T'en as mangé un, toi ? »
Un bref rire s'échappe de mes lèvres devant la naïveté de la question.
« J'suis sûr que t'en mangeais, dans ta tribu, ajoute-t-il. »
Je m'étrangle avec mon propre rire.
« Austin, Austin, Austin…, soupiré-je. C'est encore Merle qui t'a raconté ça ?
- Oui ! acquiesce-t-il vivement. J'l'ai entendu dire que t'étais une indienne. C'est vrai ? Elles sont où tes plumes, alors ? »
Tandis que mes yeux se lèvent au ciel, je me mords l'intérieur de la joue. Mais quel abruti, ce plouc, j'aurais dû me douter qu'à force de m'appeler Pocahontas, tout Woodbury finirait pas être contaminé. Néanmoins, j'entre dans le jeu d'Austin, en particulier parce que ce n'est qu'un enfant et qu'il n'est pas question de le remettre à sa place comme je le ferais avec Merle.
« Mmh…, fais-je mine de réfléchir. Je ne sais pas si tu es assez grand pour que je te raconte mon histoire.
- J'ai peur de rien, rétorque-t-il en fronçant les sourcils.
- C'est à tes risques et périls… »
Puis, durant une bonne dizaine de minutes, je me lance dans une histoire tout à fait rocambolesque qui ne manque de faire briller ses grands yeux. Des tipis, des chevaux sauvages, un arc et des flèches, des feux de camps, des sigles peints sur le corps, tout y passe. Je n'aurais pas dû regarder tant de dessins animés ou de films là-dessus puisque j'en viens à ne même plus vouloir m'arrêter. J'allais entamer un combat avec une autre tribu lorsque sa mère vint nous interrompre. Austin proteste, déclarant qu'il veut entendre la fin, mais je promets de lui raconter la suite plus tard, sans imaginer une seule seconde que je ne puisse pas honorer ma promesse. Je lui adresse un dernier clin d'œil avant de me diriger vers Karen, mon but initial. Cette dernière m'embrasse la joue avant de sourire, mais je remarque néanmoins que quelque chose cloche dans son attitude et ce n'est pas pour me rassurer.
« Il y a un problème ? questionné-je à voix basse. »
Elle m'attrape par le bras et me tire à l'écart des oreilles indiscrètes. Elle jette un bref coup d'œil sur sa gauche puis sur sa droite avant de soupirer longuement.
« Tu sais, Michonne est partie hier, mais… Le Gouverneur a envoyé une équipe à sa recherche. Je… Je sais pas, je trouve ça bizarre et je voulais t'en parler. »
Mon cerveau met quelques instants avant d'associer le prénom Michonne à un visage. Puis, à mon tour, je fronce les sourcils.
« Elle a bien le droit de partir, non ? Elle n'avait pas l'air d'apprécier Woodbury, de toute façon, rétorqué-je en haussant les épaules.
- Je sais, nous ne sommes pas une dictature non plus ! s'exclame-t-elle. »
Un couple passant par là nous adresse de drôle de regards et je prie Karen de parler moins fort, de peur qu'un écho n'arrive jusqu'aux oreilles du Gouverneur. Je n'ai pas envie que cette unique phrase lui fasse penser qu'une rébellion se trame… Je repense soudainement à la remarque de Merle, la veille. Durant quelques secondes, je pèse le pour et le contre de mettre Karen dans la confidence, avant de me raviser. Après tout, peut-être avais-je mal interprété sa phrase, je n'en sais trop rien.
« Qui a été envoyé ?
- Martinez, Tim, Merle… La fine équipe, répond-elle en pinçant les lèvres.
- Ils vont la tuer, marmonné-je. »
Cette idée ne m'enchante guère. Je pensais… Je pensais que ces murs qui nous entouraient, bien au-delà de nous protéger de la violence du monde extérieur, étaient également là pour préserver notre humanité. C'est peut-être pitoyable de se mentir à soi-même, de faire comme si l'épidémie n'avait jamais démarré au lieu de nous adapter à ce nouveau monde. Je suis certaine qu'il y a des tonnes de groupes dehors, tout comme Michonne et Andrea, qui, à la fois, envieraient notre mode de vie, mais nous prendraient pour des incapables. J'observe les bâtiments qui se dressent devant nous, là où des dizaines de familles vivent à l'abri de tout. Est-ce que Woodbury est en train de changer ? J'ai bien l'impression, et je n'ai pas remarqué cela jusqu'à ce que le Gouverneur se lance dans une chasse à l'homme, ce qui est tout de même un extrême. Le danger est-il réellement à l'extérieur ?
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Une balle fuse, je l'entends siffler tout près de mon oreille avant qu'elle ne vienne atteindre sa cible, Tim. Rapidement, je me retourne et tente de réprimer le cri qui brûle de s'échapper de ses lèvres.
« Oh mon Dieu, Tim ! m'exclamé-je, finalement, la voix tremblante alors que je me rue à ses côtés. »
La balle a transpercé sa gorge de part en part et je devine rapidement qu'il m'est impossible de le sauver, pas avec mes maigres connaissances de premier secours. Il tousse, s'étouffe, tandis que le sang coule aussi bien de sa bouche que de l'orifice que la balle a causé. Il crache presque et je ne peux m'empêcher de retenir une moue de dégoût alors que je remarque de petites bulles d'air se former dans son sang. Une toux plus forte que les autres m'éclabousse de ce dernier, mais j'essaye de ne pas m'en formaliser, le moment n'étant pas aux manières. Je me sens impuissante, je ne sais pas quoi faire et rapidement la panique me gagne. Je me retourne afin de chercher du regard nos assaillants, mais dans la nuit noire, on ne distingue que la lumière des coups de feu. Des hommes sont touchés, je les entends pousser un râle de douleur. Je me pince le bras pour vérifier que je ne suis pas en train de faire un mauvais rêve, mais non. Je suis juste en train de vivre l'un de mes pires cauchemars.
Les meurtriers poursuivent leur route et je décide de reporter mon attention sur mon ami.
« Tim, écoute-moi, commencé-je d'une voix douce, attrapant sa main. Ça va aller, lâche prise, arrête de te battre, je m'occupe de la suite, t'en fais pas pour ça. Ne pense plus à rien à part ta famille. (Mes yeux se brouillant de larmes, je renifle.) Va les rejoindre, je t'en supplie, ils t'ont suffisamment attendu. »
A travers ses yeux, je lis un remerciement muet. Je hoche la tête, lui faisant la promesse de rester avec lui jusqu'à la fin, malgré le danger de la situation. Seconde après seconde, la vie quitte son corps, sa toux se fait de plus en plus espacée, sa respiration devient éreintée, puis plus rien. Derrière moi, j'entends encore les balles fuser et, bien qu'elles se soient éloignées, je ne projette pas de m'en prendre une. Alors, d'un geste rapide, je prends le couteau de Tim ainsi que son Glock 19 encore plein.
« Que Dieu prenne soin de toi. »
Puis, j'enfonce la lame au beau milieu de son front avant de me relever avec vitesse, essuyant d'un revers de main mes larmes. Tout est arrivé si vite, bordel ! Le combat fait encore rage à l'arrière de la ville, je l'entends et je m'autorise donc quelques secondes de répit pour jauger la situation. J'ai chaud, terriblement chaud alors que mon souffle est encore court. Au loin, j'aperçois un nuage de fumée s'échapper d'un des bâtiments.
« Merde, merde, merde ! marmonné-je avant de courir dans cette direction. »
Sur mon chemin, je me vois obligée d'enjamber des corps, certains sont encore en vie et poussent des gémissements à vous en fendre le cœur, d'autres sont bel et bien morts. L'espace d'un instant, je pense à Karen, à Austin, à Merle et à bien d'autres encore. J'ai encore du mal à assembler le puzzle, je me souviens que je m'apprêtais à rentrer à mon appartement après mon tour de garde, Tim m'avait rejoint, nous avions un peu marché et, peu de temps après, quelque chose avait déraillé. Je ne sais pas pour quoi, je ne sais pas par qui, je ne sais pas comment ils sont rentrés, mais ce dont je suis sûre, c'est que je ne vais pas les laisser mettre ma ville à feu et à sang. Toujours en courant, j'accroche fermement mon couteau à ma ceinture, tandis qu'avec mon Glock en main, je suis prête à faire feu. Le cœur battant la chamade, j'emprunte le même chemin que mes assaillants en sachant pertinemment qu'ainsi, j'aurais l'avantage de les surprendre par derrière, mais aussi l'inconvénient de pouvoir me prendre les balles perdues de mon camp. Camp. Le mot est lâché, je mène ma propre guerre. A ma grande surprise, ils ne sont pas aussi nombreux que je l'aurais imaginé et ils s'apprêtent déjà à fuir. J'entends des cris, des ordres du Gouverneur et je crois comprendre qu'ils ont réussi à en neutraliser un.
« Putain d'merde ! siffle une voix que je ne connais que trop bien. »
Mon sang fait un tour complet tandis que mon cœur saute des battements. C'est Karen. Je tourne sur moi-même, essayant de trouver d'où provient sa voix sans grand succès. Merde. J'aimerai me réveiller, que tout redevienne comme les jours précédents, mais c'est impossible. Mes mains tremblent toujours autant alors que mes jambes semblent pouvoir céder à tout moment. Elle est belle, la soi-disante indienne domptant les chevaux sauvages que j'avais dépeint à Austin. Je serre les dents, maudissant ma faiblesse. Il faut que je me ressaisisse, que je me lève enfin face à ce nouveau monde. Je vais protéger ce à quoi je tiens et ce n'est pas en restant en retrait du combat que je vais pouvoir atteindre cet objectif. Je remarque alors que mes mains ont cessé de trembler et que je parviens à maitriser ma respiration pour calmer mon cœur.
Je me trouve dans l'ombre, faisant un rapide topo de la situation. Ils sont cinq, l'un d'entre eux a été maitrisé par le Gouverneur, les quatre autres courent en direction de la sortie. Ils ne me voient pas et, le temps que je me décide, les trois premiers sont déjà passés devant moi. Il n'en reste plus qu'un couvrant leurs arrières, dos à moi et tirant à tout va sur mes amis. Je l'aligne dans le viseur de mon Glock avant de me raviser. Non, je ne suis pas une meurtrière, je ne peux pas faire ça alors je fais, certainement, le geste le plus idiot de toute ma vie : je me lance sur lui, telle une folle enragée. L'effet escompté marche, sous la surprise, l'homme lâche son arme. Durant un court instant, je pense avoir l'avantage et gagner la partie, mais l'effet de surprise s'inverse rapidement. Ma prise n'est pas assez ferme et en moins de temps qu'il ne faut pour le dire, l'homme m'envoie valdinguer avec violence contre nos murs. Tandis que mon dos le percute, j'ai le souffle qui se coupe et je tombe à genoux. Une toux violente me prend alors et je n'ai même pas le temps de reprendre mes esprits qu'une poigne m'agrippe la gorge afin de me remettre sur pied. Un éclair de panique passe dans mon regard lorsque je remarque la proximité du visage de l'homme. Il fait nuit noire, mais j'aperçois tout de même une flamme destructrice dans son regard. Je vais mourir. Je vais mourir pour avoir été une tête brûlée. Mes deux mains s'enroulent autour de son bras et j'y enfonce mes ongles pour qu'il lâche sa prise, mais rien ne se passe comme prévu. L'air me manque de plus en plus, je suffoque. Ce moment semblant durer une éternité se brise dès lors que des balles commencent à fuser dans notre direction.
« Lai…Laisse-moi pa-partir, tu vas m-mourir, balbutié-je, à bout de souffle. »
L'homme ne semble pas l'entendre de cette matière. En un tour de bras, que j'aurais jugé habile si ça n'avait pas été moi, la victime, il utilise mon corps en tant que bouclier humain. Son flingue est collé à ma tempe, je n'avais même pas remarqué qu'il l'avait récupéré, tandis que je sens son souffle chaud chatouiller mon oreille. Les tirs continuent et, bien plus peur que mourir, j'ai peur de crever par la main de mes amis.
« Arrêtez ! Arrêtez tout, s'il vous plait ! hurlé-je à la fois décontenancée et apeurée par la tournure de la situation. »
Les tirs se calment et je sens un soulagement m'envahir. L'homme recule, m'entrainant dans son sillage et je prie mentalement pour ne pas qu'il fasse de moi sa captive. Des tonnes de questions se bousculent dans ma tête tandis que mes pieds s'emmêlent. Je me demande si le fait que je sois une femme pourrait modifier ses intentions, si je ne ferais pas une énorme connerie en souhaitant me défendre à l'aide du couteau fermement accroché à ma taille ou encore si cette sensation sera la dernière que je ressentirai avant de rejoindre mes parents. Sa prise se fait plus ferme, je serre les dents. J'ai mal, mais je ne dois pas le montrer, je ne dois pas lui donner satisfaction. Au fur et à mesure que nous reculons, je sens ma vie glisser entre mes doigts. Les mètres se creusent entre elle et moi et il n'y a pas pire attente que celle de la mort. Et pourtant, rien ne défile sous mes yeux. Ni mon bal de promo, ni mon mariage et encore moins l'annonce de ma grossesse. Ces moments-là avaient-ils si peu d'importance pour moi, pour qu'ils ne s'imposent pas devant mes yeux ?
Nous atteignons la brèche, mais au lieu de me laisser partir et de s'enfuir ou bien de m'emmener dehors avec lui, l'homme se stoppe net. Si la situation pouvait s'aggraver d'autant plus, elle venait de le faire. J'ai les mains entourées autour de son bras, tentant de desserrer son emprise. Mauvaise idée, mon souffle se coupe encore une fois. Finalement, j'abandonne toutes mes bonnes résolutions en lui dévoilant ma faiblesse.
« Vous me faites mal…, murmuré-je, peinant à reprendre ma respiration. »
Dans un premier temps, je suffoque toujours autant puis, doucement, son emprise se fait moins forte. Pas de quoi m'échapper, bien évidemment, mais mes poumons profitent de grandes bouffées d'air. Devant moi, je vois alors Martinez s'approcher, le tenant en joue. Je ne les distingue pas très bien, mais il y a également des silhouettes qui se dessinent, juste derrière lui. Je sens un poids quitter mes épaules. Peut-être que la Mort n'a pas encore prévu de m'accueillir cette nuit-là, en fin de compte.
« Relâchez Ama tout de suite, ou je vous fait sauter la cervelle, déclare Martinez d'une voix tonitruante. »
Il s'arrête à une dizaine de mètres de nous, l'œil dans son viseur et la pensée qu'il puisse louper son coup pour me loger une balle au beau milieu de front fait plus qu'effleurer mon esprit. Au fond, les silhouettes s'avancent et je parviens à les discerner. A mon plus grand soulagement, Karen en fait partie. Je remarque alors le sang qui coule de son bras et une vague d'inquiétude m'envahit. Je me fais du mourrons pour elle alors que je suis en bien pire posture, quelque chose ne tourne vraiment pas rond avec moi !
« Faisons un échange, annonce soudainement l'homme me retenant. »
Sa voix est grave, quelque peu éreintée, elle vibre près de mon oreille, mais le plus étonnant est qu'elle n'est agitée d'aucuns trémolos. Il me semble étonnement calme comme s'il avait déjà vécu un nombre incalculable de fois ce genre de situations. Martinez le jauge durant quelques instants avant de faire signe à mes compagnons d'amener le prisonnier. Je retiens un sourire en pensant que c'est bien barbare d'utiliser le mot prisonnier. Décidément, le flingue pressé contre ma tempe me fait totalement perdre les pédales. En vérité, je suis exténuée et à bout de nerfs.
Ben et Harry trainent le captif jusqu'à Martinez, puis, le mettent à genoux. Derrière moi, je sens mon agresseur se tendre. Les gars… C'est peut-être pas si judicieux que ça de le traiter ainsi alors que je suis à deux doigts d'avoir la nuque brisée. Il est sale, que ce soit sa peau, ses fringues ou ses cheveux qui couvrent son visage, mais il m'a l'air robuste, bien plus robuste que n'importe quel homme de Woodbury. Comment ont-ils réussi à l'avoir sans lui coller une balle en pleine poitrine ?
« Baissez votre arme ! ordonne Martinez. »
Il y a un moment de flottement où personne n'esquisse le moindre geste. La tension est palpable, mes jambes tremblent de nouveau.
« Ama, c'est ça ? me murmure alors l'homme. »
Son souffle chaud chatouillant mon oreille, j'enfonce ma tête entre mes épaules, par réflexe. C'est très désagréable, en réalité, d'autant plus quand cela vient de la part d'un pauvre type comme lui.
« Oui, sifflé-je entre mes dents.
- Écoute-moi bien, je vais baisser mon arme, mais ne fais rien de stupide ou je n'hésiterai pas à te buter. J'ai de bons réflexes et tu trembles alors j'imagine qu'on est sur la même longueur d'ondes. »
Je déglutis difficilement en entendant sa menace avant de hocher, comme je peux, la tête. Le canon de son flingue quitte donc ma tempe tandis qu'un soupir s'échappe de mes lèvres. Okay, respire, le cauchemar est bientôt fini. Martinez allait reprendre la parole lorsque soudain, sortie de nulle part, une voix identifiable entre toutes résonne dans la ville silencieuse.
« Bordel, Daryl ? »
A l'entente de ce prénom, mes sourcils se froncent automatiquement. Non… Serait-ce… ? Oh. Mon. Dieu. Merle est comme figé, le regard fixé droit sur son frère, tandis que mes yeux s'écarquillent. Quelle était la probabilité pour que ces deux-là se retrouvent dans de pareilles circonstances ? Daryl écarte les mèches lui tombant sur son visage d'un coup de tête puis, lève cette dernière en direction de Merle. Il fait sombre, mais j'imagine sans grand mal l'expression ahurie qui doit déformer leurs traits.
« De pire en pire, chuchoté-je sans réellement m'en rendre compte. »
Le silence est d'autant plus pesant. Il ne se brise que lorsque cet idiot pose son regard sur ma personne et, durant un court instant, je discerne un éclair de panique avant que ses lèvres ne s'étirent en son fameux sourire narquois, celui que j'ai toujours voulu lui faire ravaler.
« Eh, mais c'est notre bon vieux shérif ! s'exclame-t-il en se rapprochant de nous, d'un pas presque nonchalant. Brick, c'est ça ? Ou Rick, j'sais plus, notre rencontre a été tell'ment loooongue... T'as vu ma nouvelle main ? »
Merle lève alors son bras droit, le faisant tournoyer, presque avec un sentiment de fierté. Le dénommé Rick resserre sa prise autour de mon cou, coupant une nouvelle fois mon souffle, tandis qu'il dirige son arme sur lui. Quelle pouvait bien être l'issue d'une telle situation ? J'avais beau faire tourner les rouages de mon cerveau à deux cents à l'heure, je ne voyais pas comment on pouvait tous s'en sortir en vie.
« T'veux bien relâcher ma chère Pocahontas ? Je t'en voudrai de me voler ma seule compagnie féminine et t'imagines bien que depuis Atlanta, j'suis dev'nu sacrément instable. »
C'est plus un ordre qu'une proposition. Il me semble que c'est bien la première que je le vois aussi effrayant et d'une certaine manière, son attitude me va droit au cœur. C'est toujours étonnant le bien que vous procure la sensation d'avoir de l'importance pour quelqu'un, peu importe la situation dans laquelle vous vous trouvez. Par la suite, Merle fait volte-face.
« Et toi, frangin, j'vois qu'on est dev'nu comme cul et chemise avec ces enfoirés. T'as eu la conscience tranquille durant tout c'temps ? »
Son ton est plein d'amertume et de rancœur, il a presque craché ses mots. J'ai l'impression d'être face à une nouvelle personne qui me terrifie bel et bien. Dès le premier regard, j'avais su qu'il valait mieux ne pas être opposé à Merle. Il s'était coupé et suturé lui-même la main, bordel, ça coulait de source ! Certes, c'était un tueur, je le savais, mais jamais, ô grand jamais, il n'avait laissé ses plus bas instincts reprendre le dessus et devenir potentiellement dangereux. Jusqu'à ce soir. Daryl va pour se relever, mais les deux hommes le tenant le maintiennent fermement au sol.
« On est rev'nu, putain ! s'insurge-t-il. »
C'est la première fois qu'il parle et je remarque que le même accent si particulier du Sud déforme ses mots. Il a la voix éreintée, grave, une voix qui colle parfaitement à son physique, du peu que j'en ai vu.
« J'sais pas, j'étais déjà parti parce qu'une putain de horde comptait m'bouffer, rétorque-t-il tout en lui servant son sourire si exécrable. »
Cela faisait bien longtemps que je n'avais vu une famille laver son linge sale en public, et je n'aimais pas ça, comme depuis toujours. Le moment n'était pas non plus des plus opportuns, à vrai dire. J'avais la nuque qui ne demandait qu'à être brisée en deux alors, mue par une force mentale que je ne soupçonnais pas, ma voix vint abréger leur règlement de comptes.
« Est-ce qu'on peut mettre ce sujet de côté durant quelques instants, le temps qu'on règle un autre sujet bien plus préoccupant, s'il vous plait ? (Mon regard se pose sur Daryl, puis Martinez.) On peut trouver un terrain d'entente.
- Impossible, rétorque rapidement l'hispanique, d'un ton bourru. Ils ont tué les autres, Ama, ils nous ont tué et tu veux qu'ils partent sans payer ? »
Son ton était accusateur et j'aurais dû me ranger de son côté : on ne nous attaquait pas impunément, qui plus est lorsque l'attaque en question était purement gratuite. Néanmoins, ma position m'empêchait de faire passer l'intérêt du groupe avant le mien. A ce moment précis, j'étais égoïste, si bien que je leur aurais volontiers laissé une voiture pour qu'ils fichent le camp au plus vite et que je puisse reprendre mon souffle. Et ça, Martinez l'avait bien compris, il ne comptait pas laisser ma voix se faire entendre. Il allait reprendre la parole lorsque, soudainement, Daryl couvra sa voix en baragouinant quelques mots à mon assaillant. Sa phrase n'a pas le temps d'atteindre mon cerveau que, déjà, je sens la poigne de Rick se détendre inexorablement avant que son corps entier ne s'écroule tout bonnement à mes talons. Devant, Martinez envoie un puissant coup de genoux dans les côtes de son prisonnier, ce qui ne manque pas de faire réagir Merle au quart de tour. Mes jambes me lâchent sous les hurlements de l'ainé Dixon. Tout s'enchaine si vite, je le vois empoigner Martinez, lui cracher au visage qu'il va le défigurer, les hommes de l'ombre accourent pour les séparer et moi, au milieu de tout ça, je ne trouve rien de mieux à faire que de fixer cette étrange scène, incapable de penser à quoique ce soit de logique, incapable de me retourner pour donner un peu de sens à tout ça. C'est alors qu'une main m'agrippe l'épaule et, pensant d'abord à Rick, je me fige.
« Détends-toi, Ama, ce n'est que moi, me murmure une voix que je ne connais que trop bien. »
Sur le moment, je ne peux m'empêcher de trouver la présence du Gouverneur réconfortante. Aucune question ne se bouscule dans ma tête, je n'ai pas envie de savoir comment était-il arrivé jusqu'ici et ce qu'il faisait avant, non, il y a juste cet immense soulagement, plus grand que le précédent, qui vient faire vibrer tout mon corps. Je sens même mes lèvres s'étirer en un mince sourire. Alors, c'est bon, tout est bien terminé, je suis en vie. Peu à peu, mes membres s'autorisent de nouveau à bouger, je me lève donc, puis esquisse un demi-tour.
« Je vous serai éterne-..., commencé-je avant que les mots ne se bloquent dans ma gorge. »
Une vision d'horreur s'offre à moi. Le visage baigné de sang, l'œil crevé, je ne reconnais aucunement le Gouverneur, si bien que je ne tarde pas à le repousser de toutes mes forces avant de reculer. Sous le choc, mes mains se portent à ma bouche, étouffant du mieux que je le peux, le cri strident qui s'en échappe.
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Dire que la nuit fut courte est un euphémisme. Elle n'a tout simplement pas existé et c'est tout juste si je parviens à garder les yeux ouverts. Ce n'est qu'à l'aube que j'obtiens l'autorisation de notre infirmière, Pam, de quitter son cabinet après avoir subi toute une tripotée de questions pour une évaluation psychologique. Je retiens un sourire ironique en y repensant. Comme s'il était possible d'avoir des symptômes post-traumatique pour avoir été brièvement une otage alors que j'avais dû endurer des évènements bien plus durs. Mais ça, Pam n'était pas obligée de le savoir et elle ne le saurait probablement jamais. Une fois dehors, je balaye du regard Woodbury alors que ma main droite soulage ma nuque à l'aide d'un bref massage. Durant la nuit, mon cou avait pris une couleur bien peu normale, alternant entre des nuances de rouge et de violet et je ne parle même pas de mon dos qui, sous le choc qu'il s'était pris de plein fouet, me force à adopter une allure loin d'être enviable. La rue principale est impeccable, on pourrait presque croire que ce fut une nuit comme les autres, mais les traces sont ailleurs. Les habitants ont le visage tiré par la peur et, étonnement, pas un seul rire ou cri d'enfants ne se fait entendre. J'entends des chuchotements, de-ci et de-là, certainement des rumeurs sur nos agresseurs. Quelques-uns racontent ce qu'ils ont vu de par leur fenêtre, souvent des conneries, leur nature humaine les forçant à toujours tout exagérer. Je ne peux m'empêcher de lever les yeux, une étincelle de colère m'envahissant. Ils n'étaient pas là. Ils sont restés pitoyablement cachés. Ils n'ont rien fait et je prends soudainement conscience que leur faiblesse m'exaspère. J'ai l'impression de n'avoir devant moi que des bouches à nourrir.
Plus tard, la rue devint complètement inondée d'habitants, aussi bien les adultes que les enfants. Les murmures se font de plus en plus intenses, ils sifflent près de mon oreille et je me revois la veille, lorsque Tim fut touché. Il y a trop de monde autour de moi, toute cette foule est beaucoup trop oppressante si bien que je sens une goutte de sueur perler de mon front tandis que je tente de m'éloigner à reculons. Personne ne fait attention à moi, personne ne s'écarte pour me laisser passer, d'ailleurs, mais je parviens tout de même à me frayer un chemin, m'extirpant de ce monde. Je me penche alors en avant, prenant appui sur mes genoux, le souffle court. J'ai la tête qui tourne et une irrésistible envie de vomir, pourtant mon estomac est vide. Petit à petit, les battements de mon coeur se calment. J'inspire de grandes bouffées d'oxygène pour me ressourcer puis, rapidement, mon état redevient normal.
« Mes chers amis, commence soudainement la voix tonitruante du Gouverneur. »
M'étant retournée, je l'aperçois avancer d'un pas lent au milieu de la populace. La foule s'écarte sur son passage, mais se referme aussitôt derrière lui. Le spectacle est en marche et comme tous les autres, je me retrouve happée par ce personnage.
« Mes chers amis, je suis fier. Fier de Woodbury, fier de vous, fier de votre résistance face à l'ennemi. Hier soir, comme vous le savez, des étrangers -que dis-je, des barbares- ont trouvé judicieux de s'introduire entre nos murs, mais ils avaient tord ! s'exclame-t-il en s'arrêtant brutalement. La jalousie et la convoitise ont toujours été le propre de l'homme et c'est normal qu'ils ont souhaité s'emparer de notre ville : qui ne voudrait pas de cet endroit, bon sang ! Qui n'envierait pas notre train de vie, notre sécurité, nos murs, notre confort ? Nous avons construit Woodbury de nos propres mains, pierre après pierre, nous lui avons insuffler la vie, nous avons crié à Dieu lui-même que nous ne nous soumettrons jamais à sa volonté de vouloir nous éradiquer ! (Des acclamations s'élèvent, certains acquiescent, d'autres sifflent.) Personne ne nous prendra ça, vous m'entendez ? PERSONNE ! Alors oui, mes amis, je suis fier de vous, fier de Tim, Léon, Mike et Schumpert qui se sont sacrifiés pour que nous puissions continuez de vivre, fier de tout ceux qui sont descendus dans la rue, arme à la main, et tout aussi fier de ceux qui sont restés à l'abri pour protéger nos enfants. »
Le bruit se fait de plus en plus intense. Dans la plupart des regards, je peux déceler une flamme que je n'avais jamais vu jusqu'alors. Le discours du Gouverneur les a transcendé, ils ont envie de se battre, de participer d'autant plus à la défense de notre ville et je dois bien avouer qu'au fond de moi, ses paroles ont le même effet. Le Gouverneur reprend sa respiration tandis que son unique œil se pose tour à tour sur chacun de nous.
« Je vous promets de protéger Woodbury, même si je dois y laisser ma vie. »
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Désormais, la surveillance s'est accrue et ce n'est pas pour me plaire. Je me rappelle qu'auparavant, lorsque je me trouvais sur le mur, je n'avais jamais imaginé devoir tirer sur le moindre humain. Enfin, c'était le but de nos rondes de surveillance, bien évidemment, de nous protéger aussi bien des rôdeurs que des hommes, mais je n'avais jamais pensé devoir appliquer concrètement la seconde partie. Et pourtant, je me trouvais là, fusil en main, prête à tuer et tout aussi prête à me faire descendre. Étrangement, Merle n'avait pas décoché un mot depuis le début de l'après-midi et cela m'embêtait plus que je ne voulais bien l'admettre.
« Je..., commencé-je, sans trop savoir où je vais. Alors, hum, ton frère est toujours en vie... »
Il soupire, une nouvelle fois, mais ne daigne même pas m'accorder un regard. Bien joué Ama, continue de lui rappeler que son frère, bien que vivant, se trouve derrière les barreaux avec de multiples contusions, bravo ! Je baisse la tête, me mordant la lèvre inférieure, puis dirige mon regard sur lui. Il fixe l'horizon, stoïque, comme depuis des heures.
« Désolée, j'voulais pas, marmonné-je.
- On a merdé, Poc', déclare-t-il soudainement. Woodbury a merdé sur toute la ligne et on va clamser. »
Je fronce les yeux. Mais de quoi est-ce qu'il parle, encore ? Il m'a l'air un brin honteux et je ne peux que me demander ce qui peut rendre le grand Merle Dixon honteux. D'un certain point de vue, cela m'inquiète.
« J'savais que Daryl était dans les alentours parce que j'ai fait que'que chose que j'aurais pas du. Mais j'veux qu'tu m'écoutes jusqu'au bout avant d'me cracher à la gueule, okay ?
- Euh... Ouais, d'accord, réponds-je, hésitante. »
Il ne me regarde toujours pas.
« J'savais qu'il était là, répète-t-il plus durement. Mais j'pensais pas qu'il serait assez con pour s'faire prendre, pour v'nir à Woodbury.
- Comment tu le savais ? demandé-je en secouant légèrement la tête, toujours dans l'incompréhension.
- On a pris en chasse Michonne, et c'est là, qu'on a merdé. (Il inspire longuement avant de soupirer.) On s'est arrêté dans une ville, on voulait ram'ner des conneries, d'la bouffe, des vieux jeux pour les gosses, mais on a entendu du bruit, à un moment. Y'avait deux survivants et on les a capturé, j'connaissais l'gars, il était aussi à Atlanta. »
Si ma mâchoire avait pu se décrocher pour toucher le sol, croyez-moi qu'elle l'aurait fait. Alors que Merle ose enfin me regarder, je recule de quelques pas. Je ne comprends pas, je n'ai pas envie de comprendre. Pire encore, je ne veux pas accepter ce qu'il vient de m'avouer.
« Ecoute, Ama, on-...
- Ferme-la. »
J'enfouis ma tête entre les mains tandis que tout se bouscule dans ma tête. Bordel... Bordel ! Voilà pourquoi on s'est fait attaquer, pas par jalousie et encore moins par convoitise comme l'avait si joliment dit le Gouverneur, mais tout simplement parce qu'on avait fait prisonniers des putains de membres de leur groupe ! Mentalement, je fais la liste de tout ceux qui étaient au courant, de tout ceux qui ont fait semblant. Merle, Martinez, Tim, le Gouverneur, sûrement Milton, qui baignait dans des expériences scientifiques que j'avais toujours qualifié d'étrange. Karen.. ? Non, impossible, elle m'avait parlé de son mal-être face à la poursuite de Michonne, alors elle n'aurait pas pu garder quelque chose d'aussi gros. Le discours du Gouverneur n'était que du vent... Il a réussi à propager une vague de haine à l'encontre de ces pauvres gens alors que les vrais fautifs, c'étaient nous. Non, pas nous. Eux.
« Putain d'merde, Merle, putain d'merde ! hurlé-je finalement. »
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Merci d'avoir lu, j'vous aime !
