– Je ne te dérange pas ?

Il ouvrit les yeux, surpris et l'invita du regard. Quelques années étaient passées depuis la dernière fois. Depuis qu'il avait brûlé un soleil, juste pour lui dire adieu. Il n'aurait jamais cru la revoir. C'était une chance inouïe. Elle s'assit près de lui, si près et pourtant si loin. Il voulait la prendre dans ses bras, la toucher, se prouver qu'il ne rêvait pas. Qu'elle était vraiment là. Mais ce n'était pas le moment. Ne pas brusquer les choses. Ils avaient si peu de temps, si peu d'années, il ne devait pas la perdre par trop de précipitations.

– Je... commença-t-elle.

Un petit rire sortit d'entre ses lèvres, qui raviva la flamme éteinte du Docteur. Il devinait aisément qu'elle avait souffert le martyr, mais qu'elle ne lui dirait probablement jamais la vivacité de sa blessure. Peut-être qu'elle avait eu aussi mal que lui. Il espérait que ce ne soit pas le cas mais elle avait été autant attachée à lui que lui à elle. Ma pauvre Rose. Et elle n'avait jamais abandonné. Elle s'était battue pour eux, quand lui avait baissé les bras. Il avait l'habitude de laisser les souvenirs derrière, malgré leur intensité ; en neuf cents ans d'existence, chaque amitié n'est qu'un passage et c'était sa malédiction. Pourquoi les choses auraient été différentes avec Rose ? Mais elle était là, devant lui, les yeux toujours à regarder ses pieds comme s'ils étaient devenus la chose la plus intéressante du monde. C'était un cadeau magnifique que le Seigneur du Temps leur avait fait. Mais ce n'était pas pour lui, il savait qu'il ne méritait pas un tel trésor. C'était pour elle.

– Tu m'as manqué, avoua-t-elle.

Toi aussi, voulut-il dire. Mais aucun son ne franchit sa bouche. Elle n'avait pas terminé et enchaîna sur la suite, en le suppliant de ne pas la couper.

– Ça fait quatre ans, depuis les événements de Canary Wharf. Quatre ans que je suis coincée ici, seule, dans ce putain de monde si différent et si... Semblable au notre. Chaque jour était un cauchemar et mes nuits, une continuité. Je te l'avoue, c'était l'enfer. Mais j'ai appris à me battre contre les ténèbres, je me suis renforcée pour ne pas sombrer et devenir folle. J'ai tellement travaillé pour retrouver le Docteur, à me noyer sous les espoirs que ces dernières années sont passées relativement vite. Puis j'avais maman et Pete. Quant à Tony... Tu comprendras vite, il est tellement mignon qu'on ne peut pas être malheureux en étant près de lui !

Son ton était doux mais ses phrases mettaient mal à l'aise son auditeur. Où voulait-elle en venir ? Puis pourquoi utilisait-elle la troisième personne pour parler de lui ? Son unique cœur se brisa quand elle ne se cacha pas de la douleur qu'elle avait ressenti. Il aurait dû être là. La protéger, faire briller son éternel sourire. Il avait tendance à gâcher beaucoup de choses, notamment entre eux deux.

– Je me doutais qu'il ne me reprendrait pas, qu'on ne retournerait pas voyager ensemble, comme au bon vieux temps. J'espérais mais ce pressentiment m'étouffait, sans que je ne puisse faire quoi que ce soit. On s'était perdu une fois, il n'aurait pas pris le risque que ça recommence. Pourtant... Qui aurait pu croire que toi, tu serais là ? Il m'a dit que tu étais lui, tu me l'as confirmé. Alors... Elle rigola et leva enfin son tendre regard sur lui : j'ai une question. Une seule : que vas-tu faire maintenant ? Je ne te vois pas vivre comme un humain, à manger tous les jours des frites, à râler contre le gouvernement ou... payer des impôts ! Que vas-tu devenir, sans le TARDIS ? Tu pourras... Tenir le coup ?

Elle venait de le déstabiliser en quelques mots. Son souffle en restait coupé. S'attendant à des reproches, à payer l'abandon du Docteur ou au pire des cas, à être rejeté, jamais il n'aurait cru qu'elle venait pour lui parler de la routine. Pour lui parler de... Lui. Rose Tyler. C'était une femme irrésistiblement surprenante.

– Tu... m'acceptes ?

Sa réponse lui était nécessaire. Pour savoir la suite des événements, il devait la connaître. En toute franchise.

– Ai-je le choix ? Se confessa-t-elle. Tu mériterais une claque ou deux, trois ou quatre remontrances et une ignorance totale de ma part pendant quelques mois, juste pour t'apprendre à me laisser derrière toi, pensant qu'un gage de consolation me suffirait mais... J'ai vu ton fantôme errer trop longtemps dans ce monde pour passer plus de temps loin de toi. Puis tu n'es pas responsable de ce que l'autre Docteur a choisi de faire. Tu étais lui mais tu ne l'es plus. T'es autant une victime que moi je le suis. Et t'es humain, nom de Dieu ! Regarde-toi ! Après la claque, les remontrances et l'ignorance, je devrai te remercier et bénir le Docteur et le destin, le ciel ou une autre débilité de ce genre pour t'avoir rendu mortel. Je ne sais pas si tu es exactement le même, ce que je ne pense pas donc je ne te garantis rien. Mais tu as le droit à ta chance. Qu'avons-nous à perdre ! Tu as cru en moi, tu m'as montré les étoiles, la beauté de la vie, l'essence même de l'existence ! Tu as été un guide, un héros pour moi. À mon tour de t'étonner. Certes, ce n'est pas aussi attrayant que le temps et l'espace, en fait, c'est bien plat à côté mais tu es des nôtres maintenant. Un humain à part entière, malgré les souvenirs que tu as dans la tête. Puis si tu viens à Torchwood, tes connaissances te seront toujours utiles. Ça ne te dépaysera pas tant que ça, enfin j'espère. Tu verras, on s'y fait. Et ça peut être vraiment... Fantastique ! Surtout que... Enfin... On est réuni maintenant.

Son sourire débordait d'une lumière si éblouissante qu'il s'en brûlait les yeux. Elle était brillante. Parfaite, comme toujours. Elle n'avait pas changé, sa Rose Tyler. Il ne savait que répondre. La chance qu'elle lui offrait, pour lui prouver qu'il était le Docteur, il n'allait pas la laisser partir. Prouver et combler le vide qu'il avait creusé en elle étaient ses deux priorités à venir. Ça ne semblait pas si compliqué. Lui aussi était brillant, après tout !

– Alors ? Redemanda-t-elle. Tu... Ça ne va pas être trop dure ? Tu pourras... T'y accommoder ?

– Si tu es là, je pourrais me faire à n'importe quelle situation. Oh, Rose Tyler, tu es vraiment... ! Et toi aussi tu m'as manqué. Oui. Tellement.

Des fantômes passaient dans ses yeux, qu'il chassait par un air dont lui seul avait le secret.

– Sacré Dalek ! Soupira-t-il. Ils nous auront séparé et nous auront réunis ! Je les haïs de tout mon être mais... ça ne me fera pas de mal de t'avouer que pour une fois, je leur suis un peu -rien qu'un petit peu, t'imagine pas non plus...- reconnaissant.

Elle le regarda et soudain, sans prévenir, se leva et sortit en courant de la pièce, le laissant de nouveau seul avec l'ombre qui rongeait son être. Qu'avait-il dit ? Avait-il fait quelque chose de mal ? Il eut peur. Mais elle revint rapidement, avec son oreiller et sa couverture. Soulagé, il l'observait s'installer dans ce qui était normalement son lit à lui, un air amusé déchirant son visage.

– Ma première nuit avec le Docteur ! Et ne t'imagine rien avec cette phrase, je te préviens.

– C'est une menace ? Répliqua-t-il sur le même ton.

Elle le repoussa en éclatant de rire puis revint contre lui. Un cœur, dans sa poitrine. C'était bizarre, il n'y avait plus les tambours. Mais elle pourrait s'y faire. Il sentait encore le Docteur. Un parfum unique, d'ailleurs. Son visage était identique, ses mains restaient aussi tendres. Il était le même moulin à parole et sa lueur de malice persistait dans son regard qui reflétait tout l'univers. Oui, elle pourrait s'y faire. La banalité à ses côtés n'existait pas, de toute façon. Sa personnalité était à elle-seule un manège à sensation. Il était si excentrique ! Le Docteur était un malade. Et c'est bien par sa folie qu'il l'avait faite quitter terre, sans jamais la débarquer.

Elle demanda alors des détails. Qui était Martha, Donna, ce qu'ils avaient fait ensemble. Et il ne cachait rien. Sa rencontre avec la rousse juste après l'avoir perdu -omettant l'envie de mourir qui l'avait traversé-, puis celle avec la jeune médecin, Shakespeare et les sorcières, la famille de sang, le Maître et l'année dont plus personne ne se rappelait. Il lui révéla également le lien qu'il y avait entre leur cher Jack et Face de Boe, arrachant un cri de surprise de la part de sa compagne. Il lui parla de Pompéi, de sa rencontre avec Agatha Christie, celle avec River Song et le mystère qu'elle représentait ; ATMOS et les Sontaran, les Oods, Jenny, tout y passa. Et quand il eut terminé, il constata qu'elle s'était endormie contre lui. Depuis combien de temps, il s'en fichait en fait. C'était apaisant de la voir ainsi, si naturelle, si vivante. Contre lui, comme s'il n'avait jamais été séparé. Il posa un baiser sur son front et resserra son emprise autour d'elle.

– Bonne nuit, Rose, murmurait-il.

Et Morphée lança contre lui son ultime attaque. Bercé par la respiration de la jeune femme, il s'endormit, sans se douter des nuages menaçants qui fonçaient droit sur eux.