Chapitre 1 – Raconte-moi
« Depuis quand bois-tu du café ? » demanda ma mère visiblement ahurie.
Elle était arrivée en sifflotant dans la cuisine du cottage où j'étais attablée, une énorme tasse fumante sous le nez et un journal à côté. J'avais une fois de plus mal dormie, la caféine ne me faisait pas l'effet visé en premier lieu, en fait c'était la boisson la moins dégoutante que j'avais trouvé, mais assez écœurante pour me réveiller totalement.
« J'ai découvert que cela m'aidait à oublier votre insupportable joie de vivre ! »
« Tu … quoi ? »
« Oublie, c'est de l'humour, maman. »
Elle ne me crut pas, mais n'insista pas. Elle reposa discrètement dans le frigidaire une bombe de crème chantilly. Quatre jours que nous étions à Forks et quatre jours que ma vie était un enfer ! Tous s'extasiaient de tout, si heureux d'être de retour chez eux. Et puis mon père n'arrêtait pas de lancer des œillades à ma mère et de lui rappeler tous les bons moments qu'ils avaient vécu ici. Inutile de préciser qu'ils n'avaient passé aucune nuit dans le cottage avec moi, cela durait d'ailleurs depuis un an et demi. Me croyant endormie, ils partaient pour ne revenir qu'ébouriffés au matin. Pour la chantilly, je soupçonnais un usage coquin, même si je ne comprenais pas car la nourriture humaine n'avait pour eux aucun goût. C'était peut-être un des fantasmes encore inassouvi de ma mère, du temps où elle était encore humaine. Bref, j'avais dû subir la visite de la ville, de nuit bien sûr, du lycée, de leur clairière, du magasin des Newton, même de la réserve ! La seule visite intéressante fut en fait la maison de mon autre grand-père, l'humain, Charlie. Il était à la réserve et nous en avions profité. Ma mère fut très émue et me raconta encore beaucoup d'anecdotes, moi qui croyais tout savoir, j'en appris davantage sur sa vie « d'avant ». Je m'étais même dit que je devrais lui poser d'autres questions et j'espérai que cela m'aiderait à prendre une décision sur mon avenir. Mon père lui montra où il avait caché tant d'années auparavant le fameux CD, qui avait été depuis remplacé.
À part ces quelques heures en voiture avec eux, j'étais restée confinée, je n'étais sortie qu'une fois pour chasser avec Carlisle, mes parents étant souvent absents, même en journée… Je ne leur en voulais pas. J'étais plus indépendante maintenant, alors ils avaient un peu plus de temps à eux, je me bornais à ne pas imaginer comment ils le dépensaient mais ils n'étaient pas assez discrets selon moi!
À Juneau, je sortais en plein jour depuis un an mais à Forks, je ne devais croiser personne. Personne ne savait à part les Quileutes que nous étions de retour. Alors quitte à être confinée, autant être d'humeur massacrante, au moins ils ne devineraient pas mon malaise.
Jacob venait chaque matin me voir avant d'aller à son garage, je m'étais arrangée pour ne rester seule avec lui qu'un minimum de temps et refusais de le voir au cottage. Il ne m'avait plus touchée depuis notre arrivée. Il posait sur moi un regard interrogateur, et quand j'avais la faiblesse de lever les yeux vers lui, il avait l'air soulagé. Je vivais un tourment pathétique, à espérer son attention mais à le fuir en permanence.
Au bout d'une semaine, n'y tenant plus, je me résolus à demander une aide extérieure.
« Papa, j'ai besoin de toi, mais je te demande de ne pas me poser de questions. »
Nous étions dans la cuisine de la villa, Jacob allait arriver dans quelques minutes.
« Je t'écoute. »
« Non lis en moi, s'il te plaît. »
Je n'allais pas risquer que notre famille découvre mon tourment.
Lis en Jacob, dis-moi s'il me voit encore comme une enfant. Dis-moi ce qu'il veut.
« Renesmée, que vas-tu... ? »
Ne me pose pas de questions papa. Ce n'est rien, je dois juste savoir.
« Rien ne t'oblige. » me dit-il finalement.
Il parut décontenancé, il me pensait heureuse, aussi un peu perturbée d'avoir revu Jacob, mais il ne savait pas la teneur de mes sentiments. Il n'avait jamais porté Jacob dans son cœur, mais il lui vouait une réelle reconnaissance. Mon père me laisserait faire mes choix, mais j'avais éveillé sa curiosité. Allait-il m'espionner pour me comprendre ?
« Non. »
« Merci papa. » répondis-je ironiquement.
Bon et maintenant qu'il avait répondu à ma question muette, j'allais encore le tester.
Où tu emmènes maman la nuit ?
Il ne cilla pas constatai-je soulagée.
Quand Jacob arriva, j'étais encore dans la cuisine et alors qu'il saluait distraitement la famille, il ne cessait de se déplacer pour me chercher discrètement probablement. Je soufflai un coup et pénétrai à mon tour dans le salon. Il me donnait l'impression d'avoir découvert un merveilleux trésor dès qu'il m'apercevait le matin. Après l'avoir salué poliment, je me postai à côté de mon père et allumai la télévision.
À toi de jouer papa.
Une heure plus tard, Jacob nous quitta mais mon père attendit près d'une demi-heure pour me proposer une balade.
« Tu en a mis du temps ! » me plaignis-je.
« Ta mère a raison, tu es encore plus sur les nerfs depuis notre arrivée. »
« Alors ? » éludai-je.
« Il se demande comment tu as pu devenir si … hum … jolie. Il alterne entre des images de toi bébé, petite fille et de toi maintenant. »
« C'est tout ? »
« J'ai moi-même des limites Renesmée. »
« Pardon ? »
« J'ai décroché quand il a détaillé ta tenue, et puis ensuite il a pensé que ta robe était trop courte, ce que je trouve aussi d'ailleurs. Je vais en parler à ta tante. »
« Pas la peine, c'est moi qui l'ait choisi. Bon, il a oublié ces idioties d'imprégnation ? »
« Ces idioties de … oh c'est pour ça que tu as voulu que je l'espionne. »
« À t'entendre, je t'ai fait commettre un crime fédéral ! Tu es de mon côté ou du sien ? »
J'étais pénible et légèrement irrespectueuse, j'en avais conscience, mais je sentais qu'il me cachait quelque chose. »
« Tu as vraiment besoin de poser la question ? Tu es ma fille et… »
« Et tu ne réponds pas à ma question ! »
« Ok, il n'a pas oublié, ses sentiments sont toujours aussi sincères et intenses. Mais il est triste car il te trouve très distante et il pense que tu regrettes d'être venue. Il s'en veut et pense qu'il t'a offensé et se demande comment. »
« Merci papa. Je ne te demanderai plus de l'espionner. »
Je le laissai en plan pour me réfugier dans ma chambre au cottage. Alice et Esmé l'avait transformée avant mon arrivée, et les murs étaient maintenant parmes, quelques touches de rose avaient subsisté mais la décoration était trop romantique à mon goût, un lit à baldaquin accentuait le côté fleur bleue. Je n'aimais pas du tout. À Juneau, j'avais moi-même décidé de la décoration quelques années auparavant, autant dire qu'en découvrant ma chambre ici, j'avais râlé ! Et le dressing était plein de nouveaux vêtements.
On toqua à la porte et je soupirai de soulagement en reconnaissant l'odeur de Bree.
« Entre. »
« Ta chambre me fiche la trouille ! »
Elle me le disait chaque fois qu'elle y entrait. On s'accordait sur ce point. Elle me rejoignit sur mon lit, sondant mon expression.
« Tu as avancé sur tes recherches ? » lui demandai-je en espérant coupé court à son inspection.
Bree avait gardé l'espoir de retrouver un vampire qui avait été transformé presqu'en même temps qu'elle. Riley lui avait dit qu'il était mort mais elle n'en était pas sûre. Diego avait remis en cause l'autorité du sbire de Victoria, il avait convaincu Bree de s'enfuir avec lui mais elle avait eu peur et finalement Diego avait disparu.
« Non, et pour tout te dire, je commence à désespérer. »
« Retrouver un vampire via internet, c'est stupide ! Et puis pourquoi serait-il à Forks ? Les loups nous l'auraient dit de toute façon.»
« Oui, je sais, mais j'avais espéré que … »
« Que tu n'aurais pas besoin de retourner à Seattle ? Alors, tu t'es résolue ? »
« Oui, Emmett et Rosalie vont m'accompagnée après-demain. Je voulais te demander de venir en fait. »
« Avec plaisir ! Je vais enfin sortir d'ici ! Et avec un peu de chance, les magasins ne seront pas encore fermés ! »
Enfin une bonne nouvelle ! Restait à éloigner Alice du projet mais je doutais de la réussite de ce projet.
« Tu ne l'as pas encore essayé ? » me demanda Bree en me désignant un casque de moto qui traînait dans ma chambre depuis mon anniversaire, cadeau d'Emmett.
« Non, maman n'a pas voulu. »
« Je suis sûre que si tu faisais un tour avec Jake, elle accepterait. »
« D'une, son nom c'est Jacob (je détestais le diminutif que tous utilisait) et de deux, je n'ai pas envie d'en faire avec lui ! »
« Bon, je n'échappe pas à ta mauvaise humeur… j'y vais. J'ai promis à Alice de lui dire si tu venais.
Projet à l'eau. Même en suppliant ma tante, elle s'incrusterait en prétextant que je la remercierais plus tard. Elle s'entêtait à me dire qu'elle savait mieux que moi ce que les jeunes filles avaient besoin et envie. En fait, elle rageait depuis dix ans de ne pas pouvoir voir mon futur et mes intentions une chance pour moi. Mais elle assurait savoir mieux que moi. Savait-elle que je ne souhaitais qu'une chose, arracher les vêtements de Jacob ?
Non ! Ne commence pas à penser à ça !
Bree quitta ma chambre et ma mère en profita pour passer la tête.
« Coucou ma chérie ! Bree t'a demandée pour ce soir ? »
« Oui, enfin si tu veux bien, j'aimerais y aller. »
« Pas de problème, ton père va en profiter pour m'emmener à Port Angeles, au restaurant dans lequel nous avons dîné pour la … »
« Je connais l'histoire. » la coupai-je.
« Oui, eh bien, je te vois à la villa avant que vous ne partiez. »
« Pourquoi, tu fais quoi aujourd'hui ? »
« Euh, avec ton père on a pensé à … »
« Oublie ma question ! Je ne veux rien savoir ! »
« Oh Renesmée, je te délaisse, je suis désolée ! Je ne sais plus quoi faire pour que tu souries à nouveau. »
« Laisse tomber maman, je crois que je fais ma crise d'adolescence. »
« Non, il y a autre chose, mais tu ne veux pas m'en parler. Je comprends, tu as ton jardin secret. »
Ma mère pouvait se montrer particulièrement exaspérante quand elle voulait me faire comprendre à quel point elle m'aimait et me faisait confiance.
« Je serai là quand tu voudras m'en parler. Tu sais que tu ne me décevras jamais, tu peux tout me dire ma chérie. »
« Oui oui. Bon et alors je fais quoi moi aujourd'hui ? »
« Tout sauf de la moto ! »
« Très drôle. »
« Les routes sont en permanence mouillées ici. »
« C'est pas mieux à Juneau. »
« Nous verrons cet été, sois un peu patiente ma chérie. »
Je marmonnai un vague « bonne journée » et me retrouvai enfin seule. Après avoir relu un énième roman d'amour sirupeux, je retournai à la villa. Autant en finir au plus tôt avec Alice. En arrivant, elle me sauta évidemment dessus.
« Ah ça va être super Nessie ! Les boutiques à Seattle sont tellement plus fournies et diverses qu'à Juneau. Bon ton père m'a donnée quelques directives, mais ne t'inquiète pas, je vais te dénicher le meilleur. Et puis j'ai réservé pour le salon de beauté à 18h alors on part dès 14h30. »
« Je suppose que je n'ai rien à ajouter. »
« En effet. Que dirais-tu de te couper les cheveux ? »
« Non ! » hurla Rosalie qui nous rejoignit en une seconde.
Je profitai de leur éternelle dispute sur ma coupe de cheveux pour rejoindre Carlisle dans son bureau. Au passage je fis une bise à Esmé. Je savais qu'elle adorait ces marques d'affection que « ses » enfants lui refusaient, et puis je ne me forçais pas non plus, je l'adorais.
Je ne pris pas la peine de frapper et attendis un quart de seconde son autorisation à pénétrer dans son bureau.
« Tu vas bien ? »
« Ça peut aller » soufflai-je en m'effondrant sans une once de grâce dans un des fauteuils.
« Tu voulais quelque chose ? »
« Oui, ça fait des jours que je rumine. J'ai besoin de ton aide. »
« Oui ? »
« On a eu cette conversation une centaine de fois, mais comment puis-je décider si je le veux ou si ce n'est qu'une influence ? »
« É.. »
« Ah non, ne me sors pas « Écoute ton cœur » ! Il n'en sait rien mon cœur, il est stupide et aveugle. »
« Comme l'amour. »
« Ah ! Tu le fais exprès pour me rendre encore plus confuse ou quoi ? Aide-moi je t'en supplie ! »
« Nous devrions peut-être continuer cette conversation dans un endroit où les vampires aux alentours ne tendront pas l'oreille. »
J'acquiesçai, il était vraiment très prévoyant. Nous nous rendîmes au cottage mais pas dans ma chambre, dans le salon.
« Si tu savais comme je suis fatiguée. Je dors très mal en ce moment, sans compter sur les deux tourtereaux ! » râlai-je, une fois de plus affalée dans le canapé.
« Comprends-les. Nous autres vampires ressentons nos émotions et désirs bien plus fortement que les humains. Tes parents ont passé toutes leurs journées avec toi depuis dix ans, et leurs nuits ne leur ont pas encore suffit pour assouvir leur passion. Ils… »
« Je t'arrête tout de suite grand-père, ils m'ont déjà expliqué tout ça, ainsi que l'histoire avec les abeilles et les fleurs. D'ailleurs je me demande comment ils ont réussi à aller au bout de leurs discours, ils étaient si gênés ! » pouffai-je.
Ce souvenir était d'une drôlerie pour moi. Mon père était quelqu'un d'assez confiant en général et ma mère m'avait toujours promis d'être honnête avec moi. Je n'avais pas eu le loisir de croire au père Noël, mais quand il leur avait fallu m'expliquer pourquoi je ne devais pas débouler dans leur chambre la nuit, ils avaient perdu de leur assurance.
« Oui, je me souviens. Ils m'ont demandé de leur donner des conseils. Ton père voulait même que je t'en parle. Il n'est vraiment pas à l'aise avec ce sujet. Il est encore très … pudique. Il est né dans une époque où on ne parlait pas de ces choses là avant les fiançailles. Alors te le dire à toi qui paraissais avoir alors huit ans... »
« N'empêche, j'aurais préféré que tu le fasses. Ils me voient encore comme une gamine. » soupirai-je.
« Tâche de les comprendre et sois un peu plus aimable avec eux. Ils se sentent coupables de ta mauvaise humeur. »
« Désolée, je sais bien que je ne suis pas facile à vivre. Mais eux ne se mettent pas à ma place, ils sont tellement vieux jeu et trop protecteurs ! »
« Ils sont d'une autre époque. Ton père a grandi avec les valeurs d'un autre siècle, et ta mère était si réservée quand ils se sont rencontrés. Leur pudeur nous a préservés sans doute de nombreux tapages nocturnes ! »
Il rigolait, évidemment. Il avait été si soulagé que tout se termine « bien » pour mes parents, ce n'était pas gagné d'avance.
« Tu voulais me demander quelque chose, je crois. » se souvint-il.
« Oui, grand-père, je voudrais me décider et vite car c'est trop difficile de rester ainsi. Et pour cela, je dois connaître mon passé avant de choisir mon avenir. »
« Je ne comprends pas. »
« Je voudrais connaître vos vies à vous tous, pour tenter de comprendre où est ma place. Tu connais la nature vampirique aussi bien qu'humaine. Raconte-moi. »
