Le lendemain matin, malgré une nuit... plutôt agitée, je décidai de me lever tôt pour aller réfléchir, mais pour de bon, cette fois ! J'en avais plus que besoin. Steph avait tout fait pour que mon esprit soit placé sous la ceinture et le tee-shirt.
J'étais attablée dans un MacDo, pas loin du lieu de mon travail, devant un chocolat brûlant et des pancakes arrosés de sirop d'érable. Je retournai dans tous les sens ce qui s'était passé la veille. Ca n'avait pas été grand chose. Rien, même. J'aurais appelé ça "une erreur" si Yukki n'avait pas dit "Je ne regrette pas mon geste". Il voulait quoi, au juste ? Il savait très bien que j'étais attirée par les filles. On en avait parlé, quelques semaines plus tôt, après que Stéphanie soit venue m'accompagner et ait croisé Yukki. J'en avais profité pour mettre les autres louveteaux (comme je les appelais souvent) au courant. Aucune mauvaise remarque n'avait été formulée. Et je n'avais rien remarqué de spécial. Quoique...
- Je comprends pas...
- Tu ne comprends pas quoi ?
J'avalai un cri puis me tournai vers un Hyde vraisemblablement désolé de m'avoir fichu la trouille.
- Désolé.
- T'es couillon !
- Désolé, répéta Hyde, légèrement irrité cette fois. Je peux m'assoir ?
- C'est public.
Le chanteur alla se commander un café puis vint s'installer à côté de moi, sur la banquette.
- Alors, tu ne comprends pas quoi ? Si ça n'est pas indiscret.
J'hésitai à lui répondre. Okay, c'était quand même quelqu'un que je commençais à bien connaître - bien que l'homme soit plutôt difficile à cerner, comme moi, d'ailleurs - mais était-ce assez pour se confier à ce point ?
- Si tu ne veux pas en parler, je peux comprendre. Sinon, ça restera encore nous, je te le promets.
Hyde me colla un léger coup de coude sur le bras. Je me lançai :
- C'est à propos de Yukki.
- Ah...
- Quoi, "Ah" ? relevai-je, en me tournant vers le louveteau-Hyde. Comment ça, "Ah" ?
Le chanteur se mordit la lèvre inférieur d'avoir trop parlé. Ce fut à mon tour de le presser.
- Oh !
Hyde se tourna vers moi avec un sourire en coin. Le genre de sourire à rendre hétéro une lesbienne... ou gay un hétéro.
- Franchement, Alex, t'as rien remarqué avec Yukki ?
- J'aurais dû ?
- Alex..., soupira Hyde. Ça fait des semaines que son comportement a changé. Il est plus distant envers toi.
- Euh, oui, ça j'avais vu. Mais Yukki n'est pas le plus bavard de vous quatre... En fait c'est pas le plus bavard, tout court. J'y ai pas plus prêté attention que ça. Et même si, tu peux m'expliquer pourquoi il aurait mis des distances entre lui et moi ? On s'est vite bien entendu...
- Jusqu'à ce que tu lui dises qu'il y avait une fille dans ta vie.
- Même pas vrai !
Le visage de Hyde redevint sérieux.
- Ah non ?
A bien y réfléchir, si, Yukihiro avait changé. Ça n'avait pas été flagrant, mais depuis sa rencontre avec Steph, si l'on devait discuter, c'était devenu uniquement par utilité. Plusieurs fois il avait voulu qu'on sorte ensemble, en amis, et plusieurs fois j'avais trouvé une excuse en pensant à Stéphanie. Connaissant son caractère, je n'avais pas voulu tenter le diable.
- Mais Hyde, je suis pas hétéro. Yukki perd son temps.
La conversation en resta là pendant quelques minutes. Hyde en profita pour finalement se prendre un petit-déjeuner plus copieux tandis que je me décidais à entamer mes pancakes.
- Mais dis-moi, Alex, pourquoi tu te tritures la tête avec ça ? Il s'est passé quelque chose ?
- Hier... On va dire que Yukki a dérapé au moment où je voulais lui dire "au revoir".
- Vous vous êtes embrassé ?
- Non non non ! C'est lui qui m'a embrassée, nuance !
Sur ces paroles j'avalai une gorgée de chocolat et manquai de m'étrangler quand Hyde me demanda :
- ... T'as aimé ?
- Non mais oh ! Il m'a pas roulé une pelle, non plus !
- T'aurais bien aimé ?
- Tu m'fais chier, Hyde-sama.
Je me levai, mon plateau à bout de bras.
- Il n'y a que la vérité qui fâche, conclu Hyde.
Je ne relevai pas, allai vider mon plateau dans la poubelle puis partis pour le taf. J'étais du genre impulsif, ce qui faisait que je démarrais au quart de tour, donc je savais que le chanteur ne se formaliserait pas d'un mon départ précipité. A tous les coups, on allait pas en parler de la journée, ni même plus tard.
J'arrivai au travail un peu en avance, et bien entendu... Yukki était là. Je n'osais pas le regarder en face.
- Salut, Alex.
- B'jour.
Rebelote à sortir les prises pour relier les basses et les grattes. Yukihiro était installé devant sa batterie, baguettes en mains, mais stagnait. Il avait l'air aussi motivé que je l'étais quand l'envie de dessiner avait foutu le camp. Tandis que je réglais le micro de Hyde, Yukki se leva pour venir me rejoindre.
- Alex, il faut qu'on parle de ce qui s'est passé hier.
- Il s'est rien passé, tranchai-je, le regard toujours fuyant. On reprend le cours de notre existence et on en parle plus.
- Tu penses à moi ?
- Tu sais que j'ai quelqu'un.
- Tu l'aimes ?
J'allais appuyer sur "ON" mais mon geste resta en suspend. Yukki attendit ma réponse qui n'arrivait pas.
- Tu ne l'aimes pas...
Je levai enfin mon visage vers le sien qui était seulement à quelques millimètres. L'espace d'une seconde l'envie de l'embrasser me prit... Mais à quoi je pensais, à la fin ? Je dus changer d'expression parce que Yukki reprit :
- Tu ne l'aimes pas, pas vrai ?
- Mais si !
- Tu es attirée mais tu n'as pas d'amour. Ou beaucoup moins qu'au début.
J'inspirai un bon coup pour tenter de garder mon calme.
- Écoute, Yukihiro, je vais pas te donner de détails, mais tu crois vraiment que je coucherais avec une personne que je n'aime pas ?
- Qui fait l'amour à l'autre, Alex ? Franchement.
Un rire nerveux s'empara de moi. Yukki, lui, resta imperturbable.
- J'arrive pas à croire qu'on parle de ma vie sexuelle. Et puis tu ne sais rien que ce qui se passe au pieu, entre Steph et moi ! Et j'ai pas à te le dire non plus, merde !
Furieuse désormais, je me dirigeai vers la porte qui donnait sur le couloir pour aller m'isoler un peu.
- Alex, tu connais ce dicton "Aime celui qui t'aime et non celui qui t'attire" ?
- Non, répondis-je, arrêtée sur le pas de la porte.
- Réfléchis-y.
Je lançai par-dessus mon épaule :
- Qui t'as dit que je t'aimais ?
- Si tu n'avais pas un minimum de sentiment, Alex, tu m'aurais déjà étranglé.
Cette simple phrase aux allures comiques ne me lâcha pas de toute la journée.
