Printemps 1066 – Domaine de Moyon - Cotentin.
La Grande Motte de Moyon, on l'appelait ainsi car c'était la plus grande de la région, grouillait de monde. Des guerriers à pieds, des chevaliers et de nombreux écuyers s'affairaient. Plus haut au dessus de la Motte, une vaste étendue de terre servait de campement et un stock impressionnant de troncs d'arbres attendait d'être débités en planche par les menuisiers du Seigneur de Moyon. On pouvait le voir vêtu d'une magnifique tunique verte aux broderies étincelantes. Il recevait de très nombreux seigneurs du Cotentin dont son meilleur ami Roderick de Briovère. En effet, il avait reçu mission du Duc Guillaume de mander le ban et l'arrière-ban afin de recruter les barons prêts à suivre leur Duc afin que celui-ci puisse prendre possession de son héritage que son cousin Harold lui avait volé. Cet héritage n'était autre que l'Angleterre. Guillaume de Moyon avait aussi reçu la mission de fournir quantité de bois afin que les charpentiers du Duc puissent fabriquer des esnèques, ces fameux navires appelés aussi Drakkars. Certains barons étaient venus avec leurs familles. Ce n'était point encore la guerre mais une sorte de rassemblement d'information. C'est alors que le Seigneur des lieux, accompagné de son fils, monta sur une petite estrade et leva les bras pendant que son héraut souffla dans son cor. L'assemblée se tut et écouta Guillaume : "Mes amis, mes seigneurs… le Duc Guillaume m'a mandé afin que vous l'accompagniez en terre saxonne. Vous connaissez tous le parjure qu'a commit Harold le Saxon. Notre Duc veut le punir pour sa forfaiture et reprendre le trône d'Angleterre que le défunt Roi Edouard le Confesseur, par droit de naissance, lui avait attribué. Il nous attend tous au début de l'été en ses terres de l'embouchure de la Seine ….. Il m'a demandé aussi de lui fournir de grosses quantités de bois pour fabriquer des navires et des menuisiers et des charpentiers. Pour ces derniers, je manque beaucoup de bras, j'aurais besoin de vos bûcherons et de vos menuisiers pour couper les arbres de ma forêt de Soulles. Quant à vos charpentiers, ils iront rejoindre les miens et le Duc à Saint Clerc sur Epte. Mes clercs attendent votre bon vouloir en bas à mon donjon. Je vous remercie de m'avoir écouté et maintenant avez-vous des questions ?
- Oui, moi, Robert de Néel… Par cette guerre, Guillaume va gagner le trône d'Angleterre mais nous qu'y gagnerons-nous ?
- Il promets à chacun d'entre-vous ayant déjà des terres ici, un domaine d'égal surface ou supérieur, aux autres un domaine leur permettant d'en vivre ! Toutes ces terres seront prises aux saxons et vous devrez vous battre pour en combattre les dernières poches de sédition.
- Moi, je suis le Seigneur de Brix, je voudrais savoir si le Duc compte nous donner des terres dans le Nord ?
- Alors, vous m'en demandez plus que je ne sache !
- Je voudrais savoir s'il n'y aura que des normands à le rejoindre ? demanda Roderick de Briovère
- Je sais qu'il a fait mandé des gens de Bretagne, de Flandre et nombres de mercenaires. Plus de questions ? Bien un banquet vous attend pour ce soir !"
Guillaume et Herulf descendirent de l'estrade et allèrent rejoindre Robert de Brix et Roderick de Briovère. Ce dernier était accompagné d'une magnifique jeune femme. Herulf ne pouvait quitter son visage et ses yeux restèrent fixés au regard saphir. C'était une jeune femme d'environ vingt ans au regard franc et hardi, ses longs cheveux formaient une tresse épaisse lui descendant en dessous des reins, son front était ceint d'un cercle doré. Elle portait une chemise de lin fin et une robe de laine verte finement brodée. Plus il s'approchait d'elle plus son cœur palpitait.
- "Roderick mon ami, et la belle damoiselle Alfgard… à ces mots Herulf écarquilla les yeux, comment allez-vous ?
- Je me porte comme un charme malgré mon grand âge et ce printemps pluvieux !
- Je vais bien monseigneur, souria la jeune femme !
- Que je vous présente mon fils, vous ne l'aviez pas revu depuis ce fameux incident !
- Damoiselle, dit Herulf, je suis enchanté de vous revoir, en tenant longuement la main d'Alfgard, plus longuement qu'il n'était nécessaire.
Les deux pères et leur ami de Brix ne furent pas sans remarquer que les deux jeunes gens étaient fortement attirés l'un par l'autre.
- Herulf, veux-tu bien faire visiter le domaine à Damoiselle Alfgard ?
- Oui, père, vous venez, Alfgard ?
- Nous allons pouvoir, mes amis, parler organisation, dit Guillaume en s'adressant à Roderick et Robert.
Les deux jeunes gens commencèrent leur balade. Ils se regardaient sans cesse, et incapables de dire un seul mot. Herulf était en train de se dire que son intuition sur le devenir de la jeune femme s'était avéré exacte c'était une beauté normande. Ses yeux étaient lumineux, les reflets roux de sa chevelure brune jetaient mille feux, de légères tâches de rousseur parsemaient le dessous de ses yeux. Il se mit à imaginer dans ses bras, dans un lit, nue et offerte et sa luxuriante chevelure étalée sur sa couverture en fourrure de loups blancs provenant des lointaines forêts scandinaves. Il imagina sa gorge offerte à ses baisers, ses seins….
- Alors, votre séjour auprès de notre Duc fut-il instructif, dit Alfgard le détournant ainsi de ses sensuelles pensées.
- En fait, je n'étais pas à son service mais à celui de Robert de Mortain.
Pendant que le jeune homme évoquait sa vie à la cour ducale normande, la jeune femme se prit à l'observer. Il avait grandit en taille et possédait une musculature et une crinière dignes d'un farouche guerrier viking. Quand il l'avait prise par le bras, elle s'était retenue de frissonner. Ses yeux bleus couleur glacier la fascinait et elle ne pouvait s'empêcher de regarder ses lèvres qu'elle trouvait gourmandes. Certes, elle avait connu de nombreux flirts mais aucun homme ne lui avait fait un tel effet. Etait-ce les souvenirs d'enfance ou sa simple maturité sexuelle qui l'attiraient vers lui ? Elle se morigéna et écouta à nouveau sa conversation.
- … et notre Duc m'a promis des terres en Angleterre
- Oui, comme aux autres, je me demandais si seuls les seigneurs et fils de seigneurs auront droit aux terres ou si de simples archers peuvent en espérer ?
- Je ne crois pas que les archers aient droit à quoique ce soit !
- Pourtant, ils sont décisifs dans une bataille !
- Certes, et d'ailleurs, je commanderais une compagnie d'archer mais leur rang ne leur permet guère d'espérer à peine plus qu'un petit lopin de terre à cultiver !
- C'est absolument injuste !
- Toujours la même passion !
- Bien sûr ! J'adore ce corps d'armée et les armes de jets et je suis meilleure que bien des hommes !
- Vrai ? Me montreriez-vous cela ?
- Allons-y !
Arrivés sur le pas de tir qui avait été installé pour l'occasion du jour, Herulf lui tendit un des arcs les moins puissants.
- Montrez-moi alors !
La jeune fille encocha et tira six flèches à suivre et stupéfia doublement le jeune homme par sa vitesse et par sa précision. Il l'emmena dans le bois environnant et lui demanda de tirer un lapin en souvenir de celui qu'elle lui avait ravi sous le nez. Elle en tira plusieurs et réussit même à tuer une jeune biche. Il ne proposa pas de la tester à la fronde sachant qu'elle possédait déjà ce talent à onze ans. Il était éperdu d'admiration envers elle. Non seulement, elle était belle, intelligente mais aussi talentueuse et modeste. Il se dit qu'il était en train de tomber amoureux. Alors qu'il la ramenait vers le donjon, sur l'espace libéré à cet effet de nombreuses tablées avaient été dressées afin d'accueillir la noblesse présente. Tout autour de ces tablées, de nombreuses torches et lampes à huile de phoque ou de baleine, provenant de Norvège, étaient installées. Il lui fit visiter les nouvelles habitations que son père avait fait construire. Il y avait une grande maison qui serait la sienne lorsqu'il se marierait. Il fit entrer Alfgard dans sa maison, son cœur rata un battement tellement il lui sembla évident que ce devait être "sa" maison à elle. N'osant lui avouer cet élan du cœur, il lui décrit la propre habitation du duc et de son épouse Mathilde.
- C'est une maison magnifique qui respire le pouvoir mais très sobre, j'aimerai pouvoir vous y emmener.
- J'aimerais beaucoup y aller d'autant que ma tante Helga y est dame de compagnie de la duchesse.
- Vous plairait-il d'y être vous aussi ?
- Pas vraiment, à moins que mon futur époux soit un proche de Notre Duc et que ce soit la seule façon de rester à ses côtés.
- Justement, je me demandais comment il se faisait que vous ne soyez point encore mariée ?
- Vous connaissez mon caractère et mes désirs ! Mes parents ont pourtant bien essayé de me marier à plusieurs reprises mais je n'ai point trouvé l'homme qui me donnera l'impression d'être aussi importante que lui !
- Vous êtes pourtant de toute beauté !
- Comment cela ? Mon aspect devrait être décisif dans le choix d'un homme de m'épouser ? Mon esprit et mes capacités compteraient donc pour si peu ?
- Je sais ce qu'un homme doit vouloir trouver chez vous mais que cherchez-vous chez un homme ? dit-il en lui désignant un siège.
- Cet homme, s'il me protège, ne devra pas me brimer. Il ne devra pas dénigrer mes idées et mes projets en public. Il devra m'aimer sans contrepartie, rétorqua t'elle une fois assise.
- L'amour !? Voyons, des couples comme notre Duc et sa Dame sont rarissimes. Le mariage n'est pas affaire d'amour.
- Vous ne croyez pas à l'amour ? Pourtant vos parents en ont été la preuve de son existence.
- Oui, mes parents s'aimaient mais je n'oublie pas que mon père n'a attendu que six mois pour la remplacer après sa mort.
- Cela ne veut pas dire qu'il n'aimait pas votre mère. Aime t'il sa nouvelle compagne ?
- Non… effectivement…
- Et vous que cherchez-vous chez une femme ?
- Ce que tout homme recherche chez une épouse : fidélité, obéissance, de lui donner des fils, dit-il en s'asseyant par terre à ses pieds.
- Brrrr, certes je souhaite être fidèle et avoir des enfants mais l'obéissance.
- Il est vrai que vous n'y êtes guère habituée, ria t'il
- Cela vous semble t'il rédhibitoire ?
- Je ne sais pas… excepté peut être si l'on tombe amoureux de vous.
- Et vous pourriez-vous tomber amoureux de moi, souria-t'elle en se penchant vers lui
Dès qu'il croisa ses yeux, il ne put s'en détacher, il se dit que ses paroles précédentes, où il affirmait ne pas croire en l'amour, volaient en éclat et qu'il était bel et bien en train de tomber amoureux. Il en était sur maintenant, elle deviendrait sa femme. Fallait-il lui en parler ? Ou aborder le sujet avec leurs pères respectifs ?
