CHAPITRE 2

Le matin glacial qui enveloppait la Baie de Cardiff ne déplut pas à Jack. Il avait toujours aimé le froid. Un ennemi longtemps combattu mais qui aujourd'hui libérait son corps et son esprit, les calmait avec bienveillance. Les deux hommes s'éloignaient de la Baie, marchant côte à côte, sans parler. Alec avait remonté le col de son pardessus noir, et promenait son regard clair sur tout ce qu'ils croisaient. Arrivés à hauteur de Roald Dahl Plass, il admira la magnifique façade futuriste et flamboyante, et adressa un regard satisfait à Jack. Les questions tambourinaient dans l'esprit de ce dernier. La Base de Torchwood n'avait appelé aucun commentaire de la part de son collègue et voilà que l'architecture sans âme de la place l'émerveillait de façon significative.

Jack fit le vide dans sa tête. L'homme l'intriguait au plus haut point, mais il ne se sentait pas la force ni même l'envie de mieux le connaître. Il décida de lui faire visiter les Halles, dont Ianto lui avait parlé en lui offrant un café le matin même. Jack sourit. Il pensait encore à son subordonné. Décidément, il était grand temps d'accélérer un peu les choses entre lui et le jeune homme. Une question d'urgence, une affaire savoureuse à traiter au plus vite.

Ils prirent le SUV pour se rendre en ville. Jack gara le véhicule en zone piétonne, privilège Torchwood, et guida son invité dans les rues marchandes les plus typiques de Cardiff.

Alec joua au touriste avec conviction. Il ne disait rien. Mais en s'immergeant dans la foule qui s'affairait déjà dans le centre de la ville, il s'adressa à Jack, en ralentissant le pas.

- Vous avez grandi ici, Jack?

- Oui. Pourquoi? S'étonna le Capitaine.

- Parce que vous avez vous aussi un accent qui vous trahit, je vous croyais Américain pour tout vous dire.

Jack sourit.

- Disons que…j'ai vécu un peu partout, fit Jack sans plus d'explication.

Alec n'insista pas, et reprit leur promenade. Au bout de quelques secondes, il s'arrêta devant la vitrine d'un magasin de jouets. Son visage s'illumina d'un beau sourire. Jack comprit vite. Une belle poupée de collection trônait au milieu de voitures miniatures et autres jeux vidéos.

- Pour votre fille, Dot, je suppose ?

-Vous supposez bien, Jack, n'est-elle pas magnifique ? s'enthousiasma Alec. Vous permettez, je n'en ai que pour deux minutes.

Jack le lui permit. Il s'adossa face à la vitrine et attendit. Les passants le toisaient ostensiblement, certains lui souriaient même. Une jolie brune se retourna sur son passage, un jeune homme lança un œil approbateur sur son manteau militaire. Jack avait l'habitude d'attirer l'attention, où qu'il aille. En général, cela flattait son ego plus qu'il ne se l'avouait mais à cet instant précis, il n'en avait cure. Il voulait attirer Ianto. Son amertume grandissait à mesure que la journée passait, il s'en voulait tellement pour hier. Alec devisait encore avec la vendeuse. Jack s'impatienta, il voulait abréger cette séance de shopping forcé.

Au bout de quelques longues minutes, Alec finit par sortir du magasin. Il tenait sous le bras un paquet rose, orné d'un bolduc rouge, et une poignée de dépliants dans la main, qu'il tendit à Jack. Celui-ci le fixa, dubitatif.

- Ce sont des prospectus touristiques de Cardiff, j'ai cru comprendre qu'il vous fallait refaire votre stock à la Base.

Jack resta bouche bée un certain moment. Il ne supporterait pas longtemps les simagrées de cet homme, pourquoi revenait-il encore sur le sujet, de manière indirecte mais parfaitement explicite ? Alec souriait toujours. Jack s'empara des dépliants et les rangea dans la poche interne de son manteau.

- Merci, fit-il laconiquement.

Alec ne se dépara pas pour autant de son sourire. Il prit le paquet dans ses mains et proposa à Jack d'aller boire quelque chose de chaud, pour se réchauffer. Jack dut accepter, à contre cœur.

Confortablement installés au Steam Bar, face à face, le cadeau acheté pour la fille d'Alec posé sur la banquette boisée du café, ils passèrent commande. Alec prit une bière, Jack opta pour …un verre d'eau minérale. Alec posa les coudes sur la table et réunit ses mains jointes sur son menton. Son regard perça Jack comme une lame. L'homme estima le moment opportun pour mettre fin aux allusions vaseuses.

- Jack, je me dois d'être franc avec vous, commença-t-il.

Jack posa ses mains sur la table, et se mit à tripoter le sucrier qui se trouvait là.

- Je vous écoute.

Alec inspira profondément, il semblait frissonner malgré la chaleur ambiante.

- Je suis content de travailler avec vous. C'est un honneur pour moi, arriva-t-il à dire enfin.

- Il ne faut rien exagérer, Alec, concéda Jack.

- Je suis sincère, votre réputation est à la hauteur de vos exploits, lui assura Alec.

- Je suis flatté, j'espère seulement que votre enthousiasme durera aussi longtemps que vous serez impliqué avec nous dans cette mission, car vous avez conscience des risques que vous encourrez, n'est-ce pas, Alec?

L'homme secoua la tête.

-C'est ça qui est excitant. Travailler pour un homme tel que vous doit être véritablement excitant, non ? s'enflamma l'Écossais. Il leva les bras au ciel, puis se renfrogna subitement. Votre équipe est fière de travailler pour vous.

- Qu'en savez-vous? Vous ne les connaissez pas.

- Cela se sent. Monsieur Harper n'a que votre nom à la bouche...

Jack ouvrit de grands yeux. Première nouvelle.

- Et vos deux charmantes collègues, elles sont si belles, et une femme est belle quand elle est heureuse.

Jack crut rêver. Tosh heureuse ? L'homme continua, à sa grande surprise.

- Et Monsieur Jones… consciencieux, méticuleux, dévoué et...

Alec scrutait la moindre réaction, il n'en vit aucune. Mais il lâcha le mot, il devait aller au bout de ses principes. La franchise était l'un d'eux.

- Et il est amoureux, lâcha-t-il entre ses dents.

Jack se statufia. Ses membres s'engourdirent à une vitesse alarmante. Où voulait-il en venir ?

Il réussit enfin à bredouiller.

- Amoureux, Ianto, mais de qui?

Alec partit dans un éclat de rire tonitruant. Il était visiblement ravi d'approfondir le sujet.

- Mais de vous, Jack. De qui d'autre ? fit-il en tapant sur la table.

- Il vous l'a dit ? demanda Jack, calmement.

- Non, non, bien sûr qu'il ne m'a rien dit. Ces choses-là se voient, Jack.

- Surtout quand on a sous la main un bon système de caméra ! fit Jack d'un ton sec.

Alec baissa les yeux, mais son sourire ne le quittait pas.

- Ce n'est pas à moi qu'il faut vous en prendre, Jack, j'étais là, je n'ai pu faire autrement que de voir, s'excusa-t-il.

Jack soupira. Alec avait raison, mais il n'était pas en colère parce que son invité avait vu ce qu'il n'aurait pas dû voir. Il enrageait de ne pas savoir pourquoi l'homme lui parlait de Ianto, de son présumé amour pour lui, alors qu'il ne connaissait rien d'eux.

- Il ne m'a jamais dit qu'il m'aimait… dit Jack dans un souffle à peine audible.

- Il vous aime, renchérit l'autre.

Jack leva les yeux vers lui, et reposant le sucrier qu'il avait tenu dans sa main tout le long de la discussion, il but son verre d'eau d'une traite.

- Vous êtes toujours certain de parler à la bonne personne, Alec ? lui demanda-t-il en souriant.

Pleinement satisfait de la question, Alec lui rendit son sourire.

- Plus que jamais, Jack. Plus que jamais.

Il dégusta enfin sa bière fraîche. Les deux hommes se fixaient, silencieux, ils s'étaient compris.

Jack prit le temps de la réflexion. Il trouvait Alec sympathique, ses manières étaient un peu guindées, mais il ne détestait pas. Le personnage était avenant, nonchalant, et respectueux. Il avait eu le temps de l'observer durant cette petite discussion, et il s'était autorisé, durant cette conversation ambigüe, à le juger sur le plan physique. Alec était séduisant sous des dehors quelconques, il se dégageait de lui un charme discret mais opérationnel, se dit Jack, en souriant. Ses yeux étaient clairs, ses traits fins, et sa voix chaude, terriblement chaude. Et ce malgré l'horrible accent rugueux qui venait égratigner de temps en temps son élocution parfaite et mélodieuse. Jack fut saisi d'un doute. Pourquoi pensait-il soudain à ça ? Pas uniquement à cause de leur conversation, et de sa teneur sexuelle à peine déguisée. Non, il en était certain, cet homme le draguait ouvertement, certes, cet homme était marié et père d'une petite fille sans doute adorable, passons, mais il y avait autre chose qui le tracassait davantage. Mais quoi ? Plus il observait Alec, plus il luttait contre lui-même, comme s'il se refusait tout rapprochement, toute affinité. Alec semblait pourtant vouloir ce rapprochement, malgré ce qu'il savait de lui et Ianto. Quelle audace, pour cet homme si courtois et délicat. Jack savait charmer la moindre des créatures vivantes, sur Terre ou ailleurs, mais il n'avait rien fait pour attirer Alec dans ses filets. Cependant, Alec ne pouvait être plus clair, et, dès leur rencontre, avait déjà posé les bases de leur relation future. Il s'était enquis de parler à la « bonne » personne.

Jack repensa à Ianto, fidèle Ianto, serviable et dévoué corps et âme. Malgré le trouble qui avait grandi en lui, Jack se promit de satisfaire le corps de son jeune collègue, il aviserait plus tard sur le sort de son âme, et celui d'Alec. Après tout, Jack restait Jack.

Une voix salvatrice vint le libérer de ses pensées tourmentées. Via l'overcom, Ianto lui conseillait de revenir au plus vite au Hub. Jack paya l'addition, et les deux hommes retournèrent à la Base à bord du SUV. Comme la veille, le passager de Jack demeura silencieux. Jack commençait à connaître cette situation embarrassante. Alec avait collé son nez à même la vitre et admirait les rues rustiques du centre de Cardiff.

Jack se concentra sur sa conduite et pour la première fois, estima qu'il était temps de s'occuper de la mission.

L'équipe était en effervescence, chacun se promenait de long en large à travers le Hub central, avec, qui une liasse de feuilles à la main, qui un gadget électronique sous le coude. Jack et Alec les rejoignirent bientôt, ce qui déconcentra Owen en plein analyse médicale. Le jeune homme était en train de disséquer un poisson ! Il appela Jack dès que celui-ci fut dans son champ de vision.

- Jack, viens voir ça, c'est dément, cria-t-il en déposant un filet de poisson sur le scanner.

Jack et Alec s'accoudèrent à la rampe d'escalier, au-dessus de la salle d'autopsie.

- Ce poisson est tout ce qu'il y a de plus normal, expliqua Owen en désignant l'écran sur le mur. Tu vois bien, rien à signaler. Sauf que ce poisson frétillait encore quand je l'ai découpé en sushis ! Et regarde, ajouta-t-il en montrant les restes du poisson qui sautillaient encore sur la table, il bouge !

Le visage du jeune homme était illuminé d'un sourire extatique.

- On se croirait dans un de ces restos chinois où le chef fait frire la poiscaille sous tes yeux.

- Japonais, ce sont les restaurants japonais qui font des sushis.

Jack et Alec se retournèrent. Ianto ramenait sa fraise avec son savoir culinaire. Il portait un plateau rempli de parts de pizzas, soigneusement prédécoupées, et quelques verres de sodas. Jack le regarda en fronçant les yeux, d'accord pour les pizzas mais pas en dehors d'ici. Ianto lui rendit son regard avant de lui tendre le plateau, sans aucune émotion particulière. Jack secoua la tête et se tourna vers Owen, tandis qu'Alec se servait une part de pizza en remerciant Ianto, de façon un peu trop appuyée.

- Tu en conclus quoi, Owen, que ce sont des décharges électriques qui secouent ce poisson ? lui demanda-t-il, en tentant de ne pas se laisser distraire par les deux hommes qui discutaient derrière lui.

- Ou le Saint-Esprit, ouais. Imagine qu'on mange un de ces sushis, on peut te couper une jambe et tu cours encore, le pied ! s'exclama le médecin.

- Arrête tes délires et tes jeux de mots foireux, Owen, ce poisson est mort, il nous faut trouver la source de cette énergie électrique avant qu'une calamité alimentaire ne s'abatte sur le pays. Si ce n'est déjà fait. Et puis d'abord, où est-ce que tu as déniché ce poisson ?

- Sir Allistair Gaynor vous l'a envoyé avant mon départ. Il vous fallait bien un spécimen pour pouvoir étudier la chose, et vous faire une idée de l'ampleur de notre découverte, fit Alec en avalant une bouchée de sa pizza.

Jack jeta un œil dans sa direction et fut troublé de voir Ianto qui n'avait pas bougé depuis tout à l'heure, son plateau toujours sur les bras, et qui le fixait intensément. Jack perdit le fil de la discussion, et bredouilla quelque chose comme quoi il devait retourner à son bureau pour remercier Allistair Gaynor. Un prétexte fallacieux comme un autre. Quitter le Hub central avant que son cerveau n'explose. Quelque chose le travaillait depuis son retour et ne pas savoir quoi allait rendre Jack fou. Il avait horreur de ne pas maîtriser la situation, quelle qu'elle fut. Et il réalisa que cette histoire de poisson n'arrivait pas à l'intéresser, mais alors pas du tout. Ce qui était assez rare pour le rendre fébrile.

En remontant vers son bureau, il fut appelé par Gwen et Tosh, mais il leva une main et leur promit de venir les écouter dans moins de cinq minutes.

Les jeunes femmes se dévisagèrent, médusées, Jack n'était pas dans un bon jour. Il ne téléphona pas au chef de Torchwood Glasgow, comme il l'avait annoncé aux trois hommes dans la salle d'autopsie. Il se renversa sur sa chaise, et ferma les yeux. Pas longtemps, quelqu'un frappait déjà à la porte. Jack soupira de lassitude, autorisa l'intruse, Tosh, à entrer, et se redressa sur son bureau.

- Tosh, j'ai dit que je redescendais, fit-il d'un ton sec, qu'il regretta aussitôt.

La jeune femme se figea sur le pas de la porte et attendit.

- Bon, qu'y a-t-il, Tosh?

La jeune femme s'avança, et lui tendit un dossier volumineux qu'il saisit, elle prit place sur le siège face à Jack et se lança dans une diatribe scientifique qui flanqua la migraine à son supérieur.

- J'ai établi un système de traçage sélectif, il est fiable à 100%, et d'après les autorités sanitaires de Lancaster, l'épiphénomène se trouve exactement au large de nos côtes, à 100 miles de la ville de Tenby, Pays de Galles. Selon mes données de recoupement, la Baie de Cardiff sera touchée d'ici 45 heures, mais le risque de contamination est optimal depuis six semaines déjà, depuis l'apparition de cette espèce de poisson…

- Quel genre de risques doit-on craindre, Tosh? demanda Jack, intéressé.

- Impossible à dire Jack, on ignore tout du danger qui guette la population en cas d'ingestion ou même de simple contact. Mais j'ai joint les hôpitaux de la région, et devine quoi, six patients atteints d'une seule et même maladie de peau ont été admis à l'hôpital de Lancaster en l'espace de trois semaines. Et cette affection cutanée est inconnue, seulement il semblerait que l'état de ces patients ne se soit pas dégradé depuis leur admission. Cela n'a peut-être aucun rapport mais….

- Ok, l'interrompit Jack, en se levant brusquement. Il faut entrer dans l'arène pour pouvoir combattre le lion, viens.

Ils descendirent rejoindre le reste de l'équipe, Jack portait le dossier de Tosh sous le bras. Il appela tout le monde et leur ordonna de se rendre dans la salle de réunion.

Owen prit place à sa droite. Gwen s'assit à sa gauche. Alec à côté de Ianto et Tosh, plus en arrière.

Jack demanda à la jeune informaticienne de faire un rapport circonstancié, que les autres écoutèrent avec intérêt.

Tous sauf…Ianto, qui fixait Jack toujours aussi intensément. Comme s'il tentait de lui dire quelque chose par le seul pouvoir de la pensée. Jack n'écoutait plus Tosh, il écoutait Ianto, tentant de discerner le moindre sentiment dans les yeux du jeune homme. En vain, ce regard était vide, mais effrayant, comme celui des automates qu'on apercevait dans les vitrines des magasins, les soirs de réveillons.

Mais Jack n'était pas à la fête. Une seule pensée le submergeait : se lever, s'approcher de Ianto et lui demander ce que cachait ce regard ! Et, selon la réponse de ce dernier, soit le prendre dans ses bras et envoyer les autres au diable, soit envoyer Ianto au diable. Cette incertitude, ce sentiment de désarroi le rongeait littéralement de l'intérieur. Un malaise nouveau s'emparait de lui. Et Ianto le fixait toujours. Jack ne se rendit même pas compte que Tosh s'était tue. Qu'un silence de cathédrale avait succédé à la douce voix de la jeune femme. Owen lui sauva la mise, une fois n'est pas coutume.

-Tosh, c'est vrai ce que dit Ianto, que les sushis c'est japonais ? demanda le médecin en se penchant vers elle. Jack sortit de sa léthargie mentale. Il adressa un œil noir à Owen qui l'ignora totalement.

- C'est dégueu ce machin, manger du poisson cru enrobé dans de la salade noire…continua Owen.

- Ce sont des algues et des feuilles de vignes, c'est excellent pour la santé, corrigea Tosh.

- Va donc dire ça aux malades de Lancaster, ironisa le jeune homme en riant.

- Owen ! cria Jack, visiblement amusé. Ou seulement content de reprendre le dessus sur quelque un.

Owen se renfrogna, puis se pencha vers Alec qui se trouvait à sa droite et lui murmura quelque plaisanterie stupide à l'oreille, qui fit pourtant rire l'Écossais.

- Owen, Gwen, demain matin, première heure, vous irez à Tenby récolter le maximum d'infos sur l'épiphénomène. Tosh, tu gardes le contact avec l'hôpital de Lancaster pour suivre l'état de santé des patients minute par minute, Je te relayerai pour cette nuit. Alec, je vous retrouve dans une heure pour étudier avec vous tout ce qu'on a collecté comme nouvelles données et qui se trouve dans ce dossier, fit-il en soupesant la masse de documents que Tosh lui avait remise dans son bureau, la réunion est close.

Tous se levèrent et quittèrent la salle. Jack resta assis. Il n'avait donné aucun ordre à Ianto, ce dernier lui avait pourtant avoué qu'il aurait aimé plus d'action. Le visage de marbre de Ianto, quand celui-ci quitta, le premier, la salle de réunion, avait soulevé le cœur de Jack. Il aurait lui aussi aimé plus d'action, mais pas dans le travail.

Il ouvrit le dossier et commença à lire. Histoire de pouvoir tenir la jambe à Alec quand il s'agira de parler de leur mission. C'est à peine s'il entendit les pas qui s'approchaient. Jack leva les yeux. Ianto, debout devant lui, les mains dans les poches, imperturbable. Jack riva son regard au sien. Et attendit. Il ne craquerait pas le premier. Le Capitaine Jack Harkness avait sa fierté, et celle-ci avait été lourdement rudoyée depuis son retour. Le jeune homme finit par sortir les mains de ses poches, il tira une chaise, et vint s'asseoir à quelques centimètres de Jack. Son regard bleu soutenant celui de Jack de façon impudique et tentatrice.

Au bout de plusieurs secondes interminables, le jeune homme se décida à parler, calmement.

- Tu as oublié de me donner tes instructions, Jack, dit-il.

- Comme d'habitude Ianto, maintenance des systèmes de sécurité, classement des archives, régence de l'économat et réception touristique, récita Jack sans se démonter.

Ianto fit la moue, Jack prit cette grimace pour un sourire.

- Et c'est tout? demanda le jeune homme en posant une main sur la table, à une pichenette des doigts de Jack. Ce dernier s'étouffa presque.

- Non, il y a aussi le bien-être de ton patron auquel tu dois veiller jour et nuit… fit Jack, soudain excité.

Il prit la main douce - car Ianto avait la peau naturellement douce- et aventureuse dans la sienne. Le contact fut électrique, se changeraient-ils en poissons ? Il fit durer ce moment de délice le plus longtemps possible, mais Ianto retira sa main brutalement, il s'avança encore un peu plus de Jack et lui chuchota à l'oreille.

- J'ai envie de m'occuper de ton bien-être, maintenant, on a une heure pour nous seuls, n'est-ce pas, Jack?

Sa voix sonnait comme une mélodie enivrante. Jack n'eut pas le temps de répondre. La main ferme de Ianto sur sa nuque l'avait attiré à lui, et ses lèvres goûtaient déjà celles de Jack. Le baiser fut long, bestial, sauvage. Jack en perdit le souffle. Quand enfin, Ianto délivra sa bouche ankylosée, Jack jeta un œil rapide à travers la baie vitrée.

- Pas ici, Ianto, articula-t-il comme pour se convaincre lui-même.

Mais Ianto avait déjà repris ses lèvres en otage. Quelle sorte de pizza avait-il bien pu manger, une pizza au gingembre amélioré ? Malgré l'envie qui le tenait, Jack saisit Ianto par les épaules et le repoussa, tentant de raisonner ce chien fougueux.

- Ianto ! Pas ici, cria-t-il d'un ton sec.

Le jeune homme se calma, sans s'émouvoir outre mesure. Il reprit la main de Jack dans la sienne et se mit à la caresser avec le pouce.

- Je t'ai menti ce matin, Jack, dit-il l'air vague, tu es vraiment irrésistible. J'ignore comment, mais tu es une invitation à la débauche. C'est quoi ton truc ? Tu es beau, on est d'accord mais j'en ai croisé des plus beaux que toi…

Jack redevint espiègle.

- Tu plaisantes ? entonna-t-il en posant son autre main sur celle de Ianto.

- A ton avis ?

Jack fut pris d'un fou rire. Ianto savait comment lui rabaisser son caquet.

- Tu restes ici, cette nuit, et je te promets de te convaincre que personne ne peut me battre question beauté. J'userai de toute ma force de conviction et tu sais que j'en ai, n'est-ce pas ? lui glissa-t-il en couvrant sa joue de légers baisers piquants.

- D'accord, chef, fit le jeune homme en libérant sa main.

Puis il se leva, rangea la chaise contre la table, et replongea ses mains dans les poches.

- Tu as intérêt à tenir ta promesse, cette fois, Capitaine Jack Harkness, lui lança-t-il en quittant la pièce.

Une fois ses ardeurs calmées, Jack avait rejoint son bureau et Alec pour une séance de débriefing. Il s'aperçut vite que l'Écossais avait profité de cette heure passée pour potasser le sujet. Il l'avait remarqué, plus tôt, en sortant de la salle de réunion, Alec était installé sur le sofa, une copie du dossier entre les mains, le cadeau pour sa fille posé à côté de lui. Jack se demanda, en passant devant lui pour monter à son bureau, s'il avait pu, vu son emplacement, voir Ianto le dévorer sans retenue dans la salle de réunion. Il eut la réponse à sa question en voyant le sourire entendu qu'Alec lui adressa sur son passage.

C'est inconsciemment que Jack avait laissé la porte de son bureau ouvert durant son étude de la mission. Il n'était guère coutumier du fait. Sa porte était d'habitude toujours fermée. Il ne réagit même pas lorsqu'Owen vint à passer et repasser devant le bureau ouvert, l'œil taquin, le sourire niais, et la curiosité piquée à vif. Owen n'avait rien à faire à l'étage, cet abruti avait du plomb dans la cervelle, Jack estima qu'une demi-douzaine de passages firent le compte.

- Owen, tu as quelque chose à me dire ? hurla-t-il de sa voix claire.

Alec s'était retourné, il avait échappé au manège du médecin, à qui il sourit avec courtoisie.

- Non, euh…en fait, oui, je voulais savoir à qui est le beau cadeau tout rose sur le sofa.

- Oh, il est à moi, c'est pour ma fille, mais s'il vous gêne , je peux le…, s'empressa de répondre Alec.

- Non, non, pas de souci. Vous avez une fille, vrai ? Elle s'appelle comment ? demanda Owen en entrant carrément dans le bureau.

Jack préféra intervenir avant qu'il ne soit trop tard.

- Owen! Ce n'est pas le moment de bavasser, on est en plein boulot, nous ! fit-il sévèrement.

Owen abdiqua. Il s'excusa et quitta le bureau puis l'étage.

- Jack, vous pourriez vous montrer un peu plus souple, vous savez, et je trouve offensant de dire que Monsieur Harper et moi nous bavassions quand nous n'avons fait rien de mal sinon évoquer ma fille, fit-il, contrarié.

Jack se liquéfia. Alec avait raison, pourquoi cette soudaine colère, alors qu'il avait l'habitude d'être dérangé par l'un ou l'autre et souvent pour des futilités. Le travail n'excusait pas sa méchanceté. Il se renferma sur lui-même, rassembla les pages qui traînaient épars sur son bureau, et hocha de la tête.

-Je sais. Je vous demande pardon, Alec, je ne voulais pas dire ça, marmonna-t-il en évitant soigneusement de le regarder.

- Ce n'est pas grave, Jack, je sais que vous avez de grandes responsabilités et peu d'occasions de souffler, de trouver un peu de…compensation à la pression harassante qui est votre seule compagne, j'imagine.

Jack évitait toujours son regard. Voilà qu'il recommençait ses avances. Jack coupa court à ces prémices lourdes de sous-entendus. Il invita Alec à se remettre au travail. Demain, Owen et Gwen seraient au cœur du problème à Tenby, et il irait sans doute les rejoindre, en compagnie d'Alec, si cela s'avérait nécessaire. Le lien entre les malades de Lancaster et la forte concentration de poissons magnétiques de la région existait bien, et Jack décida que quelqu'un allait devoir s'y rendre au plus tôt. Lancaster n'était pas à deux pas de Cardiff, un long voyage s'annonçait. Il avoua à Alec qu'il se désignerait bien volontaire pour ce voyage. Il n'avait jamais mis les pieds dans cette ville.

- Vous m'aviez dit que vous aviez pas mal bourlingué, Jack, d'où vous vient cet accent américain ?

- C'est une longue histoire, fit Jack, fidèle à son mutisme dès qu'il s'agissait de parler de lui.

- C'est un long trajet, pour moi, Glasgow-Cardiff, mon accent n'a pas le charme du mystère, comme vous.

Le Capitaine dut expédier leur séance de travail privée. Alec, à cette vitesse-là, serait bientôt en train de lui proposer de le rejoindre à son hôtel…Sous des dehors sages et réservés, Alec était un volcan prêt à faire éruption. Jack le sentait, il ne se trompait jamais quand il était question de sexe. L'homme n'avait pourtant rien changé ni dans son comportement ni dans le ton de sa voix. Même son visage demeurait incroyablement serein. Mais cet homme le désirait. Et Jack ne partageait pas ce désir. Tous ses sens ne vibraient qu'à la pensée de la promesse d'une nuit folle et si longtemps espérée avec Ianto. Le jeune Gallois lui avait lancé le difficile mais savoureux défi de soustraire à ce jeune effronté toute velléité d'aller voir ailleurs ! Et Jack relevait tout défi qui se présentait à lui, il en faisait une question d'honneur.

En moins de temps qu'il ne faut pour le dire, Jack et Alec étaient redescendus au Hub central. Alec ne sembla pas déçu pour cette séance de travail écourtée. Il se rendit, le sourire aux lèvres, vers le coin repas, et Jack observa depuis l'ordinateur de Tosh, qu'il avait rejointe, le reste de l'équipe qui se détendait autour d'un bon café chaud. Alec s'était accoudé à côté de Ianto, les deux hommes faisant face à Jack. Owen et Gwen se tortillaient, en se chatouillant bruyamment, en attendant que Ianto eût fini de les servir.

Tosh lui apprit qu'un cas supplémentaire de maladie de peau inconnue venait d'être signalé mais cette fois à la clinique de Tenby. Owen et Gwen devaient se rendre dans cette ville demain. Il leur faudra être prudents. Cependant, Jack était satisfait, le problème venait à eux, il n'aurait peut-être pas à voyager au-delà de la région. Gain de temps, gain d'effort.

Mais son esprit se déconnecta dès que Tosh lui parla densité métrique, et inflation moléculaire…Il lui adressa un sourire qui disait « inutile, Tosh, tu parles dans le vide », la jeune femme soupira en secouant une mèche de ses cheveux qui lui couvrait les yeux, puis se remit au travail.

Jack rejoignit son équipe, personne n'avait bougé de place. Pendant que Tosh lui parlait, il avait vu Alec et Ianto en pleine discussion animée, il avait vu Ianto rire. Que se disaient-ils ? Jack brûlait d'envie de le savoir. Arrivé à la machine à café, Jack entendit une sonnerie de téléphone. Alec posa sa tasse et fouilla dans sa veste, en s'excusant. Il sortit un téléphone et s'éloigna d'eux. Jack maudit ce coup de fil imprévu, comme ils l'étaient souvent, mais ne perdit pas une seule seconde. Il prit la place d'Alec, aux côtés de Ianto, le regardant de biais, s'enivrant de son odeur mêlée à celle toute aussi chaleureuse du café. Ianto se précipita vers la machine à café.

- Si c'est pour moi, je n'en veux pas, Ianto, lui lança-t-il très vite.

Le jeune homme se retourna vers lui, le regard indécis, puis se ravisa, et revint près de lui. Jack se rengorgea.

- Merci quand même, lui dit-il doucement.

Ianto ne lui répondit rien, mais il se colla presque contre lui. Jack s'adressa à Owen qui amusait Gwen avec une autre de ses blagues douteuses, sans doute.

- Owen, rien de nouveau sur l'anatomie du poisson ?

- Négatif, boss, fit le médecin.

- Alors, tu peux rentrer chez toi, toi aussi Gwen, demain matin vous prenez le SUV, direction Tenby, ok?

- Jack, Tosh a dit qu'un cas s'était déclaré là-bas, tu es sûr qu'on ne risque rien ? demanda la jeune femme.

- Je te promets que vous ne risquez absolument rien, la rassura Jack, contraint au mensonge, une fois de plus.

Owen et Gwen ne se le firent pas dire deux fois, ils étaient déjà en train de mettre leur veste, et Owen leur lança, avant de s'éclipser par la porte sas.

- Au fait, Jack, Ianto, si vous avez une petite faim cette nuit, il reste un peu de friture dans mon labo !

Les deux jeunes gens éclatèrent de rire et leur souhaitèrent une bonne nuit. Ce qui perturba Tosh en pleine analyse numérique. Elle leva la tête et fixa Jack puis Ianto. Ce dernier allait passer la nuit ici, comment Owen était-il au courant ? Elle sut qu'elle n'aurait pas de réponse, ni de l'un ni de l'autre, elle se replongea de nouveau dans son travail. Pas pour longtemps.

- Tosh, fit Jack depuis le coin repas, tu peux rentrer chez toi, je vais prendre la relève. Et avant que la jeune femme ne put rouspéter, il ajouta, c'est un ordre.

Tosh obéit. Elle rangea son barda, sous le regard insistant des deux hommes, et les embrassa avant de partir.

- A demain, leur dit-elle, les yeux brillants.

Jack se retrouva enfin seul avec son coffee boy. Ils restèrent silencieux, toujours collés l'un à l'autre et c'est à ce moment précis qu'Alec ressurgit d'on ne sait où, s'excusant à nouveau de s'être absenté, et venant faire exploser dans l'œuf les doux desseins de Jack pour Ianto.

- Et si nous allions dîner Jack ? fit l'homme, joyeusement.

Jack crut qu'il allait tomber contre la machine à café. Quoi? Il entendit Ianto répondre à sa place.

- Pourquoi pas, qu'en penses-tu, Jack? Tu lui as aussi promis une visite du Hub, tu n'as pas oublié ?

Le Capitaine s'agrippa légèrement à la table, son cerveau se mit à bourdonner. Quoi ? Tout ce qu'il entendit après ça ne fut que bruits indistincts et gestes flous. Ce n'est seulement quand il sentit une main saisir son bras qu'il refit surface.

- Jack, ça va ?

Ianto le tenait, avec fermeté, ses yeux clairs étaient inquiets, son visage soucieux.

- Oui, ça va, Ianto, je …je suis désolé, je dois rester ici pour tenir à jour le travail de Tosh avec les hôpitaux de la région, fit-il hésitant, en fixant Ianto avec incompréhension.

Et avant qu'Alec ne puisse dire quoi que ce soit d'autre du même acabit, Jack ajouta d'un ton ferme.

- Et Ianto reste ici, j'ai du travail pour lui.

Ianto le lâcha, sans le regarder. Alec n'insista pas. Mais son sourire en disait long sur ce qu'il savait désormais imminent, sur ce qui se passerait bientôt dans le giron du Hub. Sitôt qu'il aurait pris congé, aucun doute n'était permis à ce sujet.

Alec revêtit son pardessus noir, prit le cadeau de Dot sous le bras, et ajouta, avant de partir.

- Au fait, Jack, c'était mon chef tout à l'heure au téléphone, il voulait savoir si vous aviez bien reçu son petit colis. Bonne nuit, Jack, Monsieur Jones…

Sans attendre de réponse, il disparut à son tour par la porte sas. Le visage de Jack était défait. Ianto s'en alarma.

- Jack, tu es sûr que ça va ? répéta-t-il.

- Ce type est un serpent, Ianto, je n'ai pas remercié Allistair Gaynor, et c'est sa façon de me faire comprendre qu'il le sait, souffla Jack, les nerfs à vif.

- Qu'est-ce que ça peut bien faire, ils sont sûrement tous comme ça, les Écossais.

- Et qu'est-ce qui t'a pris de lui proposer de rester ? maugréa Jack.

- La politesse, on m'a appris à toujours rester poli, répliqua Ianto.

- C'est pour moi que tu dois réserver ta politesse, jeune sous-fifre, moi seul !

Ianto prit Jack dans ses bras et l'embrassa sur la joue. Jack se calma. Magique Ianto. Mais l'allusion perfide d'Alec lui restait en travers de la gorge. Il sentit le besoin de se confier.

- Mais tu ne sais pas tout, Ianto, lui dit-il en le serrant contre lui. Il…il sait pour nous deux.

- Que sait-il, il n'y a rien encore à savoir, chuchota Ianto en l'embrassant dans le cou.

Jack se détendit, il reconnut que Ianto avait raison, du moins pour le moment. Le jeune décupla ses baisers dans son cou, Jack se laissait faire, déjà ivre de plaisir. Il caressa le dos de son jeune et futur amant, puis glissa ses mains sous sa veste pour se repaître de sa chaleur.

- Je vais te montrer qui est le plus beau des hommes, espèce de voyou, lui susurra-t-il à l'oreille. Il prit la main de Ianto dans les siennes et l'entraîna jusqu'au sofa.

- Ici? Fit Ianto, hésitant.

- Ici, là-bas, en haut, partout, chantonna Jack en riant.

-Il ne faut jamais présumer de ses forces, patron, ironisa le jeune homme qui fit descendre les bretelles de Jack sur les hanches. Il l'embrassa à pleine bouche, ses mains agrippées à la chevelure de son aîné, ils se renversèrent ensemble sur le canapé. Jack recula son visage pour reprendre son souffle, de ses mains expertes, il déboutonna la chemise de Ianto pour couvrir son torse glabre de caresses finement étudiées. Ianto fit de même avec la chemise de Jack, mais il restait encore le satané tee-shirt blanc entre ses mains gourmandes et la peau musquée du Capitaine. Ianto souleva le vêtement, promena ses mains le long du dos de Jack pour finir son exploration tactile sur ses reins. Jack fut surpris de l'habileté de son jeune amant. Le désir l'avait transformé en bête lubrique, Ianto était pressé. Il glissa une main dans le pantalon de Jack, labourant le bas de son dos de griffures sauvages. Son autre main vint saisir la nuque de Jack et ce dernier ne tarda pas à déguster la langue chatouilleuse du jeune homme.

Ianto avait pris une option sur Jack pour toute la nuit. Et la journée n'était même pas tout à fait terminée. Ses lèvres toujours scellées à celles de Ianto, Jack pensa à la dernière phrase de celui-ci. Il n'aurait peut-être pas dû s'avancer autant, il ne faut jamais présumer de ses forces.

Jack oublia tout : les poissons, Alec, son immortalité, ses craintes pour l'avenir, etc…Une seule préoccupation pour l'instant : donner à Ianto ce qu'il lui avait promis, car il était avant tout un homme de parole. Et de chair. Et chacun sait combien la chair est faible…

Jack se réveilla vite, 3 heures et demi indiquait sa montre. Il se tourna dans le lit, Ianto dormait à côté, en chien de fusil, le drap recouvrant son corps jusqu'au bas du dos. Nu, repu, accompli. Jack sourit de soulagement, il s'en était si bien tiré que le jeune homme, épuisé, l'avait supplié d'arrêter avant son troisième assaut. Ianto n'avait montré aucune crainte, aucune appréhension, malgré les manières parfois un peu rustres du Capitaine en rut. 51 siècles de phéromones ne peuvent décemment pas se satisfaire d'une pseudo fusion corporelle, d'un ersatz de coït. Ianto ne fut pas déçu du voyage, son corps transi de désirs n'eut plus aucun secret pour Jack. Il était content, heureux même, d'avoir offert une première nuit de sexe de haut vol à ce jeune homme qui n'était que grâce, loyauté et vulnérabilité. Jamais il n'aurait forcé Ianto à faire quoi que ce fut contre son gré. D'ailleurs, jamais il n'avait forcé qui que ce fût. Les mondes et les époques foisonnaient de corps en attente, de désirs à demi-énoncés, de manques à combler. Le sexe a toujours fait partie de sa longue vie, comme une évidence, un atout vital pour toute personne normalement constituée. Un rien pouvait l'exciter : un sourire malicieux, une jolie brune, des cheveux longs et soyeux, une voix vaporeuse, une peau douce, des tentacules virevoltantes, oui, une fragilité dans les gestes, des seins fermes…La liste n'en finissait pas. Mais il reconnut que Ianto résumait à lui seul un certain nombre de ces charmes divers. Tout chez le jeune homme endormi excitait Jack. Sa voix chaude, son accent fier, ses lèvres sucrées, sa peau douce, sa fragilité, son audace, son sourire, ses…

Jack soupira profondément et se leva enfin, en prenant le plus grand soin de ne pas réveiller Ianto.

Il remonta à la surface, dans le Hub central et dans sa tête, en enfilant le tee-shirt blanc que Ianto avait fait valser en un quart de seconde quelques heures plus tôt.

Il prendrait sa douche plus tard, puis il irait réveiller le jeune homme avant que l'équipe ne débarque, même si leur relation tenait plus du secret de polichinelle que du secret d'État. Il voulait entretenir le mystère, qui n'en était plus un. Pour la forme. Par fantaisie…Jack était comme ça, préserver les apparences, pour se préserver des conséquences. Comme il s'était levé avec une envie nouvelle de faire des listes à tour de bras, liste de ce qui pouvait l'exciter, liste des charmes de Ianto, non exhaustive celle-ci, il s'installa devant le poste de travail de Tosh, et commença la liste des conséquences probables de cette « nuit »:

Owen s'en donnerait à coeur joie pour pourrir la vie de Ianto. Gwen abandonnerait peut-être tout espoir de le conquérir. Pour de bon. Ianto ne serait plus le Ianto qu'il avait engagé, qu'il avait menacé de mort si Lisa leur avait survécu. Ianto, qu'il l'avait traité de monstre, devant les autres, le regard fou de terreur et de haine. Ianto que Jack venait de dévoyer de manière peu délicate mais experte, et à deux reprises. Alec, qui ajouterait son grain de sel, par quelques allusions fourbes et détournées. La perte d'un certain panache, que tout le monde lui reconnaissait, depuis toujours.

Mais il n'en avait cure. Tel était Jack Harkness. Toujours prêt. Imperméable aux critiques, aux jalousies nombreuses, aux lazzis.

Il remarqua les dernières données affichées sur l'écran via le système de piratage installé par l'informaticienne, les derniers détails sur la santé des six malades de Lancaster. La stupeur le sortit de ses digressions psycho-sentimentales.

L'un des patients avait succombé à la maladie, à 01h13 précises cette nuit. Jack lut le rapport complet sur la dégradation brutale et fatale du pauvre homme. Il apprit également que d'autres hôpitaux et cliniques de la région de Lancaster avaient pris en charge de manière significative des patients atteints des mêmes symptômes alarmants. Jack contacta immédiatement le service santé de Lancaster. On le mit en communication directe avec le responsable qui lui confirma toutes ces informations. La victime était un marin de 31 ans, en pleine santé physique et mentale avant d'avoir été admis à l'hôpital il y a deux semaines. L'échange téléphonique dura plus d'une heure. Lorsqu'il raccrocha le combiné, il entendit Ianto qui ouvrait la trappe de sa chambre, quittant leur nid d'amour. D'amour ? Jack sentit une violente décharge dans sa poitrine. Il n'était pas prêt pour affronter le regard du jeune homme. Incertain de ce que ce dernier allait dire ou ne pas dire. Il adressa un sourire timide à Ianto, et lui demanda s'il avait bien dormi. Ianto avait bien dormi. La conversation s'arrêta là. Ianto chercha du regard ses vêtements, Jack lui indiqua le sofa de la main, puis fit mine de se remettre au travail devant son écran. Il attendrait le temps qu'il faudra. Il ne voulait rien brusquer. Il téléphona à la clinique de Tenby, pour connaître les derniers évènements. La santé du patient admis dans l'établissement ne s'était pas aggravée.

Ianto s'était rhabillé en vitesse et préparait du café. Indispensable Ianto. Jack emplit ses sens de l'odeur alléchante du nectar, et alla se doucher, sans dire un mot. Chemise vert pâle sur tee-shirt blanc, ceinture de cuir marron sur pantalon de flanelle noir, Jack réapparut bien vite sous le regard évasif de son employé, qui buvait son breuvage préféré, accoudé à la table de la kitchenette. Le Capitaine s'avança enfin vers la tasse que Ianto lui avait servie, il la prit dans ses deux mains pour se réchauffer au contact de la porcelaine, et s'adossa contre la colonne face au jeune homme. Ce dernier fixait le sol, en tripotant nerveusement l'anse de sa tasse.

-Ça va Ianto ? parvint-il à dire au bout d'un moment.

Ianto leva les yeux vers lui, sourit, et prit le temps – nécessaire - de boire une gorgée de plus avant de répondre.

- Très bien Jack, et toi ?

Celui-ci ralluma ses yeux.

- Divinement bien. Tu as passé une bonne nuit?

-Tu m'as déjà posé cette question, marmonna Ianto.

- Ah non, je t'ai demandé si tu avais bien dormi, c'est différent, le taquina Jack.

Ianto devint cramoisi. Jack s'en voulut pour son assurance mal venue. Ianto regrettait peut-être d'avoir franchi le pas? Jack se sentit frémir.

- J'ai passé une bonne nuit, si c'est ça qui te tracasse, persifla le jeune homme- puis d'un geste nonchalant, il posa sa tasse et vint se coller contre Jack, les bras autour de sa taille, les lèvres dans son souffle, en ajoutant d'une voix séductrice.

- Et j'espère qu'il y en aura beaucoup d'autres comme celle-la.

Jack était trop loin de la table pour pouvoir poser sa tasse, il éloigna sa main prise pour ne pas renverser de café par terre et de son autre main fermement appuyé sur les reins du jeune homme, il le serra encore un peu plus contre lui, la journée démarrait sous les meilleurs auspices.

Ianto l'embrassa une fois, deux fois, Jack lui mordit l'oreille puis la lèvre. Ianto ne recula pas cette fois, Jack avait armé de douceur ce geste animal, il ne voulait pas se séparer de ce corps chaud si vite. Non, ce serait sans doute leur seul et unique instant d'intimité de toute la journée qui allait les occuper jusque tard dans la soirée, sinon plus. Jack respira le parfum naturel de Ianto. Ianto huma l'odeur savonnée et naturellement enivrante du Capitaine. Ils restèrent ainsi, joue contre joue, sans parler, sans oser bouger le moindre petit doigt. Jack avait tenu sa promesse. Ianto, à présent, en voulait d'autres. En voulait plus. Mais plus de quoi au juste ? L'attitude de Ianto ne ressemblait pas du tout à celles qu'il avait l'habitude de voir chez ses innombrables partenaires de sexe. L'attitude de Ianto ressemblait en tous points à celles, plus rares, et moins anodines, de ses véritables amants. Soumis, éperdus, ébranlés,…amoureux. Jack en oublia presque la tasse dans sa main, il se dégagea enfin de Ianto, le tint par l'épaule, lui sourit, et finit par dire ce qu'il aurait dû dire depuis qu'il avait lu le rapport médical de Lancaster.

- Au boulot, Ianto.

Il posa la tasse et monta dans son bureau, laissant le jeune homme, désorienté, les bras ballants, en plein milieu de son café et de ses doutes.

Cependant, aucun des deux hommes n'eut le temps de gamberger chacun dans son coin. Le jour se leva. Tosh, Owen et Gwen arrivèrent dans cet ordre-là. Alec débarqua un petit quart d'heure après eux. Jack leur laissa le temps de prendre un café avec quelques viennoiseries gentiment offertes par Alec. Il adorait ces petites douceurs, leur confia-t-il, en les proposant à l'équipe. Alec avait réussi à mettre tout ce joli monde dans sa poche, se dit Jack depuis son bureau, en observant l'Écossais par la baie vitrée. Il se rengorgea quand Ianto refusa le croissant, et prétexta une affaire soudaine et urgente à régler pour s'éclipser, une fois de plus.

Jack profita de la pause café pour planifier la journée et déléguer à chacun de ses employés une tâche bien définie.

Lorsqu'enfin il descendit, Tosh avait regagné son poste de travail. Gwen vérifiait son bagage, s'assurant de n'avoir rien oublié, une bonne dizaine de fois, comme toute femme qui se respecte. Owen était fin prêt, sa sacoche spéciale échantillons et seringues en tous genres, posée sur la table d'autopsie. Il avait emporté avec lui une veste double, comme s'il partait pour la Sibérie. Jack sourit. Alec lisait - ou relisait- son rapport, assis sur le sofa. Jack percuta. L'homme n'imaginait certainement pas à ce moment-là ce qui avait bien pu se passer sur ce même sofa, quelques heures plus tôt. Jack passa devant lui, lui serra la main, et s'empressa de sortir de son champ de vision s'il ne voulait pas que ce dernier vit le rire qui l'étranglait.

Quand il eut réuni tout le monde dans la salle de conférence, à part Ianto, définitivement plus dans son élément au milieu des archives, Jack résuma les derniers évènements survenus durant la nuit, seulement ceux qui concernaient les poissons et leurs victimes, puis présenta son planning concernant la suite de leur enquête.

- Owen et Gwen, vous allez vous rendre à Tenby, d'abord à la clinique St-James. Vous interrogez tout le monde : personnel soignant, patients, je veux leur emploi du temps le plus détaillé et qui remonte à plus de 6 semaines, Owen, tu les examines évidemment. Ensuite direction le port de Tenby à 15 miles de la clinique. Idem, questionnez les marins, les dockers, les gardiens, tout le monde. Débrouillez-vous pour obtenir l'autorisation de faire des prélèvements sur les quais, dans les hangars et bien sûr dans les eaux. Cela vous prendra sans doute plus d'une journée, c'estpourquoi je vous ai loué 2 chambres chez l'habitant, un ami à moi qui habite à Tenby Sud. Vous trouverez ses coordonnées dans le rapport. Assurez-vous d'avoir tout le matériel nécessaire avant de prendre la route. Des questions?

Gwen grignota ses ongles durant tout le débriefing. La jeune femme était mal à l'aise. Fébrile.

- Jack, tu es sûr qu'on ne risque rien ? lui demanda-t-elle à nouveau.

- Je t'en donne ma parole, Gwen, vous êtes équipés du matériel adéquat, aucun risque de contamination tant que vous observerez les consignes de sécurité de base. Vous êtes des professionnels, non ? ajouta-t-il en souriant, une méthode qui avait fait ses preuves.

Owen leva la main.

- Owen ? Fit Jack.

- Que devons-nous chercher exactement, Jack? Je veux dire, est-ce qu'on a une vague idée de ce qu'on doit combattre?

- Une menace jusqu'ici inconnue, Owen. Tu es à Torchwood, souviens-toi !

- Super, merci Jack, je suis à présent totalement soulagé, ironisa Owen en tournant les talons. Le jeune homme détestait quand Jack jouait aux devinettes, il préféra retourner se préparer pour le voyage, et qui sait, la nuit à passer sur place, avec Gwen.

Celle-ci souriait à Jack. Ianto déboula dans la salle de réunion, essoufflé. Il s'était douché, mais portait ses affaires de la veille. Il s'excusa timidement, et prit une chaise, à côté de Tosh. Un silence s'installa. Jack le brisa vite.

- Gwen, tu as une autre question? Demanda-t-il à la jeune femme qui n'avait pas bougé.

- Non, pardon, je réfléchissais. Bon, j'y vais, souhaitez-moi bonne chance, implora-t-elle en les embrassant tous, Alec y compris.

- Bonne chance Gwen, et à demain au plus tard, lui dit Jack, en la serrant dans ses bras.

La jeune femme finit par quitter la salle. Jack eut un pincement au cœur. A chaque nouvelle mission, il avait peur pour elle, pour eux. Il ne se pardonnerait jamais s'il venait à perdre l'un d'entre eux. Depuis le carnage de Torchwood Cardiff à l'aube de l'an 2000, triste nuit au cours de laquelle son chef, Alex, avait tué toute son équipe avant de se donner la mort sous ses yeux, Jack ne tolérait plus le moindre risque inutile.

- Alec, reprit-il après que Gwen soit partie pour de bon, vous allez venir avec moi. Tosh?

La jeune femme griffonnait quelque chose dans son bloc-notes posé sur ses genoux.

- Tosh ? Tu m'écoutes ?

Tosh sursauta légèrement. Elle s'excusa, confuse.

- Tu es partante pour une partie de pêche ? proposa Jack, un rictus aux lèvres.

- Quoi, tu es sérieux ? s'étonna l'informaticienne.

- Absolument. Alors ?

- Oui, pourquoi pas, bredouilla-t-elle, en rangeant son carnet dans une chemise en carton.

Jack osa un rapide coup d'œil vers Ianto. Bien mal lui en prît. Ianto le fusillait du regard. Jack continuait à l'exclure de leurs sorties, mais pourquoi ? Il venait quasiment d'obliger Tosh à sortir alors qu'il savait qu'elle aurait préféré, et de loin, rester le nez plongé dans ses calculs. Alors, pourquoi ne pas avoir proposé cette partie de pêche à Ianto ? Jack l'ignorait sincèrement. Peur de l'exposer au danger ? Envie de bosser sans se laisser distraire par la présence aguichante du jeune homme. Besoin de clarifier certaines choses avec Alec. Il y a avait un peu de tout ça dans sa décision incongrue.

Fuyant le regard de Ianto, Jack reprit, calmement.

- Alec, Tosh, nous allons sur les quais effectuer des prélèvements à plusieurs endroits précis. On en profitera pour questionner le personnel. De retour à la Base, Tosh tu te charges d'analyser les prélèvements. Alec et moi, nous irons donner un coup de main à Owen et Gwen, si le besoin se présente.D'accord ?

Alec et Tosh acquiescèrent à l'unisson. Ils se levèrent aussi en même temps, Alec, en parfait gentleman, laissa le passage libre à la jeune femme qui sortit de la salle de réunion. Jack et Ianto, à nouveau seuls, se fixaient mutuellement. Ianto finit par se lever, pour sortir à son tour.

- Ianto ?

Le jeune homme lui fit face, et attendit.

- Je sais ce que tu penses, mais crois-moi, je te préfère en sécurité, ici, lâcha-t-il, en appuyant chacun de ses mots.

Ianto tourna les talons, pour partir.

- Je te promets que dès que cette histoire de poissons sera classée, tu viendras en mission à l'extérieur, fit Jack en implorant presque son pardon.

- Pourquoi pas tout de suite ?

- Je…j'ai besoin de toute ma tête pour gérer la situation actuelle, prétexta Jack, sans grande conviction.

- Depuis quand as-tu peur de poissons de la taille d'une truite ? persifla Ianto.

La question laissa Jack sans voix. Ianto attendit, et voyant son chef hausser les épaules en guise de réponse, il sortit de la pièce.

Jack enfouit sa tête dans ses mains et pesta contre lui-même. Il comprit en partie ce qui était en train de lui arriver et envoya en l'air le dossier qui se trouvait devant lui sur la table.

La pêche aux informations et aux poissons sur les quais occupa Jack, Alec et Tosh une bonne partie de la matinée. Ils n'apprirent rien de spécial, en interrogeant les employés du tourisme maritime de la Baie de Cardiff. Ils effectuèrent comme convenu les prélèvements à trois emplacements distincts. Les promeneurs matinaux les observaient user de leurs perches télescopiques et de gadgets rigolos avec une curiosité grandissante. Puis les trois experts rentrèrent au Hub.

Jack sortit de la glacière à régulation automatique de température les poissons prélevés et les disposa sur la table d'autopsie. Tosh se mit immédiatement au travail.

Alec entrait les données mises à jour dans l'ordinateur central. Jack alla chercher Ianto aux archives. Dès qu'il l'aperçut, occupé à classer des dossiers, le dos tourné, il se racla la gorge pour lui signifier sa présence, mais Ianto ne se retourna pas. Découragé, Jack fit demi-tour. Le jeune homme reposa un dossier sur l'étagère avec fracas, ce qui n'augurait rien de bon.

- Je peux rentrer chez moi pour me changer ? demanda-t-il, sèchement.

Jack se retourna.

- Ianto…

- S'il te plait, Jack, oui ou non ?

- Bien sûr.

Le jeune homme sortit de la salle des archives, en passant devant lui, sans dire un mot, sans le regarder.

Jack soupira. Puis il remonta à l'étage.

Il se dirigea vers Alec qui pointait un doigt sur l'écran de l'ordinateur, pour suivre sa ligne de lecture, comme un enfant quand il apprend à lire. Jack prit un siège à roulettes et vint s'installer à côté de lui. Alec ne l'avait pas entendu arriver, il sursauta et baissa son doigt à hauteur du clavier.

- C'est fascinant, Jack, on dirait que ces poissons ne savent pas où aller. Ils ont quitté les eaux froides du nord de l'Écosse, pour des contrées plus tempérées, mais ils se sont échoués ici, à Cardiff, au lieu de suivre le champ magnétique terrestre comme le font les baleines, par exemple. Ils n'ont pas de boussole biologique. C'est fou, s'exclama l'expert.

- Que faut-il en déduire selon vous ? demanda Jack.

- Aucune idée. Que ce ne sont pas des poissons ordinaires, mais ça, nous le savions déjà.

- Je n'arrive pas à comprendre d'où ils viennent exactement. Aucune autre faille n'est active, en dehors d'ici, et ces poissons sont apparus pour la première fois dans votre pays, fit Jack, pensif.

- Dans notre « région » Jack, l'Écosse fait partie de la Grande-Bretagne, je vous rappelle, dit Alec en souriant.

- C'est vrai, pardon.

- Toshiko pourra nous en apprendre plus une fois qu'elle aura étudié les spécimens. On ne peut rien affirmer pour l'instant. Et le temps joue en notre défaveur, il nous faut faire vite.

Jack fit oui de la tête.

- C'est vraiment stimulant de travailler ici avec un tel équipement, ajouta l'Écossais.

Jack confirma.

- C'est vrai. Aux grands maux, les grands remèdes.

- Et les grands et beaux Capitaines, renchérit Alec.

Jack était prêt, cette fois.

- Vous me vouez une admiration que je ne mérite pas, Alec, fit-il avec une douceur particulière dans la voix.

L'homme s'en ému sans honte. Le fixant droit dans les yeux, il posa sa main sur le bras de Jack, en appuyant lourdement pour empêcher celui-ci de se dérober à son contact.

- Je ne partage pas votre avis. On dit beaucoup de bien sur vous, vous savez, vous êtes un homme d'une telle envergure…

- Dans mon travail sans doute. Mais j'ai mes défauts comme tout le monde, le coupa Jack.

- Encore heureux, Jack, sinon vous perdriez de votre charme, et vos défauts sont perçus comme des qualités pour certains, fit Alec, dans un murmure.

Jack sentit son cœur s'emballer, une fois de plus.

- Que raconte-t-on à mon sujet?

- Oh, des tas de choses. Que vous êtes obstiné, autoritaire mais protecteur, dévoué à Torchwood comme seuls les anciens savaient l'être. Que vous êtes vous-même un …ancien.

- Comment ça ? s'étonna le Capitaine.

- Que vous avez traversé les âges, et que vous ne pouvez pas mourir, Alec avait prononcé ce dernier mot avec prudence.

Jack se figea. Certes, son immortalité n'était pas un cas à part, mais comment Alec le savait-il ? Seuls les chefs de Torchwood avaient accès à ce genre d'information. Alec devait figurer dans les petits papiers de Sir Allistair Gaynor pour avoir été mis dans la confidence.

- Rassurez-vous, je sais garder un secret, ajouta Alec en lâchant enfin le bras de Jack.

- Ce n'est pas un secret pour mon équipe, ils savent tous.

- Et malgré ça, il…s'attache à vous, Monsieur Jones, il ne devrait pas.

Jack joua le jeu. Il posa sa main sur le bras d'Alec, le dévisageant avec insistance.

- Et pourquoi ça, Alec, n'ai-je pas droit à l'amour ? demanda-t-il faussement contrarié.

- Je…j'ignorais que vous…si vous l'aimez, c'est différent, rétorqua Alec en retirant son bras, prestement.

- Et quand bien même je ne l'aimerais pas, n'aurait-il pas droit au plaisir ? insista Jack, en se rapprochant dangereusement.

- Là je reconnais le Capitaine Jack Harkness, fit Alec, soulagé. Vous êtes fait pour ça, c'est certain.

- Je suis fait pour quoi? Continua Jack, en passant son bras autour des épaules de l'Écossais, qui se ratatina sur son siège, le regard rivé sur l'écran, aux abois, dérouté, pris à son propre piège.

- Je suis fait pour quoi ? répéta Jack.

- Pour le plaisir, lâcha-t-il subitement, le plus naturellement possible.

La boucle était bouclée. Jack offrit son plus beau sourire carnassier à son associé. Il effleura de ses lèvres l'oreille de celui-ci, et lui murmura, d'une voix suave et vorace.

- Et vous êtes encore loin du compte, mon cher Alec.

Ce fut alors au tour de Jack d'être pris à son propre jeu. Sans crier gare, l'homme tourna la tête vers lui, ils se retrouvèrent nez à nez, lèvres contre lèvres. Jack ne bougea pas, question d'honneur. Alec ne bougea pas, question d'envie. L'Écossais fit ce qu'il avait à faire. Il embrassa le Capitaine avec audace, lui dévorant les lèvres, la langue, les dents…Une véritable ventouse charnelle. L'homme avait faim à en perdre l'équilibre, sa chaise à roulettes roula, se dérobant sous lui, et Alec tomba le cul par terre. Les deux hommes se mirent à rire, un peu trop fort. Tosh accourut, et voulut faire marche arrière quand elle vit Alec planté au sol, la main sur sa chaise. Elle prit sur elle et vint aider le pauvre homme à se relever.

- Comment avez-vous fait votre compte ? lui demanda-t-elle, en riant de concert.

- Il a été foudroyé par le Capitaine, Tosh, lança Jack fièrement.

Une fois debout, Alec agrippa la chaise, la recula sensiblement de Jack et se rassit. Mais il riait encore. La jeune femme fixa Jack, l'œil mauvais, et retourna au labo. Enfin remis de ses émotions, Alec lorgna sur Jack.

- Je vous demande pardon, Jack, je n'aurais pas dû…

- Vous n'avez pas à vous excuser, j'ai apprécié, fit Jack, reprenant leur jeu là où ils l'avaient laissé.

- J'ai apprécié moi aussi. Mais…

- Mais quoi ?

- Vous êtes avec Ianto.

C'était la première fois qu'Alec prononçait le prénom de Ianto. Jack y vit un encouragement. Jack voyait des encouragements même là où il n'y en avait pas.

- Et vous êtes bien marié, si je ne m'abuse, Claire, c'est bien ça? fit-il , minaudant.

- Vous n'auriez pas dû…corrigea l'Écossais.

- C'est plus fort que moi, c'est mon fardeau. Je suis faible.

- Que devrais-je dire de moi, pesta Alec. Je ne comprends pas ce qui m'a pris, vraiment.

- Si vous voulez, je peux prendre la peine de vous expliquer ce qui vous arrive, disons, ce soir, siffla Jack, mielleux.

Alec admira le sourire du Capitaine. Mais se ravisa.

- Et Ianto ?

- Ianto dort chez lui cette nuit.

- Je vois, vous avez besoin d'un doudou pour vous endormir, fit Alec sur un ton qu'il voulut méprisant.

- Si vous n'avez pas le courage d'aller au bout de vos envies, libre à vous, je n'ai jamais forcé personne.

- Je sais bien, reconnut Alec, la voix chancelante.

- Vous ne pouvez pas vous permettre de refuser l'hospitalité Galloise, Alec, alors si vous changez d'avis, je suis votre homme.

Sur ces mots pleins de promesses, Jack se leva et regagna son bureau, certain du regard ardent qu'Alec posait sur lui, et adoptant pour la peine une allure altière et désinvolte, curieux mélange que Jack avait eu le temps de parfaire durant sa longue vie.

La tempête longtemps ourdie au fond de son âme se déchaîna enfin. Isolé dans sa tour d'ivoire, le regard rivé au mur, tournant le dos à la baie vitrée de son bureau, Jack se détendit avant l'implosion qu'il savait inéluctable. Parfaitement conscient du séisme qu'il venait de déclencher, il ne s'en voulait pas. Pas plus qu'il ne s'en réjouit. Alec, tout comme Ianto avant lui, avait éprouvé du désir pour le Capitaine, ce dernier avait donc agi en conséquence. Il avait répondu à son attente. Nul ne pouvait le blâmer pour ça. Il était resté lui-même. Jack avait l'éternité pour lui, devait-il sacrifier son plaisir pour autant ? Certainement pas. Plus maintenant qu'il savait son immortalité incurable. Jack sourit. Comment guérir l'immortalité ? Alec avait envie de lui, cela ne l'engageait à rien. L'homme était racé, d'une corpulence enviable. Et ce baiser, dieu du ciel ! Un volcan sous la glace, se répéta Jack. Il opposa l'ardeur de son homologue écossais à la douceur de Ianto. Les contraires s'attirent toujours et les contraires ont toujours attiré Jack. Il n'était pas convaincu qu'Alec fut décidé à changer d'avis, si vite, malgré la braise qui le consumait, mais il l'espérait fortement. Oui, il avait envie de livrer son corps, sa science des caresses et sa fougue à cet homme qui l'avait si sauvagement excité le temps d'un unique baiser. Cet enthousiasme méritait bien une nuit pour calmer ce feu venu du froid. Il était capable de redescendre sur le champ et renvoyer Tosh chez elle, téléphoner à Ianto pour l'interdire de revenir et montrer à Alec qu'il ne s'était pas trompé de bonhomme. Que ce dernier avait frappé à la bonne porte et qu'il ne le regretterait pas. Lui assurer que les rumeurs à son sujet étaient loin d'être infondées, qu'elles étaient même en deçà de la vérité. Mais une sonnerie de téléphone vint rompre le flot de pensées salaces qui fourmillaient sans fin sous le crâne de Jack.

- Owen, alors où en êtes-vous ? fit-il en décrochant le combiné.

- Jack, on vient de rentrer chez Graham, ton pote de la savane Galloise. C'est mort ici, c'est quoi ce patelin de bouseux, y a rien…

- Owen, je ne t'ai pas envoyé en touriste, vous en êtes où ? glapit Jack, excédé.

- Ok, ok, pas la peine de faire ton rabat-joie. On a fait les prélèvements, interrogé deux péquenots qui passaient par là, mais là on va casser la graine avec Gwen et on y retourne. Les marins nous ont conseillé de venir en début d'après-midi, car le matin ils sont surbookés.

Owen lui fit un bref résumé de la situation, il put s'avancer sans trop d'erreurs quant à la densité magnétique des lieux, anormalement élevée, comme il s'en doutait. Mais très peu de poissons hi-fi repêchés sur le lieu-dit du port de Tenby.

- Et la clinique, ils disent quoi là-bas ? demanda Jack.

- Ils disent sûrement des trucs, Jack, mais on n'a pas encore inventé le don d'ubiquité, à moins que tu nous l'aies aussi caché, on y va tout à l'heure, on a passé la matinée sur la route puis sur le port.

Owen était énervé.

- Et tu sais ce que ton pote Graham nous a préparé pour ce midi ? Des truites marinées, tu le crois ? Alors on fait quoi, on mange ou on va brouter la verdure de son jardin ?

Jack éclata de rire. Ces poissons commençaient à l'agacer prodigieusement.

- Tu colles ton portable dessus et si la truite t'appelle, tu peux aller faire la chèvre ! Plaisanta-t-il.

- Non sérieux, Jack, tu es prêt à perdre les deux meilleurs éléments de ta fine équipe ? Perso, je n'y vois pas d'inconvénient mais tu iras t'expliquer avec le copain de Gwen, ça marche ?

- Tu peux me faire confiance, mange ta truite et remets-toi au boulot, c'est clair ? fit Jack qui se leva subitement en voyant Alec approcher de la porte du bureau. Son cœur s'emballa, mais ce qu'il vit ensuite lui fit mettre un terme à la communication téléphonique.

- Je te rappelle tout à l'heure, et bon appétit, ajouta-t-il en raccrochant rapidement.

Alec frappait à la porte, et Ianto était revenu, il discutait avec Tosh, en mangeant un sandwich. Jack alla ouvrir la porte à Alec, et épia discrètement le jeune homme en bas qui lui tournait le dos. Les choses allaient se corser, se dit-il.

- Jack, voilà le rapport des analyses de Toshiko, ainsi que les conclusions que j'ai pu établir d'après les derniers constats sur notre pêche de ce matin.

Alec lui tendit un lourd dossier rouge, Jack s'en saisit et remercia son collègue.

- Ianto est là, murmura Alec, embarrassé. Jack lui sourit franchement.

- Ianto est toujours là, Alec, fit-il, amusé. Vous voulez me faire la lecture ? ajouta-t-il, voyant que l'homme ne bougeait pas. Alec bafouilla quelques mots inaudibles même pour l'oreille fine du Capitaine, puis il tourna les talons.

- De toute façon, je ne bouge pas d'ici…si vous avez besoin de moi, ou de quoi que ce soit, fit Jack, doucement, de peur que sa voix ne portât assez loin pour arriver aux oreilles de Ianto.

- Je n'ai besoin de rien, pour le moment, je vous remercie, lui assura Alec en courant presque vers l'escalier.

- Alec !

Jack avait lancé le dossier sur le bureau et était sorti pour le rattraper. Il lui saisit le bras, s'assurant encore que Ianto ne le voyait pas, et lui dit tout bas.

- Je serais ravi de passer la soirée en votre compagnie, je suis un gentleman, j'ai un appétit d'ogre, mais je connais les bonnes manières, vous n'en doutez pas ?

Alec se momifiait à vue d'œil mais ses yeux ne lâchaient pas d'un iota le regard bleu du Capitaine.

- J'ai également le goût des bonnes choses, Jack, vous me proposez quoi comme réjouissances, rétorqua-t-il plein d'aplomb.

- Un repas frugal et une recette secrète que vous saurez apprécier en digne esthète que vous êtes.

Alec leva la main, l'avança vers le visage de Jack qui recula immédiatement, il ne tenait pas à de telles effusions publiques, surtout que Ianto venait de se lever et de regarder dans leur direction.

- Pas là, Alec, s'excusa-t-il en lâchant le bras de l'homme.

- Je sais, pas devant Monsieur Jones, je dois aller manger.

L'Écossais descendit l'escalier, Jack tempêta intérieurement. Il n'avait pas besoin de la jalousie de Ianto ni des hésitations d'Alec pour se sentir détestable, comme ce fut le cas au moment où le regard de Ianto croisa le sien. La haine dans ce regard si tendre le frappa comme une fulgurance. Le jeune homme avait compris. Il connaissait son patron sur le bout des doigts. Il disparut sous les pieds de Jack, sans doute pour ranger sa dînette, ricana Jack, qui retourna à son bureau et se concentra sur la lecture du rapport. Tant bien que mal.

Durant l'après-midi, Owen téléphona de nouveau à Jack pour lui annoncer qu'ils seraient de retour, Gwen et lui, avant la fin de la journée. Leur enquête avait pris du temps mais les deux collègues s'étaient débrouillés pour rentrer au bercail avant la tombée de la nuit, dussent-ils pour cela rouler à tombeau ouvert. Owen ne supportait déjà plus cette campagne malodorante et moribonde. Devant l'incrédulité de son chef, Owen affirma qu'ils avaient largement eu le temps de faire le tour de la clinique, du port, des entrepôts, et même du restaurant unique de la région. Car oui, ils avaient eu peur et non ils n'avaient pas touché à leur truite. Jack fut soulagé. Un tiens vaut mieux que deux tu l'auras. Et la prudence de ses employés légitima la confiance totale qu'il avait en eux. Il leur ordonna de rouler doucement et de ne rien oublier de leurs échantillons. Owen promit qu'ils seraient sages et de retour avant que Tosh n'ait enfilé sa nuisette sexy. Jack rit de bon cœur à la vanne douteuse du fringant médecin, qui n'en loupait pas une, même au beau milieu de la brousse.

Pendant ce temps, en bas, Ianto, Alec et Tosh devisaient sur dieu seul savait quoi. Les deux hommes évitant soigneusement tout contact, même visuel, avec Jack. Tosh vint lui tenir compagnie, un court instant, histoire de faire concorder ses réflexions sur les analyses avec les idées du Capitaine sur le sujet. Mais Tosh fit un tour sommaire de la question. Ce qui ne lui ressemblait guère, se dit Jack, qui comprit bien vite la vraie raison de sa présence dans son bureau. Le Capitaine en rut allait se faire remonter les bretelles.

- Jack, tu t'amuses avec Alec, je ne délire pas ?

- De quoi tu parles ? fit Jack, un rien taquin.

- Ne me prends pas pour une idiote, je vous ai vus tout à l'heure, tu l'embrassais…

- Non, c'est lui qui s'est jeté sur moi, je te le jure, Tosh ! se défendit Jack, qui avait à moitié raison.

- Tu ne changeras jamais, et Ianto, tu as pensé à lui ?

- Tosh, je ne pense qu'à lui, et tu le sais, tu n'as pas de conseils à me donner sur la façon dont je vis ma vie, occupe-toi de réussir la tienne, et on en reparle !

Tosh se décomposa. Jack eut un haut-le-cœur. Il se leva, fit le tour de son bureau et souleva Tosh pour l'enlacer mais celle-ci le repoussa violemment. Les larmes brouillaient ses beaux yeux et Jack se mit en travers de son chemin pour l'empêcher de sortir.

- Laisse-moi partir ! hurlait la jeune femme, en pleurs.

- Tosh…Tosh, excuse-moi, je ne voulais pas dire ça, je t'en prie, Tosh, pardonne-moi. s'excusa le Capitaine en tentant de saisir Tosh qui se débattait comme une lionne.

- Tu es méprisable, Jack.

La fureur dans le regard de Tosh le désarma, il la fixa un moment, meurtri, puis se poussa pour la laisser sortir. Tosh avait raison, elle avait trouvé le mot juste. Jack était méprisable, minable, odieux.

Il ne méritait pas sa gentillesse, ni sa loyauté, encore moins son amitié. Il se détesta. Il regagna son siège et s'y effondra, les yeux rougis par la tristesse et le sang glacé par sa propre ignominie. Il envoya valdinguer tout ce qui se trouvait sur son bureau, dossiers, encriers, téléphone…faisant table rase de ses douleurs, de sa lassitude, de sa vie exsangue.

Jack fut réveillé par Alec qui frappait à la porte. Il s'était endormi. Quand il regarda sa montre, il paniqua. 20h30. Il se souleva péniblement de sa chaise et alla ouvrir à l'Écossais.

- Jack, tout va bien ? demanda-t-il soucieux. Vous n'avez pas bougé de ce bureau depuis des heures…vous dormiez?

- Vous m'avez vu par la vitre, je dormais oui, fit Jack, lapidaire.

- Tout va bien ? répéta Alec.

- Qu'y a-t-il, Alec ?

- Owen vient d'appeler, ils ont crevé, ils ont pris une chambre je ne sais plus où exactement. Ils seront là demain matin vers 9 heures.

Jack refaisait doucement surface. Il se racla la gorge, jeta un œil vers le Hub central, ne vit pas âme qui vive et s'inquiéta.

- Où sont Tosh et Ianto ?

- Ils sont rentrés chez eux, il est tard, Jack, lui signala l'homme sans émoi.

Jack recouvra ses esprits. Alec était encore là. Mais Jack se déboulonna.

- Alors faîtes comme eux, Alec, bonne nuit. A demain, fit-il en refermant la porte. Alec l'en empêcha en plaquant son bras solide contre la porte. Il avait d'autres projets en tête.

- Et ce repas frugal ? Vous avez oublié ? s'enquit-il, souriant.

- Je n'ai pas oublié, mais…j'ai changé d'avis. C'est mieux comme ça, croyez-moi, rentrez vous coucher.

- J'ignore ce que vous avez pu dire à Toshiko pour la faire pleurer, mais je suis sûr que ça va s'arranger entre vous. C'est une femme intelligente, sensible, et vous êtes…

- Le roi des salauds, voilà ce que je suis, Alec.

- Pourquoi dîtes-vous une chose pareille ?

- Car c'est la vérité. Vous ne savez rien de moi, Alec, et moins vous en saurez, mieux vous vous sentirez.

Jack saisit fermement le bras d'Alec pour le faire reculer mais l'homme était fort, aussi fort que lui, le bras ne bougea pas.

- Et si, moi, j'ai envie de mieux vous connaître, Jack, si moi, je vous jure de ne pas pleurer…insista Alec. Je sais que je ne perdrai pas au change.

- Vous aimez l'emballage, et vous n'êtes pas le premier père de famille qui oublierait femme et enfant pour s'amuser avec cet emballage, mais à l'intérieur, Alec, à l'intérieur, tout y est vicié, infâme, abject !

PGN-13.

Le regard assassin de Jack transperça le corps de l'homme. Sa détresse abyssale ébranla l'assurance de l'Écossais. Mais il n'était pas homme à se laisser abattre si facilement. Il poussa violement la porte contre le mur et s'avança vers Jack. Il caressa la joue du Capitaine, souligna de ses doigts le tracé de ses lèvres, obligeant Jack à les entrouvrir légèrement et l'embrassa tendrement, sensuellement, longuement. Un baiser voluptueux qui contrastait avec celui, plus bestial de ce matin. Jack se laissait faire, démuni, soumis, presque surpris d'être ainsi à la merci de quelqu'un, cette sensation était nouvelle pour lui, mais incroyablement agréable. Alec ne déméritait pas pour un homme marié et père de famille. Jack ignorait s'il fut son premier partenaire masculin, mais il envia Madame McNeil d'avoir un époux, certes volage, mais terriblement doué pour le plaisir. La langue avide de l'homme n'en finissait pas d'explorer, toujours avec une étonnante douceur, tous les recoins de sa bouche, de ses lèvres, puis de son cou, de son oreille. Alec continuait de lui lécher la moindre parcelle de peau, et ses mains commencèrent un manège expérimenté de caresses et de griffures timides. Jack sentit ses bretelles tomber, sa chemise s'ouvrir. Il fermait les yeux, abandonné. Des mains chaudes se glissèrent sous le tee-shirt, massant langoureusement ses muscles tendus, caressant encore et encore. Alec revint prendre possession de sa bouche, et dans un nouveau baiser fébrile, il ôta à Jack toute résistance. Celui -ci ouvrit enfin les yeux et défit la cravate d'Alec, il déboutonna sa chemise noire, et enlaça l'homme tout contre lui.

Mais quand ils mirent un terme à leur baiser, pour reprendre leur souffle, Jack desserra son étreinte.

- Vous êtes sûr que c'est que vous voulez, Alec?

- Comment, vous en doutez encore ? lui susurra l'homme en agrippant la ceinture de l'autre. Ne me dîtes pas que vous n'en avez pas aussi envie que moi, je sens quelque chose qui vous trahit, continua-t-il en débouclant le lien de cuir.

Jack saisit la main impatiente, et le repoussa un peu pour mieux le regarder dans les yeux.

- Pas ici…

- Où ?

- Pas au Hub. A votre hôtel, je préfère, avoua Jack, repensant à la nuit passée avec ce pauvre Ianto.

- Impossible.

- Pourquoi pas ?

- Je ne pourrais plus attendre, c'est tout de suite ou…jamais, Jack.

Alec reprit sans attendre ses caresses sous le tee-shirt, et n'oublia pas de défaire complètement la ceinture.

- Alors, c'est tout de suite, soupira Jack, victime de ses sens exacerbés par le talent novateur et persuasif de son partenaire. Galvanisé par l'abandon du Capitaine, Alec le plaqua contre le mur et le couvant du regard - un regard pénétrant, conquérant, embrasé - il fit glisser sa main sur une partie stratégique de l'anatomie déjà vigoureuse de Jack et la caressa délicatement, épiant chacune des réactions de l'autre, pour ne rien rater du plaisir qu'il lui procurait. Jack ferma les yeux, il avait compris que cet homme allait le posséder, ici même, dans son bureau, debout, et sentant les lèvres d'Alec sur les siennes, il accepta son sort, à sa grande surprise.

Jack apporta les deux tasses de thé noir sur la petite table près du canapé. Alec se servit, en le remerciant. Il but une gorgée. Jack s'installa à côté de lui, et se renversa contre le dossier. Alec avait remis son pantalon et sa chemise, qu'il n'avait pas pris la peine de boutonner. Jack, en tee-shirt, l'observait. Alec avait tenu les rênes de leurs ébats, il l'avait dominé, apprivoisé, comblé. Cet homme était de la race des prédateurs. Jack n'était guère habitué à laisser ses amants prendre le dessus sur lui, mais il s'était soumis aux exigences de l'Écossais. Comme s'il pensait se dédouaner de ses actes, se positionner ainsi en « proie » l'aidait à minimiser ce qui venait de se passer entre lui et Alec. Ianto comprendrait peut-être, espérait-il, sans vraiment y croire. Alec se renversa à son tour contre le dossier, après avoir reposé sa tasse. Sans le regarder, il lui demanda.

- Alors ?

Jack le fixa, désarçonné.

- Alors quoi ?

- J'ai été comment ?

Jack se redressa, sans le quitter des yeux.

- Vous voulez une note ? fit-il amèrement.

Alec partit dans un grand rire et lui caressa le dos, avant de se redresser lui aussi.

- Je plaisantais, Jack. Je sais que j'ai été à la hauteur.

- Qu'est-ce qui vous fait penser ça ?

- Je veux dire que j'ai fait ce qu'il fallait.

- Je ne comprends pas, dit Jack en s'agitant pour éviter le contact de la main sur son dos.

Alec cessa ses caresses. Mais il vint frôler la joue de Jack en approchant son visage contre le sien.

- Vous en aviez besoin, n'est-ce pas ?

- On en a tous besoin, rétorqua Jack, et j'en ai tout le temps besoin.

- Je ne parlais pas de sexe. Je vous parle d'abandon, de lâcher prise une fois de temps en temps. De vous laisser guider. C'est ce que vous avez fait et je suis convaincu que ce n'est pas dans vos habitudes.

Jack fut abasourdi. Comment le savait-il ? Ce n'était certainement pas écrit noir sur blanc dans les archives de Torchwood. Alec continua.

- Vous avez l'air surpris. Ce n'est pourtant pas sorcier à comprendre. Un homme qui a l'éternité devant lui est forcément un homme las, courbé par le temps et les douleurs. Les pertes et les sacrifices. Vous êtes un homme seul, Jack, et vous le resterez pour toujours.

Jack tremblait, il comprenait maintenant pourquoi il avait agi en « proie ». Alec l'avait percé à jour. Et il ne le connaissait pas.

- Je l'ai senti dès que je vous ai vu. J'ai été désolé pour vous, quand j'ai posé les yeux sur vous la première fois, de vous voir si séduisant, terriblement attirant, cela ne doit qu'aggraver votre tourment. Les gens vous aiment, vous désirent, mais ils ne font que passer, quelque soit la valeur de leurs sentiments à votre égard, ils prennent de vous ce qu'ils veulent et vous laissent seul. Votre beauté vous dessert, Jack, et comble de misère, elle ne vous quittera pas. Vous condamnant à une solitude certaine pour toujours. Je ne vous envie pas. Je suis désolé, Jack.

Les larmes perlaient sans retenue sur les joues du Capitaine. Il avait baissé la tête mais chaque mot le foudroyait tellement ils résonnaient fort dans son cœur. Alec passa son bras autour de ses épaules, et répéta:

- Je suis désolé.

- Pourquoi me dire tout ça, seulement maintenant, parvint-il à dire en essuyant ses yeux rougis.

- Est-ce que cela aurait changé quelque chose si je vous l'avais dit plus tôt ?

- Je ne sais pas, sans doute.

- C'est-à-dire ?

- Je ne sais pas, répéta Jack. J'aurais empêché ce qui vient de se passer. Je ne veux pas de compassion.

- Vous vous trompez, Jack, je n'ai pas l'âme d'un samaritain. Croyez-moi. J'ai eu envie de vous dès que je vous ai vu. Faut croire que je suis aussi faible que vous, avoua Alec, en souriant.

- Je n'ai jamais parlé de ça à qui que ce soit. Je n'ai trouvé personne à qui me confier. Soupira Jack, toujours tremblant.

- Vous avez trouvé quelqu'un Jack. Je vous écoute.

Jack secoua la tête.

- Non, il est tard, vous feriez mieux de rentrer vous coucher.

- Pas question. Alec prit le visage du Capitaine dans ses mains, l'obligeant à le regarder, laissez-vous aller, parlez-moi, insista-t-il.

Il embrassa Jack, chastement.

- Qu'attendez-vous de moi ? murmura le Capitaine.

- Tout ce que vous voudrez bien m'offrir, répondit Alec, en séchant ses larmes avec ses mains.

- Non, je suis désolé, rentrez vous coucher. Nous n'aurions jamais dû…

Alec était tenace. Il saisit Jack par les épaules et le secoua légèrement.

- Bon sang, qu'avez-vous à perdre, Jack, je suis un membre de Torchwood, appelé à diriger l'Institut après le départ de mon chef. Tout ce que vous me direz restera entre nous.

- Pourquoi insistez-vous ? Que voulez-vous de moi ? s'énerva Jack.

- Vous m'avez donné votre corps, donnez-moi votre cœur! fit Alec en le relâchant.

- Comment ça ?

- Je veux savoir ce qui me trouble chez vous, ce qui m'obsède ainsi depuis notre rencontre. Partager vos doutes, vos angoisses, votre solitude, Jack.

- Personne ne peut partager ma solitude, Alec, ce que vous dîtes là n'a aucun sens ! Tempêta Jack.

- Je ne vous lâcherai pas, et vous le savez.

Jack respira profondément afin de calmer les spasmes qui le faisaient encore frissonner. Il vissa son regard à celui d'Alec, et se résigna.

- D'accord. Je vais tout vous dire.

Alec sourit, généreusement, chaleureusement, et lui fit face en lui prenant les mains.

- Je vous écoute.

Jack lui raconta tout. Comment il était devenu immortel alors qu'il ne vivait à l'époque de menues escroqueries en tous genres, sa rencontre avec le Docteur et Rose, la fin du monde qu'ils avaient évitée ensemble, son enfance dans la péninsule de Boeshen. John Hart qui avait fait remonter à la surface ses pires cauchemars d'enfance. Gray, son jeune frère qu'il avait perdu en pleine invasion barbare. Gray, à qui il devait la première de ses pensées chaque jour que le destin lui faisait vivre. La mort de son père, l'affliction de sa mère. La mutinerie de sa propre équipe, la trahison de Ianto, la rage d'Owen qui n'avait pas hésité une seconde à le sacrifier, à sacrifier l'humanité entière, pour l'amour perdu d'une seule femme. Les souvenirs le submergeaient, la douleur, invasive, permanente, la détresse, geôlière de son âme pour toujours. Ses mariages ratés. Le vide de son existence. Le néant de tout son être. La colère. L'incompréhension. La malédiction d'une vie sans fin, d'une vie sans fonds, d'une vie sans personne.

Jack eut le sentiment qu'il vidait son âme, que rien ne pouvait empêcher le flot incessant, tourmenté, dévastateur, des pires périodes de ses vies de déferler en saccades rageuses, prenant racine dans ses entrailles et les déchirant littéralement à mesure qu'elles sortaient de sa bouche. Un coup de lame pour chaque passage entre ses tripes et ses dents serrées. Alec, les yeux plissés, le visage défait, les mains cramponnées à celles de Jack, ne l'interrompit pas une seule fois durant sa longue, très longue confession. Il ne le lâchait pas des yeux. Comme s'il absorbait les douleurs de l'autre, comme s'il les vivait, comme s'il parvenait après tout à partager la solitude du Capitaine.

C'était la première fois que Jack se sentit écouté, depuis qu'il avait appris par le Docteur, le sort que la pauvre et innocente Rose lui avait involontairement infligé. Il ne contrôlait plus rien de ses émotions les plus intimes, il se livrait à cœur ouvert à cet homme qu'il connaissait à peine, mais qui semblait le comprendre, et même plus, le soutenir sans le plaindre, le secourir sans le sauver. Le posséder.

Un long silence suivit le récit lourd de Jack. Alec gardait encore ses mains dans les siennes. Il ne dit rien. Jack ne sollicitait absolument aucune réaction de sa part. Il ne voulut aucune pitié. Libéré, apaisé, il ne désirait plus qu'une seule chose, à cet instant précis. Alec la lui donna, sans réserve. Une accolade franche et chaleureuse. Puis, prenant son pardessus sous le bras, il se leva, lui sourit timidement.

- A demain, Jack, dit-il doucement. Et merci.

Alec quitta le Hub, laissant Jack seul, mais bizarrement heureux de l'être depuis trop, bien trop longtemps.