17 Juin 1916.
France, Guerre de Position.

Inconnu,
Je ne sais pas à qui j'écris. Peut-être -sûrement- à personne. Qui serait assez fou pour me répondre, cependant. Je ne sais pas non plus exactement pourquoi je le fais. Ce que je sais, c'est que j'en ai énormément besoin, en ce moment. La guerre ne se passe pas du tout comme nous le pensions. Nous imaginions, tous, que ça ne devait être l'affaire que de quelques semaines. Mais nous nous sommes trompés sur toute la ligne...
Voici deux ans que cela dure, maintenant. Le patriotisme est de plus en plus faible, désormais... Nos troupes commencent à faiblir, autant moralement que physiquement. Le nombre de morts augmentent chaque jour un peu plus. Plus le temps passe, plus j'ai l'impression que cette guerre est interminable. Les coups fusent, tuant parents, amis, compagnons, frères et tant d'autres... Les corps ne sont pas toujours retrouvés ; on ne peut même pas leur rendre hommage. Tous, ils sont morts pour la France. Cette France, notre patrie. Je me demande où nous en sommes, aujourd'hui.

Je n'ai plus aucune nouvelle de personne. Et ce, depuis plusieurs semaines. J'ai envie de rentrer chez moi. De fermer les yeux, et de me dire que tout ça n'était qu'un affreux cauchemar. Que la guerre, ça n'existe pas. Peut-être suis-je un peu trop irréaliste. J'aurais préféré qu'il n'y ait rien. Qu'il n'y ait aucun mort. J'aurais voulu préserver tout le monde. Tous ceux qui m'étaient chers, tous ceux qui le sont toujours. Je suis las de voir tous ces blessés, ces cervelles en lambeaux, ces membres arrachés. Des mutineries. De ces hommes qui se blessent afin de devenir inaptes à la guerre, pour repartir chez eux. J'aimerais pouvoir faire comme un eux. Je suis lâche, je le sais.

Partout autour de moi, on voit les arbres encore debout qui se calcinent. Le bruit des obus qui éclatent contre le sol, qui font trembler la terre, et qui font rougeoyer le ciel, me terrorise. J'aimerais bien m'asseoir quelque part, recroquevillé sur moi-même et attendre la fin de la guerre, mais je ne peux pas. J'ai un devoir. Et je le respecterai coûte que coûte. Je sais que tout le monde a peur, et que je ne suis pas le seul. Je sais qu'ils se plaignent tous, qu'ils se lamentent sur leur sort, qu'ils gémissent de désespoir, parce qu'ils n'en peuvent plus, et je ne peux que les comprendre. Nous avançons, nous tentons de prendre les Allemands par surprise, sans jamais y parvenir. La seule chose que tout le monde est capable de faire, c'est attendre... Attendre que l'on puisse faire quelque chose. Rester dans nos tranchées sans avoir autre chose à faire que soigner nos blessés, enlever les morts qui sont là depuis trop longtemps, lancer les assauts, se protéger des bombes... Et rester là. A tout tenter pour gagner, ou perdre, afin qu'il se passe enfin quelque chose. Gagnons, ou mourons. Car c'est cela, l'enjeu de la guerre, de cette guerre. Si nous perdons, ils nous tueront. Si nous gagnons, nous les tuerons. Nous n'avons pas d'autre choix.

Pourtant, eux sont comme nous. Des êtres humains. Pas si différents que nous, en somme. Ils n'y sont pour rien, dans cette guerre. Ils ne font qu'exécuter les ordres de ces politiciens qui restent cloîtrés chez eux, à faire leur petite guerre sans lever un doigt. Oh, ils veulent que nous gagnions. Mais ils ne feront rien de plus pour ça. Les Allemands ne sont pas des gens mauvais. Ce sont des Hommes. Des hommes que l'on a envoyé au front pour sauver la fierté de tous ces Grands. Il nous faudrait nous révolter. Mais quelle idée stupide. Comme si je pouvais sortir dans le No Man's Land à découvert, aller sympathiser avec le camp d'en face et nous soulever contre les politiques. J'ai des idées saugrenues, quelques fois...

Il me faut repartir.
Je ne sais pas si quelqu'un lira cette missive.
Je ne sais pas si quelqu'un y répondra.

Sergent Potter,
20ème Bataillon.
France.


En espérant avoir vos avis,

FeuilletsD'Hypnosement Vôtre.