Peu avant de m'endormir, je me tortille dans tous les sens afin de vérifier qu'il n'y a pas d'escarres. Rassurée sur ce point, je replonge dans un sommeil plus léger que le précédent.
A mon réveil, il fait jour, Red est toujours là mais Agnès n'est plus sur mon lit et joue tranquillement sur le sol avec des cubes. Je les entends parler.
- Là, tu vois, c'est le A.
- A.
- Voilà. Le A comme quel mot ? Tu sais ?
- Euh...abicot ?
- Comme abricot, c'est bien. Tu es aussi intelligente que ta maman.
- Pouquoi maman dort ?
- Parce qu'elle est encore un peu fatiguée, ma puce. Tu sais, elle a été très malade.
- Mieux ?
- Oui, elle va aller beaucoup mieux.
Elle continue à jouer avec ses cubes puis Dembe vient la chercher.
- Jouer encore.
- C'est l'heure du bain, jeune fille.
- Veux pas.
- Agnès, si tu ne vas pas te laver, ta maman va croire qu'on te laisse devenir sale et sentir mauvais. Tu ne veux pas sentir mauvais pour ta maman, n'est-ce pas ?
- Non.
- Alors il faut aller prendre ton bain.
Elle se lève à contre-coeur, me jette un coup d'oeil, et pensant que je dors encore, s'en va d'un pas traînant avec Dembe. J'ouvre les yeux et je vois Red se tourner vers moi avec un sourire tendre.
- Tu es réveillée depuis longtemps ?
- Non, quelques instants. Quelle heure est-il ?
- Il est 7h30. Du matin.
- J'ai encore dormi tant de temps ?
- C'est normal, Elizabeth. Aujourd'hui, tu vas recommencer à vivre normalement. Ou du moins avec un rythme plus normal.
J'acquiesce de la tête.
- Tu lui apprends l'alphabet ? Je veux dire, à Agnès...
J'ai de nouveau cette voix étrange. Comme sortie d'outre-tombe.
- J'avais compris. En fait, c'est Dembe qui a commencé.
Je tousse un peu.
- J'ai loupé tellement de choses avec elle. Depuis quand parle-t-elle comme ça ?
- Oh, tu sais, c'est venu progressivement. Au début, elle disait seulement « maman » et parfois « papa ». Puis, on a eu la période des « non » à répétition. Mais je t'ai filmé tout ça, tous les progrès qu'elle a fait au fil du temps.
Je tente un sourire de remerciement pour aussitôt le remplacer par un regard triste. Tom...
- Elle a demandé auprès de son père ?
- Au début, oui.
- Que lui as-tu dit ?
- Qu'il était parti faire un très lointain voyage.
- Je vois... tu crois qu'elle se souvient encore de lui ?
- Difficile à dire. Cela fait bien...3 mois qu'elle ne le réclame plus.
- Et pour cause, tu as remplacé son père auprès d'elle.
- Tu m'en veux ?
- Non. Quand elle sera plus grande, je lui parlerai de Tom.
Je m'interromps un instant pour tousser un peu afin d'éclaircir ma voix...et surtout pour éviter une nouvelle crise de larmes.
- Qui s'est occupé de son enterrement ?
- J'ai du prévenir ses parents et Howard a tout organisé.
- Tu y étais ?
- Non. J'étais avec Agnès.
- Et les parents de Tom n'ont pas demandé la garde d'Agnès ?
- Eh bien disons que j'ai trouvé des arguments irréfutables pour ne pas la leur laisser. On ne peut pas dire qu'ils soient, l'un et l'autre, de bonnes fréquentations pour une enfant.
- Sur le papier, tu ne l'es pas non plus. Et comment as-tu géré tes affaires et ton contrat avec le FBI ?
- Je sais que tu ne veux pas rire, mais me croiras-tu si je te dis que j'ai fait l'acquisition d'un ordinateur et d'un smartphone aussi qui ne me sert qu'avec le Bureau ?
Je le regarde sans rire mais amusée quand même.
- Toi avec des outils pareils ? Red, c'est moi qui suis tombée sur la tête et c'est toi qui a des séquelles.
- Moque-toi, tiens ! J'ai même appris à me servir de tout ça et...je suis accro à certaines applications.
Cette fois, il a gagné, je ris doucement. Puis je redeviens vite sérieuse.
- Et donc, tu travailles depuis ton ordinateur et ton téléphone ?
- La plupart du temps, en effet. Et quand je m'absente, ce n'est jamais que pour quelques heures. J'ai passé ces 10 derniers mois ici, tu sais. Je voulais être là à tout prix pour Agnès et pour...toi. J'attendais et j'espérais ton réveil. Les médecins m'avaient prévenu que cela pouvait prendre un mois comme 10 ans.
- Que m'est-il arrivé ?
- Tu ne t'en souviens pas ?
- Je me souviens de m'être fracassé le crâne sur le parquet de l'appartement...et après, c'est nébuleux.
- Tu avais une fracture ouverte avec une hémorragie intra-crânienne. Quand on t'a emmenée aux Urgences, ils ont fait au plus vite car...tu étais en train de partir.
- J'ai failli mourir ?
- C'était vraiment limite. Ne me refais plus jamais une peur pareille. Je n'y survivrai pas une troisième fois. Je te préviens.
- Je vais essayer.
Il me sourit encore très tendrement. J'ai des milliers de questions qui tournent en rond dans ma tête. Je jette un regard circulaire et je m'aperçois soudain qu'il y a un autre grand lit dans la chambre.
- L'autre lit ?
- Je dors là, Elizabeth.
- Le bruit des machines ne t'a pas trop dérangé ?
- C'était le bruit de la vie. Ta vie. Parfois, il me berçait. Et j'aimais l'idée que tu sois la dernière personne que je voyais en m'endormant et la première à mon réveil. Si cela te dérange, je peux aller dormir ailleurs désormais.
- Non. Tu peux rester. Nous avons déjà vécu ça, tous les deux. Et puis, ce n'est pas comme si...Bref...Je ne sais même plus ce que je voulais dire !
Je me redresse avec difficulté. Le moindre mouvement me coûte des efforts incommensurables. Aussitôt, Red est auprès de moi.
- Je vais t'aider. Attends.
- Je voudrais aller à la salle de bain.
- Pourquoi ?
- Prendre une douche, ou un bain, faire pipi, toutes ces choses, vois-tu, que je ne peux pas faire dans un lit.
- Eh bien...ils t'ont posé une sonde urinaire, Elizabeth. Quant à ta toilette, une aide-soignante a veillé sur ton hygiène quotidiennement.
- Penses-tu qu'on pourrait désormais m'enlever la sonde ?
- Si tu te sens capable de te lever et de marcher, je crois que oui. Je vais leur demander. Ne bouge pas.
Il quitte ma chambre un moment et revient accompagné d'un médecin et de deux infirmières. Le médecin a l'air sévère quand il s'adresse à moi.
- Madame Keen, pensez-vous raisonnable de vous lever ? Vous n'avez pas marché depuis 10 mois et vos muscles sont atrophiés. Je veux bien vous retirer la sonde mais il est hors de question que vous quittiez votre lit sans assistance. Quant à vous laver, le bain est une bonne idée. La douche, vous l'oubliez pour l'instant. Alors ?
- Faites le nécessaire, docteur. Ce n'est pas en continuant à rester couchée que je vais retrouver du tonus musculaire. Alors autant commencer maintenant, vous ne croyez pas ?
- Avec de l'aide, c'est d'accord.
Red qui ne dit rien depuis quelques minutes intervient.
- Je te servirai d'appui, Lizzie.
J'ai visiblement mérité de me faire à nouveau appeler Lizzie. Je souris tellement ce petit nom me manquait. Le médecin reprend en s'adressant à Red.
- Pas seulement d'appui, Raymond. Tu vas sans doute devoir la porter. Et la soutenir dans des moments infiniment intimes qui pourraient s'avérer gênants pour vous deux. N'est-ce pas ?
Alors là, il n'est pas question que Red soit à mes côtés quand je vais aux toilettes !
- Je ne suis pas invalide à ce point, si ?
- Nous allons faire un petit test pour voir à quel point vous ne l'êtes pas. Commençons par vos membres supérieurs.
Il se met face à moi et me tend son bras.
- Maintenant, vous allez pousser sur mon bras le plus fort possible. Pour le faire bouger. Si vous y parvenez, vous gagnez la première manche.
Je me mets en position et je fais ce qu'il m'a dit de faire. Au prix d'un effort énorme, je parviens à faire bouger son bras...en le poussant avec les deux miens.
- Bien. Comment vous sentez-vous ?
- Comme si je venais de boxer un mur en béton. Mais sinon, ça va.
- Je voudrais voir comment vous allez vous en sortir avec vos jambes. Asseyez-vous sur le bord du lit.
Je manœuvre délicatement afin de sortir mes jambes du lit. Là, je sens que l'affaire va se compliquer. On dirait que j'ai du coton dans les guibolles.
- Etendez vos jambes vers moi et poussez-moi.
J'obtempère...sans succès. Même en essayant de toutes mes forces, je n'arrive pas à pousser.
- Bon. Vous commencerez la rééducation motrice dès demain. Mais vous avez gagné le droit de ne plus avoir de sonde. Je vais vous faire porter un fauteuil roulant et quelques menus objets pour que vos bras retrouvent leur force initiale. A priori, ils sont moins engourdis que vos jambes et vous allez en avoir besoin. Des questions ?
- Je pourrai aller aux toilettes toute seule ?
- Y aller, non. Y rester seule, oui. Tout est conçu pour que vous puissiez vous tenir.
- Et pour la baignoire ?
- Conçue pour également.
Red sort de la chambre pendant qu'on m'enlève la sonde. Je me sentirais presque revivre si je n'étais pas aussi...dépendante. Quand le corps médical repart, Red revient.
- Tu veux y aller maintenant ?
- Tu crois que je vais y arriver ?
- A quoi ?
- A me déshabiller, me laver, tout ça.
- J'en suis convaincu. Tu es beaucoup plus forte, en tous points de vue, que tu ne le crois.
- Mais tu vas rester près de moi ?
- Non. Je vais t'aider à te rendre dans la salle de bain et après, tu vas voir, tout est parfaitement équipé pour que tu puisses te débrouiller toute seule. Cependant, je serai ici en cas de besoin.
- D'accord.
Il s'approche de moi et passe mes bras autour de son cou.
- Prête pour une petite promenade dans mes bras ?
- Red, la salle de bain est à 3 mètres de mon lit. A vue de nez.
- Qui te dit que je ne vais pas t'emmener faire un tour avant le bain ?
Il me soulève dans ses bras et je pose naturellement ma tête dans son épaule. Il sent toujours aussi bon.
Et me voici dans la salle de bain. Où tout est effectivement conçu pour des personnes invalides. Il y a des poignées un peu partout. Un fauteuil pour s'asseoir et un rangement tout contre pour y poser nos vêtements, prendre des serviettes, du linge propre, etc. Quant à la baignoire, elle possède elle aussi des poignées pour me tenir si nécessaire. Il me dépose sur le fauteuil.
- Alors, qu'en dis-tu ? Je peux te laisser ?
- Je crois que tu vas pouvoir, oui. C'est très bien étudié, tout ça.
- Je te l'avais dit. Prends tout ton temps. Car ensuite, nous irons prendre un énorme petit-déjeuner.
- Je n'ai pas très faim. Et où comptes-tu m'emmener ?
- Alors, pour satisfaire à ta curiosité, sache que cet établissement pourrait ressembler à un hôtel avec des logements individuels et une salle de restauration de qualité. Il y a également une bibliothèque et plusieurs salles de sport.
- Et une unité de rééducation, je présume.
- Cela va de soi. Ils ont aussi plusieurs psychologues.
- Tu penses que je vais en avoir besoin, n'est-ce pas ?
- C'est à toi de décider, Elizabeth. Ce que tu as vécu est terriblement traumatisant. Je crois qu'en parler avec un professionnel ne te fera pas de mal. Mais si tu préfères parler avec Dembe ou avec moi...
- Avec toi ? Tu me caches toujours la moitié des choses ! Et puis, sans vouloir te vexer, tu es encore plus abîmé que moi par la vie ! Si je dois parler à un professionnel, je t'encourage à m'y accompagner.
Il ne me répond pas et me regarde de travers. Le rictus de sa bouche signifie qu'il réfléchit à la question mais ne compte pas vraiment lui donner une suite favorable.
- Je peux te laisser, maintenant ?
- Attends !
Soudain, je réalise que pour atteindre la baignoire, je vais devoir soit ramper, soit sauter. Et au sourire qu'il me fait, je suppose qu'il a deviné à quoi je pensais.
- J'approche le fauteuil, c'est ça ?
- Oui. Je me voyais mal devoir sauter dans la baignoire vide.
- Tu peux relever tes jambes ?
L'effort demandé me vaut un râle mais j'y parviens. Heureusement, il est rapide dans l'exécution de la manœuvre.
- Merci.
- Je t'en prie.
Une fois seule, je me déshabille lentement, et je glisse avec précaution dans la baignoire que je remplis d'eau chaude au fur et à mesure. Et là, allongée dans l'eau, mes muscles dans un élément apaisant, mon esprit repart. Et la douleur revient. Elle m'écrase la poitrine. J'ai l'impression que mon cœur va exploser ou se déchirer. L'eau coule toujours au même rythme que mes larmes. J'ignore si Red m'entend mais auquel cas, il ne bouge pas. Il sait ce que je vis. Il sait que j'ai besoin de pleurer et que sa présence n'y changerait rien.
Je reste ainsi dans l'eau pendant je ne sais combien de temps, à laver mon cœur et mon corps de tout ce qui les oppresse. Puis à mesure que la baignoire se vide, je me sens vidée aussi. Epuisée. Je sors néanmoins tant bien que mal de là afin de regagner le fauteuil sur lequel je m'écroule. Puis je mets lentement les vêtements propres qui sont sur une étagère dans le meuble, je me recompose un visage humain et j'appelle Red. Qui arrive dans la seconde. A croire qu'il était derrière la porte.
- Le carrosse de madame est avancé. Avec porteur, comme il se doit.
Il me soulève dans ses bras, me ramène dans la chambre et me dépose délicatement sur le fauteuil roulant qui n'attend que moi près de mon lit.
- On peut passer voir Agnès avant d'aller prendre le petit-déjeuner ?
- On va faire mieux que ça. Aujourd'hui, date exceptionnelle, elle va venir avec nous. Il faut que nous fêtions ton réveil, non ?
- Je n'ai pas le cœur à faire la fête, Red.
- Je sais. Mais Agnès...elle est si excitée qu'elle refuse de dormir ou de manger. Elle veut te parler, que tu lui répondes. Tu comprends ?
Quelle égoïste je peux faire ! Je rougis de honte.
- Je n'ai pas réfléchi. Pardon.
- Hey, non, tout va bien. Pour nous la vie a continué mais pour toi, aujourd'hui est le premier jour que tu vas passer sans Tom. Nous avons tous eu le temps de gérer les choses. Toi, pas.
- Oui mais Agnès est encore un bébé. Elle ne peut pas comprendre tout ça.
- Elle en comprend certaines de façon parfois étonnante. Mais je pense qu'aujourd'hui, elle est juste heureuse d'avoir retrouvé sa mère. Et c'est ce qui prime avant tout.
- Tu as raison.
Nous nous taisons tandis qu'il me pousse dans un couloir assez large. En approchant d'une autre chambre, quasiment face à la mienne, j'entends la voix de Dembe.
- Agnès, tu ne peux pas aller manger en pyjama, ma puce !
- Veux pas manger. Veux maman.
Nous faisons irruption dans la chambre et aussitôt, Agnès se rue sur moi.
- Maman !
J'ai droit au méga-câlin spécial maman, au bisou bien appuyé sur la joue et sa petite main encore potelée vient saisir la mienne. Puis elle regarde le fauteuil d'un air inquiet.
- Tu sais ce qu'on va faire toi et moi ? Tu vas t'habiller avec Dembe puis tu vas monter sur mon chariot avec moi et Raymond va nous emmener au restaurant. Tu veux bien ?
- Moui...toi habiller moi ?
- Je ne peux pas encore, ma chérie.
- Malade ?
- Un petit peu. Mais bientôt je serai guérie et nous pourrons nous amuser ensemble. D'accord ?
- Super !
Je tourne la tête pour regarder Red qui est hilare pendant qu'Agnès descend du fauteuil afin d'aller s'habiller. Dembe semble être sa nounou attitrée !
- Super ?
- Le 3ème ou 4ème mot qu'elle a su dire. Etonnant, non ?
- Pour le moins. Qui le lui a appris ?
- Aucune idée. Sans doute un truc qu'elle a entendu plusieurs fois à la télé.
- Par pitié, ne me dis pas qu'elle est fan de ces programmes pour enfants attardés !
- Elle est fan de programmes pour les enfants d ans, Lizzie ! Un vrai petit génie !
- Eh bien...voilà qui promet ! Question d'atavisme, tu crois ?
- Elle tient ça de toi, sans aucun doute.
- Et moi, de qui je le tiens à ton avis ?
- De toi. Et de ta mère.
- Pas de mon père ?
- Non.
Sa dénégation catégorique est sans appel. Pourtant, s'il est bel et bien mon père, autant Agnès que moi tenons notre intelligence de lui.
TBC...
