Sur celui-là je crois que je n'ai rien à dire, vous vous ferez votre idée par vous même
Silencieusement, Sam
Vous croyez connaître la douleur ? On croit tous la connaître. La douleur physique. Intense. Qui palpite après un mauvais coup à la crosse. Après une chute dans les escaliers. Mais la douleur morale non. On croit la connaître. On se la représente tous. Les cris. Les torrents de larme. Tout ça. Comme dans les films. Mais non. Dans la vraie vie c'est pas comme ça. Loin de là. Quand le toubib en face de vous lâche CE mot vous coupez le son. Vous réalisez pas. Il tourne dans votre tête. Comme la balle de l'écran de veille de Windows. Aux quatre coins. Sans vraiment trouver d'ancrage, de point de chute. Enfin si. Il en trouve un seul. En réponse. Mort. Voilà. C'est la seule chose qui traverse votre tête complétement vide.
Mort. Vous regardez ce mec en face de vous. Avec sa chemise bien repassée sous sa blouse blanche. Qui continue de vous parler. Vous abreuvant d'indication. Mais vous ne l'entendez plus. Vous êtes juste KO. Sonné. Groggy. Plus vraiment là. Mort. Vous ne pleurez pas. Vous ne criez pas. Rien. Une enveloppe vide. Et l'autre qui parle encore. Mort. C'est pas fait exprès. C'est juste la réaction humaine la plus basique du monde. Vous ne criez pas. Pas la force pour. Vous ne pleurez pas. Pas encore. Vous êtes juste assis. Sur cette chaise de plastique immonde. Que vous trouviez inconfortable au possible 3 minutes avant. Et qui vous indiffère désormais.
Vous tournez ça dans votre tête. Mort. Le docteur va poser sa main délicatement sur la votre. Vous expliquez le cheminement à faire. Mais vous n'êtes pas là. Vous êtes soit déjà beaucoup plus loin. Ou vous êtes retourné en arrière. Mais dans tout les cas vous ne l'entendez plus. Mort. Il va vous regardez. Vous demandez si ça va. Et le pire ? Vous allez répondre. Sans faire attention. Comme un automatisme. Comme quand vous vous cognez. Vous lâchez un « aïe » même si vous n'avez pas mal. Là c'est la même chose. A la question « ça va ? » il n'y a qu'une réponse possible. Que les gens veulent entendre. Oui. Alors vous lui donnez. Sans savoir comment. Pourquoi. Où. Elle s'échappe de votre bouche. Ce mot là. Ou un autre. Mort. Il va se lever. Vous donnez un dossier qui va se retrouver sur le buffet de la cuisine pendant des lustres. Vous serrez paternellement les épaules. Mort. Et vous relâchez dans le couloir. Avant de prendre quelqu'un d'autre.
Mort. Toujours pas de larme. Toujours pas de cri. Juste un vide silencieux. Et un mot. Mort. Vous n'allez pas poussez la porte de sa chambre. Pour dire quoi ? Mort. Vous sortez de l'hôpital. Dans les films le héros pleure sous la pluie. Là non il fait un soleil radieux. Il fait chaud. Les oiseaux gazouillent. Mort. Vous n'allez pas vous écroulez dans le bus. Non. Vous n'êtes pas entouré de gens qui pensent « oh le pauvre il a l'air secoué ». Mort. Dans la putain de vraie vie les gens sont dans leur musique. Au téléphone. Inconscient. Individualiste.
Mort. Vous glissez les clefs dans la porte. Vous n'avez pas l'impression de vous écroulez. Ni de voir son fantôme. C'est juste chez vous. Vous ne vous bataillez pas non plus contre vos larmes. Mort. Pas encore. Vous posez le dossier encombrant sur la table de la cuisine. Ouais pas le buffet ça change un peu. Mort. Vous ne vous asseyez pas sur le canapé en pleurant. Mort. Vous prenez le ballon de foot qui est posé à côté de l'escalier. Vous refermez la porte. De la maison. Pas celle de votre tête. Mort. Le mot tourne encore. Vous commencez à en avoir assez. Mais c'est le seul qui va avec le premier. Mort. Alors voilà. Il tourne. Vous vous dirigez vers le terrain. Vos potes sont là. Vous ne souriez pas. Vous ne parlez pas. Mais vous jouez. Vous savez pas comment. Par automatisme. Comme pour le oui du ça va. Le aïe de la fausse douleur. Mort.
Le soir tombe. Vous êtes pas inconscient de la froideur qui s'installe. Pas comme dans les films où le héros est rejoint par son ami fidèle qui lui pose une veste sur les épaules. C'est encore mieux quand il pleut… Vous rentrez donc. La maison est toujours la même. Le dossier toujours là. Vous avez faim. Mort. Dans un film, le mec, rentré, trempé et seul, noie son chagrin sur le canapé dans le noir, un verre d'alcool à la main. Non, vous, vous avez faim. Vous mangez. Même si une douleur sourde palpite. Pas au cœur. Non ce beau cliché. Mort. Non juste à la séparation de vos côtes. Ça brûle. Ça palpite. Mort. Vous enfournez votre pizza. Elle a du goût. Vraiment. Elle est bonne. Mort.
Puis vous avez du mal à respirez. C'est le premier symptôme que ça ne va pas. Mort. Vous reculez la chaise. Et ça y est. La digue s'ouvre. Pour de bon. C'est pas les belles larmes qui coulent bien droites sur les joues, les yeux brillants mais encore maquillés des stars de cinéma. Non. C'est douloureux, ça tire sur les joues. Vous avez le nez qui coule. Vous pleurez. Vous vous mouchez. Les larmes glissent dans la bouche. S'étalent vers le sillon du nez. Piquent le cou. Ça brûle la peau. Vous avez même pas assez d'air pour hurler à l'injustice. Non. Vous avez plus d'air du tout. Vous hoquetez. Moins charmant qu'au cinéma hein ?
Mort. Encore ce mot. Il ne veut plus vous lâcher. Il vous colle au cerveau. Et vous ramène au futur. Ou au passé. Ça dépend des gens. Puis tout s'arrête. Comme un bouton sur lequel on aurait appuyé. Vous jetez vos 30 000 mouchoirs dans la poubelle. Faites même la vaisselle. Un coup d'œil distrait au dossier. Pas encore. Mort. Vous éteignez derrière vous. Vous montez les marches. La vie continue exactement comme avant. Pourquoi elle changerait ? Mort. Vous prenez une douche. Ouvrez la fenêtre sur l'air frais de la nuit avant de vous glisser dans les draps. Et votre dernière pensée est synthétisée par la voix du toubib « votre père a un cancer ».
