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Dans l'ombre d'une mère

"Il existe, derrière l'Histoire originelle, une histoire bien différente. Celle de races d'hommes descendant d'animaux sauvages et puissants, appelés thérianthropes.

Durant l'évolution, les gênes d'autres animaux se mêlèrent aux gênes de certains singes, créant ainsi cette race mêlée d'une grande diversité d'espèce. Malheureusement, le temps passant, certaines de ces espèces vinrent à s'éteindre, n'en laissant aujourd'hui que sept différentes en plus de celle des Hommes dits hommes-singes. Ceux-ci semblent d'ailleurs totalement ignorer l'existence de cette race si semblable à la leur ; ils ne la voient pas, ne la sentent pas, semblent totalement aveugles et sourds – ce qui aura sans aucun doute permis d'éviter de nombreux conflits.

Beaucoup d'Historiens tels que moi pensent que le berceau de la race thérianthrope se trouve en Grèce, le seul pays où toutes les espèces survivantes de la race-mêlée semblent se concentrer. Est-ce la vérité ? Le saurons-nous seulement jamais ?

Mais cela explique sans doute pourquoi ce grand pays est constamment la proie de rivalités incessantes et de guerres sanglantes."

Extrait de « Histoire du monde thérianthrope »

Par le prince Ilias le Lion

an 387 av. J-C

...

Larissa, capitale de la Thessalie, fin de l'été de l'an 298 av. J-C …

Lestement, lentement, il banda son arc en prenant une grande inspiration, puis resta immobile en fixant sa cible. Il aimait cette sensation de force et de tiraillement qui retenait ses bras et faisait travailler les muscles de ses épaules ; il aimait ne voir que le drap sur le ballot de paille qui flottait au loin ; il aimait n'entendre que le vent autour de lui et sa respiration qui lui répondait. Dans ces rares instants de liberté qu'il parvenait à octroyer au temps, il se sentait en paix avec lui-même et ne pensait à rien d'autre qu'à la destination que devait avoir sa flèche. Toute autre pensée s'évaporait miraculeusement de son esprit, c'est sans doute pour cela qu'il aimait tant ces quelques moments d'intimité qu'il avait avec lui-même où une route et une seule apparaissait alors devant ses yeux : celle de son arc et de sa flèche.

Sentant que la corde rêche commençait vraiment à tirer sur ses bras, il relâcha sa respiration et tira. La penne en bois frôla sa joue, n'y laissant qu'une très fine cicatrice rosée, avant de se planter un peu à droite du centre de la cible, non loin du point d'impact de la précédente. Il sourit, les épaules douloureuses. En restant si longtemps sans s'entraîner, il avait eu peur de perdre ses capacités mais il ne lui avait suffi que de deux ou trois après-midis pour les retrouver, soulagé.

Il plongeait tout juste sa main vers le carquois qui pendait à sa taille pour y attraper une nouvelle flèche, lorsqu'une voix derrière lui l'interpela :

- Shun ! Ton frère et le roi arrivent !

Le jeune félidé sursauta, le cœur affolé et le souffle coupé, avant de se retourner. Une jeune fille courait dans sa direction, ses longs cheveux blonds entouraient son visage inquiet et sa toge virevoltaient entre ses jambes.

- Dépêches-toi ! dit-elle en arrivant à sa hauteur. Ils ont déjà franchi la grande porte.

Shun défit le ceinturon qui retenait le carquois autour de sa taille et le tendit à la jeune femelle qui s'en empara vivement, et l'arc avec.

- Vite ! réitéra-t-elle en courant vers la réserve d'arme du Palais.

Le jeune félidé ne se le fit pas dire deux fois et courut de l'autre côté, vers la porte de service qui donnait sur cette cours d'entraînement, et pénétra ainsi dans l'arrière cuisine. La chaleur était encore plus lourde ici qu'à l'extérieur, entre ces quatre murs, derrière les fourneaux des cuisinières, mais il ignora la sueur qui lui montait au front et courut à travers la pièce sous les regards amusés et agacés des cuisinières. D'habitude, il prenait garde à ne pas se faire voir afin que ni son frère ni son père ne soient mis au courant de ses aller-retour fréquents entre cette cour et ses appartements, hors à présent, cela lui était égal. Il lui fallait se dépêcher et peu importe que quelqu'un le voit. Il devait profiter de la lenteur du roi et de la distance qui le séparait d'eux pour se faire présentable et espérer qu'aucun des deux ne remarque quoi que ce soit.

Après avoir parcouru quelques mètres et pas moins de deux escaliers, il entra dans son immense chambre et claqua la porte derrière lui, emporté par sa propre vigueur. Il se rua vers la bassine de porcelaine qui contenait déjà de l'eau propre, s'y lava le visage avant de s'essuyer et de plonger dans son armoire, à la recherche d'une tenue plus présentable. La toge couleur sable qu'il portait était certes de bonne facture, mais présentait aussi des signes d'usure évidents. Un vêtement qui lui rappelait la simplicité de sa vie d'antan, avant que tout cela n'arrive ; un vêtement qu'il était obligé de cacher du regard de son frère aîné et du roi s'il voulait le garder. A peine se fut-il emparé d'une toge légère d'un blanc immaculé que la porte s'ouvrit à la volée. Son cœur faillit s'arrêter de peur, mais ça n'était que la jeune femelle blonde qui, essoufflée, venait lui prêter main forte.

- Vite ! répéta-t-elle en l'aidant à ôter sa vieille tenue trop courte.

Shun se retrouva vite en sous-vêtement, son vieux vêtement jeté dans l'armoire sans ménagement.

- Ils ne devaient revenir que dans deux jours ! lança-t-il alors que sa lingère le forçait à se pencher en avant.

Elle lui fit passer la toge par la tête et il se redressa, le souffle court, en enfilant les manches.

- C'est bon ou mauvais ? demanda-t-il, un peu inquiet.

- Tout dépend, répondit la femelle blonde en s'emparant de la brosse à cheveux, soit notre roi s'est retrouvé indisposé et a dû interrompre cette réunion, soit les négociations ont contenté tout le monde et se sont très bien passées, ou peut-être est-ce l'inverse.

Shun ne répondit pas, trop occupé à tenter de nouer sa ceinture brodée d'or et de vert, mais il ruminait. Et s'il s'agissait de la troisième option ? Si les choses s'étaient mal déroulées ? Après tout, le Griffon avait toutes les raisons du monde de ne pas faciliter la tâche au roi des Félidés. Il tenta d'arranger le retombé des fils d'or de sa longue ceinture, mais ses mains étaient trop fébriles et ses doigts tremblaient. Derrière lui, sa lingère peinait à brosser ses longs cheveux d'émeraude qui, indisciplinés, tombaient en cascade jusqu'à ses cuisses, emmêlés.

- Tu aurais quand même pu t'en occuper davantage ! se permit-elle de dire, fâchée.

- Pourquoi ? Si ça ne tenait qu'à moi, je les ferais couper, grogna Shun, de mauvaise foi.

- Peut-être mais ce n'est pas ce que veut ton frère.

Le jeune félidé grogna mais ne répondit rien. Il ne servait à rien de tenter d'expliquer son point de vue à une femelle qui avait été habituée, dès son plus jeune âge, à obéir aux mâles.

- Bon, ça ira comme ça, soupira la jeune félidée, désabusée. Tes sandales !

Shun se baissa dans l'armoire, désordonnant sa coiffure, ce qui provoqua un nouveau soupir de la part de sa lingère. Elle lutta ensuite quelques minutes pour nouer les lanières en cuir autour de ses chevilles menues, et tenta d'arranger sa chevelure alors que lui-même se nouait un collier d'or blanc et d'émeraude autour du cou.

Puis ils s'arrêtèrent tous deux et s'entreregardèrent, essoufflés, cherchant mentalement ce qu'ils auraient bien pu oublier. Shun détestait ces moments de panique où le retour de son frère et de son père l'effrayait. Mais sa vie était ainsi, désormais.

- Ça ira ? demanda-t-il à la jeune femelle, entre deux souffles.

- Je pense que oui, répondit-elle, apparemment soulagée. Prends le temps de te calmer un petit peu et vas-y.

Shun ne fit pas un mouvement. Son cœur cognait très fort dans sa poitrine étroite. Voyant qu'il ne bougeait pas, sa lingère lui sourit et reprit avec douceur :

- Je ne serais pas loin. Vas-y.

Le jeune félidé prit trois grandes inspirations puis se décida à sortir de ses appartements. Avec un peu de chance, s'il n'avait pas trop tardé, il parviendrait à intercepter son aîné et le roi avant qu'ils ne traversent le grand salon vers leurs appartements respectifs. A plusieurs pas derrière lui, il entendit la porte se refermer délicatement, signe que la femelle le suivait, comme elle l'avait promis. Il avait peur, mais ses pas le portèrent très vite jusqu'à sa destination.

Il entra dans le grand salon – utilisé normalement pour recevoir la bourgeoisie félidée – alors que le roi Kido, son grand frère et toute la garde royale s'y trouvaient déjà. Le petit félidé s'arrêta à quelques pas seulement de son père, qui lui adressa un regard profond d'un bleu perçant avant de s'arrêter à son tour.

Le cœur douloureux et les bras tremblant de panique, Shun s'inclina légèrement. Ses longs cheveux glissèrent délicatement sur ses épaules pour encadrer son visage, qu'il releva vers le monarque et dit, d'une voix tremblante :

- Bonjour père.

Il osa un coup d'œil vers son aîné et en eut le souffle momentanément coupé. Le regard d'Ikki, gris anthracite, était accusateur et aussi dur que la pierre.

- N'aurais-tu pas dû nous accueillir à l'entrée du Palais, Shun ? lui demanda le roi Kido d'une voix grave.

- Je … suis désolé, répondit le jeune félidé, j'étais dans les jardins … à l'arrière du Palais et …

Son père eut un sourire en coin à la fois amusé et attendri et s'avança. Son corps massif était droit et solide, à peine courbé malgré son âge avancé de soixante-trois ans. Il stoppa juste devant lui, le surplombant de toute sa hauteur, et dit :

- Ta mère aussi avait du mal avec l'étiquette. Elle allait où elle voulait, et quand elle voulait.

Lentement, il leva sa main droite et caressa doucement la joue de son fils, qui sentit son souffle se bloquer dans sa gorge. Ikki, toujours derrière le roi, ne détourna pas les yeux mais serra les poings.

- Tu lui ressembles de plus en plus, reprit le monarque, à mesure que le temps passe.

Shun était incapable de parler. Quelque chose d'étrange dans son esprit et son corps lui disait de faire attention. Chaque fibre de son être désirait que ce contact rugueux et tiède sur sa joue cesse.

Puis, sans rien ajouter de plus, le roi Kido mit fin à la caresse et s'en fut en direction de ses appartements, la démarche lourde mais pleine de prestance. Avant qu'il ne soit définitivement sorti, son premier fils se tourna vers les Chevaliers de la garde royal et leur donna l'ordre de suivre leur souverain. Ceux-ci obéirent et disparurent derrière la porte, qui se referma lourdement derrière eux.

Un silence gêné s'installa entre les deux frères. Nerveux, Shun triturait sa robe blanche et soyeuse de ses mains moites, soulevant le tissu et dévoilant légèrement ses fines chevilles. La mâchoire d'Ikki se contracta, signe qu'il était très en colère.

- Alors, tenta son petit frère dans un sourire inquiet, comment cela s'est-il passé ?

Le jeune Capitaine de la garde royale, encore engoncé dans son armure et ses vêtements de voyage, fatigué de la négociation avec le Griffon et de la chevauchée, prit le temps de respirer profondément avant de répondre à son cadet avec dureté :

- Tu as oublié ta flèche dans la cible.

Le sourire de Shun tomba instantanément et, voyant que son aîné faisait des efforts surhumains pour ne pas exploser de colère, il poussa un soupir et baissa les yeux, l'air coupable.

- Et si père l'avait vu ! éructa Ikki en faisant un pas lourd dans sa direction, son armure cliquetant dans le mouvement. Quand vas-tu arrêté de n'en faire qu'à ta tête ?!

Le cadet ne prit même pas la peine de répondre et détourna les yeux, se triturant les mains. Oui, et si le roi l'avait vu ? Qu'aurait-il fait ? Qu'aurait-il dit ? Il lui aurait une fois de plus parlé de sa défunte mère magnifique avant de lui caresser la joue, une lueur étrange dans les yeux. Shun frissonna.

- Je te croyais suffisamment responsable maintenant pour te laisser sans surveillance au moins trois jours, reprit son grand frère, mais de toute évidence je me trompais.

- Tout ça pour quelques entraînements au tir, murmura Shun sans oser regarder Ikki.

- Oui ! explosa celui-ci en faisant un pas supplémentaire. La prochaine fois j'ordonnerais à l'un de mes hommes de rester ici pour te surveiller et t'empêcher de faire des bêtises, comme avec les enfants !

- Et bien quand j'étais enfant, j'avais le droit de le manier cet arc !

Les deux frères se fixèrent intensément. Shun n'avait pu s'empêcher de répliquer, car dans son cœur somnolait la colère et la honte. Et parfois, toutes deux se réveillaient sans qu'il y consente. Malgré cela, dans les yeux d'Ikki, le calme semblait être revenu subitement.

- Tu n'es plus un enfant désormais, reprit-il doucement mais durement, et tu n'es plus un mâle non plus.

Shun baissa les yeux, mais ses poings se serrèrent jusqu'à lui faire mal. La honte. De ce que son corps était devenu. La honte. De ce que son propre père lui avait fait subir. La honte. De s'entendre dire qu'il ressemblait chaque jour davantage à cette mère qu'il n'avait jamais connu.

- Shun tu as eu quinze ans, continua Ikki en s'efforçant de ne pas voir le trouble dans les yeux de son cadet, et bientôt tu seras une véritable femelle, alors il faudra cesser tout ça et grandir.

Le jeune félidé détourna le regard en prenant une grande inspiration pour ne pas que sa colère fasse naître les larmes. Tout comme son aîné venait de le dire, il n'était plus un mâle mais sans être encore tout à fait une femelle. Alors qu'était-il ? Une chose créée par la vanité et le chagrin d'un vieux roi subitement gagné par la nostalgie d'un amour perdu.

- Les négociations avec le Griffon se sont bien déroulées, reprit Ikki sans quitter Shun des yeux, il nous apportera un soutien militaire si besoin est.

Les yeux toujours larmoyant de colère contenue, Shun se tourna et fixa son frère, étonné. Jamais Ikki ne lui avait fait part de quoi que ce soit en ce qui concernait le gouvernement du royaume félidé depuis qu'il était devenu le Capitaine de la garde royale, ainsi que le seul et unique héritier mâle du roi Kido.

- Pourquoi me dis-tu tout ça ? lui demanda-t-il sèchement.

Ikki prit une grande inspiration avant de répondre :

- Si les Serpents envahissent bel et bien l'Epire comme nos espions nous l'ont rapporté, il se peut très bien qu'ils descendent ensuite en Thessalie et si tel est le cas, nous aurons besoin de l'appui aérien de la Force de Frappe pour les repousser.

- Mais … je ne comprends pas …

Pourquoi Ikki se mettrait-il tout à coup à partager tout ceci avec lui ?

- Shun, reprit ce dernier non sans dureté, si tout ceci se produit, nous serons de nouveau en guerre contre les Serpents, et il se peut que le Griffon ne se contente pas d'une simple alliance militaire et d'une promesse. Il pourrait exiger un mariage en échange de son soutien.

Encore une fois, le souffle de Shun se coupa dans sa poitrine, l'emplissant d'une douleur aiguë et vicieuse. Le jeune félidé ouvrit la bouche mais ne sut quoi dire, aussi se contenta-t-il de fixer son aîné de ses yeux d'émeraude scintillant, hésitant entre exploser de rage ou s'enfuir en courant.

- Un mariage ? répéta-t-il d'une voix blanche.

- Tu es la dernière femelle de notre lignée Shun, déclara Ikki avec froideur.

Le jeune félidé recula d'un pas, incapable de parler et même de respirer. Il secoua lentement la tête de droite à gauche en tentant de dire :

- Non … je … je ne suis pas …

- Pas encore mais ça ne saurait tarder ! répliqua brutalement Ikki.

Shun sursauta. Sans qu'il le veuille, de l'un de ses yeux coula une larme, ce qui n'échappa pas à son grand frère. Celui-ci redevint plus doux, touché par la détresse de son cadet, et fit un pas dans sa direction mais un mâle de la garde entra dans le grand salon avant qu'il ait pu dire un mot.

- Capitaine le roi vous fait mander dans ses appartements.

Ikki se retourna, le visage dur et le regard flamboyant, vers son sergent qui ne broncha pas. Shun profita de cette diversion pour lui échapper et fila rapidement par la porte en courant, laissant son grand frère derrière lui qui ne fit pas un pas pour le rattraper. C'était inutile. Il était préférable de le laisser seul avec lui-même. Alors il fit volte-face et se dirigea vers la chambre du roi Kido, son père.

Shun courait à travers le Palais, le souffle court. Les larmes ne coulaient plus. Il les avait arrêtées grâce à tout le courage et la volonté dont il était capable, les laissant se déverser à l'intérieur de lui, dans son âme. Mais toute la détresse qu'il emprisonnait dans son cœur exploserait bien un jour ou l'autre, il en était certain. Un jour prochain. Bientôt. Mais pas aujourd'hui, il ne voulait pas être faible, pas maintenant.

Il sortit dans le jardin, essoufflé, et s'arrêta au milieu d'un parterre de fleurs rouge et jaune, baignées du soleil ocre de cette soirée de fin d'été, pour reprendre son souffle. Sa poitrine étroite aux muscles fins et tendus se soulevait au rythme de sa respiration saccadée. Presque sept années maintenant qu'il n'avait plus aucun contrôle sur sa vie, depuis que le fils légitime du roi, sans femme et sans enfant, avait trouvé la mort dans une bataille sanglante contre les Serpents, en Grèce. Ce dernier affrontement avait vu la fin du soulèvement du roi Dragon et de son peuple grâce à l'alliance de la Meute, armée du peuple Canidé, et de la Horde, armée du peuple Félidé. Mais cette joie de courte-durée cachait un drame qui avait ébranlé la Thessalie : la mort de l'héritier du trône, laissant le roi Kido sans descendance, et le peuple pratiquement sans espoir.

Le roi Kido, trop âgé pour avoir une nouvelle descendance, s'était alors tourné vers le plus grand de ses deux fils illégitimes : Ikki, pour le désigner comme son seul et unique héritier. Depuis lors, la vie de ces deux frères, cachés aux yeux du peuple et du roi depuis bon nombre d'année, avait totalement basculé.

Shun ferma les yeux, tout entier tourné vers les souvenirs de ces jours heureux où lui et son grand frère, deux bâtards royaux, vivaient paisiblement à l'abri des regards. Ces jours où le danger était loin – rien qu'un murmure à peine audible, une rumeur sans force péniblement portée par le vent – et où aucun d'eux ne se doutaient de ce que le destin leur réservait. L'humiliation. La séparation.

Se détournant du soleil, il baissa la tête et rouvrit les yeux, fixant les fleurs et l'herbe sèche. A cette époque, il était encore un mâle et son avenir était tout tracé : rejoindre la Horde en tant qu'archer et seconder son grand frère qui serait alors rapidement monté en grade ; mais leur père en avait décidé tout autrement.

Derrière lui, des pas étouffés lui firent relever la tête. L'odeur discrète et douce lui indiqua qu'il s'agissait non pas de son frère, mais de sa lingère.

- Shun ? appela-t-elle délicatement.

Celui-ci renifla bruyamment et se tourna vers elle, les yeux rougis par les larmes contenus. Il eut un sourire triste, et demanda :

- Tu as tout entendu ?

- Oui, répondit la femelle d'un air désolé.

Aucun des deux ne parla plus. Shun baissa de nouveau la tête, fixant ses pieds blancs perdus dans les fleurs. Il avait huit ans lorsque sa vie avait pris fin ; huit ans lorsqu'il avait rencontré son père pour la première fois ; huit ans lorsqu'il avait dû dire adieu à sa condition de mâle, et à son frère aîné tel qu'il l'avait toujours connu.

Le visage de sa jeune lingère était ravagé par la tristesse. Elle savait depuis sa naissance qu'être née femelle dans cette société félidée était synonyme de servitude et de sacrifice. Mais la condition d'androgynus était pire encore.

- Je suis désolée, dit-elle alors.

Car, au fond, il n'y avait rien d'autre à dire.

...

Au même moment, dans les appartements du roi …

Immobile, la tête haute et l'expression sévère, Mitsumasa Kido, souverain des Félidés, regardait son fils cadet par l'immense double porte fenêtre qui éclairait ses appartements privés, à l'étage, et donnait sur le petit jardin arrière. Une bouffée de nostalgie l'envahit soudainement lorsqu'un rayon de soleil, plus doré que les autres, éclaira la toge de Shun, l'illuminant. Comme sa mère lorsqu'il l'avait rencontré voilà près de vingt ans. Elle était si belle dans le soleil couchant, si mystérieuse, si sauvage, qu'il l'avait immédiatement obligé à rejoindre son harem, elle qui n'était qu'une fille de bucheron. Elle lui était longtemps restée inaccessible, magnifique et farouche, avant qu'il ne parvienne enfin à l'honorer. Mais ses souvenirs-là étaient toujours inévitablement accompagnés de ceux, bien plus tragique, de sa mort. Quinze années plus tôt, Shun était venu au monde et la lui avait prise.

Ayant perdu la seule femelle qu'il eut jamais aimé et qu'il n'avait gardé près de lui que cinq années, fou de chagrin, il avait refusé de reconnaître Ikki et Shun comme étant ses enfants. Les deux petits mâles avaient alors été adoptés par un Temple qui recueillait les orphelins, destinés à devenir des Chevaliers anonymes de la Horde. Mais la vie en avait décidé autrement. Privé d'héritier légitime, le roi Kido avait été forcé de se tourner vers cette progéniture qu'il avait jadis reniée.

En découvrant Ikki, âgé de dix années, il avait été stupéfait de voir à quel point ce dernier lui ressemblait. Copie presque conforme du mâle qu'il était étant enfant, il sut alors que le peuple n'aurait aucun mal à l'accepter comme souverain légitime. Puis, en voyant Shun, il crut pleurer. L'enfant semblait être la réincarnation de sa mère et possédait les mêmes traits fins, la même blancheur de peau, la même couleur de cheveux et cette même intensité lumineuse dans les yeux, indomptable et pourtant si douce. A peine l'eut-il vu qu'il l'aima.

Cependant, selon l'une des plus anciennes traditions félidées, il était impossible pour le roi d'avoir deux fils. Il ne pouvait y avoir qu'un seul héritier au trône, aucun fils cadet de roi n'avait survécu depuis des générations. Shun devait mourir.

Incapable de voir disparaître pour la deuxième fois celle qu'il avait aimée, le roi Kido avait rapidement pris une décision dont le peuple avait longuement parlé. Shun était très jeune à cette époque. Bien trop jeune. Cependant, aujourd'hui, alors qu'il regardait encore son fils cadet depuis cette hauteur, éclairé par la lumière chaude et dorée du crépuscule, il ne regrettait rien.

Il entendit frapper trois coups à la porte et se retourna lentement. Dans son dos, l'obscurité du soir gagnait déjà le fond de ses appartements privés. Sentant la lourdeur de son vêtement sur ses épaules, il réalisa alors qu'il ne s'était pas dévêtu et portait toujours sa tunique de voyage pleine de la poussière des routes de son pays. D'une voix rauque, il autorisa Ikki à entrer.

- Vous vouliez me voir ? demanda ce dernier en pénétrant dans la pièce.

- Lui as-tu parlé ? rétorqua le roi Kido en reprenant son observation.

Le jeune capitaine de la garde n'hésita qu'un instant et répondit :

- Oui Majesté.

- Nous avions pourtant convenu de ne le faire que lorsque le Griffon lui-même évoquerait cette possibilité.

- Oui, mais …

- Tu as bien fait.

Ikki resta sans voix, immobile. Dans le jardin, le souverain vit Shun repousser brusquement l'étreinte rassurante de sa jeune lingère, et l'éclat de sa voix lui parvint malgré la haute distance. Il se rebellait, comme il s'en était douté ; il se rebellait courageusement tout comme sa mère l'aurait fait.

- Il n'a pas conscience de sa valeur, murmura le roi Kido en quittant son poste d'observation pour se tourner entièrement vers son fils aîné.

Il le détailla des pieds à la tête. Malheureusement, plus Ikki grandissait et moins il lui ressemblait, et le peuple commençait à douter de sa légitimité. Il avait bien grandi, depuis ses dix ans. Mais bien malgré lui, le monarque en ressentait une certaine fierté. Ikki était un lion, une race dite royale depuis la construction de Larissa, mais qui n'était plus reparue dans la famille depuis le bannissement d'Ilias, prince Lion par excellence qui avait préféré fuir la capitale et sa famille plutôt que de participer à une guerre. C'était il y a si longtemps.

Le roi Kido soupira et retira son lourd vêtement de voyage empoussiéré, dénudant ses bras sous sa toge noire et légère, serrée à sa taille par une ceinture jaune. Plus il vieillissait et plus il se perdait dans ces souvenirs venus d'un autre temps. A plus de soixante ans, les hommes, mais aussi les thérianthropes, avaient tendance à se réfugier dans le passé pour se défaire de ce présent qu'ils ne comprenaient plus.

Hors le souverain de la Thessalie ne pouvait se permettre cela, et certainement pas avec cette menace qui grondait au nord. Alors il soupira et demanda à Ikki de voir avec lui les différentes stratégies qu'ils pourraient adopter avec la Horde si jamais le roi Dragon descendait de la Macédoine avec une armée de Serpents prêts à se venger. Et dire que la précédente guerre était terminée depuis moins de dix ans. Mitsumasa Kido se sentait vieux et las. Cette guerre, quelle qu'elle soit, serait sans doute sa dernière.

...

Au même moment, sur la mer Ionienne …

Le bras tendu vers la mer, immobile et patient, il attendait. Son regard affuté et habitué à scruter les cieux ne perdait pas le rapace des yeux alors que celui-ci s'approchait à grands battements d'ailes réguliers dans l'air marin. La mer sous la coque de l'énorme navire n'était qu'une étendue d'eau calme fendillée d'innombrables vaguelettes et, parfois, de quelques dauphins curieux qui venaient percer sa surface pour leur jeter des coups d'œil intrigués. Saga, Capitaine de l'Ordre des Dragons de Guerre aux ordres du roi Dragon, n'aimait pas particulièrement voyager en bateau. Il était un Serpent, un cobra royal venimeux plus précisément, et de ce fait n'était pas très à l'aise sur l'eau – les températures basses étant dangereuses pour lui – contrairement à son frère jumeau qui lui, était un anaconda, ou eunecte, un serpent aquatique constricteur et non venimeux. Avec ceci, il était aussi craintif envers les oiseaux, le Serpent en lui refaisant surface parfois lorsqu'un rapace s'approchait ainsi de lui, serres en avant. Aussi, lorsque le messager ailé vira légèrement à droite pour foncer droit sur lui et tendre ses deux pattes jaunes en avant, il se recroquevilla contre sa volonté et laissa l'animal se poser sur son bras tendu.

C'était un aigle à ventre roux, l'un des plus petits aigles de Grèce, docile, rapide et intelligent. Le petit oiseau de proie se laissa manipuler calmement alors que Saga détachait de l'une de ses pattes la petite lanière de cuir renfermant le message ; puis, une fois fait, il donna un morceau de viande crue à l'animal qui le goba tout rond et caressa son petit poitrail frétillant de l'index. Sans un regard pour l'horizon voilé de brume blanche, il se détourna des côtes invisibles du Péloponnèse et parcourut le pont à grandes enjambées. Il descendit dans les entrailles puantes du navire, fronçant le nez sous l'odeur de l'eau croupie et du poisson. Arrivé au bout du couloir sombre, il frappa à une fine cloison de bois moitié pourri et gorgé d'eau, puis entra sans attendre de réponse.

Le roi Dragon Rhadamanthe lui fit face. Il se tenait debout au milieu de sa cabine, devant l'étroite et unique fenêtre mal isolée qui diffusait une lumière terne dans la petite pièce. Une bougie solitaire posée sur une table basse ne produisait qu'une très faible chaleur ; les cheveux dorés du souverain des Serpents reflétaient quelques éclats orangés des flammes. Le Serpent s'inclina devant son roi.

- Majesté, dit-il courtoisement, un message du Masque de Mort.

Sans un mot, Rhadamanthe posa le parchemin rêche qu'il lisait sur la table puis tendit la main. Son Capitaine lui remit le mot encore enroulé dans sa lanière de cuir, puis tendit légèrement le bras vers la droite ; saisissant le signification de ce geste avec une rapidité étonnante, le petit aigle s'envola pour se poser gracieusement sur un petit présentoir qui tangua dangereusement, puis se stabilisa. Pendant ce temps, le roi Dragon lu le message avant de le présenter à la flamme de sa bougie.

- Il se tient prêt, déclara-t-il d'une voix grave alors que le papier brûlait difficilement, il faudra lui renvoyer un message lorsque nous accosterons en Epire.

- Bien, acquiesça Saga.

Il espérait du fond de son cœur que ce jour où il verrait enfin les plages des côtes ouest du pays des Ours ne tarderait pas ; non seulement il ne se sentait pas en sécurité en mer, mais en plus les navires Crocodiles que le Masque de Mort leur avait si aimablement prêté pour ce voyage n'avaient pas été conçus pour une si grande traversée : c'étaient des bateaux de pêche reconvertis expressément en navire de guerre et ils n'étaient pas très stable dans les hauts fonds. Le bois de leur coque, rongé par l'eau grandement salée du sud du pays, commençait à pourrir et ils avaient déjà perdus deux navires sur quinze depuis qu'ils avaient quitté la Macédoine par la mer Egée plus de deux mois plus tôt. Mais il y avait aussi la température : l'été finissait sur les terres, mais il était déjà loin en pleine mer et les Serpents supportaient mal le froid.

Mais tout ceci ne perturbait aucunement le roi Dragon ; il semblait avoir le pied aussi marin que n'importe quel matelot Crocodile ou Cétacé travaillant à bord, tout comme il était à l'aise dans le ciel, lorsque sa forme animale gigantesque le propulsait dans les airs. Saga n'avait vu le dragon qu'une seule fois mais il se souvenait parfaitement de son aspect effrayant, de ses écailles de couleur terreuse, de ses yeux rouge sang, de ses crocs luisant et surtout, de son odeur d'huile et de cuir chaud. La force de Rhadamanthe avait longtemps été crainte par beaucoup, y compris des Félidés et des Seigneurs du Ciel, qui préféraient se faire la guerre plutôt que de se préoccuper des Serpents. Il avait longtemps inspiré la peur, du moins jusqu'à l'arrivée des Canidés, qui bouleversèrent l'ordre établi.

Cet ordre, le roi Dragon voulait justement le faire renaître ; un pays qui lui appartenait sept années auparavant lui avait été volé, et il ne désirait qu'une chose, le récupérer. Saga était loyal à son souverain et ce depuis très longtemps, ils avaient vécu cette guerre ensemble et s'apprêtaient à en vivre une autre. Mais comparé à Rhadamanthe, il n'avait pas envie de revivre cette violence et cette peur constante ; Saga exécrait ce désir immonde de violence mais qui était-il pour se dresser face à son souverain ? Il avait bien tenté de le raisonner, et croyait même que ces sept années de bannissement forcé l'aurait changé, mais c'était rêvé. Le roi Dragon se fichait éperdument du trouble et du voile de violence qu'il s'apprêtait à lever. Il y aurait des morts innombrables. Cette guerre, il la voulait, il ne désirait rien d'autre que de se venger dans le sang et la brutalité, et le peuple Canidé tout entier allait payer pour ses fautes.

Bientôt, ils accosteraient sur les plages de l'Epire, et la première bataille de cette guerre terrible commencerait.


Comme promis, voici le chapitre 1 ! J'essaie d'installer un petit voile mystérieux sans trop en dire, j'espère que ça marche ... le chapitre 1, c'est toujours fatidique et jamais simple ! J'espère que ça vous plait ! En tout cas moi j'en suis relativement contente.

A dimanche prochain pour le chapitre 2 ! Et rassurez-vous, je ne pense pas prendre de retard pour cette fic, car j'ai plusieurs chapitres d'avance =) J'ai bien préparé mon coup cette fois-ci !

Bisous tout le monde !