Note : Ce chapitre fait référence à ma fic précédente, « Le premier voyage du capitaine Turner », notamment concernant la présence et le rang de James Norrington à bord du Hollandais Volant. Pour ceux qui ne l'ont pas lue, James est donc devenu le second de Will et tous ont déjà eu maille à partir avec Calypso.

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C'était une belle matinée d'automne, limpide et fraîche. Le ciel d'un bleu pur ruisselait de soleil mais un petit vent vif faisait moutonner les vagues et claquer les voiles.

Elisabeth escalada la passerelle d'un pas assuré, mais une fois sur le pont elle se retourna et retint un soupir.

A peine commençait-elle à s'éloigner que son fils lui manquait déjà. Elle l'avait confié à des personnes sûres, les parents de son meilleur ami, avec lesquels elle avait elle-même sympathisé. Elle n'était pas inquiète mais jamais encore elle ne s'était séparée de lui. Combien de temps s'écoulerait-il avant qu'elle revienne et le serre à nouveau dans ses bras ?

- Si je reviens… songea-t-elle malgré elle.

Elle repoussa farouchement cette pensée. Quelque danger qu'elle puisse courir, oui, elle reviendrait. Aussi bien pour son fils que pour son mari.

Elle se retourna et observa son navire d'un œil critique. Elle-même n'avait plus pris la mer depuis sept ans, mais l'Empress avait continué à naviguer sous le commandement intérimaire de Tai Huang, l'ancien second de Sao Feng et aujourd'hui le sien.

Régulièrement, le pirate revenait mouiller dans le port et faire son rapport à Elisabeth. Avec discrétion. Elle ne tenait pas à faire jaser. Ce n'était d'ailleurs pas qu'elle se soucie vraiment de ce que Huang avait à lui raconter, mais elle refusait de perdre tout contact avec « son » navire et l'univers qui l'avait toujours tellement fascinée.

Trois semaines s'étaient écoulées depuis que Chavers, le messager du capitaine Teague, était venu trouver la reine des pirates. Une fois sa décision prise, la jeune femme avait du organiser son voyage, faire porter des messages dans différents ports pour avertir Huang de revenir au plus tôt, trouver quelqu'un pour prendre soin de son fils et, surtout, mettre en sécurité le trésor sans prix dont elle était dépositaire et gardienne : le coffre de métal contenant le cœur battant de Will Turner.

Malgré tous ses regrets, Elisabeth avait renoncé à l'emporter avec elle. Elle se lançait dans une aventure manifestement dangereuse et elle n'était pas disposée à prendre le risque de perdre le coffre d'une manière ou d'une autre.

- Tout est paré, capitaine, fit Huang.

- Levez l'ancre ! rétorqua Elisabeth.

Et malgré ses réticences, elle ressentit un frisson d'exaltation lorsque la jonque se détacha du quai et prit majestueusement le vent.

Dans la cale, un rat trottinait entre les barils de nourriture en quête de son dîner quand il se figea brusquement, les moustaches hérissées. Ses yeux plus noirs que l'obsidienne luisaient d'un éclat rougeâtre dans la pénombre et ses griffes se crispèrent légèrement. Son odorat aussi bien que son ouïe l'avertissaient d'une présence humaine, bien que l'intrus se tienne rigoureusement immobile.

A pas comptés, près à déguerpir au besoin, l'animal s'approcha et tendit le cou pour flairer des semelles de cuir, puis une petite main reposant sur le sol. Un souffle régulier et paisible soulevait la poitrine du dormeur. Le rat s'enhardit et se dressa sur ses pattes de derrière pour glisser son museau pointu dans une poche de laquelle émanait une odeur appétissante. Un morceau de pain, une pomme, quelques noix.

Monsieur le rat se mit à table sans vergogne mais l'enfant ne s'éveilla pas. Il dormait avec la merveilleuse innocence de son âge, inconscient de l'obscurité qui l'entourait et de l'animal qui grignotait ses maigres provisions, inconscient du roulis de plus en plus accentué qui animait le navire et de la terre qui s'éloignait.

Sur le quai animé que l'Empress venait de quitter, au milieu des badauds, des portefaix, des marins et des marchands, une femme échevelée, affolée, déboula en courant, retroussant ses longues jupes très haut pour aller plus vite. En voyant la voile de la jonque déjà loin du port, elle poussa un hurlement de désespoir qui attira sur elle l'attention générale.

- William !! hurla la malheureuse en se tordant les mains. WILLIAM !!! reprit-elle encore plus fort.

Dans un mouvement désespéré, elle dénoua son tablier et l'agita pathétiquement au-dessus de sa tête, aussi haut et aussi énergiquement qu'elle le pouvait.

- Madame Turner ! cria-t-elle d'une voix entrecoupée de sanglots. Madame Turner ! Revenez ! Le petit s'est enfui ! Revenez, pour l'amour du ciel !

Mais personne à bord de l'Empress ne l'entendit, et si quelqu'un à bord aperçut ses signaux frénétiques, il ne s'en soucia pas.

Pleurant et sanglotant, la femme renonça d'ailleurs bientôt à ses inutiles efforts et se tassa sur elle-même en pleurant à chaudes larmes.

- Pauvre enfant ! gémit-elle. Et pauvre femme ! Dire qu'elle me l'avait confié. Ah, le sacripant !

Elle se détourna pour rentrer chez elle, accablée, et se heurta aux regards curieux ou ironiques de ceux qui avaient assisté à toute la scène.

- Et je ne sais même pas où elle va ! acheva de se lamenter la malheureuse, les prenant à témoin. Impossible de l'avertir !

La brave femme aurait été bien plus désolée encore si elle avait pu savoir vers quels dangers naviguaient son protégé et sa mère. Quelque part dans l'insondable, dans l'azur du ciel et la couleur turquoise de la mer, invisible et inaudible des mortels se dessina un sourire de louve affamée.

Etait-ce le souffle du vent, le grondement de la mer, le cri des oiseaux marins ? Un murmure, une menace fugitive, à peine une sensation :

- L'Empress a repris la mer, cette fois avec son capitaine… bien ! Viens, ma belle, viens toi aussi. Le puits t'attend, comme les autres, dès que j'en aurais terminé avec ce qui reste du Black Pearl.

Et sur les plages, un petit vent mordant fit voler le sable blanc en nuages qui retombèrent en crépitant.

OoO

En ouvrant les yeux dans le demi-jour glauque de sa cabine, Will Turner ne remua pas immédiatement, se demandant ce qui l'avait éveillé. La sensation d'une présence se fit finalement sentir tandis que les dernières brumes du sommeil s'envolaient et il tourna la tête, s'attendant plus ou moins à voir James Norrington, devenu son second, ou encore son père à ses côtés.

Mais il se redressa d'un coup de reins en reconnaissant celle qui l'observait avec une expression qui aurait été engageante s'il n'y avait eu, au coin de son sourire et dans ses yeux brillants, ce qui ressemblait fort à un avertissement.

- Calypso ?! fit Will, ébahi, un rien inquiet.

La dernière fois qu'il l'avait vue c'était sept ans auparavant, et certains à bord avaient encore des frissons lorsqu'ils repensaient à ce qui était arrivé alors. Changeante comme l'océan, amicale un moment, inexorable l'instant d'après, elle avait « déchargé » le jeune capitaine de la responsabilité de conduire à bon port les âmes de Cutler Beckett et de son âme damnée, l'espion Mercer. Ce qu'ils étaient devenus depuis, nul n'en savait rien et personne, Will y compris, n'avait vraiment envie de le savoir.

- Tu sembles étonné, sussura-t-elle en se rapprochant d'une démarche ondulante.

- Je ne m'attendais pas à vous trouver là, répondit-il, se demandant ce qu'elle lui voulait cette fois.

Elle tendit la main vers lui qui, instinctivement, se déroba.

- Te ferais-je peur ? émit Calypso en laissant entrevoir ses dents noircies dans un demi-sourire de chatte qui s'apprête à dévorer un mulot. Ou bien peut-être préfères-tu une autre apparence ?

Ce fut quasiment instantané. Tout à coup, là où un infinitésimal instant plus tôt s'était dressée la sculpturale silhouette de Tia Dalma se tenait à présent… Elisabeth. Une Elisabeth plus blonde et plus désirable que jamais, son visage illuminé d'un doux sourire, les bras tendus vers son époux :

- Will, dit-elle.

L'illusion était parfaite. Même la voix et ses intonations étaient totalement semblables. Will ferma les yeux. Malgré lui, son souffle s'était accéléré et son sang courait plus vite dans ses veines.

- Je t'en prie, souffla t-il. Ne fais pas ça.

- Ouvre les yeux, William Turner, ordonna-t-elle d'un ton sans réplique.

C'était bien la voix de Tia / Calypso cette fois, et Will se risqua à soulever ses paupières. La nymphe avait repris son apparence de prédilection et elle dardait sur lui un regard dur.

- N'oublie pas ce que je t'ai dit autrefois, reprit-elle sur le ton de l'avertissement. Tu as une mission à accomplir ; une mission et une seule. En échange, une fois tous les dix ans, tu pourras retourner à terre et retrouver celle que tu aimes. Mais n'oublie jamais que je peux à tout instant changer les termes de notre accord et te retirer cette journée à terre pour prix de dix années passées en mer.

- Mais… commença Will, interdit, en fronçant les sourcils. Je…

- Si tu veux conserver ce privilège, si tu veux la revoir, n'oublie pas : tu es le passeur d'âmes des océans. Tel est ton destin et telle est ta mission. N'en dévie pas !

C'était clairement une menace. Elle ne lui permit d'ailleurs pas de prononcer un mot ou de poser une question car, la dernière syllabe prononcée, elle prit l'apparence d'un cormoran et s'envola.

Abasourdi, Will chercha ses bottes en se demandant à quoi pouvait bien rimer cet avertissement. Depuis que le destin lui avait joué ce tour et avait fait de lui le nouveau capitaine du navire des morts, il avait scrupuleusement accompli sa tâche et n'avait pas l'intention d'y renoncer.

Pourquoi diable Calypso venait-elle donc en personne lui jeter semblable menace à la figure ?

S'il avait été aussi sensible à la présence sur la mer des vivants qu'il l'était de celle des morts, il aurait peut-être eu un début de réponse en sachant que son épouse naviguait à cette même heure vers la Baie des Naufragés.

Elisabeth était sur le pont, les cheveux au vent, partagée entre le plaisir de l'aventure et la culpabilité qu'elle éprouvait pour avoir laissé son fils derrière elle.

Quant à William Turner junior, il dormait toujours à poings fermés entre deux barils. Il aurait dormi encore un bon moment si une poigne rude ne l'avait tiré du sommeil en se refermant sur son épaule et en le secouant sans ménagement.

- Qu'est-ce que tu fais là, toi ? demanda Tai Huang d'une voix qui ne présageait rien de bon.

Eveillé en sursaut, le gamin battit des paupières plusieurs fois avant de se souvenir de l'endroit dans lequel il se trouvait et pourquoi. Puis, effrayé par cet inconnu au regard dur et à l'aspect peu engageant, il poussa une légère exclamation et tenta de se dégager en se reculant. En pure perte, car le pirate ne fit que resserrer sa prise et l'obligea sans douceur à se lever.

- Tu sais ce qu'on fait des passagers clandestins ? gronda t-il. On les jette par-dessus bord pour nourrir les requins ! Allez, sors de là !

Il le poussa en direction de l'écoutille qui menait au pont.

- Vous n'avez pas le droit ! protesta l'enfant en se débattant. Je veux voir ma mère ! C'est Elisabeth Turner, je veux la voir !

Certes, le jeune garçon ne s'attendait pas à être chaleureusement accueilli. Sa mère le gronderait, il n'en doutait pas. Sans doute même le punirait-elle, mais elle ne s'était jamais montrée excessivement sévère et le petit ne la craignait pas. Il était prêt à être grondé et puni s'il parvenait à ses fins : voir de vrais pirates et rencontrer son père inconnu dont il rêvait depuis qu'il était en âge de comprendre les récits de sa mère. En revanche, cet homme et ses menaces l'effrayaient, de même que la crainte d'être renvoyé à terre avant d'être parvenu à ses fins. Il ignorait s'il avait dormi longtemps et s'il était encore possible de le renvoyer et il n'avait aucune envie d'être jeté aux requins, aussi se débattit-il de plus belle.

- Lâchez-moi ! Lâchez-moi ! glapit-il en vain.

Sur le pont, Elisabeth crut avoir des hallucinations auditives, puis des hallucinations tout court en voyant Huang remonter à l'air libre en trainant une petite silhouette qui gesticulait et s'efforçait de lui faire lâcher prise.

- Maman ! s'écria William en la reconnaissant. Maman, dis-lui de me lâcher !

- Maman ? répéta Huang avec un immense sourire hilare.

Puis il donna une tape à l'enfant, sans d'ailleurs relâcher sa prise sur son bras :

- Il n'y a pas de « maman », ici ! On dit « capitaine », c'est compris ?

- Lâche-le, Huang, dit Elisabeth calmement.

Sitôt libre, William eut un mouvement pour se précipiter vers elle mais s'arrêta devant son regard sévère. Furtivement, il jeta un coup d'œil autour de lui et fut rassuré de voir de tous côtés l'océan à perte de vue. Avec un peu de chance, ils étaient déjà trop loin pour pouvoir faire demi-tour.

OoO

Plusieurs navires, dont une jonque, étaient à présent ancrés dans la rade bien protégée de la Baie des Naufragés. A bord, les équipages restaient sur le qui-vive et jetaient parfois des regards inquiets vers le grand large. Pourtant, ils éprouvaient en cet endroit un merveilleux sentiment de sécurité, hélas tempéré par l'idée qu'à un moment où un autre il faudrait repartir, affronter à nouveau l'immensité mouvante et traîtresse de l'océan, se risquer encore sur ces abysses insondables qui savaient si bien garder leurs secrets.

Eux, les fils des mers, eux qui avaient passé la plus grande partie de leur existence bercés par la grande bleue en avaient soudain peur. Peur de ce qu'elle pouvait receler. Il n'en était pas un, pourtant, qui ne préférait l'idée de perdre la vie au large plutôt que de sentir un jour le collier de chanvre se resserrer autour de son cou ou le sabre du bourreau lui trancher la tête.

Seulement voilà, eux qui pensaient connaître tous les secrets de l'océan, tous ses dangers, ils étaient subitement confrontés à l'inconnu. Un inconnu d'autant plus terrible qu'il était absolu. Pas l'ombre du début du moindre indice.

La mer les avait trahis, et cela suffisait à effrayer ces hommes qui n'avaient cependant plus peur de grand-chose depuis bien longtemps.

Dans la grande salle de la forteresse, une morne assemblée se tenait autour d'une table en jouant machinalement avec de menus objets : les nouvelles pièces de huit des seigneurs pirates, destinées à remplacer celles qui avaient été détruites pour libérer la déesse Calypso.

- Aucune nouvelle du capitaine Swann, dit enfin le Français Chevally de sa voix ampoulée.

- Elle peut encore venir, observa dame Ching. Jokar aussi. Ainsi que le capitaine Sparrow.

- Sparrow ? renifla l'autre avec mépris. Avec quel navire ?

- Celui que le destin lui donnera, répondit une voix profonde dans un coin sombre.

Les deux pirates se tournèrent d'un même mouvement vers le capitaine Teague, affalé dans son fauteuil et les pieds sur un tabouret, son vieux chien endormi à ses côtés avec son trousseau de clefs au coin de la gueule.

- A-t-il été prévenu ? demanda Chevally.

- Non, admit Teague. Personne ne sait où il est. Mais il finira bien par refaire surface.

- Si c'est dans six mois ou dans un an, observa Dame Ching avec aigreur, cela ne nous aidera pas beaucoup !

Teague haussa les épaules, tendit le bras pour saisir sa guitare et commença à jouer en sourdine, comme indifférent à tout le reste.

- A moins qu'il ne soit au final la dernière carte que nous puissions jouer, finit-il par dire entre haut et bas.

Au même instant, quelqu'un se précipita dans la pièce :

- L'Empress ! cria l'homme. L'Empress vient d'arriver dans la baie.

- Eh bien voilà, répondit Teague avec satisfaction.

Dans sa cabine, Elisabeth boucla un ceinturon autour de sa taille et glissa un sabre dans son fourreau. Puis elle adressa un regard sévère à William qui s'écrasait le museau contre la fenêtre et n'avait pas assez de tous ses yeux pour regarder.

- Toi, jeune homme, tu vas rester à bord, dit-elle d'un ton sans réplique.

- Mais Maman…

Radoucie, elle s'approcha et passa une main caressante dans ses longs cheveux bruns.

- Je dois participer à la séance du tribunal, expliqua-t-elle. Tu es encore un peu jeune pour cela –elle se souvenait que les bagarres étaient fréquentes- Mais plus tard si nous avons du temps, tu pourras descendre à terre. Je peux compter sur toi ?

- Oui, Maman, répondit l'enfant à regret. Mais je peux monter sur le pont pour regarder ? ajouta t-il d'un ton plein d'espoir.

- Oui, dit Elisabeth, tu peux, mais ne quitte pas le navire jusqu'à mon retour.

Le trajet en chaloupe ne fut pas long. Alors qu'elle tendait le bras pour se hisser sur le quai, Elisabeth vit une grosse main rugueuse entrer dans son champ de vision, se refermer sur son poignet et l'aider gentiment à prendre pied. Un peu surprise de tant de prévenance de la part d'un pirate, elle se tourna vers lui et un cri de surprise lui échappa :

- Monsieur Gibbs !!

- Ravi de vous revoir, mademoiselle Elisabeth, répondit-il avec chaleur, un immense sourire dans son épaisse barbe grise.

- Si je m'attendais à vous trouver ici ! s'exclama-t-elle, ravie, en lui claquant deux gros baisers sur les joues. Mais… mais alors, reprit-elle en regardant autour d'elle, Jack ? Le Black Pearl ?

Le sourire rayonnant de Gibbs disparut comme s'éteint la flamme d'une bougie.

- Non… dit-il d'une voix rauque d'émotion contenue. Jack n'est pas ici et le Black Pearl… vous ne savez pas ?

- Si, on m'a dit qu'il avait disparu. Mais vous n'étiez donc plus à bord ? s'enquit-elle, très étonnée.

Un gros soupir lui répondit.

- Plus depuis que le capitaine Barbossa s'en est emparé, dit-il en se dirigeant vers la citadelle, Elisabeth à ses côtés. C'était quelques semaines à peine après la bataille contre la Compagnie des Indes. Jack a quitté Tortuga et je ne l'ai jamais revu depuis.

La jeune femme écoutait avidement, partagée entre diverses émotions contradictoires. Elle n'était pas vraiment surprise, elle n'avait pas réussi à se convaincre de la mort de Jack. Elle n'en était pas moins attristée pour Hector Barbossa. Et elle commençait à fulminer en comprenant qu'on lui avait délibérément caché certains éléments pour forcer sa décision de venir.

- Mais comment êtes-vous ici, vous ? demanda-t-elle en pénétrant dans la forteresse. Vous avez intégré un autre équipage ?

Elle avait peine à imaginer Gibbs autre part qu'aux côtés de Jack Sparrow.

- Oui et non, répondit tristement le vieux marin. Quand Jack est parti j'ai passé un certain temps à Tortuga, vous savez. Plusieurs années, en fait. Mais j'ai fini par m'ennuyer et puis il faut vous dire que Tortuga, quand on n'a plus un sou, ça n'est plus très drôle. Heureusement, un jour le capitaine Teague a mouillé dans la rade et je lui ai demandé de m'engager. Mais…

Il baissa la voix :

- Il ne rajeunit pas, il ne navigue plus beaucoup, vous savez. Donc en fait d'équipage, nous sommes plus souvent à terre qu'en mer.

Elisabeth fit signe qu'elle comprenait et pénétra dans la grande pièce sombre dans laquelle se réunissait la cour des frères en marquant un imperceptible temps d'arrêt. Elle ne pouvait s'empêcher d'éprouver une certaine émotion en se retrouvant à nouveau en cet endroit, près de sept ans après ses dernières aventures. Une foule de souvenir afflua, qu'elle repoussa pour se concentrer sur le moment présent.

La Baie des Naufragés n'avait pas changé, la pièce non plus, et c'était les mêmes visages de forbans qui se tournaient à présent vers elle. Moins nombreux qu'autrefois, cependant : l'assemblée n'était pas au complet. Cinq manquaient à l'appel : Jack Sparrow, Hector Barbossa, le portugais Villanueva, Jokar et Aman le corsaire.

D'un geste sec, la jeune femme enfonça son sabre dans le globe qui semblait présider l'assemblée et s'avança vers un siège libre.

- Bienvenue à vous, capitaine Swann, reine des pirates, dit Teague avec une emphase que démentait son sourire narquois, si semblable à celui de Jack.

Elisabeth inclina la tête sans répondre. Elle avait un peu de mal à se persuader que tout cela était réel et qu'elle se trouvait bien à nouveau parmi une assemblée de pirates.

Contrairement à l'habitude, le vieux gardien du code était assis avec les autres et s'apprêtait manifestement à participer aux débats.

- Je crains qu'il soit inutile d'attendre davantage, dit-il. Tous mes messagers sont rentrés, aucune trace du capitaine Jokar.

Il soupira.

- Je crains qu'il ait disparu à son tour.

Elisabeth baissa la tête. C'était pire que ce qu'elle avait imaginé.

- Mais que se passe t-il exactement ? demanda-t-elle. On m'a dit que les navires des seigneurs pirates disparaissaient l'un après l'autre sans laisser de traces.

- C'est exact, fit dame Ching. Et nous avons donc toutes les raisons de penser que nous sommes tous menacés. Nous devons nous unir pour vaincre cette nouvelle menace.

- Encore faudrait-il savoir à quelle menace nous avons affaire, rétorqua Chevally. C'est bien là tout notre problème. Comment combattre un ennemi que l'on ne connaît pas ? Comment savoir d'où vient le danger ?

- Et que proposez-vous pour le connaître ? demanda Elisabeth.

Les autres la regardèrent un peu par en-dessous, ou détournèrent les yeux d'un air gêné.

- Nous pensions faire appel à votre époux, ma chère, dit enfin dame Ching d'une voix froide.

- C'est impossible ! rétorqua vivement Elisabeth. Et même si c'était possible, je ne le permettrais pas. Je refuse de lui voir abandonner sa mission et subir le même sort que Davy Jones !

Elle abattit ses deux mains à plat sur la table et plongea son regard soudain durci dans celui de chacun de ceux qui l'entouraient, tour à tour.

- Et c'est mon dernier mot ! acheva-t-elle d'un ton sans réplique.

Il y eut un long silence gêné puis le capitaine Teague reprit lentement la parole.

- Il ne serait pas question qu'il abandonne sa mission, capitaine Swann…. commença t-il.

- Capitaine TURNER ! aboya Elisabeth.

- Si vous préférez, dit le vieil homme d'un ton conciliant. Mais comme le capitaine Chevally vient de le faire remarquer, pour nous organiser face à cette menace nous devons impérativement savoir ce qu'elle est. Or, comme on vous l'a sans doute expliqué, nous n'avons aucun indice. Pas un morceau d'épave, pas même un corps. Sans parler d'éventuels survivants.

- Où voulez-vous en venir ? demanda Elisabeth avec méfiance.

- Eh bien, notre seule possibilité d'obtenir des renseignements dans ce contexte est donc d'en obtenir des victimes elles-mêmes…. des morts. D'où la nécessité de contacter celui qui a recueilli ces morts après le drame.

Sourcils froncés, Elisabeth réfléchit un moment.

- Seulement ça ? insista-t-elle enfin. Juste lui demander s'il sait ce qui s'est passé ?

Les autres opinèrent.

- Reste que…. poursuivit la jeune femme, reste que je n'ai aucune idée de la manière dont on peut le contacter.

Il y eut un nouveau et long silence.

- Vous n'avez aucun moyen ? reprit enfin dame Ching d'un air de doute.

- Aucun, répondit sincèrement Elisabeth.

Les pirates firent de longs nez, visiblement dépités.

- Il n'y a donc qu'une seule solution, dit enfin Teague après que le silence se soit longuement installé.

Tous se tournèrent vers lui.

- Lequel ? demanda Elisabeth.

Le vieil homme ne répondit pas tout de suite, s'amusant à jouer avec une de ses bagues en la faisant tourner autour de son doigt.

- Le navire des morts, dit-il enfin, apparaît lorsque la mort est proche.

- Oui, admit Chevally, mais alors il est trop tard !

- Pas forcément. Si vous êtes bien vivant à côté d'un mourant, vous serez à même de le voir apparaître et d'entrer en contact avec son équipage, il me semble.

Tous frissonnèrent.

- Que voulez-vous dire exactement ? s'enquit Elisabeth d'un ton sec. Avez-vous l'intention de tuer quelqu'un à seule fin de faire venir le Hollandais Volant ?

- Sans la moindre hésitation, ma chère, confirma le vieux pirate.