L'emploi du temps de Castiel lui laissait véritablement des libertés. Cette année, il aurait pu travailler à la supérette de nuit, ou bien à la cafétéria le matin. Et même en bossant pour le Shirley's, il aurait pu choisir le service du lundi, celui du mercredi ou simplement se charger des week-ends.
Mais non, il fallut qu'il choisisse ce jour-là de la semaine, à cette heure-ci.
Le Shirley's était sûrement le restaurant le plus calme du campus mais c'est ce qui faisait son charme. Et puis Castiel lui-même était quelqu'un de calme, de réservé et de réfléchi. Toujours est-il que cet établissement lui convenait, et il prenait plaisir à servir ses discrets clients.
Ce jour-ci, l'unique cliente du restaurant était une habituée, une jeune femme blonde qui étudiait les langues et dont Castiel ignorait le nom. Elle était assise dans son box habituel, penchée sur ses cours, quand la sonnette tinta.
Castiel passa la tête par le passe-plat, qui servait plus souvent à observer les clients depuis les cuisines qu'à véritablement faire passer des plats. Il vit un homme d'environ son âge traverser la salle, et tenter d'attirer l'attention de la jeune femme en passant. Castiel ne put retenir un sourire quand sa tentative se révéla infructueuse. Il ne pouvait pas supporter ce genre d'hommes trop assurés, qui pensaient avoir tout pour eux.
Il attrapa son carnet dans sa poche arrière, et sortit des cuisines pour se diriger vers le box du jeune homme.
- Je vous sers ? demanda-t-il tête baissée, occupé à tourner la page utilisée de son carnet.
Il releva ensuite la tête, dans l'attente d'une réponse. L'autre ne le regardait pas, mais il était positionné de telle sorte que Castiel voyait son visage.
Et le fait est que cet homme avait tout pour lui.
Il avait le visage très dessiné et harmonieux, et la mâchoire carrée. Il ressemblait en vérité davantage à un modèle de magazine qu'aux clients habituels du Shirley's.
- Un plat du jour, s'il vous plait, fit-il d'une voix grave sans lever la tête. Avec une carafe d'eau.
En effet, il était trop occupé à contempler les cheveux de la jeune femme blonde devant lui, qui oscillaient avec sa tête qu'elle penchait sur la gauche quand elle réfléchissait.
Castiel se mordit la lèvre inférieure. Evidemment qu'il était intéressé par les femmes… Qu'avait-il espéré ?
Il prit rapidement note de sa commande, puis repartit en direction des cuisines. Il fut accueilli par un long sifflement admiratif. Plus loin, accoudé contre un lavabo en métal et dans un tablier blanc se tenait Balthazar, le cuisinier des lundis et des jeudis.
- On commence à faire dans le VIP ! Dis-moi Cas, il est aussi sexy de près qu'il l'est d'ici ?
Castiel laissa échapper un rire à son image, discret mais sincère.
- Moins fort Balth, les murs ne sont pas très épais…
- Quoi, fit Balthazar, un peu moqueur, tu as peur que je te casse ton coup ?
Puis, voyant Castiel fuir son regard, il répéta avec un peu plus d'assurance :
- C'est ça, tu as peur que je te casse ton coup !
Castiel prit un torchon qui trainait là, et l'envoya valser en direction de son collègue qui l'attrapa au vol.
- Il est hétéro, imbécile.
Balthazar hocha la tête, faussement compréhensif, et reprit comme une évidence :
- Tu n'as donc plus qu'à changer de sexe…
Devant le regard exaspéré de Castiel il continua :
- Quoi ! Ça vaut le coup, pour un spécimen pareil !
Il posa le torchon sur son épaule, puis demanda plus sérieusement :
- Bon, qu'est-ce qu'il veut le beau gosse ?
- Un plat du jour, lui répondit Castiel. Avec une carafe d'eau, mais je m'en charge.
- Tu comptes le séduire avec une carafe d'eau de véritable amour ? se moqua gentiment Balthazar en allumant le feu sous la poêle.
- La ferme, asséna Castiel en secouant la tête. Ou tu risques de prendre plus d'un torchon dans la figure d'ici à la fin du service.
Il remplit une carafe d'eau, avant de se poster près du passe-plat pour observer leur client qui était toujours occupé à contempler l'étudiante.
Quelques minutes plus tard, il fut averti d'un coup de louche sur le crâne que l'assiette était prête. Il se retourna en se frottant le crâne, sourcils froncés.
- Arrête de contempler Belle Gueule et vas le servir, veux-tu ?
Castiel prit l'assiette dans une main, la carafe dans l'autre, et poussa les portes de la cuisine d'un coup de hanches.
Le jeune homme s'était renversé sur la banquette, les yeux toujours rivés sur les cheveux désormais détachés de l'autre cliente. Castiel suivit son regard, légèrement contrarié. Il posa l'assiette devant lui, puis la carafe un peu plus loin. Son client considéra sa main un instant, avant que son regard ne remonte et ne rencontre celui de Castiel.
Vert. Ses yeux étaient d'un vert profond et sérieux. Il se renversa sur la banquette, et se mit à le dévisager avec une expression mi-surprise, mi-appréciatrice. Castiel commençait à se sentir mal à l'aise.
- Voilà, dit-il simplement en indiquant l'assiette de la main.
Il se maudit aussitôt. C'était probablement la phrase la plus banale et inintéressante qu'il aurait pu prononcer.
Le jeune homme aux yeux verts passa sa langue sur ses lèvres dans un mouvement inconscient, et Castiel ne put s'empêcher de suivre le geste du regard.
- Voilà, confirma l'autre avec amusement, et Castiel rougit de sa stupidité.
A ce stade, seuls les automatismes qu'il avait intégrés fonctionnaient encore, alors il marmonna :
- A… Appelez-moi si vous avez besoin de quoi que ce soit.
Il fit ensuite demi-tour et rejoignit les cuisines, mortifié. Il manqua de peu de bousculer Balthazar, qui était posté près du passe-plat.
- Qu'est-ce que tu fais ? demanda Castiel.
Balthazar se retourna, et s'accouda sur le rebord du meuble.
- Hétéro, mon œil ! fit-il d'un ton narquois. Il te dévore littéralement des yeux ton hétéro !
Castiel baissa la tête avec un sourire désabusé :
- C'est faux. Tu te fais des idées.
- Je suis sérieux, il t'a suivi du regard jusqu'ici ! Et regarde-le, il a oublié sa belle blonde…
Castiel se pencha par le passe-plat, suivant le geste de Balthazar. Leur cliente était en effet en train de passer la porte et le jeune homme arborait un air rêveur, les yeux dans le vague.
- Tu vois ? reprit Balthazar en se mettant à son niveau. Tu t'es mis le canon dans la poche.
- Je ne vois pas vraiment comment j'aurais fait ça, dit Castiel en s'écartant du passe-plat pour se diriger vers un lavabo.
- Comment ? répéta Balthazar en le rejoignant. Allons Castiel, tu sais bien que ta bouille d'ange fait craquer tout le monde…
Castiel secoua la tête, faussement consterné :
- Tu ne déduirais pas ce genre d'imbécilités si tu ne passais pas ton temps à jouer les commères…
- Je n'y peux rien, se défendit-il en haussant exagérément les épaules, c'est ce qu'il y a de plus intéressant à faire ici.
- Et que dirais-tu de cuisiner ? lui suggéra Castiel.
- C'est ennuyeux.
- C'est ton job, lui fit-il remarquer.
- Ce n'est pas un vrai job. Même toi tu pourrais le faire.
- Je te remercie Balth, vieux frère, ironisa-t-il.
- Je t'en prie Cas. Le plaisir est pour moi.
Après un instant de silence, il ajouta plus doucement :
- Tu vas lui demander son numéro, hein ?
- A qui ? demanda Castiel en feignant de ne pas comprendre.
- A Belle Gueule, tiens ! Tu ne vas pas le laisser se sauver comme ça ?
- Ne sois pas stupide, je vais me ridiculiser. Et vas t'occuper d'essuyer la vaisselle, c'est ton boulot, pas le mien, ajouta-t-il.
Balthazar grommela quelque chose à propos de la répartition des tâches, et Castiel se retourna vers le passe-plat. C'était définitivement un très bon point d'observation sur ce box…
Quand leur client eut fini son assiette Castiel attendit quelques dizaines de secondes, puis il poussa les portes et marcha jusqu'à lui.
- Je peux vous débarrasser ?
Le jeune homme leva les yeux vers lui, et prononça d'une voix volontairement charnelle :
- Oui, s'il te plait.
Le serveur ne put maintenir le contact visuel, et il baissa les yeux en prenant son assiette vide.
- Vous prendrez un dessert ?
L'autre sembla réfléchir un instant, et passa à nouveau sa langue sur ses lèvres. Castiel suivit le mouvement des yeux, puis papillonna des paupières pour se concentrer.
- Juste un café, s'il te plait, dit-il finalement.
Ça, il pouvait le faire. Il s'apprêtait à repartir, quand il entendit la voix grave ajouter :
- Et ton prénom.
Castiel releva complètement la tête à ces mots, surpris.
- Oh, euh…
Il ne s'attendait pas à cette question. Il déglutit, avant de reprendre :
- Castiel. Je m'appelle Castiel.
Avant qu'il n'ait pu comprendre, l'assiette vide était dans sa main gauche, et il tendait la droite devant lui.
Les secondes s'étirèrent, et le regard du jeune homme glissa de sa main jusqu'à ses yeux, s'arrêtant imperceptiblement sur ses lèvres. Et puis il attrapa sa main, et son visage s'éclaira d'un sourire charmeur.
- Dean. Ravi de faire ta connaissance, Castiel.
Il détachait toutes les syllabes de son nom, comme pour savourer chacune d'elles. Dans sa bouche, son nom particulier qui lui avait valu nombre de moqueries lui semblait tout à coup original et séduisant.
Alors il esquissa un sourire plus avec les yeux qu'avec les lèvres, et repartit en direction des cuisines.
Il poussa la porte, un peu sonné, pour tomber sur Balthazar qui le contemplait avec un sourire amusé, perché sur un plan de travail en métal.
- Alors comme ça, Belle Gueule a un nom…
- Dean, prononça Castiel le regard dans le vague, plus pour lui-même que pour Balthazar.
Celui-ci descendit de son promontoire, et traina une énorme caisse sur roulettes jusqu'au serveur.
- Allez, assieds-toi Cassie. Je vais lui préparer son café, à Rapunzel.
Castiel s'exécuta, et se laissa tomber sur la caisse qui émit un bruit sourd. Balthazar secoua la tête avec amusement, avant de le contourner et de s'atteler à la préparation du café.
Quand ce fut fait il attrapa une soucoupe qu'il mit sous la tasse et fit un pas vers Castiel, avant de se raviser. Il revint sur ses pas et prit un stylo dans son tablier, puis griffonna en vitesse le numéro de portable de Castiel sur le coin d'une serviette en papier. Il la glissa ensuite entre la tasse et la soucoupe, rangea son stylo dans sa poche, et vint se planter avec la tasse devant Castiel
- A toi de jouer Cas, lui dit-il en lui tendant la tasse.
Castiel l'attrapa tout en se levant, lissa son tee-shirt d'une main, et poussa les portes de la cuisine. Il ne put détacher son regard de la nuque du dénommé Dean alors qu'il s'approchait, et il prit le temps de décider que châtain foncé était sa nouvelle couleur préférée.
Il déposa sans un mot la tasse devant lui, avant de faire volte-face. Il sentit aussitôt le regard vert le détailler de la nuque aux pieds avec insistance, et le sentit sur lui jusqu'à ce que les portes de la cuisine se referment derrière lui.
Il n'y trouva pas Balthazar, alors il poussa la porte de service pour y trouver son ami, appuyé contre le mur de la ruelle, une cigarette à la main.
- Alors ? Qu'est-ce que j'ai raté ? demanda-t-il, les yeux brillants.
- Rien du tout, lui répondit Castiel, la voix basse. Je lui ai apporté son café, je suis reparti.
- C'est tout ? insista-t-il sans se séparer de son expression ravie.
Castiel eut un soupir légèrement agacé.
- Oui, c'est tout… Tu sais que je ne suis pas fait pour la drague, Balth.
Le visage du cuisinier se mit à rayonner. Quelque chose dans cette réaction dérangeait Castiel.
- Quoi ? interrogea-t-il.
Pour toute réponse, Balthazar se mit à rire franchement, délaissant sa cigarette qui commençait à s'éteindre.
- Quoi ! insista-t-il, commençant à s'énerver de son attitude.
Puis il songea qu'il connaissait cette expression satisfaite que Balthazar arborait parfois quand il avait fait quelque chose de vraiment stupide. Alors ses épaules s'affaissèrent, et il demanda avec un calme annonçant la tempête :
- Balthazar… Qu'est-ce que tu as fait ?
