Chapitre 2 : La Neige et la bête.
Cela faisait peu de nuits que Talya passait entre les murs du quartier général japonais. Mais déjà, la nature d'une partie de ses activités avait radicalement changé. Elle se trouvait à présent penchée sur une carte, assise à une table, sur une chaise. Là, avec sa carte. Et son crayon dans la main. Il lui semblait que n'importe qui la voyant ainsi serait capable de percevoir instantanément tout le ridicule du tableau. Toute sérieuse sur sa lecture, avec son petit crayon prétentieux dans la main comme si il y avait la moindre chance qu'elle en fasse quoi que ce soit de pertinent dans un avenir proche.
Talya n'était pas une spécialiste de l'étude des cartes. Ou du moins ni elle-même ne personne de sa connaissance n'aurait compté sur ses talents de stratège en cas d'urgence. En tous cas, jusqu'à ce qu'un évènement de la veille ait fait d'elle la préposée aux cartes.
Talya avait rencontré Athéna. Bien sûr, ce n'était pas la première fois qu'elle se trouvait en présence de sa présente incarnation, mais son arrivé au Japon avait été pour elle la véritable occasion de lui montrer ton son respect et de lui jurer fidélité, avec les chevaliers de bronze pour témoins. La scène avait assurément été très émouvante, et sans doute troublée par tant d'émoi, elle jugea bon le soir même d'intervenir durant une réunion stratégique.
Ils étaient en possession d'une carte du sanctuaire sous-marin. Comment, Talya n'en savait rien. En revanche, elle avait immédiatement su comment y pénétrer à moindre risque. Il n'était pas dans sa nature de donner son avis autour d'une table ou elle était invitée pour la première fois, et en si bonne compagnie. Elle avait laissé ses compagnons d'arme réfléchir un moment, tous penchés sur la carte tels qu'elle-même l'était à ce moment, ils avaient émis divers hypothèses. Pour finir, cela lui sembla bête. Et bête qu'elle était, elle ouvrit grand son bec, et sans doute aurait-elle laissé tomber sa proie si il en avait été question puisque, hé, préposée aux cartes… Franchement.
Par le côté est.
Ils plissèrent tous les yeux, se penchèrent à nouveau sur la carte, l'évidence les frappa et en moins de temps qu'il n'en faut pour dire « Harengs au vinaigre » elle était préposée aux cartes.
Evidemment, l'essentiel de son quotidien ne tenait pas à l'élaboration de ce point stratégique. Les chevaliers de bronze et elle s'entrainaient d'arrache-pied. Tant et si bien que cette expression avait failli devenir littérale pour le chevalier du Cygne. Talya ne ménageait pas ses compagnons à l'entrainement. Bref.
Elle avait aussi eu la joie d'apprendre à mieux les connaitre. Et la meilleure façon que Talya connaissait aux chevaliers pour faire connaissance était l'inspection réciproque des cicatrices. Elle n'était pas pudique, loin s'en faut, et chacune de ses cicatrices, comme chacune des leurs, racontait une histoire, un combat, une victoire. C'est grâce à la cicatrice sur la poitrine de Yoga qu'elle savait qu'elle n'était pas la seule à avoir intégré le groupe après avoir purement et simplement essayé de les supprimer. Talya faisait partie intégrante du sanctuaire, elle et lui vivait en interdépendance, comme un organe et son organisme. Elle avait toujours suivi les ordres, jusque dans les dernières folies de Saga. En plus des ordres, elle avait eu des comptes personnels à régler avec eux. Enfin, avec l'un d'eux en particulier.
L'armure de la Chimère n'était pas une armure de Bronze. La pièce maitresse des armures noires avait été réhabilitée car le maître de Talya, Phélis de la Chimère, s'en était montré digne avant elle. Ni Phélis ni l'armure n'avaient demeuré sur l'île de la Reine Morte, mais Talya était le chef légitime des chevaliers noirs. Ikki lui avait pris ses hommes et les avait tous fait tuer.
Elle connaissait assez bien les circonstances de leur mort pour ne pas tenir les autres chevaliers pour responsables. Elle voulut affronter le Phénix en combat singulier.
Bien sûr, ils voulurent protéger leur ami, si bien que lorsque Talya leva son point griffu, la chaine nébulaire l'entrava. Mais les pouvoir de la chimère vont bien au-delà de la simple atteinte physique. La bête à six yeux, synonyme de cauchemar et d'illusion, pénétra profondément dans l'esprit d'Andromède et le convainquit non seulement de libérer son ennemi, mais de neutraliser ses alliés. Elle parvint à le garder parfaitement conscient, sans toutefois que ses actes n'obéisse à sa volonté. Non seulement il faisait le contraire de ce qu'il devait, mais aussi le contraire de ce que le trait le plus cardinal de sa personnalité exigeait de lui, à savoir protéger ceux qu'il aime. Elle le voyait, effondré de commettre un tel acte, et fut très fière de son coup de génie.
Andromède pleurait en arrière-fond des menaces que Talya adressa au Phénix. Puis, il pleura plus fort, elle l'injuria, et, que ses cicatrices en témoignent lors des séances d'inspection post-entrainement futures, elle s'en mordit les doigts.
Ikki connaissait la chimère de réputation. Une bête monstrueuse, dont celui qui porte l'armure maitrise l'art de pénétrer au plus profond de l'âme des hommes pour y faire naître les pires cauchemars. La chimère mythologique était aussi la cracheuse de feu, et si elle pouvait le cracher, elle n'avait sans doute pas à redouter de boire la tasse incandescente du « phénix volant », et comme elle n'aurait probablement pas peur non plus de l' « illusion du phénix », il innova.
Cette attaque n'avait pas de nom, mais en une seconde, Talya fut aveugle. Aveugle, avec l'intime conviction, inexplicable, d'une vie entière à passer dans le noir. Elle ne comprit pas, et cette conviction plus que tout l'étonnait car elle défiait toute logique, et elle céda à la panique. Elle fut horriblement battue et était percluse de douleur quand elle recouvra la vue quelques instants plus tard. Elle fut vite debout, mais le chevalier Phoenix lui avait fait ressentir la certitude absolue d'avoir perdu un de ses sens, et le pire était qu'elle n'avait pas du tout compris comment. Elle était complètement vulnérable à une autre attaque.
Le chevalier de la chimère ne portait pas de masque. La porteuse de l'armure noire, longtemps reniée par Athéna, ne s'était pas soumise à une telle convention depuis des siècles. De plus, ses attaques éminemment psychiques requéraient un contact visuel. Ses yeux, miroir de l'âme, grâce auquel la bête aux trois têtes et aux six yeux plonge inexorablement dans le subconscient de sa victime. C'est grâce à ça que Talya eu la conviction qu'elle devait éviter résolument le regard de son ennemi. Il fit l'erreur d'en paraitre contrarié une seule seconde et elle prit immédiatement l'avantage.
Elle combattait avec la certitude de servir la justice, depuis toujours. Et cela lui donnait des ailes ! La suite du combat fut épique. Talya lévita, en utilisant l'inertie pour clouer son ennemi sur place quelques secondes, juste assez longtemps pour que les blocs de pierre autour d'eux, dans la vallée, explosent tous. Quand il fut à nouveau libre, Ikki vit la grande Chimère de pierre se former devant lui, morceau par morceau, résultat de la destruction de leur environnement immédiat. Il eut un mal fou à en venir à bout. Puis il y eu du feu, des flammes, des éclats de pierres. Les chevaliers enchainés y étaient complètement vulnérables et criaient leur détresse et leur impuissance. Talya eu les hanches broyées. Elle fit l'énorme erreur de pirouetter aléatoirement dans le vide alors qu'elle tombait sur son ennemi lors d'une attaque déjà bien audacieuse, elle ralenti bien en dessous de mac1 et Ikki s'offrit le plaisir de l'humilier en la saisissant entre ses bras pour la broyer. Une fois les os en miettes, elle se trainât précipitamment loin de lui et il y eu un temps mort. Mais folle de rage, d'humiliation et de douleur, elle reprit l'avantage et bientôt tout son corps fondit comme une torpille aérienne droit sur la tête du chevalier, et le casque de l'armure de phénix n'y résista absolument pas.
Talya n'était pas cruelle, mais elle était dure. Quand elle fut en position de porter le coup fatal, elle l'aurait tué avec plaisir.
Mais, Andromède….
Celui-là même dont les pleurnicheries l'avait excédée au point de la mettre dans de sales draps. De celui-ci, soudainement, les plaintes l'interpelèrent. Elle tendit l'oreille. Manifestement, il répugnait à la violence, tout en portant une armure de chevalier. Cela lui sembla fondamentalement paradoxal. Elle fut forcée de ne pas l'envisager comme un vrai chevalier, le vis comme un garçon, un peu plus jeune qu'elle, placé sans doute dès son enfance entre les mains d'un maître dur comme tous les maîtres, et qui avait souffert milles morts pour devenir chevalier, comme elle. Comme elle, il avait subi adversité, rivalité, blessures, maltraitances. Et il se tenait aujourd'hui dans cette armure comme par hasard, rien de tout cela ne l'avait rendu cruel, ni même dur.
Elle comprit aussi que c'était son frère qu'elle était sur le point de tuer. Elle fut assez distraite pour ressentir soudain les cosmos des autres chevaliers autour d'elle. Et c'est cela qui acheva de la troubler. D'une seconde à l'autre, son emprise sur lui ne fut plus, car c'était lui qui entravait sa volonté de porter le coup fatal, et elle avait déjà perdu.
Ils avaient tous bien vu qu'elle avait hésité à tuer. Cela joua un rôle capital dans la confiance qu'ils lui porteraient par la suite. Mais en rentrant au sanctuaire, elle n'avait eu que la honte de s'être laissé berner.
C'est seulement plus tard, après que les évènements lui ai cent fois prouvé à quel point sa faiblesse n'en était pas une, qu'elle les rencontra à nouveau. Ils devinrent compagnons d'arme et Talya voua depuis lors à Shun un respect et une affection sans borne.
C'est pour ça qu'elle fut sincèrement désolée lorsque, alors qu'elle travaillait sur sa carte, en écoutant le bruit des conversations de ses amis quelque pas plus loin dans le salon, il s'approcha d'elle tout discret et lui demanda s'il pouvait faire quoi que ce soit pour lui être utile. Après un instant de réflexion, elle avait conscience que les discussions avait cessées, elle fut obligée de répondre « je ne vois pas comment, mon chou». Sur le moment, elle ne vit pas la condescendance de la formule. Le « mon chou » surtout, choqua, même si Shun lui-même ne parut pas s'en formaliser une seule seconde.
Les chevaliers de bronze appréciaient tous Talya, mais elle était plus proche de lui. Elle admirait sa pureté. « Bête noire sur neige blanche » se rappelait-elle. C'est juste. Toi la neige, moi, la bête.
Leur proximité lui était chère, mais elle était lucide à propos de ce que cela pouvait suggérer. De plus, Talya n'avait jamais certes été une amatrice éclairée en matière de narcissisme ou de comparaison avec des personnes du même sexe, mais elle voyait bien qu'elle faisait beaucoup plus que son âge. Malgré un physique avantageux, ses yeux en amande, ses traits fins, Talya avait une beauté assez neutre que les blessures physiques et mentales avaient alourdie de l'apparence des ans. Elle savait qu'ils avaient tous les deux à peu près le même âge, mais elle le paraissait indubitablement plus vieille. Un soir, au détour d'un couloir, elle n'avait surpris que des brides de conversations mais elle était convaincue que Ikki parlait d'elle lorsqu'elle l'avait entendu dire « … je n'hésiterais pas à lui régler ses problèmes…». Et le ton ne se voulait pas amical.
Talya n'avait pas de problème particulier, en dehors des bruits de couloirs. D'autant qu'elle n'était pas tout à fait sure de ce qu'il s'imaginait qu'elle pouvait bien vouloir à son frère. En revanche elle était certaine que la bête à trois têtes était parfaitement qualifiée pour régler à coup de griffes tous les problèmes de quiconque en emmétrait la demande. Qu'il me soupçonne, se disait-elle, mais s'il trahit injustement ma réputation, je ne me laisserais pas faire.
Malgré son assurance, le souvenir de ce soir-là restait amer à sa mémoire.
Shun ne soupçonnait rien de ce qu'on pensait d'elle, car sans doute il savait tout. Talya n'était pas dupe de son air enfantin et naïf qui lui donnait à l'occasion, il est vrai, l'air d'un parfait idiot. Simplement il n'avait pas l'air de s'en douter car cela n'affectait pas sa joie de vivre. La certitude de n'avoir rien à te reprocher, lui disait-elle. Quelle chance tu as ! Moi qui ai déjà tué tellement de monde !
Elle lui avait dit qu'elle avait quatorze ans, car l'idée seule qu'il puisse douter d'elle la dérangeait. Mais ça n'avait pas eu l'air de le surprendre. Il ne semblait rien craindre d'elle et était avec elle d'une parfaite sincérité. Elle l'en aima d'autant plus.
Plus les jours passaient, plus elle passait de temps et sa compagnie et plus il lui manifestait une amitié sincère. Seiya et Shiryu était ses amis, Yoga était son pote de vodka à la réglisse salée, mais elle trouvait qu'ils commençaient à l'accabler de regards un peu trop insistants à son goût, et bien qu'elle ne sut pas faire la part exacte des choses, elle se sentait soupçonnée. Un jour, à l'entrainement, Ikki lui péta purement et simplement la gueule sous prétexte d'un combat « sans contact », sans autres formes de procès. Elle en fut peinée (et endolorie) et certainement Shun lui-même le fut aussi car il voyait bien ce qui se passait.
Elle ne devait jamais savoir s'il obéissait à ses propres intentions ou à celles de son frère le lendemain lorsqu'il engagea la conversation.
Talya, je suis désolé pour ce qui s'est passé hier. Je te demande de pardonner à mon frère.
Elle grommelât aussi noblement qu'une jeune femme se tenant une poche de glace sur le siège est vraisemblablement en mesure de grommeler.
Je pense qu'il se fait du souci pour moi.
Grommèlement. Elle voyait venir la conversation gênante aussi grosse que les douze maisons du Zodiaque réunies.
Je crois que comme nous passons du temps ensemble, et que, comme tu es une fille…
Elle voulut l'interrompre immédiatement. Son ton trop naïf, qui pouvait laisser entendre qu'il n'avait aucune conviction particulière vis-à-vis des intentions de Talya, l'irritait.
Je suis vraiment désolée, c'est terriblement embarrassant, j'ai laissé planer une ambigüité dont je suis seule responsable, et je te prie de me pardonner.
Ce pourquoi elle priait surtout, sans trop y croire, c'était que ces seules excuses suffisent à mettre fin à la conversation. Elle ne parlait jamais d'amour, d'ailleurs ni l'amour ni la communication n'était son domaine de prédilection. De par l'existence qu'elle avait menée jusqu'à présent, sa principale compétence en matière de rapport sociaux résidait dans la reconnaissance de ses ennemis d'une part, et de ses alliés d'autre part. Peu d'êtres s'étaient jusqu'à présent écartés de ce schéma, binaire et efficace, ainsi que l'était l'entendement même de Talya. Non seulement la chevalerie l'avait privée de l'opportunité de lier des relations complexes, mais elles apparaissaient à Talya comme une distraction malvenue. A cet instant, elle était horriblement mal à l'aise, et même si cela lui aurait brisé le cœur, elle se dit qu'elle aurait préféré ne plus jamais croiser Shun plutôt que de se prendre un râteau franc de sa part.
- De quelle ambigüité tu parles ? Lui sourit-il.
- Je ne le voulais pas. Je ne savais pas. Je n'ai aucun talent pour communiquer avec d'autres êtres humains, je n'ai eu personne pour me guider dans ce domaine, j'ai pris un risque dès l'instant ou j'ai souhaité te fréquenter.
Au moment même où elle le dit, l'ambigüité lui sauta aux yeux et elle se maudit elle-même sur quatre-vingt-dix-neuf générations.
Mais il souriait de plus belle.
Pourquoi alors as-tu voulu me fréquenter ?
La naïveté de ses questions ressemblait à celle d'un enfant qui ne sait pas qu'il met les pieds dans le plat, mais elles les menaient inexorablement vers une zone dangereuse, un Triangle des Bermudes conversationnel ou Talya voyait déjà le navire de sa fierté et de sa réputation sombrer misérablement. Acculée comme elle l'était, elle pensa un instant qu'il n'y avait là guère d'ignorance, que Shun la manipulait allègrement et il lui apparut aussitôt que c'était bel et bien le cas, et qu'il la manipulait si bien qu'elle n'avait pas d'autre choix que de dire la vérité.
Je ne savais pas que cela allait mal tourner, que nos amis le prendrais si mal.
Il lui souriait encore. Elle eut soudain envie de lui faire confiance, et elle lui prit la main.
Je voulais passer du temps avec toi… Tu es mon noble, mon courageux chevalier. J'admire ta pureté, je l'envie de tout mon cœur.
Et de tout son cœur, elle souhaita ne pas le blesser.
Mais je n'ai pas d'amour du tout.
Mais il ne fut pas blessé, il lui souriait toujours, referma la main sur la sienne. En d'autre circonstances, elle aurait pu se formaliser que l'aveu de son indifférence le laisse si serein. Mais bien longtemps après que cette conversation ait eu lieu, elle se rappellera de ce moment comme de celui ou son ami lui apparut pour la première fois dans la grande lucidité qui le caractérise. Même si elle ne délimiterait jamais le rôle exact qu'il devait avoir dans le déroulement de l'histoire à suivre, elle devait comprendre plus tard que dès le départ, il en savait plus que ce qu'elle daigna lui dire ce jour-là. Car si elle eut un instant un urgent besoin de se confier, sa pudeur la reteint.
-Oui, ça je le sais.
- …Shun, je ne suis pas stupide. Je conçois que tu sois prêt à me croire sur parole, mais seuls tes doutes envers moi auraient pu te pousser à venir me m'interroger ainsi.
- Je t'assure que non. Mon frère a peut-être des doutes, mais je ne les partage pas. Et je sais que l'amour fini toujours par se trahir de lui-même.
- Non, sur ce point je crois que tu te trompes.
- Toi aussi tu te trahirais.
- Et si je ne me trahi pas ?
- Ça arrive toujours.
- Qu'est-ce que tu en sais ?
- Ça t'arrivera à toi.
- Qu'en sais-tu ?
Des bruits de pas retentir, on arrivait, il se leva.
- Je ferais en sorte !
