Assis sur l'étroite banquette, Mycroft Holmes pensait. Penser, c'est tout ce qui lui restait. Il y a quelques jours encore, il faisait et défaisait le monde, derrière son bureau londonien. Aujourd'hui, après la débâcle de Sherrinford, il n'était plus rien.

La veille au soir, quand les agents du MI5 avaient donné l'assaut sur la forteresse, il avait été trouvé, seul, dans une cellule sans lumière et où ne passait aucun des bruits qui aurait pu lui faire connaitre la situation. Le directeur de la prison ? Mort ... Sherlock et le Dr Watson ? Disparus ... Sa soeur Eurus, qui les avaient tous entrainés dans son jeu meurtrier et dans sa folie ? Évanouie quelque part ... Deux hommes avaient fait sortir Mycroft de la pièce, lui avaient demandé de confirmer son identité et son matricule de sécurité. Dans l'hélicoptère où on l'avait fait monter sans trop de ménagement, il avait retrouvé son attaché-case, son téléphone et son parapluie. Il y avait surtout, assis à l'arrière, un agent, le regard détaché et froid, pistolet d'assaut au poing. On l'avait sécurisé avec une ceinture; il avait eu à peine le temps de joindre Anthéa et de jeter deux phrases a Greg.

Je ne peux pas te parler très longtemps. Je ... Sherlock et John?...Tu sais si ...?

Déjà le pilote avait mis le rotor en marche et à travers la radio, des ordres anonymes, mais très précis, étaient tombés :

Exfiltration MH terminée. Assurer isolement et sécurité. Je répète. Assurer isolement et sécurité.

Son ordinateur et son portable lui avaient été retirés dans la seconde, des mains impatientes l'avaient fouillé brutalement et il s'était vu déposséder de sa ceinture , de sa cravate et de ses lacets de chaussure.

- « Comme c'est aimable de votre part », avait-il tenté de lancer ironiquement, mais son alacrité habituelle était tombée complètement à plat, et le trait d'ironie avait été englouti dans le bruit métallique du rotor de l'hélicoptère.

L'heure de vol entre Sherrinford et la base d'Exeter avait été un enfer. Brutalisé par les trous d'air, écoeuré par l'odeur d'essence, il avait été scruté en permanence par l'homme de sécurité qui n'avait pas détourné un seul moment son regard de ses mains. Et quand Mycroft, pour sécher son front trempé d'une sueur froide, avait voulu prendre dans sa poche de pantalon le délicat mouchoir en soie qu'il gardait en toute occasion, l'homme avait brutalement interrompu son geste en lui broyant l'épaule. Mycroft avait étouffé un juron de souffrance mais le garde du corps ne semblait avoir voulu arrêté sa pression sans s'assurer auparavant que la sécurité de son prisonnier ne fût complète.

Que peuvent-ils bien craindre ? Que je ne détourne l'hélicoptère ? Que je ne m'enfuie ? Que je ne mette fin à mes jours ?

Un sourire amer brûla ses lèvres et Mycroft ferma les yeux pour ne plus subir le tangage de l'hélicoptère. Tout semblait tourner autour de lui et dans une vague de vertige, il crut qu'il allait vomir. Assez brutalement, l'appareil piqua du nez et plongea vers le sol pour se poser sans douceur au milieu d'une esplanade qu'éclairaient des projecteurs blafards. Le rotor s'arrêta et il n'y eut plus que le bruit cinglant du vent qui venait se fracasser contre les murs de la bâtisse sombre posée au bout du terrain. Mycroft était resté immobile, attaché à son siège, alors que l'engin avait maintenant atterri.

- "Monsieur Holmes, veuillez descendre", avait répété plusieurs fois un garde qui l'attendait à la porte de l'appareil.

Mais encore une fois, ce furent les mains brutales de l'officier de sécurité, resté à l'intérieur, qui l'arrachèrent de cette torpeur feinte et le poussèrent, sans ménagement au dehors. Mycroft embrassa d'un coup d'oeil acéré la piste et l'esplanade. Deux voitures attendaient pour le conduire à l'intérieur de la base. Aucun moyen d'échapper à ce qui l'attendait. Ça n'allait pas être une partie de plaisir. Il le savait. Et le prix à payer pour toutes les erreurs qu'il avait commises serait très lourd.

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Quand la voiture s'arrêta, un peu avant l'aube, devant le 221B Baker street, ce fut John Watson qui, le premier, descendit. La façade de l'immeuble portait encore les traces de la violente explosion qui avait frappé leur appartement, quelque temps auparavant. Devant la porte, Sherlock marqua un temps d'arrêt. Il n'était toujours pas sorti de son silence et si John n'avait pas été là pour ouvrir, il serait resté, les yeux dans le vague, à grelotter sous les rafales de pluie.

- « Allez viens, on monte ».

Et John l'attrapa par le bras pour lui faire grimper les dix-sept marches qui menaient à l'appartement. Là-haut, un spectacle déprimant les accueillit dans sa réalité crue et violente. Mme Hudson avait du contacter à la hâte quelques ouvriers parce que les fenêtres éventrées avaient été bâchées et que les plus gros gravats avaient été mis sur le côté, mais tout le reste avait volé en éclat et jonchait le sol.

- "Putain ..." siffla John entre ses dents, la colère remplaçant tout, l'épuisement et la peur, et au-delà du reste, le dégoût qui n'avait cessé de l'étreindre durant l'enfer de Sherrinford. Il avança de deux pas vers la cheminée et répéta :

- "Putain , putain, putain ... Si je tenais ceux qui ont fait cela ... ". De la pointe de pied, il écarta le coussin de son fauteuil qui gisait à terre à demi calciné. Dessous, la tête formant avec le corps un angle bizarre, la peluche de sa fille apparut, souillée du plâtre qui s'était déposé partout lors de l'explosion. Alors que John, machinalement, se baissait pour ramasser le jouet, il sentit la main de Sherlock se poser fermement sur son épaule.

- « Arrête. »

John se releva et se retourna vers le détective. Ça n'était plus l'homme abimé par les épreuves traversées, qui, durant la nuit , était resté figé sans mot dire dans la voiture. C'était de nouveau Sherlock, les yeux brillants, les narines à l'affût, enveloppant d'un seul regard la pièce dévastée ... Sherlock, encore enveloppé dans son manteau sombre trempé par la pluie, comme détaché de lui-même, et uniquement préoccupé par les éventuels indices qu'aurait laissé le poseur de bombe.

- "Sherlock , tu ... ?" Mais le détective s'était déjà détourné. Il ajouta :

- "Ne bouge surtout pas."

Sherlock s'était prudemment rapproché de la fenêtre et, de ses longs doigts fins, il explorait l'armature de bois de la croisée. Une sorte de sourire éclairait son visage, il rapprocha son regard du chambranle qu'il examina avec une attention extrême.

- « Sherlock ... ? » interrogea de nouveau John, inquiet. Mais il ne répondit pas. Le médecin le vit alors gratter la baguette de bois et porter son index à ses lèvres, puis le renifler et rejeter sa tête en arrière avec dégoût.

- « Sherlock ... ? » demanda John pour la troisième fois. Le désir de comprendre l'emportait presque sur la colère qui l'avait saisi quand il avait vu l'appartement dévasté. Sherlock se baissa alors avec lenteur. Un fil presque invisible était tendu du mur où se trouvait la fenêtre au fauteuil de cuir, bizarrement intact mais qui avait volé de l'autre côté de la pièce. Ce fut au tour du détective de jurer sourdement entre ses lèvres au moment où il se retournait vers le médecin pour enfin lui répondre.

- " Tiens ! Sens cela ... "

John eut un brusque mouvement de recul quand il perçut très nettement l'odeur du chlore sur la main de Sherlock.

- « Oui, John, un explosif au nitrate d'ammonium et au chlore. On ne voulait vraiment pas nous rater ... c'est un des mélanges les plus performants qui existe. Regarde, il y avait même une double dose », ajouta-t-il en montrant le fil qui était accroché au fauteuil. Sur le dossier, John vit alors une minuscule pastille de mastic, qui n'avait pas échappé à l'oeil acéré de Sherlock.

- "Encore en charge ?" souffla le médecin dans une interrogation silencieuse, comme s'il ne craignait qu'une voix trop forte ne puisse être à l'origine d'une nouvelle détonation ...

- "Je ne pense pas, répondit Sherlock, c'est plutôt volatile comme mélange , ajouta-t-il dans un sourire excité. Celui qui a fait cela n'était pas très malin. " Il alla s'accroupir près du fauteuil et regarda attentivement le morceau de mastic mat collé sur le cuir. Sa main s'avança très lentement vers le fil.

- « Non, Sherlock, non ... » et au moment où John prononçait ces paroles, comme dans un vertige, il revit Sherlock, quelques années auparavant, sur le point d'avaler, dans un défi suicidaire, la gélule que lui avait proposée, ce chauffeur de taxi à moitié fou. Finalement, c'était toujours le même Sherlock, dont le plaisir de défier la mort passait toujours au-dessus de tout et de tout le monde ...

- « Il n'y a qu'un seul moyen de s'en assurer ... et avant que John ne pût l'en empêcher, il avait tiré d'un coup sec sur le fil, sans que rien ne se déclenchât.

- Tu vois, comme d'habitude, j'avais raison ...ajouta-t-il, avec l'expression de plaisir inouï qu'aurait eu un enfant venant de clouer le bec à un adulte. Et voilà, c'est fini... » fredonna-t-il, l'air supérieurement béat et heureux.

C'en fut trop pour le médecin. Son épuisement et plus encore la colère qui était montée en lui quand il avait vu l'appartement ravagé et le jouet de sa fille au milieu des débris lui firent tourner le dos, sans un mot. Il se précipita dans l'escalier, monta quatre à quatre dans son ancienne chambre, qui, comme par miracle, avait échappé l'explosion et se jeta sur son lit, face au mur, étouffant dans l'oreiller ce qui était à moitié un cri de rage et à moitié un sanglot de peur rentrée. Il sentait son coeur affolé battre lourdement jusque dans ses paumes trempées de sueur.

Impossible ... Il est impossible ... Je ne ...

Mais alors qu'il agitait les pensées les plus informes, il entendit les marches de l'escalier grincer et la porte de la chambre s'ouvrir.

- « John » fit la voix hésitante de Sherlock ... et comme le médecin, partagé entre larmes et exaspération, ne répondait pas, il sentit le matelas du lit s'enfoncer. « John » perçut-il encore, cette fois-ci avec une sorte ... oui c'était cela, une sorte d'inquiétude.

Il allait se retourner quand il sentit derrière lui une forme longue épouser étroitement son propre corps et le visage de Sherlock se nicher dans son cou. Une main chaude se glissa sous le pull qu'il n'avait pas retiré, vint se poser sur son ventre, et se mit à effleurer, dans un geste circulaire et doux, sa concavité soyeuse. Sous la caresse lente et inattendue, les battements de son coeur, d'abord encore plus irréguliers, s'apaisèrent progressivement tandis que la respiration de Sherlock en s'attardant derrière son oreille calmait les derniers soubresauts des sanglots secs qui soulevaient sa poitrine. La main fine du détective vint enfin se blottir juste sur sa hanche et le médecin sentit la respiration de son ami se faire plus chaude encore contre sa peau.

- « John, je ... » commença le détective, d'une voix plus basse et plus profonde encore que d'habitude. Mais il s'arrêta brutalement, comme si les paroles qu'il allait prononcer l'entraînaient trop loin à ce moment-là, comme si le Sherlock de d'habitude, celui que la manifestation d'un sentiment effrayait plus que tout, refaisait surface entre eux.

Et c'est avec une tout autre intonation mi-grinçante mi-inquiète que soudain il demanda :

- « Au fait, dans la voiture, cette nuit, tu as eu des nouvelles de mon cher frère ? »

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En entrant dans les faubourgs de la ville, Sally avait éteint le gyrophare qui leur avait permis de tracer la route vers Exeter à une allure indécente, sentant l'anxiété de l'officier de police assis à côté d'elle s'accroître à mesure qu'ils s'approchaient. Elle le voyait croiser et décroiser nerveusement les jambes, s'agiter, tripoter son portable d'une main tandis que l'autre cherchait machinalement dans sa poche son paquet de cigarettes. Il n'avait pas cessé, depuis une heure, de dessiner sur la vitre embuée de la voiture des figures étranges. Il était ailleurs, visiblement ...

Jusqu'à ces derniers temps, Sally croyait connaître par coeur son patron. Loyal, perspicace, il allait jusqu'au bout de chaque enquête, jusqu'au bout de chaque indice, sans jamais, jamais abandonner. Et avec son équipe, c'était un coeur d'or. C'est vrai, le matin, quand il arrivait au Yard, il fallait qu'elle lui place un café brûlant et sans sucre au creux de la main avant toute chose, avant même qu'elle n'ose un bonjour, même prononcé très bas. Il arrivait tôt au bureau, toujours précédé par sa fragrance de vétiver, les yeux un peu fripés, la peau du visage rosie par le rasage matinal ... mais en milieu de matinée déjà, sa barbe reprenait déjà toute sa vigueur et quand, parfois, sa grande fille de vingt ans passait lui dire bonjour après ses cours de droit à la faculté, elle commençait toujours par dire :

- « Oh papa, qu'est-ce que tu piques ! »

Son divorce trois ans auparavant n'avait pas été facile. Depuis, il s'était assombri, se donnant encore plus à son équipe et à son travail. Il y avait bien eu deux ou trois rendez-vous. Cette jeune cardiologue qu'il avait vue comme ça pendant deux mois; et puis, ce type, ce grand brun qui l'attendait de l'autre coté de la rue quand il sortait du bureau. Mais ça n'a pas duré longtemps. Du coup, le policier se proposait souvent pour les astreintes de week-end, sauf quand il partait faire de temps en temps une virée dans le Dartmoor en Harley. Grégory Lestrade était un passionné de motos. Un vrai fan. Et dans le service, tout le monde le savait. Au Yard, comme partout, les racontars et les rumeurs allaient bon train entre collègues sur la vie privée des uns et des autres mais personne n'aurait rien osé dire sur le patron. Il était droit, simple et entier. Il faisait l'unanimité. Pas mal de collègues féminins lui tournaient autour : son côté cockney était charmant, un peu décalé, certes, mais, oui, vraiment charmant.

Seule, Sally, avait vu les choses venir. Ça avait commencé, après la grave blessure de ce consultant qui venait leur prêter main forte lors des enquêtes qui tournaient en rond, ce consultant qu'elle n'appréciait pas du tout - en son for intérieur, et parfois même tout haut, elle l'appelait le monstre, parce qu'il semblait prendre un plaisir indécent à examiner les scènes des crimes les plus abominables. Ce Sherlock Holmes était tout le contraire de son patron, qui, lui, manifestait un respect profond à l'égard des victimes et une sensibilité profonde, quoique pudique. Quand Holmes avait été blessé et qu'il avait disparu de l'hôpital le lendemain de la tentative de crime, c'est Grégory Lestrade qui avait été chargé de l'enquête, sur la demande pressante du frère du consultant, le tout puissant Mycroft Holmes. Selon ses dires, il n'occupait qu'une position mineure dans le gouvernement, mais Sally, au fur et à mesure des mois qui s'étaient écoulés depuis, avait plus ou moins saisi l'importance de ses missions. Elle avait vu aussi le politicien et le policier se rapprocher progressivement. Au départ, les relations avaient été purement professionnelles; puis il y avait eu un départ du bureau un peu plus tôt un jeudi soir. Des coups de téléphone échangés, en pleine journée. Il y avait eu ce jour où de « Monsieur Holmes » on était passé à « Mycroft ». Et puis, surtout, il y avait eu aussi ce deuxième casque qui s'était mis à trainer dans un coin du bureau, ce cheveu roux accroché sur la sangle. Sally n'était pas enquêtrice pour rien ... La jeune femme croyait connaître Grégory Lestrade par coeur. Elle allait bientôt s'apercevoir du contraire...

Quand, la veille, l'équipe avait été mobilisée pour l'arrestation d'une tueuse qui s'en était pris à Sherlock Holmes et à son partenaire John Watson, Sally avait observé son patron se décomposer. Lorsque le détective lui avait appris que son frère faisait partie lui aussi des victimes et qu'il lui avait demandé de se porter au secours de Mycroft, Sally avait vu blêmir l'officier de police. Son visage s'était brusquement tendu et après avoir traité les formalités de l'arrestation de la criminelle, il avait exigé de prendre le volant du véhicule de service. Grégory Lestrade était un motard. Il ne conduisait jamais les voitures de la brigade. Jamais. Et c'était donc Sally qui avait foncé vers Exeter, le gyrophare hurlant à travers la nuit noire, alors qu'à l'arrière du véhicule, elle avait entendu l'officier de police s'agiter dans un demi sommeil toute la nuit. Maintenant qu'ils étaient presque arrivés à destination, il s'était enfoncé dans un silence inquiétant, plus tendu que jamais.

Sirotant un deuxième café brûlant que Sally venait de lui passer, Greg ne pouvait empêcher son esprit de tourner en rond. N'y tenant plus, il ouvrit son portable et pianota frénétiquement un message hâtif.

Des nouvelles ? GL

L'écran resta noir quelques minutes puis s'illumina.

C'est sérieux. Un interrogatoire plus qu'un débriefing, j'en ai peur. A

L'écran s'assombrit, mais un second message suivit presque aussitôt.

Sortie prévue 7H ce matin. A

- « Sally, il est quelle heure ? On arrive dans combien de temps ? demanda Greg immédiatement.

- 6H15, on est presque arrivé, Patron. » Et en effet, Sally venait de pénétrer dans un quartier périphérique aux contours un peu flous, mélange de bureaux, de petits ensembles résidentiels et d'espaces verts bordés de routes toutes droites où la circulation, sans être inexistante, était celle d'une heure matinale. Elle arrêta le véhicule le long d'un trottoir à une centaine de mètres d'un bâtiment à première vue commun et anonyme mais dont les murs d'enceinte étaient protégés par des rouleaux de barbelés. Le jour se levait tout juste et la lumière était encore celle du petit matin mélangé aux éclats roses de lampadaires encore allumés. Devant la porte principale, une voiture blindée noire était déjà stationnée. Greg examina les lieux, réfléchissant à toute vitesse; il reprit la parole, d'une voix pressée :

- « Voilà le plan, Sally. On planque ici. Vous gardez le moteur allumé. A 7 heures moins 5, je sors, j'intercepte la cible. Je la ramène et on se barre. Compris ? Faudra faire vite. Il ajouta : « Les deux gars qui surveillent par la fenêtre ouverte, là, juste à côté... Ils n'ont pas l'air commode et ne regardent sûrement pas le paysage ! »

- La « cible », patron ? demanda Sally avec un sourire en coin. Elle savait bien de qui son supérieur parlait. Elle avait vu Mycroft Holmes quelquefois à Scotland Yard et avait noté la raideur du maintien, joint à une forme de politesse, certes distante et de pure forme, mais tellement éloignée des comportements de l'autre Holmes...Elle éprouva rapidement un sentiment mitigé, se remémorant les faits dont on les avait informés progressivement la veille, au cours de la nuit et au petit matin. N'était-ce pas, après tout, le poids des fautes passées qui pesait là sur les épaules de Mycroft Holmes? N'avait-il pas tenté de manipuler des gens dangereux au seul profit de sa carrière, tout cela en séquestrant sa propre soeur et en la soustrayant à leurs parents? Sally poussa de nouveau un soupir un peu excédé. « Vraiment, « la cible » ? »

- "Oh Sally, c'est vraiment pas le moment ... » lui répondit l'officier de police en sentant son visage rougir un peu.

J'aurais du prendre ma moto, j'aurais du prendre ma moto, ne cessait de se répéter Greg. Plus rapide, plus efficace, plus agile ... Il aurait donné n'importe quoi pour embarquer sa « cible », comme ça, au nez et à la barbe de cette voiture noire menaçante et des agents qui, comme lui - il en était sûr - guettaient Mycroft Holmes. A la suite du message d'Anthéa, il ne se faisait plus aucune aucune illusion. Le Home Office n'avait certes pas l'intention d'en rester là.

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Greg scruta la haute porte du bâtiment. Quelques minutes s'écoulèrent lentement. Anthéa avait dit 7 heures. Il ne sortirait pas avant. Le lieutenant de police ferma les yeux, laissant son esprit dériver. Mais ses pensées le ramenaient sans cesse à Mycroft, détenu, interrogé, peut-être blessé, forcément vulnérable. Dans un effort pour échapper à cette tourmente intérieure inutile, Greg se mit à songer encore une fois à ce moment où tout avait commencé entre eux. Le bureau de Mycroft. Son léger malaise. Son épuisement total après la tentative de meurtre sur Sherlock; la fuite de ce dernier de l'hôpital. Greg avait forcé Mycroft à se restaurer.

Je ne veux plus te voir comme ça, avec tout ce que tu supportes à cause de Sherlock, il te fait du mal, il faut qu'il arrête...

Ses propres paroles résonnaient encore en lui. Plus tard, Greg était rentré chez lui, sans vraiment réaliser ce qui s'était passé. Mais le lendemain, après une nuit, où il avait passé et repassé la scène mille fois derrière ses yeux fermés, une chaleur si intense au plus intime de son corps l'avait empêché de trouver le sommeil, et l'intensité de ce moment lui était apparue dans toute sa force. Sans réfléchir davantage, il avait pris son portable.

Ce soir. 19 H ? GL

La réponse était venue tellement immédiate qu'elle en était presque indécente.

Lonwdes Square, Knightbridge. MH

C'est en moto que Greg était venu chercher Mycroft. Ce dernier l'attendait, un peu en retrait du trottoir, abrité des regards, en costume trois pièces, impeccable comme d'habitude. Greg avait souri.

Heureusement, il n'a pas son parapluie.

Il lui avait tendu un casque et aussi une parka chaude, qu'il gardait toujours dans son coffre au cas où. Il n'oublierait jamais le regard que lui avait lancé Mycroft à ce moment là. Ses yeux clairs étonnés, un peu flous, un peu timides ...

- « Tiens, mets ma veste, elle te protégera », avait dit très simplement Greg. Et Mycroft avait saisi le vêtement chaud, avait regardé Greg, très droit dans les yeux , et avant de se couvrir, avait longuement respiré le parfum délicat du vétiver qui imprégnait le cuir sombre.

- « On va prendre un verre ou tu préfères aller faire une balade ? » avait alors demandé Greg. Mycroft n'avait pas répondu tout de suite, laissant la question faire sens en lui.

- « Je ..., commença-t-il ..., une balade, murmura-t-il dans un souffle à peine audible.

- Tu es sûr ? reprit Greg. Mycroft acquiesça en hochant la tête. Alors qu'il s'apprêtait à mettre le casque, Greg retint son geste.

- Attends ». Il leva la tête vers l'homme qui le surplombait légèrement de sa haute taille et, avec une infinie douceur, parce qu'il avait rêvé de ce geste toute la journée, il posa ses lèvres sur les siennes. Greg sentit Mycroft frémir sous la caresse inattendue. D'abord, il n'y eut pas de réponse. L'autre homme était resté figé. Se pouvait-il que Greg se fût mépris ? N'avait-il pas en face de lui un homme dont il fait ressenti la veille la force du désir ? Il allait clore ce baiser à peine naissant, quand la bouche de Mycroft s'entrouvrit, acceptant celle de Greg, laissant le policier effleurer plus avant les lèvres qui s'offraient à lui. Greg accentua sa pression, et délicatement mordit la chair humide qui se donnait à lui, maintenant dans une maladresse hâtive. Une fragrance de bergamote envahit sa propre bouche à mesure que Mycroft s'ouvrait davantage. Il entendit alors un murmure de plaisir et il sentit Mycroft se rapprocher de lui, comme poussé par une avidité qu'il ne pouvait réfréner.

Comme je vais t'aimer ...Si tu savais, comme je vais t'aimer ...

- « Attends, répéta alors Greg en l'écartant un peu. Doucement. D'accord ? »

Sans vraiment attendre une réponse , il enfourcha la moto et, d'un geste, invita Mycroft à monter derrière lui. Comme ce dernier se tenait assis sur la selle rejeté en arrière, Greg s'était retourné et lui avait dit en souriant :

- « Mais non, pas comme ça, mets tes bras autour de moi et serre-moi fort ... »

Et il avait fait vrombir le moteur avant de prendre la direction de l'East End.

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Encore une fois, Greg regarda la haute porte noire. Il restait encore cinq minutes avant 7 heures. Il vérifia une dernière fois son holster sous son bras gauche et expliqua fiévreusement.

- « Sally, je sors, j'intercepte, je reviens, on démarre ... c'est compris ? »

Sally grimaça :

- « Ça ne me plait pas, ça ne me plait pas du tout que vous y alliez seul.

- On n'a pas le choix Sally, c'est comme ça et pas autrement », ajouta-t-il d'un ton qui n'était pas du tout habituel, cassant et autoritaire, qui en disait long sur son anxiété.

Au moment où il s'avançait sur le trottoir en direction du bâtiment du MI5, la porte s'ouvrit, laissant passer la haute silhouette de Mycroft Holmes, encadré par deux agents en civil. Greg accéléra et se retrouva en quelques secondes à quelques pas de Mycroft. Il fut frappée par sa haute stature, secouée de spasmes. Il était blême, droit comme un piquet, de larges cernes marquaient son visage. Il avait l'air épuisé et, ce qui ajoutait à son allure exténuée, étaient ses yeux qui semblaient refuser de regarder vers Greg. Il fit un pas supplémentaire pour sortir complètement de l'enceinte du bâtiment et chancela. L'un des agents le retint par le bras pour lui éviter une chute qui paraissait inévitable. Se redressant, il se passa une main derrière son cou, l'air harassé. Il n'avait pas dormi depuis plusieurs jours; c'était évident. Son col de chemise était sale et portait la trace de visibles taches de sang.

Myc, mais qu'est qu'on t'a fait, qu'est ce qu'on t'a fait ?

Greg sentit son coeur s'emballer furieusement en voyant Mycroft dans cet état. D'une dernière enjambée, il rejoignit Mycroft et écarta sans ménagement l'un des agents.

- « Mycroft ... commença-t-il; mais ce dernier lui coupa aussitôt la parole en le vouvoyant froidement, le regard glacial et le visage sans expression.

- « Lieutenant, je vous prierai de partir immédiatement. Vous n'avez rien à faire ici ». Il fit un geste vague de la main vers la voiture blindée dont le moteur chauffait déjà. « Je suis attendu, Lieutenant. C'est compris ? »

Si Greg avait encore eu la moindre envie de bouger, le ton coupant acheva de le pétrifier. Sans comprendre ce qui se passait, Greg tenta de poser sa main sur l'épaule de Mycroft. Ce dernier se dégagea d'un mouvement brutal.

- « Ne me suis-je pas clairement fait comprendre ? » reprit Mycroft, d'un ton calculateur, son regard se portant au-delà de Greg, comme s'il ne voulait pas s'adresser directement à l'homme qui était en face de lui. Je vais rentrer à Londres avec mes collègues. »

- « Mais Mycroft ... », répondit Greg, complètement perdu et dont les yeux bruns, tellement chauds et lumineux d'habitude, s'étaient assombris jusqu'à devenir noirs d'une peur qu'il ne maitrisait déjà plus. « Tu ne veux pas ... Je veux dire, rentrer avec moi? J'ai besoin de savoir ce qui t'est arrivé, si tu vas bien..."

Mycroft haussa les sourcils.

- « Ah, je vois...tu t'es dit que, juste parce qu'on a couché ensemble quelquefois...

- Mycroft...quoi ? De quoi tu parles ? Pourquoi..."couché ensemble"? Mais enfin, ce n'était pas que...Tu m'avais dit...

- Oh ! Tu as cru autre chose? Voyons...Pourquoi ne suis-je pas surpris? Mais bien sûr, ta cervelle de poisson rouge a gobé mes petits mensonges!

- Mensonges... ?

- Je me suis vite rendu compte qu'il faudrait que je te baratine un peu avec quelques-unes de ces petites phrases stupides pour obtenir ce que je voulais, à savoir simplement mettre ta jolie personne et ton magnifique derrière dans mon lit. Mais enfin, qu'est-ce que tu as imaginé qu'il pourrait se passer entre quelqu'un comme moi et un petit flic venu de coins mal famés de Londres? Bon, je crois qu'on a fait le tour de la question maintenant! Tu peux rentrer chez toi! Moi, j'ai à faire ici, si tu permets!

- Mycroft, non, attends, ce n'est pas possible...tu es sous le choc...

- Mais le choc de quoi? Tout le reste est un problème que je vais traiter avec mes collègues quand tu voudras bien me laisser tranquille. Tu n'as pas à t'en mêler et pour que ce soit clair, oui, tout est terminé entre nous. Tu te doutes que je n'ai plus vraiment de temps pour m'amuser, même avec un superbe jouet comme toi. Au pire, s'il te faut de quoi te distraire, mes services pourront te fournir des adresses qui t'assureront une totale discrétion. Maintenant repars d'où tu viens, ou je te ferai raccompagner par d'autres moyens ! Allez, ne reste donc pas planté là, je n'ai pas envie de me répéter ni de me faire chapitrer par ton espèce de roquet qui t'attend dans la voiture. »

Mycroft finissait à peine sa phrase que le garde du corps s'interposa :

- « Vous n'avez pas entendu Monsieur Holmes ? Vous dégagez maintenant ! Reçu ? »

Un flux d'adrénaline envahit Greg, sans même qu'il ne s'en rendit compte et d'un geste violent, il repoussa l'agent de sécurité qui vacilla sous le choc. Le second se rapprocha dangereusement de lui, l'envie d'en découdre clairement inscrite sur son visage. C'est à ce moment-là que tout dérapa. Greg se rua sur le premier garde.

- « Toi, tu te casses », fit-il en cognant de son poing fermé le visage de l'homme. Mais à peine avait-il délivré son coup qu'il sentit le deuxième homme l'atteindre violemment de son pied à l'abdomen; un coup de matraque sur la pommette suivit aussitôt. La douleur le plia en deux et il tomba à genoux quand le premier agent revint vers lui et, du tranchant de la main, le frappa à la tempe. Les yeux de Greg s'obscurcirent et il heurta le sol sur le dos. Comme dans un brouillard, il distingua Mycroft s'approcher de lui, le dominer de sa haute taille et il l'entendit lui dire :

- « Je n'ai pas besoin d'un petit flic du Yard collé à mes basques. Ni maintenant ni jamais. C'est compris cette fois-ci ? »

Et ce fut fini, aussi vite que cela avait commencé. Mycroft, suivi des deux agents de sécurité s'engouffra dans la voiture noire qui démarra, prit la direction de la sortie de la ville et disparut.

Quand Sally avait vu que la situation tournait mal, elle s'était précipitée hors de la voiture et s'était ruée vers l'officier de police qui, maintenant gisait à terre, recroquevillé, le visage couleur de cendre, une large coupure saignant abondamment sur sa pommette.

- « Lieutenant, Lieutenant ? Ça va ? Répondez-moi ! Ouvrez les yeux ! Parlez-moi ! ordonna Sally qui s'était agenouillée près de Greg et cherchait son pouls sous la manche de sa chemise ». L'officier de police grimaçait sous la souffrance, le souffle coupé, incapable de répondre et quand il tenta de se relever, une douleur intense lui vrilla la tête et il retomba en arrière.

- « Non, ne bougez pas, Patron, ne bougez surtout pas. Je vais appeler nos collègues locaux et une ambulance, continua-t-elle en sortant déjà son téléphone. Putain, je savais bien que ça allait mal finir, j'avais un mauvais pressentiment », grommela-t-elle.

- « Non », coupa Greg, dans un souffle en faisant une nouvelle tentative pour se relever. « Pas d'ambulance, pas d'hôpital » et il lui arracha son téléphone des mains avec les quelques forces que l'adrénaline, pas tout à fait encore partie, continuait encore de pomper à travers lui. « Pitié, Sally », reprit-il. « Ça va, ça va. Pas besoin d'hôpital. Donnez-moi juste de quoi m'essuyer. C'est rien », insista-t-il.

De mauvaise grâce , Sally ramassa son téléphone et appliqua son mouchoir contre la blessure qui saignait abondamment.

- « C'est n'importe quoi, patron et vous le savez. C'était quoi cette attaque à mains nues contre les deux molosses » ? interrogea-t-elle avec animosité. « Aidez-moi au moins à vous remettre debout. Il y a un kit d'urgence dans la voiture. Je vais ce que je vais pouvoir faire. Allez venez, courage. La voiture est tout près. » La jeune femme aida Greg qui ne put retenir un gémissement de douleur quand il se remit debout. « Allez on y est presque », reprit Sally, qui supportait de toute sa force le lieutenant de police blessé. Arrivée à la voiture, elle entreprit quelques soins de base et avec les moyens du bord. Une bouteille d'eau fit l'affaire pour enlever, au moins sur le visage, les écoulements de sang.

- « Maintenant, on rentre, pas question de trainer ici. », fit-elle d'un ton rogue. Vous vous attachez et vous ne bougez plus, compris ? »

Assis à l'avant de la voiture, Grégory Lestrade, appuyait machinalement sur sa joue la compresse que lui avait donnée Sally. Il avait foutrement mal à l'abdomen, là où il avait reçu le coup de pied de l'agent; sa tête tournait et il se retenait de demander à Sally d'arrêter la voiture pour aller calmer la nausée qui lui tordait l'estomac. Son esprit, embrumé par la douleur, remuait de façon chaotique les événements qui s'étaient déroulés devant la base du MI5. Il avait beau les retourner dans tous les sens, il n'y avait rien d'autre que la peur et l'incompréhension. C'était surtout les yeux de Mycroft qu'il revoyait en boucle dans ses pensées. Ses yeux vides qui refusaient de le regarder, ses yeux creusés par les cernes et aussi les taches de sang tranchant sur le col de sa chemise sale.

Il entendit de nouveau résonner dans sa tête les dernières paroles de Mycroft.

Pas besoin d'un petit flic du Yard ... ni maintenant ni jamais.

- « Sally, je veux aller ... », tenta-t-il maladroitement. Mais la jeune femme lui coupa la parole :

- « Ah non, plus de tergiversations maintenant, je vous emmène à Baker Street. Vous êtes salement amoché et, puisque vous ne voulez pas aller aux Urgences, je veux que le Dr Watson vérifie ça dès qu'on sera à Londres. »

Dans un immense effort, Greg lui répondit :

- « John et moi, on ne s'est pas quittés dans les meilleurs termes hier soir... mais on va dire que tout ça n'a plus vraiment d'importance... ». Soudain à ce moment-là, il n'eut pas le temps de demander à Sally de stopper le véhicule. Un haut de coeur irrépressible le saisit et il se mit à vomir violemment. Il entendit de très loin la jeune femme jurer grossièrement et crier au téléphone d'une voix affolée :

- Vite, Passez-moi le Dr ... La fin de la phrase se perdit dans le bruissement énormes qui martelait le crâne de Greg Un voile passa devant les yeux et l'obscurité l'engloutit.

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A la fin de leur nuit éprouvante, John et Sherlock avait fini par s'assoupir dans le lit étroit de l'ancienne chambre du médecin. Ce fut l'appel insistant du téléphone qui réveilla Sherlock le premier. Tâtonnant dans le noir, il vit s'afficher sur l'écran de son portable le nom de Donovan. Son premier réflexe lui fit refuser l'appel. Mais quand son téléphone se mit à vibrer de nouveau quelques secondes plus tard, et encore, et encore, et encore, il décrocha de mauvaise grâce.

- « Donovan , j'espère que vous avez une vraie raison pour ... »

Mais la jeune policière ne le laissa pas finir.

- « Vite, passez-moi le docteur Watson, Sherlock, vite ... ». Le détective n'avait beau apprécier que très moyennement Sally Donovan, il reconnaissait à la jeune femme de sérieuses qualités professionnelles. Et c'est d'une voix urgente et impérieuse qu'il reprit la parole : - « Qu'est-ce qu'il y a, Donovan, que se passe-t-il ? »

- « C'est le Patron ... MI5 ... il est blessé ... ça ne va pas, et, puis votre frère ... et il n'arrête pas de saigner ... il ne voulait pas d'hôpital », répondit Sally, dans un débit tellement rapide que Sherlock ne comprit pas la moitié de ses paroles.

- « Pour l'amour du ciel, Donovan, Calmez-vous ! Qui est blessé ? Où êtes-vous ?

- J'arrive à Londres; je suis à Baker Street dans 10 minutes. Le Dr Watson ... ?

- On est là Sally, tous les deux. On vous attend en bas. Foncez. »

John s'était réveillé en entendant Sherlock jurer au téléphone. En un instant, il avait compris la situation, avait saisi son sac médical qu'il rangeait toujours dans sa chambre, à portée de main. Tandis que Sally continuait à résumer les faits à Sherlock -non sans quelques qualificatifs bien sentis à l'égard de son frère- John s'assura d'avoir bien saisi les choses:

- « C'est Greg, n'est-ce pas ? »

- « Oui, John, on dirait que mon frère et lui ont de sérieux ennuis, ajouta-t-il dans une grimace inquiète. Enfin, je dirais ... surtout mon frère. » Mais à son ton légèrement sarcastique, on aurait juré que cela n'était pas pour lui déplaire...

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John et Sherlock ne furent pas trop de deux pour monter Greg dans la chambre de l'étage; l'office de police semblait complètement engourdi et chaque marche de l'escalier lui avait arraché un gémissement de douleur.

« Allez Greg, on s'allonge. Voilà, doucement ». John, calme et professionnel, avait pris la situation en main; rapidement, il avait vérifié le pouls du policier. « Sherlock, aide-moi, enlève-lui sa chemise. Doucement ... . Attention à sa tête. » Le médecin s'était penché vers Greg qui avait gardé les yeux fermés. D'un geste précis et mesuré, il avait tout de suite soulevé les paupières du lieutenant et avait examiné ses pupilles, inquiet de la tempe rougie du policier. Il avait ensuite posé son stéthoscope sur sa poitrine, écoutant avec soin la respiration laborieuse de son ami. C'était le large hématome sur l'abdomen de Greg qui le contrariait le plus. Mais à l'examen, le ventre s'était révélé souple. Rien ne laissait penser qu'une hémorragie interne ne se fût formée. John avait alors relevé les yeux pour rassurer Donovan qui n'en menait pas large.

- « Ca va Sally, vous pouvez rentrer. Il est un peu amoché, mais ça va, promis ! Rien de grave ! Un peu de repos, quelques points de suture sur cette pommette et ça va aller. » Sally s'était éclipsée et John avait préparé de quoi suturer la joue du lieutenant.

- « Greg, cela serait bien maintenant d'ouvrir les yeux. Parle-moi. Allez, fais un effort », insista le médecin, préoccupé de l'état de prostration dans lequel semblait être plongé son ami.

Mais qu'est-ce qui a bien pu le choquer à ce point ?

John frotta fermement le sternum de Greg pour le ranimer.

- « Je vais te poser trois points, ta blessure est superficielle. Ça va piquer un peu, mais je te promets, dans un mois, on ne verra même pas que tu as été blessé. Tu seras toujours le même beau gosse. Allez Greg, ouvre les yeux maintenant », encouragea-t-il à nouveau.

Joignant le geste à la parole, il commença à tapoter sur la blessure avec un coton imbibé d'un liquide désinfectant. Greg gémit, mais fit aussitôt un geste d'apaisement en direction de John.

-« Pardon, fit ce dernier, ça pique un peu ? Beaucoup? Ce n'est qu'un mauvais moment à subir, tu vas oublier ... De toute façon...Donovan nous a dit..., ça n'est pas ça le plus moche, n'est-ce pas ? » ajouta-t-il, avec un peu d'incertitude dans la voix.

Greg se demanda de quoi il parlait exactement, mais comme c'était vrai, bon sang, comme c'était vrai de toute façon. Le commentaire de John était exempt de tout reproche, énoncé sur le ton de la plus grande sympathie et sans inviter à l'épanchement.

- « Allez Greg, ouvre les yeux maintenant », exigea le médecin une dernière fois.

Le policier souleva ses paupières. Il était blanc comme un linge et ses lèvres tremblaient. Visiblement choqué. Son regard se posa directement sur Sherlock qui était resté debout, silencieux, à côté du lit pendant que John s'occupait de lui.

- C'est vrai ? murmura-t-il d'un air désespéré, pour vous les Holmes, je ne serais jamais qu'un minable petit flic du Yard ... ?

Mais alors que son interrogation traduisait un profond accablement, soudain, contre toute attente, ce fut une une averse d'imprécations qui tomba sur lui.

- « Lestrade, décidément, lança Sherlock à toute allure et sur un ton suprêmement condescendant, vous n'êtes qu'une espèce d'imbécile! On vous a joué la comédie, et bien sûr vous vous êtes fait avoir, et maintenant Dieu sait où est passé le personnage à peine moins stupide que son soupirant énamouré qui me sert de frère aîné ! »

- « Je ... je... commença Greg », en se tentant de se relever un peu.

- « Ma parole, poursuivit Sherlock, à cinquante ans passés, vous réagissez comme une adolescente gavée aux films à l'eau de rose ! Et toi, John, tu ne comprends pas davantage ? C'est définitif, Je suis entouré d'abrutis !"

Tout au long de sa tirade, les yeux et la bouche de John n'avaient cessé de s'agrandir de stupéfaction.

- « Alors ça y est ? Un peu ? Bon, eh bien, explique-lui, maintenant! Mais enfin, remuez-vous la cervelle, autant l'un que l'autre ! »

- « Oh... Sherlock, tu crois que... », souffla John.

- « Evidemment, il a essayé de lui jouer le même tour qu'à nous. Ecoutez Lestrade ...Il faut qu'on vous explique..."

Mais sa voix se ternit au souvenir d'Eurus lui demandant d'exécuter soit Mycroft, soit son meilleur ami. Il ne put aller jusqu'au bout et ce fut John qui prit le relais et relata avec un débit hésitant la comédie jouée par Mycroft pour essayer de convaincre Sherlock de le choisir, lui, son frère, et non John, comme victime expiatoire d'Eurus.

Greg retrouva la sensation de son coeur enserré à la pensée des épreuves subies par celui à qui il ne pouvait cesser de penser, malgré tout, avec une tendresse immense. Seul.

- « Seigneur...Oh...Mycroft... Et vous deux, ajouta-t-il rapidement, mais quel monstre..."

L'onde de choc provoquée par les paroles de Mycroft quelques heures auparavant lui revint pourtant.

-« Pourquoi aurait-il réessayé si ça n'avait pas marché une première fois ? Et si la vérité, c'était ce qu'il m'a dit ce matin? »

- « Impossible. Depuis le début, il essaie de vous éloigner de cette histoire. Il n'a qu'une idée en tête, et c'est de vous protéger. Greg, il ne m'a jamais rien dit, mais croyez-moi, pour lui, votre histoire est très sérieuse. »

- Et bien sûr, il m'explique ça en me plaquant sur le bord d'un trottoir, reprit, l'air sceptique, Greg qui fait retrouvé un peu de force,. Comment le savez-vous? Un col de chemise mal serré? Une trace de je ne sais quel pollen sur une main?"

Sherlock détourna le regard et garda un long moment le silence, rougissant progressivement des pommettes jusqu'au bout du menton et à la racine des cheveux.

- « Non, finit-il par répondre, je...ça aurait pu être ça, je pourrais vous mentir, mais... enfin, voilà, je vous ai vus...un jour...tous les deux devant le Yard, en moto ... La façon dont il vous tenait ... Je sais que mon frère ne vous considère certainement pas comme un simple amusement, quel que soit le vocabulaire qu'il ait pu employer à ce sujet pour vous amener à le haïr, et dont il ne pense pas un traître mot."

Greg avait rougi à son tour, et sa respiration s'était comme suspendue, à l'idée que Sherlock avait été le témoin invisible de leur amour naissant, mais surtout sous l'espoir fragile de cette possibilité : le flot de paroles blessantes de ce matin comme un écran de fumée, et Mycroft qui, lui aussi, éprouvait de véritables sentiments pour lui.

-« Oh...Sherlock...et je l'ai laissé partir, sans savoir où il était emmené, sous quelles conditions...C'est vrai, j'ai cru à ce qu'il me disait, allez savoir pourquoi...

- « On va le trouver, reprit John. Tu sais, il m'a eu moi aussi, il a bien fallu son frère pour le débusquer ! Là, Greg, de toute façon, il faut que tu te reposes, je te fais tes points et après tu dors. Ordres du docteur, » ajouta-t-il en souriant. Rallonge-toi, dans dix minutes, c'est fini.

Ce fut bientôt la fin de la matinée. En dépit du survêtement prêté par Sherlock et qui lui tombait sur les chevilles, Greg était glacé. Il faisait quand même plutôt froid dans l'appartement ouvert aux quatre vents, malgré les bâches sur les fenêtres; pourtant, le policier s'étira sur le canapé avec soulagement mais aussi avec une sourde inquiétude qui continuait de lui broyer la poitrine ; réfugié sous un amas de couvertures, il laissa son esprit dériver en arrière encore une fois.

Après ce premier baiser juste devant la moto de Greg, ils avaient eu un mal fou à trouver une première soirée d'intimité en commun. A la première opportunité, Greg l' avait rappelé et tout organisé. Le dîner lui avait paru magique. Ils avaient longuement discuté de leurs attentes et de leurs craintes. Greg avait dit ne pas vouloir de quelques étreintes sans lendemain et sans autre forme d'intimité, Mycroft avait exprimé la peur de voir son travail, les secrets et les mensonges qui étaient ceux de son monde, ternir leur relation. Greg avait essayé de le rassurer à ce sujet en lui promettant de ne jamais se permettre de juger ses actes, lui qui avait vu aussi tant de choses écoeurantes au cours de sa carrière dans la police. Ils étaient sortis, profitant avec quelques pas dans l'obscurité de ce moment où il faut décider de ce que sera la suite. Mais leurs téléphones professionnels avaient alors sonné à quelques minutes d'intervalle, et c'est entre les fous rires et la résignation qu'ils avaient renoncé à leur fin de soirée. Les affaires du crime et les affaires internationales avaient continué à se liguer contre eux les jours suivants.

Un jour à Baker Street, par hasard, il était tombé sur Mycroft qui était là n'avait vu que le léger sourire de Mycroft et une étincelle dans ses yeux gris-bleu, et avait eu l'impression que l'autre homme était tout aussi heureux que lui de cette rencontre inattendue. Il n'avait pu s'empêcher de marcher vers lui à longues enjambées, puis de poser ses mains sur les joues pâles et d'initier un baiser ardent. Sous l'effet de la surprise et du plaisir, Mycroft était d'abord resté immobile, poussant même un petit cri de surprise, puis avait commencé aussi à glisser dans la passion de ce baiser inattendu. Aucun des deux n'avait eu envie de rien d'autre que de cette simple et première intimité, et avaient profité encore un peu de ces quelques minutes volées à leurs emplois du temps surchargés en échangeant quelques mots, avant de se promettre un nouveau rendez-vous le plus rapidement possible, puis de séparer à regret, heureux de ce tendre moment.

Pourtant, de temps en temps, au fond de lui-même, Greg ne pouvait s'empêcher de penser qu'il était idiot, qu'il refusait de surveiller les signes et les éléments de contexte invitant à la prudence, comme l'écart de leurs positions sociales ou leurs modes de vie contrastés. Et tout bien considéré, ils avaient passé assez peu de temps ensemble. Les mots tendres et les "petites phrases stupides" n'avaient pas non plus été des plus ardents, ni vraiment innombrables... Mycroft lui avait toujours semblé garder une certaine réserve ... « Et moi, bien sûr...". Il eut du mal à l'admettre, mais son malaise, même si Sherlock venait de le rassurer, venait aussi du fait qu'il s'était laissé aller, lui, à éprouver des sentiments intenses...

Plongé dans ses pensées inquiètes, Greg n'arrêtait pas de se tourner et retourner sur le sofa. Un brusque sursaut lui arracha un gémissement. John, qui le surveillait de loin sans rien dire, vint poser une main ferme sur son épaule.

- "Allez , ça suffit maintenant... Donne-moi ton bras. Tu as besoin de dormir. Je vais t'injecter quelque chose pour t'aider à te détendre. Tu n'arrêtes pas de gigoter sur ce canapé depuis une heure.

- Mais , non, John ... Je ...

- Il n'y a pas de « mais non », tu me donnes ton bras ou c'est Sherlock qui va te tenir ... et tu sais qu'il n'est pas spécialement délicat pour ce genre de choses, dit le médecin en souriant.

- On a besoin de moi ? lança Sherlock qui n'avait pas perdu une miette de la scène.

- Ça va aller, je crois ... , murmura John avec douceur, en prenant le poignet de Greg. Ce dernier souleva alors docilement sa manche. D'une main légère, John injecta le produit.

- Laisse-toi aller maintenant, ferme les yeux et dors, ordonna le médecin.

- Oui, mais pas longtemps ... protesta Greg. Myc ...

- Lestrade, ca vous ennuierait de ne pas prononcer le prénom de mon frère toutes les cinq minutes, grogna Sherlock d'un air supérieurement agacé. C'est vraiment ... lassant ! Et puis, on vous a dit de dormir !"

John regarda les paupières de Greg s'abaisser et vit, rassuré, son ami tomber dans un sommeil vraiment réparateur.

De belles heures de repos avaient passé lorsqu'il reprit conscience avec le sentiment d'une présence à ses côtés. Ses réflexes professionnels, joints aux effets de la tension des dernières heures, le firent bondir du canapé et tenter de repérer la menace. Celle-ci s'incarnait dans une femme un peu plus âgée que lui de quelques années, aux cheveux d'un blond très clair et aux yeux lumineux. Il resta figé sur place et ne parvint à articuler qu'un mot.

"Madame...

-Alicia Smallwood...Vous êtes l'inspecteur Lestrade, qui travaille avec M. Holmes, n'est-ce pas? Je suppose que les explosions n'aident pas à tenir les portes fermées.

-Oui...non...bien sûr, parvint à former Greg en se remémorant le ton lassé avec lequel Mycroft parlait parfois de sa collaboratrice la plus proche, Anthea mise à part. Vous venez voir Sherlock, je suppose? Je vais..."

Greg coupa sa phrase alors que la porte de la chambre s'ouvrait.

"Oh. Lady Smallwood. A quoi devons-nous le plaisir de votre visite?"

La formalité des termes choisis ne trompa personne, et après quelques minutes, Alicia en vint sans détour à ce qu'elle attendait du détective.

"Je m'en veux de venir remuer des événements douloureux, mais votre frère n'a pas vraiment assuré ses arrières dans sa gestion de Sherrinford. Quelqu'un en sait plus qu'il ne devrait et n'a pas l'intention de garder ça pour lui. Trouvez-le pour moi, M. Holmes, s'il vous plaît, avant que ça continue."

Elle sortit une tablette d'un sac, l'alluma et la tendit aux trois hommes. C'était la page d'un journal où l'on distinguait quelques lignes de texte, une photographie relativement ancienne de Mycroft, et ce titre:

Rivières de sang sur les mains d'un agent du gouvernement.

"Ils ne sont pas sûrs de leur titre. Mais ils sont décidés à sortir ça."

Il s'agissait de la maquette d'un numéro à venir, comportant la date du lendemain.