-« Dis-moi Kratos, existe-t-il des créatures semblables aux trolls là d'où tu viens ? »
La petite cabane du chasseur était plus imposante que ses façades ne le suggéraient. Loin d'être la chaumière crasseuse et serrée que le Spartiate s'était imaginé, l'habitat avait visiblement été conçu de façon à abriter son propriétaire pour quelques nuits d'hiver. Façonnée à partir d'agglutinements de terre, de paille, de bois solide et d'ossements, la cabane faisait office d'abri mobile qui n'était pas sans rappeler les huttes pittoresques qu'affectionnaient les habitants de ces contrées. L'intérieur de l'abri, bas de plafond, n'était éclairé que par une petite cheminée dont le bois crépitait. Kratos discernera un ensemble de crânes d'animaux, probablement des trophées de chasse, exposé sur le mur en face de lui et un fatras de peau de bête et de seaux sur le sol. Face à lui, Osfrid, confortablement installé derrière une table en chêne, venait de vider sa troisième corne d'hydromel. Le Spartiate maussade avait à peine touché à la sienne.
-« Jadis il existait semblables créatures oui. Les miens les nommaient cyclopes, contrairement à vos trolls ces créatures ne disposaient que d'un seul œil et nulle défense. » Fit le Spartiate d'une voix ferme.
-« Jadis dis-tu ? » Brailla le chasseur, sa curiosité visiblement piquée. « Aurais-tu d'une quelconque façon contribué à leur extinction ? »
-Je ne nierais pas avoir occis un nombre si important de spécimens qu'il me serait presque impossible de définir un nombre précis. »
À ses mots, le chasseur éclata de rire. Il se resservit une corne pleine qu'il vida de sitôt. Kratos contempla sa corne à peine entamée. Décidant de faire preuve de bonne volonté, il empoigna le récipient avant de le porter à ses lèvres. Il dut admettre que le breuvage n'était pas déplaisant. L'arôme du miel dominait, des additifs tanins et acides mettaient en valeur le goût et l'arôme apportant un équilibre appréciable.
-« Le peu que tu laisses paraître de ta personne ne cesse de me fasciner étranger. Quel dommage que tu ne daignes pas te faire connaitre. La région ne manque pas de trolls à occire. Je suis certains que bon nombre de villages seraient prêts à te couvrir d'or si tu daignais….
-Je ne cours pas après l'or. » L'interrompit Kratos d'un air évasif.
-« Ni après la gloire et la reconnaissance visiblement ! » Fît le natif en lui adressant un regard ironique. « Dis-moi que recherches tu Kratos ? »
Le guerrier cendré hésita un bref instant. Il posa sa corne et toisa son interlocuteur. Il leva le doigt et désigna un crâne massif accroché au mur, juste derrière Osfrid.
-« C'est un original ? » Dit-il en espérant changer de sujet de conversation.
-« Si fait, je l'ai occis il y a quelques saisons de cela. Sa chair était des plus savoureuses, l'une des plus délicates qu'il m'est été donné de consommer. Ce fût une belle chasse ! Le spécimen avait le pas sur et l'ouïe fine. Il m'a fallu redoubler d'ingéniosité pour l'atteindre. Par trois fois je l'ai manqué. La quatrième tentative lui fut fatale. Il me plait d'enjoliver mon récit lorsque je narre cette modeste chasse à mes rares visiteurs, toutefois même mes plus grands exploits ne sauraient égaler l'intensité de la joute que tu as menée avec ce troll. Dis-moi Kratos, essaierais-tu d'éluder la question ? » Répondit le trentenaire d'une voix douce, comme lisant parfaitement ses pensées.
Le chasseur était à la fois sympathique et irritant, une combinaison aussi rare que contradictoire. La curiosité maladive mais néanmoins compréhensive dont il faisait preuve ne manquait toutefois pas d'importuner le Spartiate. Il fut un temps, où le guerrier éventrait ses victimes pour bien moins que ça. Heureusement pour Osfrid, Kratos n'était plus cet homme, du moins il cherchait à s'en convaincre.
-« La paix, la quiétude, l'équilibre j'imagine. Voilà ce que je recherche. » Dit-il énigmatique.
-« Tu parles comme un homme qui semble avoir connu bien des batailles mon ami.
-Bien plus que tu ne l'imagines. » Répondit le Spartiate d'une voix sombre.
-« Cela se voit dans tes yeux. J'y lis une infinie tristesse et du regret. Beaucoup de regrets je me trompe guerrier ?
Le Spartiate ne répondit pas, fidèle à lui-même il adressa un regard sévère au chasseur avant de vider sa corne. Il s'essuya d'un revers de main, sans quitter Osfrid du regard. Ce dernier jugea bon de peser ses prochains mots. Le Spartiate semblait être à cran et peu désireux de s'ouvrir.
-« Le silence en dit parfois plus que les mots. Mon père me le disait souvent mais je pense n'avoir réellement compris le sens de cet adage qu'après avoir croisé ta route Kratos. Je devine un passé lourd et sanglant dont tu n'es visiblement pas désireux de parler. Cela peut se comprendre. J'ignore qui tu es vraiment, d'où tu viens, ni même ce que tu as pu faire ou endurer toutefois j'espère sincèrement que tu trouveras la paix que tu recherches guerrier.
-Reste à savoir si je la mérite.
-Ma foi qui suis-je pour juger ? Par les Dieux, tu es décidément un être bien mystérieux. Je donnerais cher pour être dans ta peau ne serait-ce qu'une journée !
-« Non ! » L'interrompit fermement Kratos. « Crois-moi, c'est bel et bien la dernière chose que tu pourrais souhaiter ! »
Le chasseur le dévisagea avec curiosité. Il se mordit les lèvres et fixa le Spartiate dans le blanc des yeux, comme l'interrogeant du regard. Ce dernier n'était pas disposé à lui donner les réponses qu'il cherchait. Cela valait mieux pour eux deux. Il n'aurait pas dû accepter la proposition du chasseur, il lui fallait rentrer retrouver son fils Atreus. Il fit mine de se lever mais Osfrid l'arrêta d'un geste.
-« Je ne voulais point t'importuner étranger. Pardonne ma curiosité les visiteurs sont rares en ces contrées et le village est d'un ennui durant l'hiver. Reste encore quelque temps je te prie. Je n'arriverais pas à finir cette barrique d'hydromel tout seul ! » Plaisanta-t-il, espérant détendre l'atmosphère.
Kratos le toisa du regard et soupira. Contre toute attente, il se montra étrangement conciliant. Il désigna sa corne vide.
-« Une dernière, puis je reprendrais la route.
-Entendu ! » Fit Osfrid en le réservant. « J'ose espérer que la prochaine fois que j'ai l'honneur d'accueillir un visiteur mon estimé frère daignera me rapporter de ses raids un breuvage plus raffiné ! »
-Ton frère voyage beaucoup ?
-C'est peu dire ! Contrairement à moi, il a sans cesse soif de pillage ! Quel dommage que de visiter de nouvelles contrées, de découvrir de nouveaux rivages dans le seul dessein que de les brûler et les piller ne trouve tu pas ? »
Kratos fixa la corne d'hydromel sans répondre.
Du haut de son trône de jais brillant, finement recouvert par un long tissu rouge, Kratos contemplait le monde des mortels auquel il avait jadis appartenu. De simple mortel, il était devenu Dieu. De boucher dément, il était désormais devenu le héros de Sparte la terrible. Bon nombre de ses semblables divins le méprisaient et le craignaient. Ainsi voir un simple mortel hissé au rang de Dieux était un affront aux yeux des Olympiens. Le nouveau Dieu de la guerre n'en avait cure. Il partageait leur mépris mais pas leur crainte. Sa seule présence refroidissait même les Dieux les plus téméraires, Zeus le père des cieux lui-même tressaillait chaque fois que le Dieu guerrier daignait quitter son imposant trône. Peu lui importaient l'aval et l'affection des Dieux mesquins, il avait trouvé une famille au sein de ses frères Spartiates. Ces derniers ne s'étaient pas contentés de le vénérer et de l'idolâtrer, ils l'avaient reconnu comme l'un des leurs.
Guidés par leur nouveau Dieu, les fils de Sparte étendirent leur conquête sur toute la Grèce. Nulle cité n'était de taille à leur faire obstacles. Les villes tombèrent les unes après les autres dans le carnage. Dans les eaux troubles de son bassin de divination, Kratos pouvait suivre la progression de ses troupes. L'un de ses plus fidèles sujets venait de pourfendre plusieurs malheureux défenseurs d'une ville assiégée. Le Spartiate poussa un cri de triomphe et se tourna vers les cieux, brandissant sa lame ensanglantée.
-« Seigneur Kratos ! » Hurla-t-il assoiffé de gloire. « Une autre ville s'apprête à tomber. Bientôt tous connaîtront la gloire de Sparte ! »
-« N'est-ce pas là, la voie des tiens ? Voyager, combattre et piller ? »
-« En un sens oui mais il serait réducteur de nous réduire à cela ! » Protesta Osfrid. « Nous sommes également des explorateurs, des fermiers, des hommes pieux ! »
-Vraiment ? Et que pensent vos Dieux de tout cela ?
-Ma foi, Thor le foudroyant et Tyrr le Dieu guerrier honorent et louent les vainqueurs et les conquérants. Les guerriers se plaisent à crier leurs noms dans le fracas des batailles. En outre, biens longues seraient les soirées dans le grand hall sans les récits de victoire de nos frères pour égayer les banquets.
-J'ai connu pareilles réjouissances, en cela mon peuple et le tiens ne sont peut-être pas si différents.
-Ravis de l'entendre ! »
Osfrid vida à nouveau sa corne et la reposa à grand fracas sur le sol. Il éclata à nouveau d'un rire raque dont il avait le secret et se pencha en avant.
-Pour tout dire mon ami, mon cher frère n'est point si pieu. En vérité, une tout autre motivation l'a guidé lors de sa dernière expédition. Il espérait s'enrichir afin de se présenter comme un beau parti devant la famille de son aimée.
-Est-il parvenu à ses fins ?
-Ma foi, il a bel et bien prouvé sa valeur en tant que guerrier mais il n'est point revenu riche de sa dernière expédition. Ironiquement après avoir passé des semaines en mer sans toucher la moindre femme, je puis t'assurer que ses bourses étaient pleines si tu vois ce que je veux dire ! » S'esclaffa Osfrid hilare.
Le chasseur se perdit dans son hilarité, très fier de sa plaisanterie. Devant la mine stoïque et indifférente de Kratos, il toussa avant de passer sa main sur son visage. Le sens de l'humour du Spartiate était visiblement aussi mort que le troll.
-Que ne ferait-on pas pour une belle femme n'est-ce pas ? La nuit, toutes les femmes sont belles dit-on ! Dis-moi Kratos as-tu déjà trouvé l'amour ?
-À deux reprise oui. Mais les deux seules femmes pour qui j'ai éprouvé un amour véritable ne sont plus.
-Tu m'en vois sincèrement navré mon ami. J'espère ne pas avoir rouvert de vieilles blessures en évoquant ce sujet.
-Ce n'est rien, n'ai crainte, je suis parvenu à faire mon deuil.
-C'est étrange, je ne t'imaginais pas lié à une femme en particulier. Je m'imaginais plutôt qu'un puissant guerrier de ta stature serait plutôt du genre à multiplier les conquêtes. »
Kratos haussa les épaules.
La femme au teint basané se balançait à la lueur des bougies, ses longs cheveux noirs se ondulaient d'une épaule à l'autre au rythme de ses mouvements. La sueur perlait sur sa peau nue elle arqua le dos et leva ses yeux noisette vers le plafond. Elle se déhancha doucement au rythme de ses halètements. Sous elle, Kratos s'imprégna de cette magnifique vision, qui lui procurait un infime instant de répit. Il fit courir avec douceur sa main droite du menton de la concubine jusqu'à son ventre. La femme se pencha en avant et le regarda avec intensité de ses yeux en amande. Elle se mordit légèrement la lèvre inférieure, exhalant son souffle par petites bouffées. Elle arqua le dos et bascula la tête en arrière, soulevant par la même occasion sa longue chevelure de jais. Kratos la senti se tendre comme un arc. Elle se déhancha à un rythme plus effréné en gémissant doucement. Elle le chevaucha quelques instants encore sur sa couche, sa peau basanée baignée d'une fine pellicule de sueur. Lorsqu'elle eut atteint l'orgasme, elle poussa un cri plaintif avant de s'écrouler contre lui. Elle se blottit au creux de son cou et l'embrassant tout en caressant son torse musclé. Kratos se redressa en l'écartant. La femme exténuée, posa doucement sa tête sur l'oreiller et ferma les yeux.
Le guerrier cendré lui adressa un bref regard jusqu'à ce qu'un détail attire son attention. Une autre femme, semblable en tout point à sa compagne allongée se tenait devant lui. Il avait appris que les jumelles répondaient au nom de Lora et Zora. Après avoir terrassé l'Hydre, il les avait toutes deux trouvées dans les appartements du défunt capitaine du navire. Les jumelles d'une beauté envoutante s'étaient empressées de lui exprimer leur gratitude d'une façon que la plupart des hommes auraient trouvée délicieuse. Il ignorait laquelle des deux répondait au nom de Zora et laquelle se nommait Lora mais il n'en avait cure. La jumelle debout face au lit, lui sourit. Elle était nue jusqu'à la taille, tandis qu'une fine jupe flottait autour de sa taille de guêpe. Les mains sur les hanches, elle pointait ses seins nus, fermes et hauts perchés vers le Spartiate, en une invitation délibérée. Elle se pencha doucement vers lui en posant ses mains sur ses épaules. Il l'attrapa par les hanches, la fit basculer et l'allongea sur le lit. La femme l'embrassa tendrement en entourant son coup de ses bras. Un éclair de douleur explosa dans le crane du Spartiate. La jumelle venait de lui mordiller les lèvres. Elle le regarda goguenarde en passant sa langue sur ses lèvres. Il grogna et attrapa ses deux mains. Il les plaqua au-dessus de la tête de la jeune femme, cette dernière n'essaya même pas de résister. De sa main gauche, il caressa la poitrine de la jumelle tout en l'embrassant dans le cou. Cette dernière se mit à haleter en détournant la tête. Elle se cambra en gémissant quand le Spartiate la pénétra. Elle cria quand le guerrier se glissa en elle chaud et dur. Il remua son bassin avec force adoptant un rythme languide. La femme emportée par le plaisir pressa son corps contre le Spartiate et poussa un cri strident lorsqu'ils atteignirent ensemble leur paroxysme.
Le Spartiate essoufflé par ses ébats, se redressa. Sa poitrine se souleva en rythme, tandis que les jumelles s'étendirent sur le lit à l'unisson, comme l'invitant à s'allonger auprès d'elle. Le Spartiate n'en fit rien. Il se rhabilla et se redressa. Il senti des mains chaudes et douces se poser sensuellement sur ses épaules.
-« Reste au lit Kratos ! » Murmura à son oreille la première jumelle d'une voix chaude et sucrée.
-« Encore un peu ! » Souffla à son tour l'autre jumelle sur un ton envoutant.
Le Spartiate s'extirpa brusquement de leurs étreintes. Il leur adressa un regard indifférent.
-« C'est terminé. Prenez vos affaires et soyez parties à mon retour. » Ordonna-t-il d'une voix suant l'autorité et la brutalité.
Il les quitta sans leur adresser un regard. C'était ainsi, peu importait la quantité de vin bue ou le nombre de femmes d'une beauté exceptionnelle dans son lit, rien ne pouvait le soulager sur le long terme. Rien sur terre ne pouvait lui faire oublier les horreurs qui le tourmentaient. Peu lui importait à quel point ses compagnes semblaient le désirer. Dans sa folie meurtrière, il avait terrassé l'unique compagne qui ait jamais compté à ses yeux.
Le Spartiate renifla.
-« Crois-moi on finit par se lasser des étreintes sauvages avec le temps. »
-« Bagatelle ! » Riposta Osfrid incrédule. « Pour ma part, je ne suis pas prêt de m'en lasser. » Dit-il en riant.
Le chasseur était décidément un bon vivant, Kratos finirait peut-être par l'apprécier avec le temps mais pour l'heure il n'avait guère le temps de nouer des liens.
-« Revenons à vos Dieux. Tu dis qu'ils encouragent les conquêtes ? »
-« Si fait, nous autres n'espérons pas mourir dans nos lits, tels des vieillards. Mourir au combat ne nous effraye pas, au contraire cette perspective nous enchante. Il n'est de plus grand honneur pour mes semblables que de mourir l'épée à la main au nom d'Odin le père de tout. Une seule chose les terrifie. La perspective de mourir de vieillesse ou de maladie. Vois-tu, il est dit que les fiers guerriers bénéficieront d'une place d'honneur à la table d'Odin.
-« Le mythique Valhalla c'est bien cela ? »
-« Précisément ! C'est sur les champs de bataille que les belles Valkyries choisissent et emportent les plus valeureux guerriers afin de les ramener à Ásgard, où Odin les attend pour les préparer à la bataille finale, le Crépuscule des Dieux le Ragnarök ! Il est dit que la Valhalle est si haute qu'on peut à peine en voir le sommet. Son toit immense est recouvert de boucliers dorés et avec ses six cent quarante portes, la Valhalle pourrait contenir six cent quatorze mille quatre cent guerriers. »
-« En voilà un nombre précis ! » Ironisa le Spartiate en levant un sourcil.
-« Certes, d'ailleurs je soupçonne les devins d'exagérer ce nombre. J'ai remarqué que le chiffre pouvait même changer d'un conteur à l'autre. Quoi qu'il en soit, chaque jour tous les guerriers s'habillent, revêtent leur armure et partent combattre les uns contre les autres dans un enclos. Ils s'entretuent sans crainte, car tous ressuscitent et reviennent du combat à cheval pour un nouveau banquet, qui durera donc la majeure partie de la journée. Le cycle recommencera ad vitam aeternam jusqu'au Ragnarök.
-Donc si je comprends bien, les guerriers tombés héroïquement passent chaque journée à s'empiffrer et ripailler tous ensemble dans la liesse pour s'entretuer par la suite. Ils ressuscitent dès lors pour à nouveau s'empiffrer et s'entretuer le lendemain. Quelle sorte d'au-delà est-ce donc ?
-« Ne sois pas si prompt à juger les croyances d'autrui étranger ! » Le sermonna Osfrid. « J'en conviens nos croyances peuvent paraitre quelque peu étrange vu de l'extérieur, mais ces légendes nous apprennent à ne pas redouter la peur et les conflits. En outre, l'alternative est pire ! Vois-tu, pour ceux qui périssent de maladie ou de vieillesse il n'y a qu'une seule destination. Le terrifiant royaume de Hell, gouverné par la Déesse de la mort, Hélà la terrible ! Une éternelle terre glacée et brumeuse où errent les malheureux défunts. Bien triste sort que cela en vérité ! » Narra le chasseur la mine déconfite.
-« Il y a pire sort que la mort Osfrid, ne la redoute ni elle, ni le jugement des Dieux !
-Par mes ancêtres ! Je pourrais presque croire que tu parles d'expérience Kratos ! Posséderais-tu quelques lumières sur l'au-delà ? Aurais-tu fait l'expérience de la mort ? Serais tu un fantôme errant sur la terre car incapable de trouver l'au-delà ? Ma foi cela expliquerait au moins ton teint blafard ! » S'exclama le chasseur hilare.
Kratos serra les poings sous la table.
Il chuta dans les profondeurs des enfers. Il n'y avait ni ciel, ni soleil ! Seulement un lac sans fond. Les enfers étaient déchirés par le cri des damnés. Quelle ironie ! Il avait envoyé tellement de malheureux rejoindre l'Hadès, désormais il chutait comme l'un d'entre eux. Il chutait depuis si longtemps qu'il commença à entrapercevoir le paysage infernal que formait le royaume d'Hadès le très bas. Il discerna les eaux infernales du Styx. Il pouvait voir les damner supplier le passeur Charon, de les emmener vers l'autre rive. Vers les jardins d'Eden où résidaient les âmes pures. Mais le vieillard, insensible aux suppliques, écartait de sa puissante barque tout damné ne lui présentant pas une obole pour payer le passage.
Il pouvait contempler le Cerbère. L'infernal gardien des enfers, issus de l'union de la monstrueuse Echidna mère des monstres et de l'infernal Typhon redouté par les Dieux eux-mêmes. Le monstrueux chien à trois têtes au pelage noir comme la nuit, dévorait les imprudents assez sots pour espérer pouvoir quitter leurs dernières demeures. Les trois cous de la bête étaient chacun orné de serpents infernaux dardant leurs langues fourchues vers les défunts.
Il discerna un ensemble de structures osseuses parcourant les enfers. Il s'agissait d'os bien trop grands pour appartenir même aux Dieux. Il passa à côté d'une cage thoracique assez gigantesque pour appartenir à un Titan. Il aperçut une colonne vertébrale dont chaque vertèbre était de la taille du Parthénon. En chutant, il aperçut une silhouette ombrageuse s'efforçant de s'accrocher désespérément aux os pour ralentir leurs chutes. Il s'efforça de se mouvoir et parvint à saisir quelque chose. Un cri retenti. Désormais suspendu dans le vide, Kratos réalisa que sa main s'était refermée sur la cheville d'un homme en tunique s'accrochant désespérément à une vertèbre.
-« Mais lâchez-moi ! » Hurla l'inconnu.
Sans tenir compte des protestations de l'homme, Kratos escalada sans vergogne son corps pour remonter vers la vertèbre géante. Ce dernier tenta de se dégager en gesticulant.
-« Vous ne m'entrainerez pas dans ce fleuve maudit ! » Hurla l'homme en se débattant.
-« Il me reste une tâche à accomplir là-haut et j'y arriverai ! » Riposta le guerrier
Il s'empara de l'une de ses lames du Chaos et la lui planta dans le flanc. L'homme hurla impuissant. Kratos finit enfin son ascension et se tint debout sur la vertèbre. Il allait trouver une issue pour sortir des enfers. Il le devait. Une main s'empara de sa cheville. Il baissa la tête. L'homme qui lui avait servi d'échelle le regarda avec effroi. Kratos le reconnu enfin. Il s'agissait du capitaine du navire attaqué par l'Hydre.
-« Encore vous ! » S'affola le capitaine.
Sans prévenir, Kratos lui flanqua un coup de pied en plein visage. L'infortuné capitaine lâcha sa cheville et chuta inexorablement vers le Styx en criant.
-« Trouves-tu cela juste Osfrid ? »
-« Quoi donc ? »
-« Que les défunts n'ayant pas connu une mort violente sur les champs de bataille soient ainsi condamnés à errer dans un au-delà froid et désolé ?
-Ma foi qui suis-je pour remettre en question les volontés divines ?
-Les Dieux sont plus puissants mais nullement plus sages que les mortels.
-Beaucoup verraient le blasphème dans tes propos ! Tu ne sembles guère porter les divinités dans ton cœur Kratos.
Le Spartiate se tût perdu dans ses pensées. Son compagnon le regardait désormais d'un air on ne peut plus sérieux, son aspect jovial avait désormais totalement disparu.
-Les Dieux régnant sur l'endroit d'où tu viens devaient être bien cruels pour que tu portes les panthéons en si piètre estime.
-Certains l'étaient, d'autres étaient honorables. Au final, ils étaient semblables aux hommes, ni naturellement bon, ni naturellement mauvais. En proie aux péchés et à la tentation comme tout un chacun. Même les Dieux commettent des erreurs, je l'ai appris à mes dépends.
-Qu'est-il arrivé à vos Dieux.
-Ils ne sont plus, ils se sont éteints.
-Tu te moques de moi mon ami, je ne puis concevoir que des Dieux puissent s'éteindre comme de simples mortels.
-Ils ont été terrassés.
-Les 9 mondes m'en soient témoins, je ne peux croire qu'il existe une force capable de pourfendre les Dieux !
-Ton Ragnarok n'évoque-t-il pas justement la fin de vos Dieux ?
-Oui mais il narre également la renaissance. Les Asgardiens ne tomberont que face à des créatures d'essence divines elles aussi. Quelle sorte de monstre a ainsi pu avoir raison de vos Dieux ?
-La pire sorte que tu puisses imaginer. »
Baignant dans son propre sang, le Dieu soleil rampait tel un vermisseau. Les jambes tordues et brisées d'Hélios protestaient à chaque effort. L'Olympien contempla son bourreau, les pupilles plus brillantes qu'une torche. Le Fantôme de Sparte, le dominait de son imposante taille. Insensible à la souffrance du Dieu soleil, il le toisait de son regard haineux.
-« Ma mort ne t'aidera pas à tuer Zeus ! » Glapit Hélios espérant faire entendre raison au tueur de Dieux. Vaine tentative, jamais la raison n'avait guidé les actes de Kratos. Ce dernier regarda sans victime sans équivoque.
-C'est là que tu te trompes ! » Souffla-t-il.
Sans prévenir il saisit le Dieu brisé de ses mains puissantes et le redressa. Ce dernier se débattit en vain avec l'énergie du désespoir. Kratos frappa violemment Hélios au cou. Ce dernier cessa de se débattre et s'effondra bruyamment. Le guerrier cendré attrapa les tempes du Dieu Soleil et enserra son crâne comme un étau. Le malheureux poussa un cri de douleur qui fit trembler les cieux. Avec une force inouïe, le Fantôme de Sparte tira de toutes ses forces. Le cou délicat de l'Olympien se déchira. La chair se tendit sous les impulsions de Kratos et céda dévoilant une trachée arrachée. D'un geste brusque, le guerrier sépara la tête de sa victime de ses épaules. Le corps sans vie d'Hélios bascula sur le sol. Kratos suspendit la tête arrachée du Dieu défunt devant lui. Le visage d'Hélios s'illumina, un cri surnaturel sorti de la bouche béante tel un dernier râle. Le visage d'Hélios se figea, à jamais, en une expression de souffrance. Kratos contempla les cieux. Son crime fit trembler le ciel lui-même, sous ses yeux insensibles, le Soleil s'éteignit à tout jamais sur la Grèce.
-« Je vais devoir y aller, mon fils m'attend ! » Fit Kratos en se levant brusquement.
Totalement dérouté par les propos de l'étranger, le chasseur n'esquissa même pas un geste pour le retenir. Alors que le Spartiate franchit le seuil de la porte, Osfrid trouva néanmoins le courage de l'interpeller une dernière fois.
-« Kratos, tu sembles être une âme tourmentée. J'ignore si tu es un assassin ou un héros mais tu es, sans l'ombre d'un doute, un homme qui n'a vécu que par la guerre et eut la mort pour véritable compagne. Je ne sais que penser de tout cela mais puisse ton fils être un aussi redoutable guerrier que toi. »
Le Spartiate lui adressa un long regard las.
-« Prie tous les Dieux de la création pour que mon fils ne me ressemble en rien. Puisses-tu trouver ta voie en ce monde Osfrid. Adieux. »
Il sortit de la cabane et disparut tel un fantôme.
